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Journal français de psychiatrie

2004/3 (no23)

  • Pages : 112
  • ISBN : 9782749204154
  • DOI : 10.3917/jfp.023.0038
  • Éditeur : ERES

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Il semblerait que, pour les médias, la question mérite d’être posée.

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Après les tragiques événements de Pau, un journaliste du journal Le Monde s’interrogeait, à la chronique société, dans un article intitulé « Le jeune schizophrène et son psychiatre », non pas sur l’acte criminel mais sur la dangerosité potentielle des actes des psychiatres.

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Il écrit qu’à la recherche du livre de Foucault, Histoire de la folie, il a retrouvé une ancienne coupure de presse et cite le Docteur Charles Brisset (1914-1989) qui signalait déjà ceci : « le psychiatre ne peut pas être considéré comme un agent répressif, son rôle de médecin est et ne peut être que de chercher à soigner ». Il commente le passage d’un bref et sentencieux « justement, avec du recul, on s’interroge ».

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Il poursuit en précisant que le jeune homme qui a été arrêté a été hospitalisé plusieurs fois à l’hôpital de Pau où « on connaît ou on est censé connaître son état, sa dangerosité…, dans son dossier un médecin a consciemment noté que : le sujet nourrit des phantasmes de décapitation et il associerait la femme à une idée d’arme blanche », ce qui l’amène à s’interroger : « questions : le psychiatre traitant savait-il sans vouloir dire ? Si, oui, comment a-t-il pu se taire ? Est-ce dénoncer que d’alerter ? Ne pouvait-il rien dire, déchiré entre le respect du secret médical et le respect dû à la société ? N’avait-il rien vu, rien compris au motif que des phantasmes de décapitation feraient partie de l’ordinaire assez extraordinaire propre au secteur psychiatrique ? Aucune réponse, mais on a pris l’habitude. »

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Cela me rappelait une émission de télévision de la série « Envoyé Spécial » qui traitait de l’hospitalisation sans consentement. La première partie du reportage évoquait les trop nombreuses personnes dangereuses que les psychiatres laisseraient vivre en dehors des murs de l’hôpital sans vouloir les hospitaliser, comme ce jeune homme, alors qu’il était possible de les hospitaliser sans leur consentement.

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À cet encouragement à l’hospitalisation sous contrainte succédait une deuxième partie qui traitait des « internements abusifs » et interrogeait longuement une avocate qui a une très grande expérience de la défense des droits des personnes maintenues en hospitalisation contre leur gré.

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Ce qui est remarquable, c’est qu’aucun lien ou abord dialectique n’était tenté entre le reproche de ne pas hospitaliser certaines personnes contre leur gré et, adressé aux mêmes, le reproche de les hospitaliser abusivement.

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Donc, un journal de qualité, un magazine de télévision ayant la même réputation… et pourtant les mêmes critiques habituelles.

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Ne serait-ce pas les psychiatres qui seraient dangereux à force de méconnaître la dangerosité de certaines personnes ou au contraire de la suspecter abusivement ?

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En 1972, Lacan disait aux internes de Sainte-Anne que la psychiatrie avait un « service social ».

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Il reprend l’analyse que fait Foucault dans son Histoire de la folie et dit que « le psychiatre a en effet un service social. Il est la création d’un certain tournant historique ». Il poursuit : « celui que nous traversons n’est pas près d’alléger cette charge, ni de réduire sa place, c’est le moins que l’on puisse dire. De sorte que ça laisse les questions de l’antipsychiatrie un peu en porte-à-faux [1][1] Lacan J., « Le savoir du psychanalyste », séminaire.... »

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Et ce service social expose bien sûr le psychiatre aux jugements de tous ceux qui pensent avoir le souci du bon fonctionnement social, les médias en particulier.

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Le psychiatre soigne et il a aussi cette fonction sociale.

