L'Année sociologique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522133
280 pages

p. 103 à 136
doi: 10.3917/anso.011.0103

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Vol. 51 2001/1

2001 L'Année sociologique

Les professions en prison : convergences entre individualisme méthodologique  [1] et interactionnisme symbolique  [*]

Bruno Milly Université de Paris IV - Sorbonne
RéSUMé. — À partir des enseignements d’une enquête menée auprès de professionnels de la santé et de l’enseignement intervenant dans les prisons françaises, l’article dégage des points de convergence entre les paradigmes de l’interactionnisme symbolique et de l’individualisme méthodologique. L’étude de terrain apporte, en effet, une vision des groupes professionnels (autonomie de l’acteur, multiplicité des pratiques, poids des effets d’affichage dans les présentations de soi et dans la construction nominale des agrégats professionnels) qui rejoint des intuitions ou conclusions communes aux tenants de ces deux paradigmes, pourtant souvent opposés. L’article propose ainsi, autour de la notion de « profession », une relecture de certaines frontières et oppositions paradigmatiques entre l’interactionnisme symbolique et l’individualisme méthodologique. ABSTRACT. — Taking as a reference a study of doctors, nurses and teachers working in French prisons, this article suggests lines of convergence between symbolic interactionism and methodological individualism paradigms. The study draws attention on the importance of the actors’autonomy, the diversity of actors’normative models and ways of thinking their position in prison, the importance of the billspoting effects and presentations of self in using of professional denominations. These results shed new light on the analysis of occupational groups, and moreover on traditional frontiers and oppositions between symbolic interactionism and methodological individualism.
L’idée d’étudier la prison par le biais des pratiques et des discours des professionnels de santé et de l’enseignement qui interviennent dans ce milieu a de quoi surprendre (Milly, 2000). Ce prisme empirique est nouveau parce que la prison a jusqu’alors été essentiellement analysée en sociologie au travers du regard des détenus et de celui des surveillants. Il est décentré, voire iconoclaste, car il délaisse l’étude d’objets qui paraissent centraux ou plus cruciaux : la place de la prison dans la pénalité moderne, la relation détenus-surveillants, le vécu de l’enfermement. Porter le regard sociologique sur les intervenants qui exercent en prison une activité professionnelle, inviter à considérer la prison comme un milieu d’exercice professionnel parmi d’autres, ne conduit-il pas à considérer la prison comme un ensemble social banal, alors même que cet espace reste un espace dramatique ou tragique pour les femmes et les hommes incarcérés ? S’il est certain que ce regard porté sur un objet marginal paraît froid par rapport à d’autres analyses sociologiques de la prison, ce prisme permet, en partie parce qu’il est nouveau et décentré, de relire certaines facettes de la prison, jusqu’alors peu observées par d’autres cadres d’analyse : l’autonomie que laisse la prison à ceux qui sont chargés en son sein de missions censées ne pas relever de la compétence des personnels pénitentiaires, le respect ou non de l’accès des personnes détenues à des services de soins et d’enseignement auxquels leurs droits leur donnent théoriquement accès. Mais l’étude des soins et de l’enseignement en prison n’est pas seulement un révélateur du fonctionnement de l’institution prison. C’est aussi un excellent prisme d’analyse, un révélateur, un analyseur des professions, de la façon dont celles-ci se composent ou se décomposent.
Au fil des expériences de terrain (entretiens et observations) auprès d’acteurs usuellement englobés ou s’englobant sous des mêmes dénominations professionnelles (en l’occurrence les médecins, infirmiers, instituteurs, professeurs intervenant en prison), s’est ainsi effrité le présupposé, jusqu’alors implicite, selon lequel à une même dénomination professionnelle correspondent des actions et des représentations identiques ou proches chez ceux que cette dénomination englobe. La variété des logiques d’action des professionnels rencontrés paraissait d’autant plus surprenante que la recherche portait sur des agrégats d’acteurs, intervenant dans un milieu d’exercice restreint et supposé être très contraignant : même en prison, les dénominations « enseignants », « médecins », « infirmiers » semblaient trompeuses ou factices. Que recouvraient alors les professions, entendues comme des agrégats nominaux d’acteurs : des collectivités réelles d’acteurs, des communautés réelles d’actions et de représentations, ou bien de simples statuts, des étiquettes taxinomiques abusives, ou bien encore des groupes de référence pour des acteurs aux actions et représentations divergentes mais ayant intérêt à paraître unis, des ferments nominaux identitaires, des mythes mobilisateurs ? Que pouvait apprendre le milieu d’exercice pénitentiaire sur ce que recouvrent les enjeux et les effets des dénominations et des présentations de soi professionnelles ?
Les réponses à ces différentes questions, outre qu’elles éclairent d’une lumière particulière la réalité des prisons et les pratiques professionnelles qui peuvent y avoir cours, offrent l’occasion d’une réflexion théorique qui constitue l’objet de cet article : redécouvrir, découvrir ou illustrer quelques points de convergence, parfois évidents et notoires, parfois aussi plus ténus et méconnus, entre deux traditions de recherche, rarement combinées, croisées ou même confrontées : l’interactionnisme symbolique et l’individualisme méthodologique « sociologique » (cf. n. 1). La lecture des « professions » dans cette recherche, limitée au cadre d’observation des professionnels de la santé et de l’enseignement intervenant en prison, rejoint en effet clairement des intuitions ou des conclusions beaucoup plus vastes, énoncées par les tenants de l’individualisme méthodologique et de l’interactionnisme symbolique. Parler de « quelques points de convergence » entend bien souligner le caractère limité et circonscrit de ce projet. Il ne s’agit certainement pas de vouloir synthétiser, sinon syncrétiser, deux paradigmes aux origines, histoires, objets, méthodes et postulats d’analyse différents. Il ne s’agit pas non plus de prétendre discuter de toutes les complémentarités qui peuvent exister entre ces deux paradigmes : les convergences établies dans cet article s’appuient sur des emprunts limités et circonscrits à des théories qui, en d’autres points que l’objet d’analyse ici concerné (i.e. les professions), peuvent paraître sinon contradictoires, tout au moins incomparables. Par ailleurs, il est assurément simplificateur d’accepter d’utiliser les étiquetages « individualisme méthodologique » et « interactionnisme symbolique » sans discuter du foisonnement, sinon de l’hétérogénéité des recherches et des auteurs que chacun de ces étiquetages englobe. Si nous ne nous priverons pas d’évoquer au cours de l’article ces disparités internes à chaque paradigme, on acceptera néanmoins à titre introductif et exploratoire d’utiliser ces étiquettes dans un sens classique.
Le présent article repose sur une enquête empirique menée durant quatre ans dans deux directions régionales des services pénitentiaires. En dehors de toutes les rencontres informelles et de quelques observations participantes (notamment la participation au comité de pilotage sur la télémédecine en milieu pénitentiaire, dirigé par la Direction des hôpitaux), l’enquête de terrain se compose principalement de 65 entretiens menés auprès de 73 personnes, incarcérées ou intervenant dans 13 établissements pénitentiaires (maisons d’arrêt et centres de détention) : des médecins et des infirmiers intervenant en prison dans les UCSA (Unités de consultations et de soins ambulatoires) et les SMPR (Services médico-psychologiques régionaux), des enseignants de l’Éducation nationale intervenant à plein-temps ou en heures supplémentaires en prison, des personnes détenues, des personnels de l’Administration pénitentiaire (directeurs, sous-directeurs, surveillants gradés ou non), des responsables administratifs de la santé et de l’enseignement en prison. Les entretiens visaient autant à obtenir une description des pratiques quotidiennes qu’à repérer les références des différents acteurs (valeurs, normes, groupes de référence). A posteriori, le croisement des différents entretiens permet d’approcher la/les réalité(s) (que certains disent, que d’autres taisent) des pratiques professionnelles en prison et d’entrevoir la diversité des repères, des affichages et des comportements professionnels. C’est sur cette diversité que nous voudrions insister dans cet article, parce qu’elle nous semble autoriser un rapprochement entre l’interactionnisme symbolique et l’individualisme méthodologique.
Plutôt que de partir de points de convergence établis de façon théorique entre les deux paradigmes et de montrer comment une recherche de terrain peut éclairer ces convergences, nous montrerons combien les résultats d’une recherche sur la prison peuvent mettre en lumière, justifier ou légitimer certains rapprochements entre les deux traditions de recherche. Ce projet souhaite ainsi rester fidèle au principe inductif qui a présidé à la conduite de cette recherche. Cet article sera bâti sur deux parties qui, partant des résultats de la recherche, amène à entrevoir des proximités entre les deux courants d’analyse. La première partie s’interroge sur les façons d’analyser la multiplicité des actions et représentations professionnelles d’acteurs ayant pourtant des places dans la division du travail, des statuts, des itinéraires semblables, et exerçant dans un milieu d’exercice supposé, parfois à raison, très contraignant. La seconde partie réfléchit au poids des effets d’affichage dans les présentations de soi et dans la construction nominale des agrégats professionnels.
