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S'inscrire Alertes e-mail - Journal français de psychiatrie Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes lieux de ségrégation constituent-ils la pointe avancée de la clinique contemporaine ?
AuteurLouis Sciara[*] [*] Psychiatre, psychanalyste. ...
suitedu même auteur
Faire part d’une clinique des phénomènes de masse est toujours très délicat, puisque l’abord psychanalytique se fait dans la singularité des cas. Je me propose dans cet article de faire état de quelques hypothèses qui constituent une première ébauche concernant une clinique de la ségrégation. Il s’agit de la restitution d’un travail en cours, qui méritera une réflexion plus poussée et des remaniements ultérieurs. Afin d’éviter de tomber dans la caricature d’une clinique sociologique ou d’un cognitivisme social, même si tout fait social est un fait clinique, l’important est de rappeler que l’être humain est un être de langage, un « parlêtre » dont la relation au monde ne repose que sur l’Autre, qui désigne le lieu du tissu langagier signifiant.
2 L’incidence de ce qu’il est convenu d’appeler la castration dans l’ordre du langage n’est repérable qu’au cas par cas. Il n’y a pas de castration de masse. Il n’est donc pas question de traiter sur un mode homogène et systématique les diverses formes de ségrégation, ni les populations des dits lieux de ségrégation, mais de proposer, en structure, des pistes cliniques fruits d’un travail de consultations auprès de jeunes adolescents et d’adultes dans des banlieues défavorisées qui constituent, au moins partiellement dans leurs cités-dortoirs, des lieux de ségrégation.
3 Est-ce pertinent d’évoquer une clinique induite par la ségrégation sociale ?
4 N’est-ce pas abusif de verser dans une clinique par catégorie sociale ? N’y a-t-il pas le risque, alors, de stigmatisation clinique qui redouble la stigmatisation sociale ?
5 Nous nous heurtons ainsi d’emblée à une difficulté méthodologique quant à l’abord de ces questions. Il y a un véritable danger éthique à trop faire valoir les caractéristiques d’une clinique de la ségrégation, car le pas serait vite franchi à la transformer en clinique ségrégative, qui traiterait les populations concernées en parias déshumanisés et en objets de rebut dont la société établie et bien pensante se serait enfin débarrassée.
6 En conséquence, il est légitime de préciser ce que nous entendons par ségrégation et ce qu’il en serait de cette clinique constatée dans des lieux de ségrégation. Or, dans la terminologie courante actuelle, reviennent régulièrement les mots de ségrégation mais aussi d’exclusion. La ségrégation est-ce du même ordre que l’exclusion ? Recouvre-t-elle les mêmes phénomènes cliniques que ceux de l’exclusion ? De fait, qu’appelons-nous lieux de ségrégation ?
7 Une étude récente d’Éric Maurin, économiste français, auteur d’une enquête sur le séparatisme social[1] [1] E. Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme...
suite, a retenu mon attention.
8 Cet auteur y affirme que « le lieu de résidence est aujourd’hui plus que jamais un marqueur social ». Il décrit une société française bien éloignée de l’idéal républicain de mixité sociale et de solidarité, de plus en plus sujette « à un processus de sécession territoriale » qui traverse l’ensemble de la collectivité et ne se résume pas aux seuls lieux de ségrégation urbaine tellement pointés du doigt par nos médias et nos politiques. Il note que la société française est désormais compartimentée, soumise à un mouvement qui date d’une vingtaine d’années et qui se confirme, de défiance et de recherche de l’entre-soi. Il emploie le terme de « ghetto » français et affirme qu’il n’« est pas tant le lieu d’un affrontement entre inclus et exclu, que le thêatre sur lequel chaque groupe s’évertue à fuir ou à contourner le groupe immédiatement inférieur dans l’échelle des difficultés ». Et il ajoute : « Les quartiers sensibles doivent demeurer naturellement un sujet de préoccupation, mais ils ne sont que le résultat le plus visible de la ségrégation urbaine. »
9 Mais le plus intéressant est que le séparatisme serait plus actif dans les fractions les plus élevées, si bien que « les personnes les plus démunies de ressources matérielles sont finalement moins concentrées sur le territoire que les personnes les plus favorisées[2] [2] A. Rey, À mots découverts, Paris, Robert Laffont, 2006. ...
suite ».
