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L'Année balzacienne

2003/1 (n° 4)



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Lorsqu’à la fin des années 1960, Madeleine Ambrière-Fargeaud retraça la genèse de La Recherche de l’absolu de Balzac, elle découvrit l’importance d’Adrien Thilorier (1790-1844), de ses expériences et de ses appareils expérimentaux [2]   Voir M. Ambrière-Fargeaud, Balzac et « La Recherche... [2] . Elle mettait l’accent sur le fait que Thilorier ne devait pas être considéré comme un modèle de Balthazar Claës, mais que ses expériences électrochimiques sur la transformation du carbure de soufre en diamant artificiel jouaient toutefois un rôle décisif dans les expériences menées par Claës et Lemulquinier dans leur laboratoire douaisien. La description suivante :

« Voilà une combinaison de carbone et de soufre, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, dans laquelle le carbone joue le rôle de corps électropositif ; la cristallisation doit commencer au pôle négatif ; et, dans le cas de décomposition, le carbone s’y porterait cristallisé... » [3]   La Recherche de l’absolu, Pl., t. X, p. 805. [3]

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est fondée sur la relation par François Arago des événements qui s’étaient passés à la séance de l’Académie des sciences du 10 novembre 1828. Au cours de cette séance, trois savants, Gannal, Cagniard de Latour, et Thilorier, par la voix d’Arago, avaient affirmé qu’ils avaient produit un diamant artificiel.

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La production de diamants artificiels au moyen d’une pile de Volta n’est pas le seul rapport entre Thilorier et Balthazar Claës. Une deuxième expérience vise à « vaporiser les métaux », pour reprendre les mots de Marguerite Claës, et au cours de celle-ci Claës et Lemulquinier font marcher un appareil complexe composé d’une pile, d’un verre ardent tel que l’avaient employé Lavoisier et Priestley au XVIIIe siècle, et d’une machine pneumatique :

« Ses yeux horriblement fixes ne quittèrent pas une machine pneumatique. Le récipient de cette machine était coiffé d’une lentille [...] qui réunissait les rayons du soleil [...] le récipient, dont le plateau était isolé, communiquait avec les fils d’une immense pile de Volta. » [4]   Ibid., p. 779 et p. 780. [4]

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Cette machine pneumatique ou pompe à vide constitue le deuxième lien entre Adrien Thilorier et Balthazar Claës. Le 26 décembre 1831, Thilorier présenta à l’Académie des sciences une machine, qu’il appelait « pneumato-statique », pour le prix de mécanique Montyon. Le 12 novembre 1832, il reçut une médaille d’or de la valeur de 300 F pour cette nouvelle pompe à faire le vide [5]   Voir Procès-verbaux de l’Académie des sciences, t. IX... [5] .

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Après avoir éclairci ces aspects de la genèse de La Recherche de l’absolu, Madeleine Ambrière-Fargeaud a rassemblé des informations supplémentaires sur ce nébuleux Thilorier et sur sa carrière scientifique, et en est arrivée à la conclusion qu’il doit être considéré comme un « personnage hoffmanesque, savant plein de science et de rêves, qui avait voulu fabriquer du diamant et ne possédait que des dettes » – un peu comme Balthazar Claës, en somme [6]   Op. cit., p. 96, n. 1. [6] .

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Dans les pages qui suivent, j’aimerais montrer que Thilorier n’est point « hoffmanesque » du tout, et que l’interprétation de Madeleine Ambrière-Fargeaud lui a été suggérée par le récit plutôt romancé, sur Thilorier et son idée fixe, de Samuel-Henry Berthoud dans une de ses « fantaisies scientifiques ».