 
1.Autonomie de l’acteur et multiplicité des pratiques professionnelles
 
 
1 . 1.L’exemple des professionnels intervenant en prison
Dans la tradition ouverte par Erving Goffman (1961), les prisons sont souvent présentées comme des institutions totales, qui appliquent aux reclus un traitement collectif conforme à un système d’organisation qui prend en charge tous leurs besoins, qui ne laissent à aucune « personne extérieure » le soin de prendre en charge certains besoins des reclus ou qui ne laissent aucune autonomie à ces tiers. Dans le cadre de notre recherche, cette définition invitait à évaluer la dimension totale de l’institution pénitentiaire, non pas seulement en fonction de la présence de professionnels de la santé et de l’enseignement au sein des établissements pénitentiaires, mais aussi au regard de l’autonomie de ces professionnels. Ces professionnels étaient-ils contraints, autonomes ? Dans quelle mesure ?
Des marges d’autonomie différentes mais irréductibles
La recherche a d’abord montré que les professionnels de la santé intervenant en prison disposent d’une large autonomie d’exercice (comprise au sens de Eliot Freidson comme le droit d’exercer son contrôle sur son propre travail), basée sur un statut de personnels des hôpitaux publics (et donc non vacataires de l’Administration pénitentiaire), sur une reconnaissance large par les personnels pénitentiaires de l’autorité technique des médecins et des infirmiers, ainsi que sur une acceptation diffuse d’un « droit » à la santé des détenus. Si certaines situations critiques perdurent (des retards, des injonctions de soins, des pressions sur le secret médical par exemple), notamment dans les petits établissements pénitentiaires, les professionnels de santé sont très généralement en position de force pour refuser, quand ils le souhaitent, certaines demandes des personnels pénitentiaires et faire valoir des exigences thérapeutiques. La présence de surveillants pendant les consultations, les violations du secret médical, la réponse donnée à des injonctions de soins des personnels pénitentiaires semblent alors moins le produit d’une pression incontournable du milieu d’exercice pénitentiaire que le fruit d’une volonté délibérée ou de l’indifférence de certains professionnels. Les choix divergents d’autres professionnels de santé montrent ainsi que l’autonomie réelle est foncièrement dépendante des négociations locales que les acteurs sont prêts ou non à entreprendre pour rendre effective l’autonomie formelle dont ils disposent.
Le constat établi pour les professionnels de la santé contraste avec celui qui peut être établi pour les enseignants intervenant en prison. Certes, ces derniers disposent aussi de statuts d’extériorité à l’Administration pénitentiaire (généralement appartenance à l’Éducation nationale) qui leur garantissent théoriquement une indépendance d’exercice. Certes aussi, ils disposent d’une quasi complète autonomie dans la définition du contenu pédagogique de leur enseignement. Mais leur autorité technique et l’utilité de leur présence sont beaucoup plus contestées par les personnels pénitentiaires. Plus généralement, l’accès à l’enseignement est moins perçu par les personnels de l’Administration pénitentiaire comme un droit inaliénable que comme un privilège pouvant être accordé aux détenus les plus dociles et pouvant être retiré aux détenus devenus récalcitrants. Dès lors, l’autonomie réelle des enseignants est beaucoup plus restreinte que celle dont peuvent user les professionnels de santé. Les enseignants ne maîtrisent pas toujours le recrutement de leurs étudiants ; ils ne parviennent que rarement à s’opposer à des transferts ou à l’exclusion d’étudiants du centre scolaire pour des motifs disciplinaires extra-scolaires ; ils doivent aussi parfois lutter durement pour faire valoir leur refus de prendre en charge des détenus que les personnels pénitentiaires veulent voir à tout prix occupés. Face à ces pratiques courantes, certains enseignants adoptent des positions catégoriques ou intransigeantes mais ces prises de position sont généralement vaines, car la concurrence d’autres activités éducatives, prises en charge par des bénévoles par exemple, fait qu’ils ne peuvent pas toujours maîtriser le recrutement de leurs étudiants. La plupart des autres enseignants préfèrent d’ailleurs ne pas « discuter » des décisions de recrutement ou de suspension d’activité, jugeant qu’elles ne relèvent pas de leur autorité. Finalement, l’autonomie des enseignants intervenant en prison apparaît beaucoup plus limitée que celle des professionnels de santé.
La comparaison de l’autonomie des différents professionnels de la santé et de l’enseignement intervenant en prison permet de dégager un premier enseignement majeur : de façon globale, les deux ensembles d’acteurs ont des marges d’autonomie très différentes. En ce sens, le milieu pénitentiaire n’apparaît pas comme un milieu uniformément totalisant. On peut alors émettre l’hypothèse selon laquelle l’autonomie de chaque groupe en prison devrait s’expliquer non pas seulement en fonction des contraintes propres au milieu pénitentiaire, mais aussi dans un contexte social plus large. Les perceptions de l’accès à la santé comme un droit et de l’accès des adultes à l’enseignement comme un privilège ne trouveraient-elles pas leurs racines à l’extérieur de la prison ? Les formes différentielles d’acceptation par les personnels pénitentiaires de l’autorité des professionnels de la santé et de l’enseignement ne renvoient-elles pas à des « images sociales » différentes de ces professions, à des représentations sociales différentes de l’utilité et de l’exclusivité des compétences de chaque groupe ? Ne dépendent-elles de ce qu’Everett Hughes (1958) appelle les « licences » et les « mandats », propres à chaque « profession » ? Plus globalement, la prison ne reflète-t-elle pas la société qui l’entoure ?
Une autonomie négociée individuellement et localement
Un autre enseignement de l’étude comparée des marges d’autonomie des différents acteurs conduit à se méfier d’une vision des professions qui ferait des acteurs, nommés sous une même appellation professionnelle, des acteurs disposant d’une même autonomie. L’étude permet d’avancer que les acteurs d’une même profession nominale, ont des façons d’agir qui s’appuient autant, sinon plus, sur une autonomie négociée quotidiennement et localement sur le lieu de travail (Freidson, 1970) que sur une autonomie formelle propre à « la » profession dans son ensemble. Certains professionnels disposent d’une autorité potentielle (liée à leur statut, la reconnaissance de leur autorité et de l’utilité, voire de la sacralité de leur mission) dont ils n’usent pas. Les logiques d’acteurs ne peuvent donc pas être seulement rapportées à un système de contraintes qui serait totalement indépendant des acteurs, mais doivent être saisies au regard de la façon dont les acteurs perçoivent et modifient ce système de contraintes. En d’autres termes, s’il existe des contraintes objectives, les contraintes que rencontrent les différents acteurs sont elles-mêmes largement dépendantes des représentations des acteurs. On peut ainsi comprendre pourquoi de deux médecins, dans des établissements semblables, l’un a accepté la présence d’un surveillant derrière la porte de son cabinet à titre de contrainte jugée incontournable, l’autre a exigé et obtenu que les surveillants soient cantonnés à l’extérieur du service médical. L’autonomie réelle dépend en partie de formes de négociations locales. Plus profondément encore, les actions dépendent largement de modèles normatifs et axiologiques singuliers.
