Ce numéro ou un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Journal français de psychiatrie| Journal français de psychiatrie 2007/1 (n° 28) | 18 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2010/3 | 64 € |
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2010/2 | 64 € |
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2010/1 | 64 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Journal français de psychiatrie Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezNous ne sommes pas d’accord : la parole réunit et sépare[1] [1] Conférence à Bogota, août 2004, paru dans Entretiens...
suite
AuteurCharles Melman[*] [*] Ex-psychiatre des hôpitaux, psychanalyste. ...
suitedu même auteur
Je crois que fondamentalement nous ne sommes pas d’accord.
2 Je veux dire que dans notre assemblée – mais cela pourrait être une assemblée différente et plus large – aucun de nous ne serait d’accord avec l’autre. C’est un phénomène : pourquoi ne sommes-nous pas d’accord ? Pourquoi si la raison existe, ne pourrions-nous pas établir qu’il y a un discours qui est le discours dit « raisonnable » et qu’il est normal que tout le monde pense de la même façon ? Pourquoi, pourtant, ne sommes-nous pas d’accord ? D’où vient cette étrange situation ?
3 Je crois qu’elle vient d’abord d’une raison tout à fait inattendue : la parole réunit mais elle réunit en séparant. Elle réunit en séparant, c’est-à-dire qu’inévitablement, quand quelqu’un s’adresse à autrui, deux places s’organisent : l’une que l’on va appeler celle du maître, et l’autre qui est la place de celui qui a à répondre favorablement à la parole du maître. Vous pouvez tenter tous les exercices que vous voulez, vous n’échapperez jamais à cette séparation et réunion que provoque toute parole.
4 Alors me direz-vous, mais pourquoi réunion ? D’où vient que la parole a aussi un pouvoir de réunion ? C’est que toute parole véhicule avec elle la promesse d’une jouissance à partager. Et si une parole ne comporte pas cette promesse de jouissance à partager, elle ne trouve pas d’interlocuteur. Cette promesse de jouissance à partager, réalisée par la parole, est ce que Lacan appelle un discours. C’est ça, le discours. Lacan a essayé de montrer que le nombre de discours possibles, c’est-à-dire la nature des instances qui viennent occuper la place du maître et la place de l’objet, était en nombre limité. Donc, la parole a un pouvoir de réunir les partenaires par cette promesse de jouissance partagée.
5 Mais là vient un énorme problème, c’est que cette jouissance n’est pas la même pour l’un et pour l’autre, elle est différente. Et il y en a régulièrement un qui estime qu’il est volé, qu’il n’a pas la part qui lui revient, qui éprouve de l’envie, de la mauvaise envie, car il a l’impression que l’autre, lui, a la vraie jouissance de la parole. Ce qui fait qu’habituellement celui qui occupe la position de l’objet dans cette distribution de places qu’opère la parole estime qu’il est volé et il n’est pas d’accord. On peut lui dire tout ce que l’on veut, lui donner les meilleures raisons, lui chanter des chansons, il n’est pas d’accord. Mais il arrive aussi que ce soit celui qui occupe la place du maître qui envie la jouissance de celui qui est en position d’objet : les hommes transsexuels, cela existe. Il y a aussi des moments dans l’histoire où l’on voit que la classe aristocratique veut partager les jouissances des classes populaires. Parce qu’il est vrai que ce n’est pas la même jouissance d’un côté et de l’autre. Pour le maître, celui qui lorsqu’il parle occupe la position du maître, c’est une jouissance narcissique ; le narcissisme a des limites. Cela peut finir par paraître ennuyeux. Donc le maître a volontiers le sentiment que la véritable jouissance est chez le serviteur. Pourquoi ? Parce que le serviteur est privé, frustré, il a de nombreux désirs, le désir de tous ces fétiches qui sont les insignes du maître. Donc le serviteur est en plein dans la jouissance alors que le maître, théoriquement, ne manque de rien ; il n’est pas castré. Si tout lui est permis, il se peut que son désir tombe, s’émousse.
6 Il y a en Europe une grande revendication, ancienne mais actuellement très présente, qui est celle de l’égalité. Autrement dit, qu’il n’y ait plus de différence de place. Mais ce n’est pas possible parce que la parole vient forcément différencier ces places. C’est comme si je vous proposais de déplacer la cordillère des Andes. Le travail de la parole, la physiologie de la parole, c’est d’organiser cette différence et malgré toute notre volonté, tout notre désir égalitaire, nous n’y pouvons rien. Comme vous le savez, de toutes les tentatives politiques ou culturelles qui ont visé l’égalité, laquelle a réussi ?