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Déjà en 1947 au congrès de Bonneval, Ey qualifiait le psychiatre de « médecin qui soigne et qui guérit et de personnage à qui la société délègue ses pouvoirs de défense sociale ». Il se réjouissait de ce que « depuis 20 ou 30 ans il y ait un changement de perspective dans le sens du médecin qui soigne plutôt que dans celui de la fonction de “défense sociale” », à la différence de Lacan qui dira 25 ans plus tard que ce dont le psychiatre a à s’occuper, « ce n’est pas d’autre maladie que celle qui se définit par la loi du 30 juin 1838, à savoir quelqu’un de dangereux pour soi­même et pour les autres [2][2] Lacan J., « Le savoir du psychanalyste », op. cit. ». La notion de danger est donc présente d’emblée dans le discours qui institue le psychiatre. Et Lacan fait remarquer que « c’est très curieux, cette introduction du danger dans le discours dont s’assied l’ordre social [3][3] Ibid. » et se demande : « qu’est-ce que ce danger : dangereux pour eux-mêmes, enfin, la société ne vit que de ça et dangereux pour les autres, Dieu sait que toute liberté est laissée à chacun en ce sens [4][4] Ibid. ».

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La difficulté d’aborder la question de la dangerosité me semble venir en partie de cette double fonction car, à côté de ce service social, le psychiatre doit faire valoir le sujet que la science a forclos et, à ce titre, faire valoir que la dangerosité est une part du sujet, de tout sujet.

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Freud déjà, que l’on accusait pourtant de pessimisme, s’est plutôt révélé très lucide, peut-on dire maintenant que l’on connaît les monstruosités dont fut capable le XXe siècle, quand il écrivit dans Malaise dans la civilisation que « la part de vérité que dissimule tout cela et qu’on nie volontiers se résume ainsi : l’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer [5][5] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF,.... »

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Voilà vers quoi glisserait l’homme s’il suivait sa propre pente, mais, dans certaines circonstances, le masque tombe et libère alors le pire que chacun recèle en lui-même.

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Pour Freud, l’homme cherche à jouir de son semblable et ce n’est qu’à la condition d’y renoncer qu’il peut vivre avec les autres. Le crime est constitutif de l’homme puisqu’il est la conséquence qu’un autre vienne se mettre en travers de sa jouissance. Cet autre, bien sûr, c’est primordialement le père qui vient se mettre en travers de la jouissance du corps maternel. Pour Freud son meurtre est un vœu primordial ; il va alors opposer le meurtre au principe de la loi. L’homme est poussé au crime, il faut une loi pour l’interdire.

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Lacan le reprendra en l’élevant de façon structurale au niveau d’une loi symbolique qui articule le désir et la loi. Comme Feud, il se montre clairvoyant, en établissant que le discours de la science associé au capitalisme nous mène de façon logique à une ségrégation généralisée des différences.

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Au congrès de Bonneval en 1947 déjà, il situe la fureur du côté du drame humain. Au cours du débat qui suivit l’exposé de Bonnafé sur le « personnage du psychiatre », Lacan répondit à Ey en ces termes : « la folie est très précisément un état du drame humain, [elle] s’y insère entièrement. Elle est une forme de la condition humaine, comme le rêve en est un autre sens. Il ne faut pas l’exclure de l’humain, pas plus que l’amour ou la fureur [6][6] Bonnafé L. , « Le personnage du psychiatre », L’évolution.... »

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Freud et Lacan se sont montrés à la hauteur de leur pratique, une pratique qui confronte au pire et qui impose cette vérité que « l’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour ».

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Quand je suis arrivé comme interne à l’hôpital, l’un des premiers malades dont j’ai eu à m’occuper était un jeune homme grand et imposant qui avait été hospitalisé la nuit précédente pour des crises clastiques dangereuses pour l’entourage. L’hospitalisation avait été difficile et le matin où je l’ai rencontré pour la première fois, il voulait quitter l’hôpital.

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Immédiatement, il se montra très menaçant devant mon refus. Inexpérimenté et démuni, je lui ai demandé ce qu’il faudrait pour qu’il accepte de rester et à ma surprise, il me répondit : un transistor, ce que j’ai accepté immédiatement, soulagé de pouvoir clore l’entretien. Je fus bien sûr dans l’obligation d’appuyer cette demande auprès du surveillant général qui s’occupait encore des soins et qui me répondit par une impossibilité administrative. Mon désarroi contribua sans doute à ce qu’il change finalement d’avis en ayant l’idée d’utiliser un petit budget qui s’appelait « vie sociale », ce qui indique toute une perspective des soins à l’hôpital. Muni du transistor, le patient accepta, sans difficultés particulières, de rester hospitalisé les quelques mois nécessaires à l’amélioration de son état. Cette petite réponse y avait sans doute contribué.