La question du secret médical est en cela très instructive. Jugeant que le milieu pénitentiaire est un milieu hostile, certains professionnels vivent en permanence dans le souci de respecter le secret médical : ils maintiennent les dossiers médicaux en permanence sous clé, ils communiquent très peu avec les personnels pénitentiaires, perçus comme des espions aux aguets de tout détail, ils demandent aux médecins extérieurs de leur transmettre les dossiers médicaux en les expédiant à une adresse extérieure et non au service médical de l’établissement pénitentiaire (de peur que les dossiers ne soient lus par les personnels pénitentiaires), etc. D’autres professionnels se disent attachés au respect du secret médical, mais se veulent beaucoup plus pragmatiques : ils ne disent jamais à un surveillant qu’un détenu est séropositif, mais ne se battent pas par exemple pour que les détenus séropositifs ne puissent pas être repérés en fonction de l’heure à laquelle ils sont convoqués aux visites réservées aux séropositifs. Quand émergent des situations de violation explicites du secret médical par les surveillants ou les personnels pénitentiaires, ils font part de leur mécontentement, sans toutefois aller jusqu’au conflit. Ils soulignent que les conditions de la détention ne permettent pas de maintenir un réel secret médical, que la plupart des détenus ne sont de toute façon pas attachés à ce secret, que ce dernier n’est pas plus respecté à l’extérieur qu’en prison. D’autres professionnels n’attachent enfin aucune importance au respect du secret, même s’ils n’affirment pas aussi ouvertement ce désintérêt : jugeant que l’intérêt des détenus est secondaire, ils communiquent les pathologies de leurs patients aux surveillants, ils demandent la présence des surveillants pendant les consultations ou laissent la porte des cabinets médicaux ouverte pour se sentir en sécurité. Face à une même question « éthique », les médecins et infirmiers intervenant en prison ont donc des pratiques fortement divergentes qui s’expliquent par des normes et valeurs singulières : certains entendent servir les fins disciplinaires et punitives de la prison, d’autres veulent prendre position contre un système pénitentiaire qu’ils jugent inique, d’autres entendent ne pas prendre position dans un milieu qu’ils voudraient être un milieu d’exercice quelconque. L’analyse permet ici de rejeter l’hypothèse selon laquelle un milieu très contraignant tendrait à homogénéiser les actions et les représentations de ceux qui y interviennent. C’est cette hypothèse qu’avance par exemple Jean-François Blin (1997, p. 165), à propos de l’enseignement agricole, lorsqu’il évoque l’étroite dépendance entre les représentations et les pratiques professionnelles d’une part, la force des systèmes d’emprise (coercition institutionnelle, pression sociale) s’exerçant sur la situation d’autre part. La transposition de cette affirmation au milieu pénitentiaire ne paraît pas pertinente, et ce, tant pour les professionnels de la santé que pour ceux de l’enseignement, pourtant globalement plus contraints que les premiers.
Pour ce qui est des enseignants, même si l’on admet que certaines contraintes sont incontournables, les actions semblent là encore mériter d’être comprises en fonction des façons dont ces acteurs comptent gérer ce caractère incontournable, et donc en relation avec leurs modèles normatifs. On peut prendre l’exemple de la possibilité donnée à un directeur d’établissement pénitentiaire de suspendre pour des motifs disciplinaires extra-scolaires un détenu de l’enseignement scolaire. Cette possibilité est assurément, en l’état actuel de l’enseignement en prison, une contrainte incontournable pour les enseignants. Mais les différents enseignants ne prennent pas en compte cette contrainte incontournable de la même manière. Les logiques d’action de certains sont peu perturbées par une contrainte qui leur paraît légitime dans un milieu jugé à vocation prioritairement punitive. Les logiques d’action d’autres enseignants sont au contraire centrées sur la contestation d’une contrainte qui leur paraît arbitraire dans un milieu qu’ils voudraient voir valoriser autant la réinsertion que la punition. Si les contraintes semblent parfois être des données incontournables, elles n’en ont donc pas moins des effets différents selon les façons qu’ont les acteurs d’accepter ou non ces données. Chacun des enseignants trouve un ajustement particulier entre ces contraintes et ses attentes : d’aucuns manifestent violemment leur mécontentement et contestent quotidiennement les contraintes imposées au point d’obtenir parfois, mais au terme de plusieurs années de lutte, leur assouplissement, d’autres acceptent sans résistance. Là encore, le mode de comportement de chacun est ainsi à comprendre en fonction de ses projets personnels, de son propre système de normes et de valeurs.
Mais ne pourrait-on pas aller encore plus loin dans l’explication des différences de pratiques en recherchant les fondements, les causes des différences de modèles normatifs et axiologiques ? Il faut ici avouer que la problématique de recherche et le matériau recueilli ne permettent pas de trancher cette question, encore moins d’avancer des certitudes. Plusieurs différents « déterminants » des normes et des valeurs ou « registres » de causalité peuvent être mobilisés, sachant que ces différents registres peuvent être eux-mêmes imbriqués, juxtaposés ou liés causalement, selon les histoires de vie : les instances de socialisation (famille, institutions scolaires et professionnelles), les formes (politiques, syndicales, associatives, religieuses...), de spiritualité, d’engagement ou de militantisme, les carrières professionnelles (lieux, durée et moment de la formation, ancienneté dans la profession, ancienneté dans l’exercice en milieu pénitentiaire...), les événements de l’histoire personnelle (ruptures dans l’histoire de vie, obligations familiales, choix résidentiels...). Si certains de ces éléments sont apparus importants au cours de certains entretiens, rien ne permettait de dire s’ils étaient plus explicatifs que descriptifs des normes et valeurs de chacun. Aucun élément ne semblait par ailleurs jouer un effet mécanique, semblable pour tous les professionnels concernés : en d’autres termes, tous les « anciens », tous les « catholiques pratiquants », tous les « sympathisants de gauche », etc., n’avaient pas les mêmes ressources cognitives, les mêmes repères normatifs et axiologiques. À défaut de pouvoir trancher dans ce qui faisait les causes des différences de normes et de valeurs, on s’est donc contenté de décrire ces différences, en s’en tenant finalement à ce que Raymond Boudon nomme le postulat du Verstehen : « voir – sauf preuve du contraire – dans le sens pour l’acteur de ses croyances et de ses actions – i.e. dans les raisons fortes qui les fondent à ses yeux – la cause desdites actions et croyances » (1999, p. 67).
Cette recherche permet en fin de compte d’affirmer que les pratiques professionnelles, observées chez les intervenants de la santé et de l’enseignement en prison, ne sont pas réductibles aux produits des contraintes pénitentiaires ou plus largement d’un milieu d’exercice particulier : elles prennent sens par rapport à la capacité qu’a l’acteur de jouer avec les contraintes, d’en contourner certaines, d’en accepter d’autres, en fonction de ses ressources cognitives et de ses repères normatifs et axiologiques. Ces pratiques ne sont pas non plus la simple manifestation de compétences issues d’une division macrosociale du travail et apprises au cours de la formation professionnelle de chacun. Ces premiers enseignements, circonscrits au cadre d’observation des professionnels de la santé et de l’enseignement intervenant en prison, rejoignent ici clairement des intuitions ou des conclusions beaucoup plus vastes énoncées par les tenants de l’individualisme méthodologique et de l’interactionnisme symbolique. Confirmations d’intuitions ou illustrations de conclusions, ces résultats nous offrent ainsi l’occasion d’évoquer ou de rappeler des premiers foyers de convergence entre deux modèles d’interprétation rarement combinés, croisés ou confrontés.
1 . 2.L’autonomie de l’acteur
Les modèles d’interprétation individualiste méthodologique et interactionniste symbolique ont d’abord pour point commun de se méfier d’une représentation déterministe de l’individu. C’est sans aucun doute là le point de convergence le mieux reconnu entre ces deux paradigmes. S’il n’est pas question pour elles d’adhérer à une conception acontraignante du social, les approches interactionnistes et individualistes se retrouvent ainsi pour donner à l’individu une place explicative que lui dénient les approches holistes ou déterministes, tels l’hyperfonctionnalisme, l’hyperculturalisme et le réalisme totalitaire critiqués par R. Boudon (1977). Soit à titre de postulat, soit à titre de résultat d’analyse, les théories interactionnistes et individualistes, par-delà leurs oppositions et complémentarités internes et réciproques, considèrent l’individu comme un acteur agissant qui n’est pas réductible aux effets d’un conditionnement, qui dispose d’une certaine autonomie d’action et de représentation, sans être néanmoins totalement libre et souverain.
On peut rappeler ici que l’individualisme méthodologique des sociologues dénonce ostensiblement l’assimilation qui est parfois faite entre sa conception de l’acteur social et la conception utilitariste et rationaliste des économistes néoclassiques. François Chazel rappelle ainsi clairement que le modèle dit du choix rationnel ne constitue qu’une forme restrictive, pour ne pas dire réductrice, du paradigme actionniste (2000, p. 227). L’homo sociologicus des sociologues individualistes ne peut être assimilé à l’homo œconomicus de la modélisation économique, toujours soumis à des contraintes connues, maîtrisées, conscientes : « L’action d’un individu se développe toujours à l’intérieur d’un système de contraintes plus ou moins clairement définies, plus ou moins transparentes pour le sujet, plus ou moins rigoureuses » (Boudon, Bourricaud, 1982, p. 3). Les sociologues individualistes méthodologiques refusent néanmoins de faire des contraintes, et encore plus des « déterminismes inconscients », de l’action un principe d’explication toujours suffisant des préférences, choix et décisions des individus : « Nous nous sommes efforcés de proposer une conception raisonnable de l’individu, qui n’en fasse ni un démiurge ni une éponge. Nous définirions l’individu par sa capacité stratégique par rapport aux rôles qui lui sont proposés » (Bourricaud, 1975, p. 602). L’acteur des individualistes méthodologiques dispose donc d’une capacité stratégique face aux contraintes qui délimitent, sans déterminer pour autant, ses actions. Jean G. Padioleau (1986) peut ainsi défendre le principe d’une interaction dynamique entre le développement propre d’ego et l’influence des institutions.