7 Y en a-t-il une qui ait réussi ?
8 Cependant, les gens qui ont fait cela étaient intelligents et cultivés. Donc il y a dans le fonctionnement normal de la parole un problème que nous n’avons jamais pu résoudre : le fait que la parole met systématiquement en place ce lieu de l’Autre, de l’altérité, ce lieu qu’occupe, disons pour simplifier, l’objet. Je peux être aussi autoritaire que l’on voudra, je ne peux pas résorber cette dimension de l’altérité. Je peux être le maître le plus absolu, l’altérité ne manquera pas de ressurgir toujours. Cela entraîne que dans les groupes politiques dont l’exigence est celle de l’uniformité et de l’égalité entre les membres, vient ressurgir inévitablement la suspicion que tel ou tel pense autrement ; donc il faut l’exclure ou quand c’est nécessaire, il faut le fusiller. Et qu’on n’en parle plus.
9 Cette situation que je vous raconte, c’est la moins mauvaise de celles mises en place par la parole, parce qu’il y en a une qui à mes yeux est encore plus difficile, quand celui qui vient en position de maître ne vient pas là pour des raisons qui tiennent au caractère symbolique de la parole mais pour des raisons politiques réelles. S’il est venu à cette place, ce fait d’un accident de l’histoire, c’est-à-dire comme un maître réel, l’interlocuteur auquel il a affaire n’est pas un autre, un semblable mais il est différent. C’est quelqu’un avec qui se noue le contrat d’une jouissance commune, à partager. Cet autre est un étranger.
10 Lorsque les conditions historiques font que, là aussi, celui qui vient occuper la position de l’Autre est réellement un étranger par rapport à ce maître d’importation, il n’y a plus que le pouvoir de la séparation ; il n’y a plus le pouvoir de la réunion. Il n’y a plus le pacte d’une jouissance commune à éventuellement partager. Il n’y a plus que le vol de la jouissance par l’un ou par l’autre. Je dirais que dans ce cas de figure, il y a inévitablement, comme vous le sentez, au moins deux conséquences immédiates : il n’y a pas de réunion possible. Vous direz que les maîtres peuvent se réunir entre eux. Mais c’est une réunion artificielle puisque faite uniquement de semblables. Ce n’est pas la réunion que sollicite la parole qui est celle de l’un et de l’autre.
11 La parole n’est pas fasciste par destination, elle n’invite pas à faire des réunions de semblables ; elle vise à la réunion et à la séparation du lieu de l’un et du lieu de l’autre, et à leurs tentatives de coexistence. Mais lorsque les conditions réelles font que l’un est étranger par rapport à l’autre et que l’autre est étranger par rapport à l’un, il ne peut y avoir aucun accord possible. De même, il ne peut plus y avoir de constitution de groupes. Il ne peut plus se constituer une nation. En conséquence ce n’est pas à cause du symbole mais à cause d’un accident de l’histoire qui l’a mis en position de maître. Je crois que lorsque nous sommes captifs les uns et les autres, de ce qu’il faut bien appeler les lois de la parole, il vaut mieux avoir fait l’expérience psychanalytique qui permet de les éprouver directement, pour en être moins dupe. Pour savoir ce qui nous arrive.
12 Pourquoi dans notre assemblée, mais je dis bien que cela pourrait en être une autre, ce peut être une assemblée française, pourquoi aujourd’hui personne ne se trouve-t-il d’accord avec personne ? Vous ouvrez un journal ; dans les journaux français, il y a la page des débats, chacun vient donner son opinion. Vous me direz : c’est la liberté. Une opinion n’a pas plus d’intérêt ni de valeur qu’une autre. On peut faire un arc de triomphe avec l’accumulation de toutes les opinions. Qu’est-ce d’autre que l’affirmation de l’individualité de chacun ? De sa solitude, du fait qu’il ne trouve même personne pour nouer avec lui le lien de la parole. Il y a un seul endroit dans le journal et qui occupe aujourd’hui de nombreuses pages – je suis admiratif sur la façon dont nos journaux, je parle de la France, je ne connais pas les vôtres –, qui ne sont pas seulement les pages de publicité, mais qui racontent les diverses expériences de satisfaction que l’on a pu avoir dans la vie privée, dans une expédition, une recherche, un spectacle, un voyage. Autrement dit, le rassemblement aujourd’hui des lecteurs se fait sur une jouissance qui pourrait être partagée, mais c’est une jouissance qui a la particularité, par cette promotion moderne de l’objet de la jouissance, de faire que nous serions tous égaux dans la jouissance de cet objet. Tous semblables ! Nous serions devenus tous semblables. Nous aurions tous la même jouissance, à condition justement de renoncer aux lois de la parole, et c’est ainsi que l’on voit une espèce de promotion culturelle, par exemple de l’homosexualité, dans la mesure où il s’agit effectivement que nous ayons tous la jouissance de cet objet, le même sexe. Peu importe finalement qu’il soit masculin ou féminin mais le même.