10 Cette étude tend finalement à considérer la ségrégation moins sous l’angle d’une division sociale de l’espace en quartiers ghettos, qu’ils soient pauvres ou résidentiels, qu’en fonction de processus de micro-séparatismes qui se diffusent et se multiplient. Cette interprétation ne fait donc que complexifier un abord clinique de la ségrégation qui ne serait fondé que sur la seule précarité du lieu de résidence.
11 Cependant, la ségrégation comme fait social n’est pas contestable ni son accentuation actuelle.
12 D’un point de vue socio-économique les critères de ségrégation sociale sont bien connus : l’emploi, le logement, l’environnement de l’habitation, les revenus, l’accès à la culture, l’origine ethnique pour ne pas dire raciale, la précarité de la situation administrative de l’étranger, le retentissement de la problématique de l’immigration familiale encore récente sur fond ou non de passé colonial… Les sociologues ne distinguent pas si nettement la ségrégation de l’exclusion, si ce n’est, par exemple, lorsqu’ils font référence à l’adaptation, l’intégration ou l’assimilation des populations immigrées ou issues de l’immigration. Ils ont tendance à insister sur cette indéniable discrimination qui s’appuie sur les indicateurs évoqués, tout particulièrement le chômage, et les difficultés actuelles (en prenant le cas particulier de la France) pour trouver un emploi à qualification égale, quand le demandeur d’emploi n’a pas la peau blanche, ou qu’il porte un patronyme qui n’est pas au diapason symbolique du pays. Au bout du compte, les lieux de ségrégation correspondraient à des territorialités où se retrouvent concentrées des populations qui pâtiraient de ces divers critères, lesquels obéiraient à un principe de renforcement réciproque. Ils sont surtout caractérisés par un délitement du lien social, une relégation dans des lieux d’urbanisation qui sont à la fois dégradés et mal entretenus. Y règnent des sentiments de non-reconnaissance, de déclassement social, de mise à l’écart de la société, voire de la communauté nationale. Le désœuvrement culturel est la règle malgré les efforts des associations et des pouvoirs publics.
13 Étymologiquement, la ségrégation désigne l’action de séparer, de mettre à part, à l’écart, voire d’éloigner. Elle n’est pas du même ordre que l’exclusion. En effet, exclusion dérive de excludere qui conjoint l’élimination d’un lieu (ex, c’est dehors) et une fermeture qui renvoie à un enfermement (claudere, c’est fermer). L’individu ou le groupe exclu est à la fois mis dehors et maintenu dedans, a contrario de la (ou des) personne(s) sous l’effet d’une ségrégation, séparée(s) et évincée(s) hors du lieu.
14 Depuis la nuit des temps, toute société a produit des exclus. Les ségrégations ne sont pas non plus nouvelles. L’esclavagisme en témoigne. Dans le monde contemporain, les régimes communistes, le nazisme, les politiques d’apartheid ont tous favorisé des ségrégations sévères, odieuses, intolérables. Depuis sa naissance avec l’ère industrielle au xixe siècle, le capitalisme a induit des phénomènes ségrégatifs, en particulier par ses disparités socio-économiques. La question se pose de savoir si le discours capitaliste[3] [3] Lacan écrit le discours du capitaliste qu’il met en évidence...
suite, désormais hégémonique, n’a pas engendré et ne continue pas d’engendrer toujours plus de ségrégation. Si cette hypothèse est pertinente, la clinique contemporaine ne serait-elle pas moins le témoin de phénomènes d’exclusion que l’indication d’une dynamique de ségrégation de plus en plus ravageante ?