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Qui était Thilorier et que faisait-il ? On ne connaît que très peu de circonstances relatives à sa vie personnelle. Adrien-Jean-Pierre Thilorier, né à Paris le 16 février 1790, était le fils de Jean-Charles Thilorier (1750-1818), défenseur du comte de Cagliostro en 1786, auteur d’un essai sur les comètes et d’un Système universel en quatre volumes ; il était également inventeur [7]   Le 30 juin 1800, il obtint un brevet (no 192) pour... [7] . Où et quand Adrien Thilorier a-t-il reçu son éducation scientifique et technique, nous n’en savons rien. Il demeurait 21, place Vendôme, où il possédait un laboratoire privé. Il travaillait à l’administration des postes, du moins en 1831 [8]   Thilorier s’identifie comme tel dans le mémoire descriptif... [8] . Il est mort le 2 décembre 1844.

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En revanche, ses activités scientifiques et mécaniques sont mieux connues. Il a perfectionné, breveté et vendu des lampes hydrostatiques. Il a imaginé deux versions d’une pompe à comprimer les gaz, récompensées toutes deux par le prix Montyon (1829 et 1830). Et il a imaginé un appareil pour la liquéfaction de l’acide carbonique et la solidification de l’acide carbonique liquide (1834-1835).

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Le 12 mai 1826, Thilorier obtint un brevet pour un mécanisme au moyen duquel les lampes dites hydrostatiques pourraient être remplies d’huile [9]   Brevet no 4913 (ibid., t. XLIV, 1841, p. 416-420) [9] . La lampe hydrostatique était un perfectionnement de la lampe à double courant d’air imaginée par Aimé Argand et Antoine Quinquet dans les années 1780. Ce perfectionnement consistait en un mécanisme hydrostatique pour pousser l’huile vers la mèche. L’invention de Thilorier concernait, elle, un entonnoir allongé amovible destiné au remplissage quotidien de ces lampes. En 1828, des concurrents apparurent sur le marché, et Thilorier écrivit des lettres courroucées à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale et à l’Académie des sciences pour se plaindre de cette atteinte à ses droits et réclamer une enquête comparative. Le 15 décembre 1828, la commission, composée de Gay-Lussac, Ampère et Molard, jugea que le système de remplissage de Thilorier aussi bien que celui de ses concurrents méritaient d’être approuvés et encouragés : « Nous avons l’honneur de proposer à l’Académie d’approuver les appareils dont nous venons de lui rendre compte, et de témoigner aux auteurs l’intérêt qu’elle prend aux perfectionnements des lampes hydrostatiques à double courant d’air. » [10]   André Ampère, « Rapport sur les lampes hydrostatiques... [10] En dépit de ce contretemps, Thilorier ne cessa jamais de s’intéresser aux lampes hydrostatiques, et obtint des brevets supplémentaires en 1829, 1832 et 1840.

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Il a cependant inventé des appareils plus impressionnants que ces lampes, à savoir les pompes à compression qui lui ont valu le prix de mécanique Montyon en 1829, puis en 1830.

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En février 1829, l’Académie des sciences nomma une commission chargée d’examiner les pièces soumises pour le prix Montyon de 1829. Cette commission reçut cinq appareils, parmi lesquels figurait une machine à comprimer les gaz construite par Thilorier. Le 18 mai, celui-ci remporta le prix, doté de 1 500 F. Sa machine se composait de trois cylindres reliés entre eux et de diamètres décroissants. Les pistons de ces cylindres pouvaient être mis en mouvement à l’aide d’un grand levier manœuvré par dix hommes. Grâce à cette machine l’air pouvait être comprimé jusqu’à une pression de mille atmosphères, et l’acide carbonique pouvait être liquéfié très facilement, comme les membres de la commission purent le constater [11]   Henri Navier, « Rapport à l’Académie des sciences... [11] .