On retrouve sur ce point une perspective très proche dans le courant interactionniste, pour qui il convient aussi, comme l’énonçait E. Goffman (1961), de ne pas réduire l’individu à ce que la place dans une institution semble faire de lui : « La représentation la plus simple de l’individu et du moi que peut se donner la sociologie, c’est qu’il est, pour lui-même, ce que la place dans une organisation fait de lui. [...] Peut-être conviendrait-il [...] de définir l’individu, dans une perspective sociologique, comme un être capable de distanciation, c’est-à-dire capable d’adopter une position intermédiaire entre l’identification et l’opposition à l’institution et prêt, à la moindre pression, à réagir en modifiant son attitude dans un sens ou dans l’autre pour retrouver son équilibre » (1961, p. 373). Il faut reconnaître qu’il est difficile de trouver d’autres déclarations aussi formelles que celle de Goffman sur l’intérêt théorique à postuler l’existence d’une autonomie de l’acteur. Le primat que les interactionnistes donnent au terrain explique sans doute leur réticence à se situer dans un débat – l’autonomie de l’acteur – aux aspects et enjeux principalement théoriques. Néanmoins, leurs travaux empiriques apportent des réponses à ce débat. L’argument d’une autonomie de l’acteur, souvent formulé par les individualistes méthodologiques, sous forme de postulat inspiré des travaux kantiens et wébériens, a ainsi assurément acquis une grande force de conviction avec le succès d’Asiles (1961) où Goffman montre que dans une institution aussi contraignante qu’un hôpital psychiatrique, les reclus parviennent toujours à trouver des parades et des marges de manœuvre qui leur permettent d’affirmer une identité propre et de s’écarter des rôles qu’on entend leur assigner : les reclus ne sont pas des êtres programmés, incorporés à l’institution qui tente pourtant de contrôler l’ensemble de leur existence ; ils sont susceptibles d’adaptations secondaires.
De même, Howard S. Becker constate dans Outsiders (1963) que « les gens qui se livrent à des actes conventionnellement considérés comme déviants ne sont pas mus par des forces mystérieuses et inconnaissables : ils font ce qu’ils font pour des raisons tout à fait identiques à celles qui motivent les activités les plus ordinaires. Nous voyons que les normes sociales, loin d’être immuables, sont continuellement reconstruites dans chaque situation, pour s’adapter aux commodités, volontés et positions de pouvoir des divers participants » (trad. fr., 1985, p. 216). Plus largement, les travaux des interactionnistes symboliques mettent en scène des acteurs qui ne sont pas totalement et inconsciemment déterminés par les cadres de l’interaction ou de la situation, qui disposent d’une capacité de négociation ou simplement de réflexion par rapport à leurs pratiques. Dressant le bilan du rôle de l’interactionnisme symbolique dans l’histoire de la sociologie, Jean-Manuel de Queiroz et Marek Ziolkowski peuvent ainsi affirmer que « les interactionnistes ont largement contribué à faire reconnaître et prendre en compte des dimensions essentielles de la vie sociale telles que la réflexivité ou les capacités d’interprétation et de négociation des acteurs sociaux » (1997, p. 129). L’analyse interactionniste apparaît ainsi comme une illustration de la pertinence de l’argument de l’autonomie de l’acteur dans l’individualisme méthodologique ou encore comme un contre-exemple probant des excès des visions qui postulent une hypersocialisation ou une totale détermination des acteurs.
Dans les cadres de pensée individualiste et interactionniste, si les logiques d’action de l’individu apparaissent partiellement déterminées ou influencées par les systèmes de contraintes et les situations d’interaction rencontrés, elles restent donc indéterminées du fait d’une part d’irréductible autonomie et de capacité réflexive de l’acteur dans ces systèmes de contraintes ou situations d’interaction. Les deux cadres de pensée insistent d’ailleurs aussi communément sur la nécessité de ne pas considérer les systèmes de contraintes ou les situations comme des données intangibles, extérieures à l’individu. En d’autres termes, l’autonomie des acteurs ne s’exerce pas seulement là où il n’y aurait pas de contraintes, elle s’exerce aussi sur la façon de jouer sur le poids et la forme des contraintes. Suivant le modèle de Freidson (1970 et 1986) par exemple, la marge d’autonomie dont jouissent les acteurs n’apparaît pas comme le simple substrat des diverses contraintes qui s’exercent sur eux, mais plutôt comme le fruit de multiples négociations sur ces contraintes. Dans une perspective proche, les individualistes méthodologiques montrent ce que peuvent être des ressources spécifiques (normes, valeurs) qui conduisent les acteurs à accepter, discuter, dénoncer, contester ou contrecarrer les contraintes qui pèsent sur eux. Réinterprétant la typologie wébérienne des formes d’action, les derniers travaux de R. Boudon montrent par exemple que certaines actions individuelles (par exemple le vote de l’électeur) peuvent se comprendre, non dans le cadre d’une rationalité instrumentale ou limitée, mais plutôt dans le cadre d’une rationalité axiologique, symbole d’une irréductible indépendance de l’acteur. Les interactionnistes et les individualistes s’accordent donc sur la nécessité, pour comprendre la diversité des modes d’action et des formes de représentations, de faire place d’une part aux capacités qu’ont les différents acteurs de jouer avec les contraintes, d’autre part aux modèles normatifs et axiologiques de ces acteurs, entendus comme l’ensemble des règles, implicites ou explicites, qu’ils pensent devoir observer dans l’accomplissement de leurs actions.
1 . 3.Multiplicité des pratiques professionnelles
Au-delà de ce premier foyer de convergence largement connu et reconnu et sur lequel nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir, l’analyse des professionnels en prison rappelle que les modèles d’interprétation individualiste et interactionniste offrent aussi conjointement l’intérêt de ne pas faire de la variété des actions et des représentations dans de mêmes ensembles nominaux, un angle mort de l’analyse. En ce qui concerne l’analyse des professions, les compétences issues de la division macrosociale du travail et les formes de socialisation professionnelle ont longtemps été considérées comme des facteurs explicatifs suffisants pour interpréter les différences de pratiques et de représentations. Dans les modèles fonctionnalistes d’Alexander Carr-Saunders (1928), de Talcott Parsons (1939 et 1951) ou de William Goode (1957) par exemple, les professions (médicales et juridiques particulièrement), considérées comme des symboles de la modernité, étaient d’abord censées tirer leurs spécificités de la spécialisation de leurs savoirs, issue d’une formation professionnelle longue, délivrée dans des établissements spécialisés. Les modèles fonctionnalistes permettaient ici de dégager la spécificité des pratiques dans les « professions établies » (traduction retenue par Jean-Michel Chapoulie (1973) pour désigner les professions au sens anglo-saxon) par rapport à celles ayant cours dans les autres occupations beaucoup moins spécialisées. Il reste que ces modèles ne permettaient guère de penser les différences de pratiques entre des personnes censées exercer la même occupation. Dans la tradition fonctionnaliste, les professions étaient ainsi largement considérées comme des communautés intégrées, homogènes, cohérentes, unies autour des mêmes pratiques, des mêmes valeurs, des mêmes rôles, des mêmes intérêts et de la même éthique de service. Les fonctionnalistes concevaient la profession comme un noyau central et consensuel dont la permanence et la stabilité d’actions et de représentations sont assurées par la socialisation professionnelle. Dans son analyse critique de l’œuvre de Parsons, François Bourricaud (1977, p. 57-58) montre ainsi que si Parsons envisageait une certaine diversité et une certaine différenciation des pratiques, des rôles et des valeurs dans la communauté médicale, il avait fait le choix analytique de mettre l’accent sur les modèles de rôles les plus prégnants, parce qu’il jugeait ces derniers nouveaux et caractéristiques de la modernité. Si Parsons envisageait des différences intraprofessionnelles, il considérait par ailleurs que celles-ci restaient limitées dans le temps ou ne concernaient que quelques individus, ce qui s’est avéré abusif selon Bourricaud.