15 Sur le plan psychanalytique, je différencierais la ségrégation de l’exclusion. Il me semble que la ségrégation concerne plus spécifiquement les phénomènes de groupe dans les champs de l’Imaginaire (identifications imaginaires diverses) et du Réel (via les objets de consommation qui obturent tout manque). L’exclusion a trait à la structure du sujet, c’est-à-dire au rapport du sujet à son objet, ce qui fait intervenir les trois registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. Encore faut-il l’expliciter. En effet, en nous référant à l’enseignement de Lacan, c’est le langage qui fait notre humanité. Pour qu’un individu devienne sujet de l’énonciation, il faut que dans le bain de langage dans lequel il est immergé depuis sa naissance ait pu s’opérer une coupure dans le lieu même du langage, le lieu de l’Autre, celui des signifiants. Cette coupure est celle de l’objet que Lacan nomme objet a, cause du désir, qui est le reste réel qui choit de la division du sujet par le signifiant. Faute de chute de cet objet a, il n’y a pas de manque dans l’Autre, pas de trou dans le tissu langagier qui puisse faire émerger du sujet, puisque c’est l’objet chu qui le singularise comme sujet désirant justement cet objet singulier.
16 La ségrégation peut s’entendre dans notre modernité plus spécifiquement comme conséquence du discours capitaliste devenu de plus en plus totalisant. Elle se décline suivant deux modalités :
17 – L’une bouche le manque.
18 Elle promeut une machine « à plus soif », collabant désir et besoin, proposant toujours plus d’objets de consommation qui viendraient ainsi se substituer à l’objet manquant singulier, le présentifiant en quelque sorte, de façon à ce que chacun puisse y trouver sa jouissance pour ne plus pâtir de ce qui le divise dans sa parole. Cette quête du toujours plus a des effets de perversion manifestes, puisque le sujet n’est plus effet du manque, mais amené à devenir un individu susceptible de se satisfaire des objets de consommation qui sont sur le marché, et finalement à se traiter et à traiter l’autre, son semblable, comme un objet. Les objets étant interchangeables, ce sont les individus qui, en retour, deviennent des produits de consommation. Cela contribue à traiter l’autre comme un objet, pur objet sexuel instrumentalisé aussi bien qu’incarnation du pire, de l’abject. À l’extrême, peut se dessiner une ségrégation plus sévère qui l’élimine, quitte à le remplacer par un autre objet du marché. Cette dérive perverse n’est évidemment pas l’apanage d’une classe sociale particulière. Elle s’inscrit dans tout notre social. Est-elle encore plus évidente dans les lieux de misère sociale ?
19 – L’autre tend à recréer le manque par des passages à l’acte.
20 En effet, le risque du toujours plus d’acquisition d’objets de jouissance est de saturer les sujets qui deviennent des victimes de trop de satisfaction, dans la mesure où ce qui relève du désir est rabattu en besoins. En somme, ils sont amenés à supporter leur insupportable complétude, ce qui va induire inévitablement des passages à l’acte auto-agressifs et même hétéro-agressifs. Passages à l’acte qui visent à les délivrer de ce qui est devenu trop encombrant, et donc trop angoissant.
21 Ces deux versants de la ségrégation ont donc une traduction clinique qu’il est essentiel de repérer tant dans le registre de la perversion que dans celui de l’agir.
22 Les processus d’exclusion sont quant à eux différents de ceux de la ségrégation. C’est l’équivoque étymologique déjà soulignée, qui conduit à distinguer pour l’exclu le dedans du dehors, l’inclus de l’exclu. Ce qui est mis en question par ce que Lacan avance à propos du sujet de l’inconscient et de la structure du langage. Dans son commentaire de la structure du fantasme du sujet, il précise que le sujet est en exclusion interne à son objet. Cette occurrence est présentifiée par la topologie des surfaces. Par exemple, la bande de Möbius (une face, un bord, ni dedans, ni dehors) souligne cette structure constitutive du sujet. Il est fait de l’Autre, du langage, et il est l’effet non d’une seule intériorité qui lui soit propre mais aussi d’une Altérité. Ainsi, le sujet est dans un rapport de coupure interne à l’objet qui cause son désir.