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Un peu plus tard le service où je travaillais avait, dans le cadre du secteur, accepté la charge des détenus d’une prison un peu particulière puisqu’il s’agissait d’un quartier de sécurité renforcée, quartier de haute sécurité supprimé au changement politique suivant. Nous voyions les détenus seuls, dans leur cellule. Ils étaient là précisément pour leur dangerosité pendant leur incarcération en centrale pénitentiaire. Il se révéla que la plupart du temps les choses se passèrent bien et que, sans doute un peu paradoxalement, les conditions de détention, l’isolement en cellule – ce qui changeait beaucoup par rapport à la promiscuité de la détention en centrale –, nos rencontres régulières, y contribuèrent, certains profitant de ces conditions pour reprendre leurs études par correspondance.

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L’hôpital qui avait la charge de ce secteur était isolé, en pleine campagne : il s’agissait d’un sanatorium transformé en hôpital psychiatrique. La nuit, quand l’interne de garde était appelé, il était seul avec l’infirmier du pavillon. Quand il s’agissait d’un problème de violence, il fallait bien compter sur la parole, les mots avaient un poids particulier.

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Un certain nombre de petites choses donc, qui, sans vouloir les systématiser pour autant, ont leurs effets et leur importance dans les soins

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La fureur, comme le dit très tôt Lacan, peut être une dimension de la psychose, mais comme elle, en tant qu’état du drame humain, elle est une forme de la condition humaine.

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Pour autant, cet état du drame humain ne peut pas résumer l’être du sujet. C’est pourquoi la réponse ne peut pas être pragmatique Les réponses comportementales ne permettent pas d’entendre que la violence et la dangerosité, comme la folie, sont des états du drame humain et qu’il faut alors en faire la clinique au cas par cas pour les traiter. Ce qui impliquerait déjà de prendre en compte la clinique qui en a déjà été élaborée et de ne pas réduire la dangerosité à un comportement. Et puis la dangerosité est peut-être le point extrême où se confirme que le traitement ne peut s’inscrire que dans le cadre d’une politique de la psychiatrie.

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La psychothérapie institutionnelle et la politique de secteur en ont constitué des bases, avec une formation spécifique à la psychiatrie pour les internes et les infirmiers. Ce n’était pas sans effet et pourtant cela a été battu en brèche.

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D’autre part la dangerosité est sans doute une question plus importante aujourd’hui où il y a un déclin des références symboliques car, si la fonction symbolique n’opère plus, ce sont les mesures réelles qui font office d’interdit, d’où le recours d’emblée à des mesures réelles pour régler les problèmes de dangerosité. Le problème, c’est qu’il faut recommencer à chaque fois car il n’y a que le symbolique qui permette de mettre en place le réel, c’est-à-dire un impossible, puisque dès lors que l’on parle, quelque chose échappe : le réel.

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À l’hôpital, si la référence de l’autorité n’est plus qu’administrative et n’est plus médicale, cela ne fait qu’amplifier ce mouvement.

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En outre l’émergence sociale d’une autonomie subjective crée des usagers, et non plus des malades, des usagers qui ont des droits. Ce qui fait que s’il est toujours demandé au psychiatre un service social, dans le même temps, il le lui sera reproché, au titre de ce mouvement culturel issu des années 1970 qui cherchait à débusquer toute trace de pouvoir et à discuter toutes les contraintes et qui aujourd’hui se renforce d’un appel plus rapide au droit et à la loi réelle.

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Il sera alors difficile pour le psychiatre de faire valoir que la fureur comme la folie sont des états du drame humain liés à la jouissance.

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Aujourd’hui, l’acteur principal du procès devient la victime plutôt que le criminel, ce qui soustrait une occasion, à travers le criminel, non seulement d’entrevoir pour chacun, comme le permet la tragédie, l’insoutenable de la jouissance du crime qui se déchaîne dans l’acte hors langage et qui gît au fond de chacun, mais aussi de pouvoir ainsi s’en détourner. ?

Notes

[*]

Psychiatre, psychanalyste.

[1]

Lacan J., « Le savoir du psychanalyste », séminaire de l’année 1971-1972.

[2]

Lacan J., « Le savoir du psychanalyste », op. cit.

[3]

Ibid.

[4]

Ibid.

[5]

Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1978.

[6]

Bonnafé L. , « Le personnage du psychiatre », L’évolution psychiatrique, 1948.


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