13 Je suis, je le raconte souvent, frappé quand des jeunes viennent en analyse chez moi, de voir de quelle façon la différenciation ou l’identification sexuelle n’a plus une importance essentielle. Les gens de ma génération se posaient forcément le problème : qu’est-ce qu’être un homme ? Comment être une femme ?
14 C’est une question qui n’est plus d’actualité. Il y a cette large communauté indifférenciée qui s’organise dans la jouissance commune et partagée du même objet. Parce que l’homme et la femme n’ont pas le même objet de jouissance ; ce que désire un homme n’est pas ce que désire une femme. L’objet pour l’un et pour l’autre est différent. Dans cette sorte de réconciliation que nous sommes en train de connaître, nous avons la chance de pouvoir être réunis autour du même objet, d’en jouir de la même façon et quel que soit notre sexe.
15 J’espère qu’avec ce que je viens de vous dire, vous ne serez pas d’accord. Et je comprendrais très bien, je dirais presque que, finalement, ne pas être d’accord, contrairement à cet unanimisme qui aujourd’hui régit notre rapport à la satisfaction, le fait de le rompre, c’est peut-être bien. Peut-être aussi certains d’entre vous diront-ils que je relève de ce qui est aujourd’hui dans notre culture devenu une faute morale, c’est-à-dire que je serais exemplaire d’homophobie. C’est une plaisanterie. Je veux dire que ce qui est important pour nous, cela veut dire pour les analystes, c’est de déchiffrer les phénomènes qui nous conduisent, qui nous mènent, et nous ne savons pas où. Il faut être capable de les lire. Je dis souvent à ceux qui m’écoutent que la psychanalyse, c’est apprendre à lire, c’est-à-dire à déchiffrer les textes, car nous sommes tous soumis aux textes.
16 Regardez les psychanalystes, ne sont-ils pas soumis au texte ? Certains disent, il faut respecter le texte original tel que le maître l’a prononcé ; d’autres disent, le maître dit ce qu’il veut et moi je dis ce que je veux ; d’autres encore, le texte du maître, c’est bien mais il y a des endroits où il se trompe, où il faut corriger ! Mais aucun n’échappe à la soumission au texte, même si c’est pour dire qu’il n’en veut pas. Car il n’y a rien de plus autoritaire qu’un texte. On croit que c’est le maître qui est autoritaire, c’est le discours ; avec des discours, des textes, on a fait marcher des peuples entiers, on les a fait aller vers les pires atrocités, on les a fait aller à la mort. Avec des textes. Il n’y avait pas un policier derrière chaque citoyen pour le forcer à se comporter de façon atroce, comme un abruti. C’étaient les textes.
17 Tout à l’heure je vous ai parlé de la parole, du pouvoir de la parole, des lois de la parole, et c’est pourquoi il faudrait aussi parler des effets du texte. Prenons un exemple qui nous est encore personnel : l’enseignement de Lacan, est-ce une parole, ou un texte ? Ce n’est pas du tout la même chose. Si c’est une parole, comme l’ont été ses séminaires (car ce n’est rien d’autre que le recueil d’une parole et d’une adresse à autrui), si c’est une parole cela veut dire quoi ? Cela veut dire qu’il y a là un Sujet qui essaie de trouver sa voie, son chemin et qui essaie d’avoir l’aide de ceux à qui il s’adresse pour tracer ce chemin. Car la réaction de ceux à qui il s’adresse est essentielle pour qu’il puisse tracer son chemin. C’est pourquoi Lacan dit que lorsqu’il parle, il parle comme un analysant. Pas comme un professeur, il ne donne pas un enseignement, il parle comme un analysant et demande à ses interlocuteurs de lui répondre pour qu’il sache si le chemin qu’il essaie de prendre vaut quelque chose.