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Thilorier n’était pas le premier à liquéfier l’acide carbonique. Il avait été précédé par Michael Faraday qui, en 1823, à l’Institution royale de Grande-Bretagne, avait liquéfié neuf gaz parmi lesquels le chlore, l’acide chlorhydrique, l’acide sulfhydrique, le gaz hilarant et l’acide carbonique. L’acide carbonique liquide résultait de la réaction entre le carbonate d’ammonium et l’acide sulfurique dans un tube de verre fermé hermétiquement. Ces expériences n’étaient pas sans risques ; et, en particulier, cette façon de préparer l’acide carbonique était vraiment périlleuse :

« Pour la préparation de l’acide carbonique il faut un tube beaucoup plus solide que celui qu’on utilise pour les autres substances. Aucune substance n’a produit autant d’explosions, tant en nombre qu’en puissance [...] Et les précautions, sous forme de masques de verre, lunettes de sécurité, etc., en tout cas nécessaires lors de ces expériences, ne peuvent absolument pas être supprimées lors de la production de l’acide carbonique. » [12]   Michael Faraday, « On the condensation of several... [12]

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Il se trouve que la pression de la vapeur d’acide carbonique passe de vingt atmosphères à — 11 oC, à trente-six atmosphères à zéro degré, soit 80 % d’augmentation. Ce fait séduisait Humphry Davy au point de le faire rêver de la possibilité d’une « machine à vapeur » qui fonctionnerait non pas à l’eau, mais à l’acide carbonique, à une température bien plus basse, et par conséquent à moindre coût :

« Si les idées que j’ai exposées ici sont réalisées par de futures expériences, la simple différence de température entre le soleil et l’ombre, entre l’air et l’eau, ou les effets de la vaporisation d’une surface humide, suffiront pour produire des résultats qui jusqu’ici n’ont été obtenus qu’à grands frais de combustible. » [13]   Humphry Davy, « On the application of liquids formed... [13]

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Deux ans plus tard, Marc Isambard Brunel réalisa les rêves de Davy en imaginant une « machine à gaz » qui fut brevetée le 16 juillet 1825. Dans son mémoire descriptif, Brunel rappelle d’abord les investigations de Faraday, puis explique le fonctionnement de sa propre machine. D’abord, une certaine quantité d’acide carbonique est préparée par réaction chimique entre un carbonate et un acide, puis recueillie dans un gazomètre. En un second temps, l’acide est liquéfié au moyen d’une pompe à compression, appareil bien plus primitif que la pompe de Thilorier. Enfin, deux récipients sont remplis de cet acide carbonique liquéfié. La température de l’un est maintenue à 50o, celle de l’autre à 15o environ. La différence de pression qui en résulte est le « moteur » qui met un piston en mouvement alternatif. Ce mouvement, transmis à une barre, peut servir à diverses applications mécaniques [14]   Voir Marc Isambard Brunel, « Certain mechanical arrangements... [14] .

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Trois ans plus tard, en 1828, Jean-Baptiste Dumas reparle des machines à acide carbonique dans son traité de chimie industrielle. En citant Faraday, Davy et Brunel, il encourage les savants à explorer ce domaine : « On ne peut prévoir les conséquences de cette application ; il est fâcheux pour les arts qu’elle n’ait pas encore été soumise à des expériences suffisantes. » [15]   Jean-Baptiste Dumas, Traité de chimie appliquée aux... [15]

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Le procédé que Thilorier utilisait pour la liquéfaction de l’acide ressemblait à celui de Brunel : visait à préparer l’acide de façon chimique ; à le recueillir dans un gazomètre ; et enfin à le condenser au moyen d’une pompe à compression. Le 18 février 1830, le secrétariat de l’Académie des sciences reçut un mémoire dans lequel Thilorier exposait deux perfectionnements importants de sa pompe. Il annonçait en même temps qu’il allait demander un brevet. Le 24 mai, il fit savoir à l’Académie qu’il avait fait déposer sa pompe à l’École centrale des arts et manufactures. Le 19 juillet, il remportait le prix Montyon, cette fois de 700 F. Enfin, le 16 mai 1831, il obtint un brevet pour sa machine.

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Le mémoire descriptif de ce brevet, accompagné des dessins explicatifs, fut publié en de nombreux endroits : en 1830 dans le Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, en 1831 dans le Bulletin des sciences technologiques, en 1832 dans le Polytechnisches Journal de Dingler, enfin en 1833 dans les Mémoires de l’Académie des sciences [16]   Adrien Thilorier, « Pompe à comprimer les gaz, exécutée... [16] .