Précédant la critique des individualistes méthodologiques, l’analyse interactionniste a aussi critiqué le modèle d’interprétation fonctionnaliste en soulignant la diversité des actions et des représentations professionnelles qui peuvent coexister au sein d’une même profession nominale. Il s’agissait alors d’évoquer moins des ajustements individuels que des formes de fragmentation des ensembles de travail en sous-ensembles aux pratiques, discours et représentations homogènes. L’accent mis sur la segmentation des groupes de travail, déjà présent dans les premiers travaux d’Everett Hughes (1958), est particulièrement net dans les analyses de Rue Bucher et Anselm Strauss (1961). Prenant appui sur l’archétype de la médecine et critiquant explicitement la théorie fonctionnaliste, ils affirment qu’au sein d’une profession, « les identités ainsi que les valeurs et les intérêts sont multiples, et ne se réduisent pas à une simple différenciation ou variation. Ils tendent à être structurés et partagés : des coalitions se développent et prospèrent, en s’opposant à d’autres » (1961, trad. fr., 1992, p. 68). Les deux auteurs mettent ainsi en exergue l’importance de comprendre les professions comme des processus dynamiques d’agrégation de différents « mouvements sociaux », de différents « segments » aux pratiques variées, aux objectifs divers, aux identités organisées, malgré une appellation commune. En insistant sur la structuration interne des professions, Bucher et Strauss mettent ainsi en évidence qu’un même faisceau de tâches peut être accompli de façon très différente selon les acteurs, et que l’unicité des dénominations peut très bien être un leurre. J.-M. Chapoulie (1973) et F. Bourricaud (1977) confirment cette hypothèse à propos de la profession médicale, en affirmant que l’homogénéité des actions, la cohérence des représentations, le consensus des valeurs sont moins des caractéristiques réelles de cette profession que des images que veulent renvoyer certains médecins s’instituant ou institués comme porte-parole de « la » profession. Aussi retrouve-t-on ici la perspective que développe A. Strauss dans Miroirs et masques (1959), où il analyse le poids des faux-semblants dans l’art de se montrer et de se situer.
Sur la base de la critique du mythe de l’homogénéité des pratiques, rôles et valeurs au sein des mêmes professions nominales, la plupart des travaux français récents d’obédience individualiste et interactionniste sur les professions ont mis en exergue la diversité des modèles d’intervention professionnelle. Par exemple, les travaux de Chapoulie (1987) à propos des professeurs de l’enseignement secondaire ont montré quelles étaient, dans le contexte des années 1970, les formes de différenciation internes de ce groupe, liées au recrutement et à la carrière, à l’insertion dans la société et aux conditions d’exercice dans chaque établissement. D’autres travaux d’obédience individualiste (Hirschhorn, 1993, Blin, 1997) ont aussi montré l’hétérogénéité interne de ce que l’on pourrait nommer hâtivement la profession enseignante. Ces travaux, qui établissent des typologies des enseignants, des professeurs ou des instituteurs, partent du constat d’un éclatement des modèles de référence, des actions et des représentations des différents enseignants. Cet éclatement est en partie lié à une diversité des modes de recrutement, des niveaux d’enseignement, des lieux, des secteurs, des publics rencontrés. Mais ces différents facteurs ne sauraient tout expliquer de l’éclatement apparent de la profession enseignante : les repères normatifs et les ajustements singuliers, liés au multipositionnement des acteurs, sont alors convoqués pour expliquer la diversité interne de la profession enseignante.
De façon plus large, toutes les professions semblent concernées par l’éclatement des logiques professionnelles, lié au multipositionnement des acteurs, à la diversité des repères normatifs et axiologiques. « Le multipositionnement des individus dans des sphères d’action différentes mais imbriquées rend illusoire l’uniformité des représentations dans un même ensemble de travail » (Giraud, 1999 a, p. 88). On retrouve ainsi théorisé un résultat énoncé par Yves Grafmeyer à propos des « gens de la banque » (1992, p. 9) : « Au-delà de la place occupée dans la division des tâches, d’autres éléments contribuent peu ou prou à orienter les comportements et les attitudes des acteurs de l’organisation dans l’exercice même de leur métier : ressources et dispositions transmises par le milieu d’origine ou l’institution scolaire, itinéraires personnels, obligations familiales, choix résidentiels, projets de toute nature, etc. » Même les segments professionnels apparaissent comme des groupements hétérogènes, comme le rappellent les travaux d’inspiration interactionniste d’Isabelle Baszanger (1990) à propos des médecins de la douleur, qui ont réussi à se faire reconnaître une même dénomination et par là une grande visibilité sociale, sans pour autant avoir des « standards de pratiques homogènes ». Observé par les prismes de l’interactionnisme symbolique et de l’individualisme méthodologique, les mondes professionnels apparaissent ainsi très hétérogènes.
Les travaux des individualistes et des interactionnistes convergent donc pour contester la pertinence du choix d’évoquer l’existence d’ « ensembles d’agents occupant des positions semblables qui, placés dans des conditions semblables et soumis à des conditionnements semblables, ont toutes les chances d’avoir des dispositions et des intérêts semblables, donc de produire des pratiques et des prises de position semblables » (Bourdieu, 1984, p. 4). Les collectifs professionnels n’existeraient pas nécessairement en tant que communautés d’actions et de représentations. Ce constat ne serait pas crucial si la référence aux collectifs professionnels était le seul fait du sociologue : il suffirait alors de dire que l’analyse doit remplacer les collectifs globalisants par d’autres dénominations plus précises et moins globalisantes. Mais ce serait oublier que les dénominations globalisantes – et les références normatives et axiologiques qu’elles sont censées subsumer – sont d’abord utilisées par les acteurs eux-mêmes pour se nommer et se situer, nommer et situer ceux qu’ils jugent être leurs collègues. Ce serait oublier que les dénominations professionnelles, les normes et valeurs mobilisées, les groupes de référence peuvent être des masques et des miroirs qu’utilisent les acteurs pour se mettre en scène. En ce sens, l’hétérogénéité constatée des groupes professionnels peut contraster fortement avec l’image que les professionnels peuvent donner d’eux-mêmes ou de leur profession. On touche là au second enseignement de notre étude sur les professionnels de la santé et de l’enseignement intervenant en prison.
 
2.Poids des effets d’affichage dans les présentations de soi et dans la construction nominale des agrégats professionnels
 
 
« Même un monde relativement bien structuré et très perceptible, comme celui de la médecine, suscite des problèmes d’identité prodigieusement difficiles : pour ses membres, et pour les chercheurs s’intéressant aux identités médicales. [...] Les nouveaux spécialistes se voient obligés de proclamer, en utilisant des arguments parfois étranges, qu’ils exercent la médecine et sont aussi des médecins. Le praticien traditionnel, passé de mode, doit affronter le problème de ce qu’est, en réalité, un médecin. Au-dessus du nuage de la discussion et de la rhétorique, ou en arrière-plan, planent des notions généralement vagues de médecine et de médecin. Ces concepts très généraux et abstraits constituent peut-être tout ce qui cimente la profession » (Anselm Strauss, 1959, trad. fr., Miroirs et Masques, 1992, Paris, Métailié, p. 172-173).
2 . 1.L’exemple des professionnels intervenant en prison
Le second constat majeur, établi à partir d’une analyse des professions de la santé et de l’enseignement par le prisme de la prison, concerne le poids et les enjeux des effets d’affichage liés à l’usage de repères normatifs et axiologiques et de dénominations professionnelles dans les discours et les présentations de soi.
Le cas des médecins et des infirmiers : les dessous d’un maquillage
La variété des logiques d’acteurs, mise en évidence dans l’étude, contraste fortement avec l’image que la plupart des professionnels de santé intervenant en prison donnent d’eux-mêmes, de leurs collègues et des professionnels de santé en général, en l’occurrence l’image d’une communauté homogène d’actions et de représentations. Même si tous les groupes d’acteurs ne font pas unanimement référence à une même communauté de professionnels, de médecins ou d’infirmiers, on note en effet une tendance globale à s’afficher comme appartenant à des groupes qui dépassent le cadre d’exercice pénitentiaire. La plupart des professionnels de santé intervenant en prison disent de prime abord appartenir à la grande profession de la santé, à la profession des médecins, à la profession des infirmiers, à la profession des hospitaliers, et nient la particularité, voire la prégnance, du milieu d’exercice pénitentiaire. Ils disent partager avec leurs collègues de milieu libre des normes ou des valeurs communes, largement inspirées du Code de déontologie médicale : le secret médical, le colloque singulier, le souci de considérer les détenus comme des patients ordinaires, la neutralité affective, la volonté d’exercer en toute indépendance. Au moins dans les discours publics et les affichages officiels (comme ceux qui ont cours au début de la relation sociologue/enquêté), les professionnels de santé intervenant en prison revendiquent et affichent aussi l’appartenance de tous leurs alter ego intervenant en prison, à un grand groupe qui dépasserait tous les milieux d’exercice, à une communauté de pratiques, de valeurs et de normes ; ils nient la force du clivage qui oppose ceux qui interviennent en prison aux autres praticiens de santé ; ils dénoncent ceux qui les isolent des autres praticiens de santé. Ce n’est qu’en filigrane, de manière tacite ou au terme d’une confiance obtenue après plusieurs heures de présence, discussion et entretien, que certains acteurs de santé reconnaissent les spécificités de l’exercice en prison et dénoncent les pratiques divergentes, voire les dérives déontologiques, de certains de leurs confrères intervenant en prison. Comment expliquer ces formes évolutives de discours, de mises en scène ?