23 En ce qui concerne notre contemporanéité, j’aurais tendance à interpréter la ségrégation comme un effet du diktat de l’objet concret positivé promu et érigé en idéal social par un système capitaliste inflationniste. Cette dynamique substitue à l’objet cause du désir (qui est un objet en creux et traduit un manque d’objet) l’objet de consommation en tant que ce plus qui permettrait à l’individu de ne plus manquer de rien. La ségrégation ainsi conçue est une conséquence de cette pente à la complétude totalisante. Elle obéit à une logique de mise à l’écart dans un lien social modelé justement par le discours capitaliste et qui, en se passant du manque, en viendrait à se déliter tout en créant des espaces ségrégatifs. Au bout du compte, la ségrégation ne relève pas de la structure du sujet. Ses mécanismes renvoient à des phénomènes collectifs de complétude totalisante et de décomplétude. En revanche, « l’exclusion interne » à l’objet est inhérente à la structuration subjective du sujet.
24 Qu’observons-nous donc de si particulier dans les lieux de ségrégation ? Est-ce que la clinique entendue dans les banlieues difficiles est si différente de celle constatée dans une pratique libérale de ville, dans un quartier moyennement aisé de Paris ? Telle est la question qui m’anime.
25 Si différences il y a, à quoi tiennent-elles ? Sont-elles si spécifiables au point d’avoir une spécificité ?
26 Ou alors, n’est-ce pas moins d’une spécificité dont il s’agit que d’une acuité témoignant d’une clinique d’une actualité bruyante, celle de la ségrégation, dont elle constituerait le plus vif paradigme, pour ne pas dire ce qu’elle a de plus ostensible ?
27 J’appuierai mon propos sur mon expérience de praticien en institution soignante en banlieue parisienne dans des lieux qualifiables de ségrégatifs. Ils sont actuellement très médiatisés et font l’objet d’une terminologie polymorphe, entre autres : banlieues difficiles, quartiers sensibles, lieux de relégations, ghettos (terme très discuté par les sociologues). Dans ces lieux, il y a effectivement une concentration maximale de problèmes sociaux et de discriminations avec des populations ouvrières ou franchement défavorisées, confrontées aux problèmes de chômage, de mixité d’origines, de langues, de religions, de cultures. Les questions d’immigration y sont très sensibles. Depuis plusieurs années, le signifiant banlieue a pris un essor considérable et une connotation péjorative pour ne pas dire négative. Les banlieues sont pourtant hétérogènes dans leur sociologie, leur histoire, leur urbanisme, leur environnement.
28 Je ne ferai référence sur un plan clinique qu’à ma pratique dans des banlieues déshéritées. Le trépied freudien structural (névroses, psychoses, perversions) permet toujours de nous repérer cliniquement, et il va de soi que dans ces territorialités les parlêtres n’échappent pas à la règle. Par ailleurs, étant donné que mon propos prend corps sur des populations jeunes, je voudrais souligner l’importance des remaniements structuraux qui surviennent à l’adolescence, ce qui rend plus délicates les trois remarques cliniques qui vont suivre et qui ont pour visée de préciser au mieux ce qu’il en serait d’une clinique de la ségrégation.
29 Ma première remarque concerne la question du langage qui est à la fois déterminante et significative.
30 Ces jeunes adultes et adolescents manient une langue qui fait plus de place à la métonymie qu’à la métaphore. Leur parler est souvent vif, rythmé, laissant deviner une oralité intense, insistante et explosive avec une sensible tension agressive. Le tutoiement ne me semble pas si fréquent, et quand c’est le cas, il n’est pas forcément synonyme d’une absence de disparité de places avec l’interlocuteur. Les mots fusent sans ambages, avec une certaine crudité à l’instar de ce que produisent les chanteurs de rap. Un certain nombre de signifiants, souvent à connotations vindicative et sexuelle, infiltrent un langage où s’entremêlent des phrases ordinaires et des termes en verlan. Les phrases sont courtes, avec des scansions perceptibles pour ne pas dire marquées et quelque