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Les trois cylindres de la pompe originale que Thilorier avait imaginée en 1829 devaient être refroidis à l’eau. Il écarte cet inconvénient en 1830 par l’invention d’un piston creux, au moyen duquel les cylindres pouvaient être refroidis simplement par l’air ambiant. Grâce à son deuxième perfectionnement, une pompe rotative à fusée, le nombre d’ouvriers nécessaires pour manœuvrer le grand levier était réduit à un seul. Thilorier y parvint par l’introduction d’une fusée, instrument emprunté à l’art de l’horloger, et qui diminuait la force nécessaire pour mouvoir le levier de la pompe au fur et à mesure que la pression dans les cylindres augmentait.

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À la fin de son mémoire, Thilorier suggère quelques applications utiles de sa pompe. Elle pourrait être utilisée pour liquéfier un certain nombre de gaz, et deviendrait alors un instrument scientifique fort précieux dans les laboratoires de recherche. Mais la liquéfaction de l’acide carbonique pourrait également mener à une industrie colossale d’eau gazeuse : « Une pinte de ce liquide, représentant deux cents pintes d’eau gazeuse, pourrait, à l’aide d’un appareil facile à imaginer, servir à gazifier sur table et instantanément telle boisson que l’on jugerait convenable. » [17]   Ibid., p. 584. [17] Quant à l’air comprimé, il pourrait servir à perfectionner l’ « appareil plongeur » breveté par Lemaire d’Angerville [18]   Brevet no 6159 (8 décembre 1828), Description des... [18] par l’introduction des cylindres à haute pression ; à accélérer la filtration de sirops et d’huiles ; à remplacer l’eau par l’air dans une presse dite alors « aéraulique » ; enfin, dans un « magasin de force », il pourrait remplacer la vapeur comme puissance motrice, par exemple dans la navigation sous-marine.

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Le 16 juin 1834 parvint à l’Académie des sciences une lettre où Thilorier présentait les résultats des expériences rendues possibles par un nouvel appareil, « à l’aide duquel il obtient, par voie chimique, et en peu d’instants, un litre d’acide carbonique liquéfié » [19]   Procès-verbaux [...], t. X, n. 4, p. 536. La lettre... [19] . Il n’a pas décrit cet appareil, dans lequel certains – Poggendorff dans ses Annalen, par exemple [20]   Voir « Adrien Thilorier, Eigenschaften der flüssigen... [20]  – ont cru voir une troisième version de la pompe à compression. En réalité, cette machine était tout à fait nouvelle : il s’agissait d’un condenseur construit sur le principe de l’appareil qui avait permis à Faraday de réussir la liquéfaction de l’acide carbonique. Deux publications permettent de s’en convaincre. D’abord, la Literary Gazette décrit une conférence faite par Faraday à l’Institution royale, le soir du vendredi 18 mai 1838, et au cours de laquelle il a liquéfié (et solidifié) de l’acide carbonique à l’aide d’un appareil qu’il décrit en renvoyant à Thilorier :

« Dans une cornue bien fermée, le carbonate de soude et l’acide sulfurique mélangés intimement [...] produisent l’acide carbonique gazeux, qui se liquéfie promptement, par condensation. C’est sur ce principe que repose la construction de l’appareil de Thilorier, dont les matériaux doivent être suffisamment solides pour résister à une pression de plus de quatre-vingt-dix atmosphères. » [21]   Michael Faraday, « On the solid, liquid and gaseous... [21]