Ces formes de mises en scène renvoient en partie à la façon dont les professions de santé en général, et la profession médicale tout particulièrement, se mettent en scène : beaucoup de médecins, par exemple, présentent leur « communauté » comme une et indivisible, comme une profession qui se reconnaîtrait dans un seul code normatif (Code de déontologie) ; ces médecins admettent avec résistances l’émergence d’acteurs, voire de segments professionnels, affirmant des modèles d’actions et de représentations différents du reste du corps professionnel. En ce sens, le discours des médecins intervenant en prison témoignerait d’une forme d’allégeance aux principes « officiels » d’unité et de cohérence du corps des médecins, tels qu’ils peuvent être énoncés par l’Ordre des médecins. Il reste à comprendre pourquoi les médecins intervenant en prison préfèrent, généralement et officiellement, jouer la « vitrine » d’une pleine appartenance à « la » communauté médicale et d’une homogénéité des pratiques des médecins en prison, plutôt que d’affirmer leurs ajustements professionnels singuliers, leur spécialité d’exercice, leur compétence propre. L’enjeu principal de la mise en scène semble alors être de ne pas affirmer des clivages internes (en dénonçant par exemple, des écarts à la déontologie) qui pourraient dévaloriser l’image globale de l’exercice de la santé en prison et qui pourraient laisser penser que l’exercice en milieu pénitentiaire oblige à des prises de position qu’on ne retrouve pas ailleurs. En d’autres termes, ne pas afficher la spécificité de l’exercice des métiers de santé en prison et ne pas révéler la diversité des pratiques et des représentations des acteurs de santé exerçant dans ce milieu permet de nier l’influence d’un milieu d’exercice sur des actions sanitaires censées, d’après le Code de déontologie, être totalement indépendantes du lieu dans lequel elles sont exercées. Mais ces mises en scène servent aussi à masquer une dévalorisation de l’exercice en milieu pénitentiaire au sein de la supposée « communauté médicale et soignante ».
« C’est vrai que des fois, on est très mal ressenti par certains (médecins de milieu libre). Moi, je me rappelle avoir eu au téléphone certains médecins qui me disaient : “Ah bon, alors oui...” Moi, je les appelais parce que justement telle personne était séropositive et que justement c’était tel médecin qui les suivait. Bon alors, maintenant les médecins qui suivent les séropositifs savent ce que l’on fait en prison, parce qu’ils ont eu beaucoup de contacts avec nous. Mais les médecins qui n’ont pas eu de contacts jusqu’à maintenant nous disent : “Oui, mais vous savez qu’il faut faire ci, tel examen, tel truc, tel machin ?” Ils ne se rendent pas compte que bon, on est bien placé malheureusement pour savoir suivre ces gens-là parce qu’on en a une proportion très importante. Mais ils ont l’impression que vraiment on fait de la sous-médecine, quoi, qu’on a eu notre diplôme dans une pochette surprise... » (Médecin, 45 ans, dix ans d’ancienneté en milieu pénitentiaire, intervenant à mi-temps dans une grande maison d’arrêt).
Le fait que les acteurs de santé fassent référence à des groupes, des valeurs ou des normes fort peu descriptifs de leurs actions et représentations n’est sans doute pas propre au milieu pénitentiaire. En d’autres termes, la négation du statut particulier du milieu d’exercice est peut-être vraie de tous les professionnels de santé, et ce quel que soit leur milieu d’exercice. Néanmoins, le milieu pénitentiaire semble jouer un rôle particulier dans les présentations de soi des acteurs de santé qui y interviennent, parce que ce milieu est fortement dévalorisé dans les milieux médicaux et soignants. Encore aujourd’hui, le milieu d’exercice pénitentiaire est très largement stigmatisé par les différents médecins et infirmiers n’intervenant pas en prison. Les scandales des collectes de sang dans les années 1980, la publicité de traitements inhumains ou dégradants ou de certaines violations du secret médical n’ont cessé de renforcer les doutes des praticiens sur les compétences des praticiens intervenant en prison. Les professionnels de santé intervenant en milieu pénitentiaire se trouvent dès lors confrontés à un problème commun : celui de la non-reconnaissance, de la déqualification ou de la stigmatisation de leur milieu d’exercice dans leur propre monde professionnel. Au rang des rares actions collectives du groupe nominal des « professionnels de santé en milieu pénitentiaire », on peut ainsi placer la bataille pour maintenir la façade d’une étiquette professionnelle unique avec les professionnels de santé intervenant dans d’autres milieux.
Les dénominations usuelles et les repères normatifs et axiologiques mobilisés par les professionnels de santé intervenant en prison révèlent dès lors moins un collectif d’acteurs, une communauté d’actions et de représentations, qu’une volonté collective de nier ou de masquer la dévalorisation du milieu pénitentiaire. Les dénominations, normes et valeurs affichées ont donc aussi des enjeux performatifs qui s’expliquent en fonction de la dévalorisation spécifique du milieu pénitentiaire. Les groupes de référence mobilisés deviennent des ferments nominaux identitaires qui, par-delà la diversité des actions et des représentations, permettent de mettre en scène une appartenance rêvée et d’oublier ou de masquer la réalité dévalorisante du milieu pénitentiaire. Il apparaît ainsi que les dénominations utilisées par les professionnels de santé intervenant en milieu pénitentiaire pour s’autodésigner – et afficher des actions et des représentations communes avec celles des professionnels intervenant en milieu libre – sont plus des mythes mobilisateurs qu’elles ne recouvrent effectivement une réelle identité d’actions et de représentations avec les professionnels à l’extérieur et entre les professionnels de santé intervenant en milieu pénitentiaire.
Le cas des enseignants : les enjeux d’une différenciation nominale
Si l’on étudie maintenant les discours des enseignants intervenant en prison, on remarque de nettes différences avec les modes de présentation des professionnels de santé. Tout autant que leurs différences avec les enseignants n’intervenant qu’en milieu libre, les enseignants intervenant en prison tiennent à afficher leurs clivages internes. L’éclatement des logiques d’action est parfois clairement revendiqué : beaucoup d’enseignants (la plupart des enseignants spécialisés dans l’enseignement pour adultes, mais aussi des instituteurs et des professeurs non spécialisés) assimilent par exemple les professeurs du secondaire intervenant en heures supplémentaires en prison à des « enseignants de l’extérieur ». Loin d’être des ferments nominaux, des mythes mobilisateurs comme chez les professionnels de santé, les groupes de référence les plus souvent mobilisés montrent des volontés de différenciation. Par exemple, quand les enseignants spécialisés dans l’enseignement pour adultes utilisent l’étiquette « enseignants », ils en dénoncent vite le caractère artificiel, pour insister sur la variété des comportements des différents enseignants intervenant en prison. À leurs yeux, l’étiquette « enseignants » est trop globalisante. Pour afficher leurs singularités, certains enseignants spécialisés tiennent par exemple à ne pas se nommer et à ne pas être nommés « enseignants » ; ils tiennent aussi à employer des étiquettes singulières comme celles d’ « instituteurs spécialisés » ou de « responsable local de l’enseignement ». Plus largement, beaucoup d’enseignants affichent leurs différences par l’usage différencié des pronoms personnels « eux » et « nous ».
Comment expliquer que la plupart des enseignants intervenant en prison insistent largement sur les clivages qui les opposent, tandis que les professionnels de santé ont plutôt tendance à afficher la cohérence de leur(s) groupe(s) ? La profession enseignante ne dispose d’abord pas, à l’inverse des professions de santé, de code de déontologie et plus encore d’un ordre professionnel, affichant une homogénéité des pratiques, des normes et des valeurs dans le groupe et condamnant les « hérétiques » : en cela, les enseignants sont beaucoup plus libres que les professionnels de santé d’afficher leurs différences. Par ailleurs, l’éclatement apparent ou affiché de la profession enseignante semble lié à une volonté des différents enseignants d’accentuer leurs singularités, comme si afficher la singularité de sa façon d’enseigner et la capacité de s’adapter aux spécificités de son public permettait de s’afficher comme un « bon » enseignant. On retrouve ainsi en prison la prégnance, observée en milieu libre, de l’affichage d’un modèle normatif pédagogique qui prône l’individualisation des méthodes d’enseignement, en s’appuyant sur la « critique du cours magistral, qui en tant que support d’une information verticale et descendante apparaît comme l’expression d’une pédagogie inadaptée et dépassée » (Hirschhorn, 1993, p. 213). L’importance d’individualiser les enseignements renverrait donc largement à un leitmotiv qui dépasse le seul milieu des enseignants intervenant en prison et qui rend rare l’envie pour un enseignant de se proclamer un fervent du cours magistral. Il reste que dans les faits, les pratiques pédagogiques s’éloignent très souvent de cette individualisation affichée : le discours sur l’individualisation renvoie essentiellement à des effets d’affichage.