peu stéréotypées. Les élaborations sont rares, car pour beaucoup, en difficulté scolaire depuis le cours préparatoire, voire la maternelle, sans véritable qualification ni formation, touchés par un fort chômage, le rapport à la langue française est compliqué, ce qui n’exclut pas qu’ils puissent se faire entendre et exprimer leur subjectivité. Nous pourrions évoquer un langage plus soumis aux codes qu’aux messages. Mais le plus marquant, c’est le peu de poids qu’ils accordent à leur parole. Peut-être est-ce en grande partie lié à leur âge, au fait de s’adresser à un « psy », c’est-à-dire à quelqu’un envers qui ce n’est pas la confiance qui règne… Mais de toute façon, dans l’ensemble, il y a une méfiance fondamentale à l’égard de l’autre. Bien sûr, il faut tenir compte des conditions de leur venue, les demandes sont rarement spontanées, encore moins subjectivées et clairement exprimées. Ils sont le plus souvent adressés par les parents, l’institution scolaire, et parfois pour les plus âgés par les instances éducatives, judiciaires ou sociales, ce qui suscite dans un premier temps inévitablement rébellion, hostilité, jusqu’à une agressivité affichée. Il est clair qu’ils ne sont pas sans avoir intégré leur appartenance à un environnement social et familial stigmatisé, avec une représentation dévalorisée, ce qui transférentiellement vient renforcer la nécessité de leur faire entendre le respect à leur égard, de même que celui qu’ils ont à réserver à leur thérapeute. Il y a donc ce trait particulier d’une parole au rabais qui ne se retrouve pas de façon aussi fréquente et nette en pratique de ville, dans des quartiers plus favorisés. Ceci traduit une vraie difficulté à authentifier, à engager leur parole, ce qui dilue toujours la question de leur responsabilité personnelle. Mais ces notions de respect et de parole ne se sont pas non plus volatilisées, puisque dans les codes internes aux bandes dans lesquelles ils ont leur place, elles sont très importantes. Par conséquent, c’est surtout une question d’adresse et de rapport à l’Altérité.
31 Le second élément concernant la parole interroge la notion de subjectivation. Ce qui est frappant, j’y reviens, c’est le peu de souhait de ces jeunes à faire part de leur subjectivité. Ils ont même une tendance à dépersonnaliser leurs propos prétextant que chacun serait embarqué dans la même galère sociale. Sans doute est-ce aussi un procès identificatoire. Le souci d’historiciser leur vie n’est pas au premier plan. Il y a même un certain évitement à restituer, par exemple pour les jeunes Français d’origine maghrébine, le parcours parental, faisant comme s’ils n’étaient pas au courant ou ne s’en souciaient pas. La curiosité d’une appartenance à la langue et à la culture parentale est peu exprimée, à la rigueur plutôt par les jeunes femmes ou lorsqu’il y a une franche revendication identitaire, en particulier par le biais de la religion. Peut-être est-ce ainsi par crainte de trop de discrimination ou de préjugés négatifs. En tout cas, beaucoup de ces jeunes adultes n’expriment rien de ce qui se passe au sein de leurs familles (y compris celles où règne l’éclatement) préservant ainsi comme un jardin secret. Il existe aussi chez nombre de jeunes garçons un sentiment d’appartenance précisément à leur bande et à leur cité, qui laisse supposer qu’ils baignent dans une subjectivité qui ne se réclame ni de leur langue d’origine ni de la langue française, mais relève d’un microséparatisme énigmatique : celui d’un entre-deux qui les laisse dans un no man’s land, dans un rapport au présent qui serait comme délié de tout arrimage symbolique à leur culture d’origine comme à la culture française. Leurs repères sont flottants sauf à se reconnaître entre frères d’infortune participant d’un même univers de trafics, de microéconomie refermée en apparence sur leur cité mais organisée dans un but de profit et d’appartenance à la société de consommation, selon un idéal d’accès à la jouissance des biens et dans un esprit de revanche sociale. Dans un précédent article[4] [4] L. Sciara, « D’une génération d’immigrés à l’autre...