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C’est Alphonse Chevallier qui, à propos d’un accident dont nous allons reparler, a décrit – et illustré par un dessin – l’appareil en question. Il se compose d’un cylindre en fonte (la « cornue » servant à la réaction chimique entre le carbonate de soude et l’acide sulfurique) et d’un second cylindre, où s’accumule l’acide carbonique produit dans le premier [22]   Voir Alphonse Chevallier, « Sur la rupture de l’appareil... [22] . Ce condenseur permettait à Thilorier de produire l’acide carbonique liquide, et, à partir de 1835, l’acide carbonique solide « par l’effet même du passage subit de l’état liquide à l’état gazeux » [23]   Adrien Thilorier, « Solidification de l’acide carbonique »,... [23] . En 1835-1836 il a publié les résultats de sa détermination expérimentale des différentes propriétés de l’acide carbonique tant liquide que solide ; il a fait la démonstration de son condenseur devant une commission de l’Académie des sciences composée de Pierre-Louis Dulong, François Arago et Jacques Thenard ; et, tout comme lors de la présentation, en 1830, de sa pompe à compression, il a imaginé une série d’applications utiles : l’acide carbonique liquide, à une température de – 90 oC, pouvait être utilisé comme frigorifique ; on pouvait l’employer à la construction de thermomètres spéciaux à usage souterrain, ou de puissantes machines à timbrer. Thilorier projetait aussi un fusil à vent, rempli d’acide carbonique au lieu d’air comprimé. Et il songeait à une machine à acide carbonique du type Brunel, ses expériences l’ayant conduit, tout comme Humphry Davy avant lui, à la conclusion que l’acide carbonique était un moteur fort puissant qui, en principe, agirait bien plus économiquement que la vapeur [24]   Voir sa note « Propriétés de l’acide carbonique liquide »,... [24] .

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C’est alors que, le 30 décembre 1840, se produisit un événement désastreux, auquel Madeleine Ambrière-Fargeaud a fait allusion, et qui a sans doute largement inspiré les interprétations romancées des attitudes scientifiques de Thilorier [25]   Parmi ces échos romancés, on citera la sonate pour... [25] . Quelques mois plus tôt, Thilorier avait vendu à l’École de pharmacie un condenseur destiné aux démonstrations, pendant les leçons de chimie d’Alexandre Bussy. Osmin Hervy, son préparateur, était en train de faire fonctionner la machine lorsqu’il y eut une explosion instantanée. Le cylindre en fonte se cassa en deux parties, dont l’une frappa les jambes d’Hervy. Il fut amputé de la jambe droite, mais succomba à un accès de fièvre traumatique le 4 janvier 1841.

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D’après Alphonse Chevallier, qui a rapporté cet accident et ses conséquences dans l’article du Journal de chimie déjà évoqué, Thilorier, « savant intrépide et désintéressé », ne méritait pas le blâme. Au cours de ses démonstrations fréquentes à l’Académie des sciences et devant diverses sociétés savantes, à la Sorbonne, à la Faculté de médecine et à l’École de pharmacie, jamais son condenseur n’avait explosé. Aucun des physiciens, ingénieurs ou chimistes qui avaient assisté à ces démonstrations n’avait même envisagé la possibilité de cette explosion, due non à une quelconque négligence de Thilorier mais à la « structure moléculaire » du cylindre en fonte :

« Aucune imprudence ne peut avoir déterminé l’accident ; il doit, selon toute apparence, être attribué aux changements moléculaires, et peut-être à des fissures qui ont pu être causées par les alternatives souvent répétées, et de température et de tension différentes auxquelles l’appareil a été souvent soumis. » [26]   Art. cité, n. 21, p. 72. [26]

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Thilorier, quant à lui, proposa de suspendre toute démonstration publique de sa machine et, en cas de démonstrations privées, de prendre des précautions rigoureuses jusqu’à ce que des « mécaniciens éclairés et habiles » eussent développé un matériau (tels le bronze ou le fer forgé) capable de résister à une pression d’au moins deux cents atmosphères [27]   Voir Adrien Thilorier, « Sur l’explosion qui a eu... [27] .