Si les façons qu’ont les enseignants intervenant en milieu carcéral de se mettre en scène peuvent s’expliquer par des formes de présentation de soi qui sont largement diffuses dans l’ensemble du monde enseignant et qui dépassent le cadre d’exercice pénitentiaire, on peut aussi s’interroger sur la place particulière que peut occuper le milieu pénitentiaire dans les formes de présentation de soi des enseignants. Contrairement à la plupart des professionnels de santé, la plupart des enseignants intervenant en prison valorisent énormément le fait de travailler dans ce milieu d’exercice. Si les formes de valorisation sont différentes selon les enseignants, on note ainsi une valorisation nette dans les différents discours. Si certains enseignants, parmi ceux qui interviennent à plein-temps, dénoncent la faible marge de manœuvre dont ils disposent par rapport à l’Administration pénitentiaire et qui les réduit à des professionnels sans grande autonomie, ils restent néanmoins attachés au fait d’exercer en prison. Ils tiennent ainsi à afficher leurs différences avec ceux qu’ils nomment les « enseignants de l’extérieur » ou les « enseignants traditionnels », dans lesquels ils comprennent les enseignants qui n’exercent pas en prison, mais aussi la majorité des enseignants intervenant en heures supplémentaires en prison. Selon ces enseignants, l’enseignement en milieu pénitentiaire exige des savoir-faire et surtout des modes d’implication différents de ceux que mettent en œuvre les « enseignants de l’extérieur ». Quant aux enseignants qui interviennent à titre principal en milieu libre, ils valorisent aussi énormément l’enseignement en prison. À leurs yeux, l’exercice dans ce milieu fait apparaître les limites d’un enseignement souvent magistral au collège et en lycée : ces enseignants disent souvent avoir beaucoup appris en prison sur la bonne façon d’enseigner. La possibilité de côtoyer des élèves adultes, les particularités de ce public sont très nettement valorisées par rapport à l’enseignement auprès d’adolescents. La valorisation de l’exercice en milieu pénitentiaire est particulièrement nette dans les groupes de référence qu’ils mobilisent : ils s’affichent comme des enseignants en prison, ils se réfèrent aux enseignants spécialisés en prison et avouent souvent ressentir une distance, forte et grandissante, entre leurs collègues de milieu libre et eux-mêmes.
« Qu’est-ce qu’on veut au fond : enseigner à des gosses bien gentils, avec des noms sans consonance asiatique ou maghrébine, et les amener à d’excellents niveaux ? Le problème avec ces gosses, c’est que ce ne sont pas les enseignants qui les amènent à ces niveaux-là, c’est leur niveau socioculturel. Moi, enseigner à des adolescents qui habitent Neuilly, cela ne m’intéresse pas. Ma cible, ce sont les bas niveaux de qualification. C’est cela, mon boulot ; et là, il ne s’agit pas de reléguer les mauvais élèves au fond de la classe, mais de s’occuper d’eux » (Instituteur spécialisé, 60 ans, trente ans d’ancienneté en milieu pénitentiaire, intervenant à plein-temps dans une grande maison d’arrêt).
Finalement, le milieu d’exercice pénitentiaire apparaît comme un milieu relativement prestigieux pour les enseignants qui y exercent, quelques heures par semaine ou à plein-temps. Ce prestige explique que les enseignants intervenant en prison tiennent à afficher leur singularité vis-à-vis des enseignants qui interviennent en milieu libre. Mais cette volonté commune d’afficher sa singularité ne saurait cacher les profondes fractures qui traversent le monde des enseignants en prison. Les actions et les représentations des enseignants intervenant en milieu pénitentiaire sont loin d’être homogènes, unies, collectives. On retrouve ici un constat établi pour les professionnels de santé, mais tandis que ces derniers tendent à taire leurs clivages internes, les enseignants affirment leurs différences. L’éclatement des logiques d’action est parfois même clairement revendiqué. Loin d’être des ferments nominaux mobilisateurs, les dénominations professionnelles deviennent des enjeux de différenciation.
Chez les professionnels de santé comme chez les enseignants intervenant en prison, les groupes de référence mobilisés – ou encore les dénominations professionnelles, les normes et les valeurs affichées – semblent donc devoir être compris plus comme le produit de stratégies identitaires de présentation de soi, que comme un fidèle reflet des actions et des représentations de ceux que ces dénominations englobent. Les professions, plutôt que d’être considérées a priori comme des communautés en action, semblent mériter d’être comprises et analysées comme des agrégats fortement hétérogènes. Loin d’être novateurs et encore moins révolutionnaires, ces enseignements, limités au cadre d’observation des professionnels de la santé et de l’enseignement intervenant en prison, rejoignent là encore des conclusions, issues particulièrement des travaux des interactionnistes symboliques et des individualistes méthodologiques, sur les effets des stratégies de présentation de soi et sur les modes d’agrégation des actions. Nous nous proposons de revenir maintenant sur ces conclusions « patentées », moins pour en faire un inventaire – que nous ne saurions de toute façon rendre exhaustif – que pour montrer l’interfécondation possible entre les courants de l’individualisme méthodologique et de l’interactionnisme symbolique, dont les complémentarités apparaissent là encore fortement heuristiques.
2 . 2.Poids des effets d’affichage dans les présentations de soi : multiplicité des soi et autonomie de l’acteur
« Bien des gens dans notre société font un travail qui porte un nom. Ces noms sont des étiquettes, à la fois étiquettes de prix et cartes de visite. Il suffit d’entendre une conversation quelconque pour comprendre combien ces étiquettes sont importantes. Un vendeur à qui l’on demande ce qu’il fait, répondra : “Je travaille dans le commerce”, ou bien “Je suis chargé de la promotion des ventes”, et non “Je vends des poêles” [...]. Choisir pour un travail la désignation la plus favorable implique un public. Et l’une des choses les plus importantes pour un homme est son public, ou le choix qu’il peut faire entre les divers publics auxquels il peut prétendre, et par lesquels il cherchera à être reconnu » (E. C. Hughes, Le travail et le soi, 1951, dans Le regard sociologique, 1996, p. 75-76).
La démonstration du poids des effets d’affichage dans les présentations de soi a assurément été essentiellement le fait des travaux des interactionnistes (Hughes, 1951 ; Goffman, 1953 et 1963 ; Strauss, 1959). Les individualistes ont quant à eux attribué une plus faible place à ces effets d’affichage, même si certains auteurs les évoquent (Padioleau, 1986). Il peut sembler ainsi contradictoire d’évoquer au sujet des effets d’affichage une convergence entre l’interactionnisme symbolique et l’individualisme méthodologique. On avancera pourtant l’idée d’une complémentarité entre ces deux paradigmes.
Un premier point de convergence et de complémentarité se crée autour d’une explication possible des effets d’affichage : la multiplicité des soi. Si l’hypothèse d’une multiplicité des soi n’est spécifique, ni à l’interactionnisme symbolique, ni à l’individualisme méthodologique [2], sa convocation dans ces deux courants montre que ceux-ci ont parfois des références communes, notamment celle à Georges Herbert Mead (1934). Dans la filiation avouée avec G. H. Mead pour qui il existe une grande diversité des soi chez un même individu, Goffman (1974) montre ainsi que la diversité des situations et des cadres de l’expérience permet de mettre en exergue la fragmentation des rôles et des identités d’un individu ; le poids et la diversité des présentations de soi témoigneraient alors de la faculté de l’acteur, et parfois de sa difficulté, à donner une cohérence aux multiples soi qui le composent. On trouve une argumentation complémentaire dans les travaux de l’individualiste méthodologique Jon Elster (1985) qui s’approprie et revisite l’hypothèse de la division ou de la multiplicité des soi évoquée par G. H. Mead : soi successifs, parallèles, hiérarchiques, contradictoires, déchirés, conflictuels..., voire non-soi constitueraient la trame des modes d’exposition de soi. Des interactionnistes symboliques et des individualistes méthodologiques peuvent ainsi se rejoindre pour avancer l’idée que les effets d’affichage pourraient être compris comme des façons quasi inconscientes qu’ont les acteurs de manifester leur pluralité intérieure, la multiplicité de leurs soi.