suite, j’avais fait l’hypothèse que la bande de « potes » venait faire office de prothèse imaginaire, de suppléance à la déliquescence de la fonction paternelle, elle-même disqualifiée, déniée ou forclose. Indéniablement, il y a plus de concentration de jeunes paumés dans ces banlieues qui ont du mal à se situer dans la chaîne générationnelle de leurs aïeuls, et dont les capacités à subjectiver l’autorité symbolique en général est en défaut. Il est alors judicieux de se demander si ces jeunes générations ne subissent pas de plein fouet les effets de la ségrégation sociale à laquelle leurs propres parents ont été soumis. C’est ainsi que la question de l’humiliation du père réel, qu’elle soit imaginaire ou pas, paraît beaucoup plus marquée, et de façon encore plus nette, quand il s’agit d’un père d’origine immigrée dont le statut professionnel le conduisait à occuper un emploi subalterne au service de ses anciens colons. Les fils de ces pères subissent les tourments de sentiments d’injustice, de dégradation, d’irrespect concernant leurs pères, se redoublant de l’impression d’absence de combativité de ces derniers. Certains réussissent à faire des études, d’autres peuvent soudainement avoir un engouement excessif pour une idéologie qui ravive les valeurs symboliques de leurs pères, beaucoup se retrouvent dans un espace d’entre deux cultures, en état d’errance. Dans les pires conjonctures ce sera le ressentiment, la haine, la revendication.
32 Troisième élément, il y a donc comme une érosion de la subjectivité qui traduit un rapport à l’Altérité qui n’est pas du même ordre que celui que nous pouvons entendre avec de classiques névrosés, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait plus de sujet présentant des phobies, obsessions ou autres symptômes hystériques. Le lieu du dire, c’est-à-dire de la subjectivité, est celui qui octroie un lieu psychique au sujet. S’il obéit aux conditions surdéterminées par la loi de la castration, que devient-il quand cette dernière est mise à mal pour de tels « sujets » ? Il est perceptible que cette loi est moins opérante chez ces jeunes qui récusent plus qu’ils ne refusent les limites, qui sont moins aptes à trouver leur place au fil des générations, qui contestent l’autorité qui ne se réduit à leurs yeux qu’à une dimension de pouvoir, qu’elle soit parentale, éducative, enseignante, juridique ou étatique. Parmi ces personnes, le manque est vécu non pas comme une condition inhérente à notre humanité, mais comme une injustice sociale éventuellement réparable par l’acquisition de l’objet de consommation adéquat qu’ils n’ont pourtant pas les moyens de s’approprier, ce qui pousse une petite minorité d’entre eux à la délinquance. Nous pouvons saisir à ce niveau l’incidence directe des effets pervers du discours capitaliste qui s’appuie sur l’idéal d’acquisition de tous les objets nécessaires à sa jouissance au nom de la liberté, et qui se justifie d’avoir à réparer le préjudice social de la pauvreté. Il est vrai qu’il n’est guère discutable que ces jeunes personnes puissent aspirer à une vie meilleure. Mais si cette tendance est exacte, comment ces parlêtres se débrouillent-ils avec la faille de l’Autre, dès lors que cette faille, ce trou, ce qui fait manque se comble ainsi ? Alors, de quelle division subjective se soutiennent-ils ? Qu’en est-il de leur rapport à l’Altérité ? Je laisse ces questions ouvertes.
33 La seconde remarque met l’accent sur ce qui ferait symptôme chez ces jeunes hommes et femmes. La clinique est là plus massive, non pas qu’il n’y ait pas de symptômes singuliers caractéristiques d’une névrose particulière, mais il est flagrant que toute une symptomatologie de l’agir et des conduites est exacerbée, fréquente et inquiétante. Nous sommes au cœur des violences auto- et hétéro-agressives devenues plus courantes et qui font l’objet de toute une médiatisation, à laquelle participent aussi les protagonistes qui se nourrissent de la promotion de l’image si prégnante dans notre société. À entendre ces patients, il y a une banalisation des passages à l’acte désormais vécus comme une fatalité : violences diverses (agressions verbales et physiques y compris à caractère sexuel), délinquance, recours à l’utilisation de drogues et d’alcool, mais aussi gestes automutilatoires, tentatives de suicide.