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Est-il plausible, sur la base de cette carrière consacrée aux lampes hydrostatiques, aux pompes à compression et à l’acide carbonique liquide, de dépeindre Thilorier comme un « personnage hoffmanesque » ? Je ne le crois pas. Je le vois plutôt comme un ingénieur assez sérieux, comme un mécanicien habile, ni génial ni brillant, qui a tenté de gagner à la fois une certaine réputation et un peu d’argent par la construction d’appareils pour lesquels il sollicitait l’approbation d’institutions importantes : Académie des sciences, Société d’encouragement pour l’industrie national, Bureau des brevets. Il y a réussi plus ou moins. Deux fois, il a remporté le prix Montyon. Sa pompe à comprimer les gaz, seconde version, était vraiment une invention admirable, appréciée non seulement en France, mais aussi en Allemagne et en Angleterre. Son appareil à condenser l’acide carbonique lui a procuré un certain renom dans les cercles académiques et universitaires : je ne crois pas que ses projets de fusil à vent, d’appareil de plongée ou d’eau gazeuse aient eu un grand succès, mais son condenseur est devenu un élément commun de l’équipement de laboratoire ; on l’appelait l’ « appareil de Thilorier ». Des savants tels qu’Ampère, Arago et tous ceux qui ont été cités reconnaissaient ses mérites.

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En août 1861, Samuel-Henry Berthoud, en passant place Vendôme, se souvint de Thilorier et de ses rêves. La chronique qu’il lui consacra [28]   S.-H. Berthoud, « Thilorier », Les Petites Chroniques... [28] est pour le moins romancée. D’après lui, Thilorier aurait possédé une imagination de poète, et aurait été un talent méconnu. En outre, il aurait été assez distrait, « tout entier à la préoccupation de je ne sais quel problème de physique » [29]   Op. cit., p. 181. [29] . Quand Berthoud, quittant sa ville natale de Cambrai pour Paris, avait rencontré pour la première fois Thilorier en 1832, celui-ci était occupé, à l’en croire, à faire des démonstrations de son procédé de liquéfaction et de solidification de l’acide carbonique. Or Berthoud commet là une évidente erreur : si en 1832, au moyen de sa pompe à compression, Thilorier savait en effet liquéfier l’acide carbonique, il n’a été en mesure de le solidifier qu’en octobre 1835.

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Berthoud ne se préoccupa pas de précision chronologique. Son Thilorier est un personnage qui voudrait « bouleverser la face du monde » par la construction d’une machine à gaz : « En effet, il ne s’agissait de rien moins que d’un nouveau moteur, destiné à remplacer la vapeur qu’on regardait alors, non sans quelque raison, comme un moyen grossier et barbare de locomotion. » [30]   Ibid., p. 182. [30] Qu’on me permette deux observations sur ce « nouveau moteur ». En 1832, Thilorier avait en effet pensé à des « magasins de force » remplis d’air comprimé, mais pas encore à des machines à acide carbonique du type Brunel : il ne les imagina qu’en 1834, lorsqu’il présenta son condenseur. Une seconde inexactitude chronologique de Berthoud est d’importance : afin de donner un appui rationnel à ses spéculations sur le « nouveau moteur », il invoque l’autorité de François Arago, qui aurait, en 1832, « fai[t] allusion à l’acide carbonique condensé et aux travaux de Thilorier » [31]   Ibid. [31]  ; Madeleine Ambrière-Fargeaud s’est appuyée sur cette citation pour prouver le caractère « hoffmanesque » de Thilorier. Or les affirmations de Berthoud ne sont pas conformes à la vérité. À la fin de sa Notice historique sur les machines à vapeur, Arago remarque :

« Je n’ai parlé que des machines à vapeur éprouvées par une longue expérience. J’avais l’intention de consacrer quelques pages aux machines qui ne sont encore, pour ainsi dire, qu’en projet, telles que les machines à rotation immédiate, les machines à explosion de gaz hydrogène, les machines à gaz liquéfié, etc. » [32]   François Arago, Œuvres complètes, Paris, Gide & Baudry,... [32]

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Ces lignes remontent à 1828, avant même que Thilorier n’ait inventé sa première pompe à compression. Ce n’est donc pas à lui qu’Arago fait allusion, mais seulement aux projets de Davy et de Brunel, formulés en 1823-1825.