18 Si c’est un texte, c’est fini, il n’y a plus de Sujet de la parole, il a disparu dans le texte. Il n’y a plus cette limite imposée par l’énonciation. Il n’y a plus que ce continuum, et qui s’impose avec une force qui ne laisse au lecteur que le recours de succomber au pouvoir de suggestion ou de rejeter. Le texte, c’est-à-dire pour chacun d’entre nous, celui de son Autre, ce texte qui est celui de son inconscient, il le commande, il le détermine, il le régit, sans aucun recours. Si, il y a les défenses névrotiques, et comme on le sait, elles valent ce qu’elles valent. On ne peut pas dire que ce soient des défenses heureuses, et c’est encore une façon de perpétuer le texte, la défense névrotique.
19 Si vous le voulez bien, pour répondre à la question « À quoi sert la psychanalyse ? Quelle est la place de la psychanalyse dans la société ? », je dirais qu’elle est sa propédeutique, c’est-à-dire que celui qui fait une cure psychanalytique peut savoir tout ça. Une fois qu’il a su tout ça, il fait ce qu’il veut, c’est-à-dire qu’il n’a pas accédé à ce qui serait le degré d’une morale supérieure. Il fait ce qu’il veut mais il est responsable entièrement de ce qu’il fait, car il sait ce qu’il fait. Il ne peut plus dire qu’il est la victime d’un texte qu’il a mal lu ou mal déchiffré, et je dois dire qu’à partir de ce moment-là il peut comprendre qu’on ne soit pas d’accord, car chacun a son mode de jouissance particulier. Ce n’est jamais tout à fait le même chez l’un et chez l’autre. Ce qui commande la position de celui qui parle, vous croyez que c’est sa raison ? C’est la jouissance qui l’anime et qui lui est inconsciente. C’est ça qui commande son accord ou son désaccord. C’est bien pourquoi vous ne pouvez jamais convaincre personne. Nos discussions entre nous sont innombrables. Avez-vous déjà convaincu quelqu’un ? Oui ? Cela existe ? Non, chacun de nous est beaucoup trop fier et surtout il ne peut pas penser autrement que comme il le dit, puisque c’est son mode de jouissance qui commande son propos. Il ne va pas y renoncer pour faire plaisir à quiconque.
20 Voilà quelques petites remarques que je voulais vous faire, et cela dans un moment culturel qui a déjà été décrit par les philosophes et qui est le temps de la suspicion. Chacun de nous est devenu suspect pour l’autre. Chacun de nous souffre de voir que ses meilleures intentions sont incomprises ou interprétées dans leur contraire, c’est-à-dire de mauvaises intentions.
21 Je vous laisse là-dessus réfléchir pour essayer de comprendre ce qui se passe pour qu’on soit entré dans l’ère de la suspicion et de la méfiance systématisées. Mais nous aurons l’occasion d’illustrer ce que je viens de vous faire remarquer, puisque ce dont je vous ai parlé, c’est de la clinique. ■
Notes
[ *] Ex-psychiatre des hôpitaux, psychanalyste.
[ 1] Conférence à Bogota, août 2004, paru dans Entretiens à Bogota, éditions de l’Association lacanienne internationale, 2006.
Résumé
La parole réunit en séparant puisque si elle organise deux places distinctes, elle véhicule aussi la promesse d’une jouissance à partager, cependant, autre difficulté, cette jouissance ne sera pas la même selon la place occupée dans ce dispositif que Lacan nomme discours. Cette mise en place des quatre discours permet d’apprécier les conséquences sur la jouissance si celui qui vient occuper la position maîtresse l’est pour des raisons réelles, ou encore les conséquences d’une homogénéisation de la jouissance, celle-ci ne pouvant se faire qu’à renoncer aux lois de la parole.
POUR CITER CET ARTICLE
Charles Melman « Nous ne sommes pas d'accord : la parole réunit et sépare », Journal français de psychiatrie 1/2007 (n° 28), p. 48-50.
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2007-1-page-48.htm.
DOI : 10.3917/jfp.028.0048.