34 Cette inflation des passages à l’acte mérite réflexion et interprétation. Plusieurs pistes se dégagent et se regroupent :
- une tendance à agir plus qu’à verbaliser puisque la parole n’est plus privilégiée. Elle est même déjà empreinte de cette violence dans le caractère agressif des propos et les scansions impératives du phrasé ;
- une nécessité d’avoir à se procurer un objet réel de jouissance qui vienne colmater toute préoccupation, anxiété ou division subjective, et qui, du coup, incite à en jouir dans l’immédiateté, sans contrainte. Les agressions sexuelles sont également liées à cette tendance perverse à se satisfaire sur un mode d’accolement libidinal extemporané, à agir en ce sens, à prendre ce qui est sous la main. Je ne parle même pas des scenarii codifiés par les bandes concernant les « tournantes ». De surcroît, la consommation de drogues et d’alcool prend le pas et se substitue bien souvent à la jouissance sexuelle, quoique cette dernière ne paraisse pas complètement gommée, même si elle est rangée au même titre que les autres jouissances ;
- un agir qui ne répond pas aux caractéristiques des symptômes névrotiques et qui témoigne non d’un désir en rapport avec un manque, mais d’une jouissance débridée et affranchie justement du statut phallique du désir ;
- une récusation du transfert dans la mesure où la parole a moins de poids, engage moins, ne s’inscrit plus dans un rapport d’Altérité, mais de parité entre les uns et les autres qui occupent des places équivalentes et interchangeables.
Est-ce que cette symptomatologie est finalement l’expression du malaise d’une adolescence qui se prolonge ou plus radicalement d’une modification du statut du symptôme au point qu’il emprunte de nouvelles formes ? Cette symptomatologie, induite par les transformations des lois de la parole et du langage, et de la division subjective, n’est-elle pas caractéristique de la mise en place d’un nouveau type de sujet ? Dans quelle mesure ces jeunes protagonistes ne sont-ils pas représentatifs à la fois des conséquences, de l’émergence et de l’entretien de la ségrégation ?
35 Ma troisième remarque interroge une certaine topique. Quel est le retentissement que nous pouvons supposer du lieu de vie sur le lieu psychique ? À ce sujet, le signifiant banlieue apporte une réponse. Étymologiquement, « banlieue » correspond à un « espace, d’environ une lieue, autour d’une ville, dans lequel l’autorité faisait proclamer les bans et avait juridiction[5] [5] Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française,...
suite » au temps de la féodalité. Dans son acception originelle, avant de devenir un « territoire et ensemble de localités environnant une grande ville », la banlieue comporte une dimension de ban, c’est-à-dire de « loi dont la non-observance entraîne une peine ». Étaient mises au ban du lieu les personnes bannies, exilées par l’autorité, ce qui constituait une marque de discrimination morale et d’indignité. Se retrouver au ban du lieu est caractéristique des effets d’un processus de ségrégation prévalent et inhérent à ces banlieues sensibles, et qui n’est certainement pas étranger aux effets d’une idéologie capitaliste implacable. Charles Melman[6] [6] C. Melman, « Qu’est-ce qu’un lieu ? », Le bulletin...
suite a indiqué que le lieu du dire est déterminé par la loi de la castration de l’Autre, du langage, et pour y habiter il faut en payer le prix du loyer, métaphore du symptôme propre à la structure du parlêtre. Dans quelle mesure la réalité même du lieu d’habitation, sa configuration, son architecture, son urbanisme influencent-elles le lieu psychique de la subjectivité, participent et renforcent la ségrégation en suscitant la violence, le passage à l’acte, et le discrédit de la parole ? Le ségrégationnisme social des lieux stigmatisés me paraît menacer la subjectivité individuelle lorsque l’environnement hostile du lieu de résidence, d’un côté fragmente, diffracte, sépare, et de l’autre, homogénéise, uniformise. Cette tendance peut être interprétée comme relevant d’une logique des objets de consommation qui indifférencie les personnes, les sexes, les groupes, et aussi les « cités », tout en les chosifiant. C’est une hypothèse.