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Berthoud n’en construit pas moins un Thilorier qui rêve de navigation transatlantique au moyen de l’acide carbonique et qui, en cherchant à réaliser ce rêve, devient un « martyr » :

« Il s’agissait encore de régler sa force, et trois ou quatre fois les essais qu’il en avait tentés lui étaient devenus funestes. Les appareils, en éclatant, avaient couvert de nouvelles blessures, et frappé d’une surdité à peu près complète le martyr de la science. » [33]   Berthoud, op. cit., p. 183. [33]

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Invention : les condenseurs de Thilorier n’avaient jamais fait explosion avant l’accident du 30 décembre 1840. La chronique de Berthoud dégénère véritablement en fantaisie ; relevant cette date fatale, il écrit : « [...] l’appareil se brisa, éclata, blessa gravement plusieurs personnes, coûta la vie à un des aides du professeur, et enleva un doigt à Thilorier. » [34]   Ibid. [34] C’est vrai, Osmin Hervy mourut, mais personne d’autre ne fut blessé, et Thilorier a gardé ses dix doigts. Néanmoins, Berthoud ne cesse de vouloir que son Thilorier soit obsédé par une idée fixe, tout comme Balthazar Claës, et meure de même. Le chimiste balzacien avait crié EUREKA juste avant de mourir ; le chimiste bertholdien s’écrie : « [...] cette force terrible, j’en suis le maître. » [35]   Ibid., p. 185. [35]

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Tel est ce Thilorier de Berthoud, savant imaginatif et méconnu, obsédé par l’idée fixe de remplacer la machine à vapeur, et qui a emporté son « eurêka » dans la tombe. Ce Thilorier-là a été créé par Berthoud d’après l’image que Balzac avait peinte de Claës, et Madeleine Ambrière-Fargeaud s’est laissé entraîner par cette fantaisie sur Thilorier.

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Thilorier n’est pas le modèle de Claës, mais Claës le modèle de Thilorier : c’est la marque de la force peu commune de l’imagination de Balzac.

Notes

[1]

Je remercie Charlotte Hulsbosch et surtout M. Patrick Berthier pour leur aide indispensable à la traduction de cet article en français.

[2]

Voir M. Ambrière-Fargeaud, Balzac et « La Recherche de l’absolu » [Hachette, 1968], seconde édition revue et complétée, PUF, 1999, p. 91-107.

[3]

La Recherche de l’absolu, Pl., t. X, p. 805.

[4]

Ibid., p. 779 et p. 780.

[5]

Voir Procès-verbaux de l’Académie des sciences, t. IX (1828-1831), p. 735, et t. X (1832-1835), p. 150-152.

[6]

Op. cit., p. 96, n. 1.

[7]

Le 30 juin 1800, il obtint un brevet (no 192) pour un poêle fumivore (Description des machines et procédés, t. III, 1820, p. 144-186).

[8]

Thilorier s’identifie comme tel dans le mémoire descriptif joint au brevet d’invention qui lui a été décerné pour sa seconde machine à comprimer les gaz (brevet no 2896 du 16 mai 1831, ibid., t. XXX, 1836, p. 251-267).

[9]

Brevet no 4913 (ibid., t. XLIV, 1841, p. 416-420).

[10]

André Ampère, « Rapport sur les lampes hydrostatiques à double courant d’air », Procès-verbaux [...], t. IX, n. 4, p. 161-163.

[11]

Henri Navier, « Rapport à l’Académie des sciences par la commission chargée de décerner en 1829 le prix de mécanique fondé par M. de Montyon », ibid., p. 247-252. Voir aussi les Annales de l’industrie française et étrangère, août 1829, p. 132 et s., et le Bulletin des sciences technologiques, t. XIII, 1829, p. 340-343. L’invention de Thilorier n’est pas passée inaperçue en Angleterre : The Athenæum en rend compte (10 juin 1829, p. 366).

[12]

Michael Faraday, « On the condensation of several gases into liquids », Philosophical Transactions of the Royal Society of London, Part I, 1823, p. 189-198. Nous traduisons, de même que pour les deux citations suivantes.

[13]

Humphry Davy, « On the application of liquids formed by the condensation of gases as mechanical agents », ibid., p. 199-204.

[14]

Voir Marc Isambard Brunel, « Certain mechanical arrangements for obtaining powers from certain fluids, and for applying the same to various useful purposes », Brevet anglais no 5212.

[15]

Jean-Baptiste Dumas, Traité de chimie appliquée aux arts, t. I, 1828, p. 501-502.

[16]

Adrien Thilorier, « Pompe à comprimer les gaz, exécutée d’après la théorie qui a obtenu en 1829 le prix de mécanique fondé par M. de Montyon », Mémoires présentés par divers savans à l’Académie des sciences de l’Institut de France. Sciences mathématiques et physiques, t. IV, 1833, p. 565-589.

[17]

Ibid., p. 584.

[18]

Brevet no 6159 (8 décembre 1828), Description des machines et procédés, t. LI, 1844, p. 208-216. Voir aussi Daniel David, « Lemaire d’Angerville, a forgotten pionner of autonomous diving », Historical Diver Magazine, t. XXI, 1999.

[19]

Procès-verbaux [...], t. X, n. 4, p. 536. La lettre de Thilorier se trouve dans L’Institut, journal des Académies et Sociétés scientifiques de la France et de l’étranger, t. II, 1834, p. 197-198 ; elle a été traduite en allemand dans le Journal für praktische Chemie d’Erdmann, t. III, 1834, p. 109-112.

[20]

Voir « Adrien Thilorier, Eigenschaften der flüssigen Kohlensäure », Annalen der Physik und Chemie, t. XXXVI, 1835, p. 142-146.

[21]

Michael Faraday, « On the solid, liquid and gaseous state of carbonic acid, by Thilorier’s apparatus from Professor Graham », The Literary Gazette and Journal of the Belles-Lettres, Arts, Sciences, etc., 26 mai 1838, p. 326-327.

[22]

Voir Alphonse Chevallier, « Sur la rupture de l’appareil de M. Thilorer pour la préparation de l’acide carbonique liquide et sur la mort de M. Osmin Hervy, préparateur de l’École de pharmacie », Journal de chimie médicale, de pharmacie et de toxicologie, février 1841, p. 57-73.

[23]

Adrien Thilorier, « Solidification de l’acide carbonique », Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences, t. I, 1835, p. 194-195.

[24]

Voir sa note « Propriétés de l’acide carbonique liquide », ibid., p. 163-166, et sa « Lettre sur l’acide carbonique solide », id., t. III, 1836, p. 432-434.

[25]

Parmi ces échos romancés, on citera la sonate pour piano composée par le héros de Jules Verne Quinsonnas, significativement intitulée La Thilorienne, grande fantaisie sur la liquéfaction de l’acide carbonique (Paris au XXe siècle [1863], Livre de Poche, 1994, p. 86).

[26]

Art. cité, n. 21, p. 72.

[27]

Voir Adrien Thilorier, « Sur l’explosion qui a eu lieu à l’École centrale de pharmacie. Extrait d’une lettre à M. Dumas », Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences, t. XII, 1841, p. 25.

[28]

S.-H. Berthoud, « Thilorier », Les Petites Chroniques de la science, Garnier, t. I, 1862, p. 180-186.

[29]

Op. cit., p. 181.

[30]

Ibid., p. 182.

[31]

Ibid.

[32]

François Arago, Œuvres complètes, Paris, Gide & Baudry, et Leipzig, Weigel, t. V, 1855, p. 78.

[33]

Berthoud, op. cit., p. 183.

[34]

Ibid.

[35]

Ibid., p. 185.

Pour citer cet article

Mertens Joost, « Du côté d'un chimiste nommé Thilorier », L'Année balzacienne 1/ 2003 (n° 4), p. 251-263
URL : www.cairn.info/revue-l-annee-balzacienne-2003-1-page-251.htm.
DOI : 10.3917/balz.004.0251


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