36 De cette élaboration, il ressort que nous pouvons faire valoir l’existence d’une clinique de la ségrégation qui soit spécifiable, puisque nous retrouvons le double versant de la ségrégation que nous avons souligné : le passage à l’acte et, étroitement corrélée à lui, une quête croissante des objets de consommation qui colmate tout manque et introduit à une subjectivité qui discrédite la parole. Il est clair que les lieux de ségrégation sur lesquels j’ai mis l’accent, à savoir les banlieues sensibles, constituent des territoires où les populations sont plus en souffrance. S’y retrouvent avec plus de force et de vivacité des phénomènes cliniques qui traversent l’ensemble du tissu social :
- un maniement de la langue qui rend compte de modifications concernant la grammaticalité, la syntaxe, la scansion et pour lequel il est opportun de se demander s’il est significatif ou pas d’une créativité dans la langue même, et s’il n’est pas une conséquence directe de la mutation contemporaine du rapport à la parole, au langage, à l’Altérité du fait de la mise à mal de la loi de la castration ;
- des modes de subjectivation qui sont liés à ce maniement et qui témoignent d’une altération de l’Altérité et de nouvelles modalités de division subjective, si division il y a, non vraiment assimilables à celles des névroses freudiennes ;
- une symptomatologie qui est moins la marque individuelle singulière du sujet névrosé aux prises avec les exigences et les impossibles de son désir inconscient que l’incidence directe des effets de perversion du discours capitaliste (démultiplication des objets de consommation au profit d’une satisfaction d’une jouissance individuelle, quelle que soit sa forme, et qui fait de l’autre un objet de jouissance interchangeable, dont le caractère sexué n’est plus la priorité ; complétude de trop de jouissance qui entraîne la nécessité de s’en délester à tout prix). D’où une clinique beaucoup plus centrée sur le passage à l’acte et au mieux l’acting-out.
Si cette hypothèse est juste, ces lieux de ségrégation sociale constitueraient effectivement la pointe avancée de notre clinique contemporaine, et seraient paradigmatiques de la mutation en cours des lois de la parole et du langage, et par delà, de la déliquescence de la fonction paternelle. Ces lieux de grande ségrégation sociale ne sont certainement pas les seuls à promouvoir les processus de ségrégation, il reste à déterminer si dans leur réalité, leur conception, leur organisation, leur fonctionnement, ils ne sont pas vecteurs d’une amplification de la ségrégation, jusqu’à en rendre plus criante sa traduction clinique. ■
Notes
[ *] Psychiatre, psychanalyste.
[ 1] E. Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social. La République des idées, Paris, Le Seuil, 2004.
[ 2] A. Rey, À mots découverts, Paris, Robert Laffont, 2006.
[ 3] Lacan écrit le discours du capitaliste qu’il met en évidence à partir d’une perversion-distorsion de la structure du discours du Maître qui est celle du sujet de l’inconscient. Le sujet est à la fois sous le diktat impératif de l’objet a et en place de semblant comme agent, en se croyant assujetti à rien et maître du monde parce que les barrières de l’impossible seraient rompues. L’objet a est en place de production et se trouve susceptible de prendre la forme de toujours plus d’objets de consommation qui asservissent le sujet. La structure de ce discours fait qu’elle n’obéit plus à l’impossible, qu’elle tourne en rond en appelant à toujours plus d’objets de consommation à produire.

[ 4] L.Sciara, « D’une génération d’immigrés à l’autre : changement de statut et de modalités du symptôme », Cahiers de l’ali, Le symptôme : formes structurées, formes non structurées ?, 2004.
[ 5] Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, 1999.
[ 6] C. Melman, « Qu’est-ce qu’un lieu ? », Le bulletin freudien, n° 32, décembre 1998.
Résumé
Existe-t-il une clinique de la ségrégation sociale, sans verser abusivement vers une clinique sociale ? Encore s’agit-il de différencier la ségrégation de l’exclusion, voire de la relégation, et de spécifier les modalités contemporaines qui, dans cet article, seront ordonnées autour de ce que Lacan a nommé le discours du capitaliste. Les phénomènes de ségrégation et leurs particularités sont ici analysés selon deux axes : la question de l’objet de consommation et le rapport à l’ordre symbolique. La clinique et ses spécificités s’y reflètent par une modification dans la langue et une tendance à l’acte, clinique apte à se généraliser en fonction des avancées mêmes du capitalisme.
POUR CITER CET ARTICLE
Louis Sciara « Les lieux de ségrégation constituent-ils la pointe avancée de la clinique contemporaine ? », Journal français de psychiatrie 1/2007 (n° 28), p. 35-38.
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2007-1-page-35.htm.
DOI : 10.3917/jfp.028.0035.