Mais le principal point de convergence entre les auteurs interactionnistes et les individualistes consiste à envisager les formes de présentation de soi comme le produit de stratégies conscientes, tout au moins semi-conscientes, des différents acteurs, au gré des situations ou interactions rencontrées. L’analyse des effets d’affichage dans les travaux interactionnistes étaye là encore la conception de l’individu des individualistes. Les formes de mises en scène de la vie quotidienne (façades, réalisations dramatiques, idéalisations, représentations frauduleuses, mystification chez Goffman, miroirs et masques chez Strauss...) sont des techniques de représentation, des moyens utilisés par l’acteur social pour devenir un personnage, c’est-à-dire l’image qu’il veut que les autres se fassent de lui-même. L’usage de ces techniques, loin d’être inconscient, renvoie à des stratégies conscientes de mise en scène. Dans ses premiers travaux, Goffman (1953) évoque certes la possibilité pour un acteur d’être complètement pris par son propre jeu, d’être sincèrement convaincu que l’impression de réalité qu’il produit est la réalité même, mais il rappelle que très généralement l’acteur n’est pas dupe de son propre jeu (1973, p. 25). Cette conception interactionniste d’un acteur comme un être choisissant dans un répertoire d’actions celle qui le mettra le mieux en valeur, comme un être conscient des enjeux de ses actions, et particulièrement des représentations qu’il donne de lui-même, est assurément très proche de la conception individualiste de l’acteur. On retrouve ainsi dans les théories individualistes une insistance à distinguer ce qui relève du dire et de l’agir, des préférences exprimées et des préférences actées (Boudon, 1986), des définitions normatives des rôles et de leurs exécutions effectives (Bourricaud, 1977). Réutilisant l’image théâtrale, François Bourricaud définit même la capacité stratégique de l’acteur comme l’art par lequel celui-ci peut jouer de ses différentes facettes : « Ce que nous avons appelé la capacité stratégique, et qui lorsqu’elle est nulle, annule l’individu comme acteur social, n’est rien de plus que l’art social par excellence, grâce auquel nous nous mettons à la place des autres, coiffons diverses casquettes tout en conservant une certaine identité » (1975, p. 603). Individualistes méthodologiques et interactionnistes symboliques convergent ainsi clairement sur leur lecture des jeux de l’acteur.
Dans le cadre de l’analyse des seules activités professionnelles, les travaux des interactionnistes (Hughes, 1958 ; Davis, 1966 ; Freidson, 1970) permettent d’écarter l’idée selon laquelle les formes de présentation de soi des professionnels (déclaration de profession, groupes de référence, repères normatifs et axiologiques affichés...) renverraient à des façons non réfléchies par les acteurs de se mettre en scène, à des usages non réfléchis de catégories socioprofessionnelles qui constitueraient aujourd’hui des découpages ordinaires, des références quasi naturelles de la vie sociale, des « représentations cognitives ». On peut certes imaginer, du fait de la diffusion de l’usage des nomenclatures des PCS, que les personnes, amenées à préciser leur activité professionnelle, puissent se définir et être définies, se classer et être classées, en se référant à une représentation cognitive des PCS, à « une image mentale qui sert aussi quotidiennement à chacun d’entre nous pour s’identifier et identifier les personnes avec lesquelles il est en relation » (Desrosières, Thévenot, 1988, p. 34). Mais peut-on pour autant penser que cette représentation cognitive des PCS est commune à chacun ? Peut-on penser que le recours à la nomenclature des PCS et que le classement de soi-même dans cette nomenclature sont largement inconscients ? Peut-on penser plus largement que les formes de présentation de soi des professionnels sont indépendantes des acteurs ? À l’instar des études interactionnistes sur les professions, l’étude des professionnels de la santé et de l’enseignement en prison montre qu’on ne saurait résumer toutes les formes de présentation de soi des professionnels à des usages inconscients de catégories ou de représentations qui leur échapperaient largement. Évoquant les façons dont les gens de la banque s’autodésignent, Y. Grafmeyer montre aussi que « chacun opère un compromis entre les désignations officielles, les attentes de son milieu de travail, et sa propre manière de se situer dans l’espace socioprofessionnel » (1992, p. 157). Là encore, les analyses de terrain interactionnistes permettent d’illustrer un des plus forts postulats de l’individualisme méthodologique : l’autonomie relative et la réflexivité qu’a l’acteur dans ses actions et dans les représentations qu’il peut donner de lui-même. Le caractère théâtral des discours, actions et représentations de l’acteur des interactionnistes constitue un symbole de la marge d’autonomie que les individualistes postulent en chaque acteur social.
Du point de vue de la méthode sociologique, le langage ordinaire apparaît ainsi comme un masque que le sociologue ne saurait éviter (« le langage est loin de se situer à la périphérie de l’action et de l’identité humaines », Strauss, 1992, p. 32), mais ne saurait non plus utiliser sans s’interroger sur ce qu’il recouvre. Les déclarations d’occupation, ou encore les étiquettes nominales traditionnelles, auxquelles ont recours les acteurs pour désigner leur groupe de travail, méritent alors d’être déconstruites, dénominalisées. C’est là un autre point de convergence entre les interactionnistes et les individualistes.
2 . 3.La nécessaire déconstruction ou dénominalisation des agrégats professionnels
L’interactionnisme symbolique et l’individualisme méthodologique se rejoignent ainsi sur la nécessité méthodologique de ne pas réifier les catégories nominales usuelles, par exemple les dénominations professionnelles. Cette nécessité, fondement de l’individualisme méthodologique, apparaît souvent à titre de résultat dans les travaux interactionnistes. En montrant que les dénominations professionnelles, et plus encore les façons de se présenter, sont des enjeux centraux dans la dynamique d’agrégation des segments (il peut s’agir de faire naître un segment pour légitimer et valoriser certains acteurs ou en stigmatiser d’autres ; il peut aussi s’agir de taire des fractures internes pour préserver l’unité affichée d’une communauté), les chercheurs interactionnistes ont pu soumettre à un regard critique l’image unie et homogène que des acteurs peuvent vouloir donner de leur groupe nominal. Dans cette perspective critique, il semble important de ne pas conclure trop prestement à une réelle cohérence des « professions » étudiées à partir du discours des acteurs sur l’homogénéité de leur profession.
Les communautés que sont censées désigner les étiquettes professionnelles, peuvent en effet être beaucoup plus hétérogènes, beaucoup moins collectives en réalité qu’en affichage. Pour ne pas donner foi a priori au caractère collectif que sont censées désigner les professions – comprises comme des ensembles nominaux d’acteurs censés exercer la même activité –, les interactionnistes proposent une analyse de leurs modes de segmentation, une déconstruction des agrégats nominaux, une dénominalisation, une déclassification. Selon Pierre-Michel Menger, cette déclassification est le sens même de l’approche interactionniste symbolique, notamment celle des mondes sociaux chez Strauss et Becker : « Si on définit un monde social comme un réseau d’acteurs coopérant dans l’accomplissement d’activités spécifiques, le chercheur est tenu d’identifier qui agit avec qui, pour produire quoi, selon quel degré de régularité, et sur la base de quelles conventions. [...] L’une des conséquences de ce mode d’analyse est de renoncer à la valeur opératoire des descriptions qui établissent des distinctions strictes et des classifications étanches [...] (et de développer), dans la ligne de l’étiquetage à laquelle Becker a attaché son nom, toute une réflexion sur la façon dont les acteurs s’accordent et s’affrontent pour inventer des catégories et des classements, et tracer des frontières » (1992, p. 8).
Pour réfléchir à ce que recouvrent les dénominations professionnelles et se donner les moyens d’analyser les divisions, affichées ou passées sous silence, à l’intérieur d’une profession, les interactionnistes (par exemple E. C. Hughes avec sa méthode d’analyse des faisceaux de tâches) ont ainsi jugé judicieux, sinon obligé, de se doter d’une approche qui déconstruise les notions de « collectif », qui analyse les pratiques professionnelles individuelles, qui réfléchisse aux modes d’agrégation de ces pratiques, tels qu’ils peuvent apparaître dans les discours des acteurs. L’on retrouve ainsi mis en application deux des principes centraux de l’individualisme méthodologique : d’une part, faire de l’acteur un point de passage obligé de l’analyse sociologique ; d’autre part, analyser les phénomènes collectifs en s’intéressant aux modes d’agrégation des actions individuelles. Individualistes et interactionnistes ont donc clairement en commun leur méfiance pour la réification des concepts collectifs, retrouvant ainsi le célèbre message adressé par Max Weber à Robert Liefmann : « Si je suis finalement devenu sociologue (comme l’indique mon arrêté de nomination), c’est essentiellement afin de mettre un point final à ces exercices à base de concepts collectifs dont le spectre rôde toujours. En d’autres termes : la sociologie, elle aussi, ne peut procéder que des actions d’un, de quelques, ou de nombreux individus séparés. C’est pourquoi elle se doit d’adopter des méthodes strictement individualistes » (cité dans Boudon, Bourricaud, 1982, p. 1).
Dire qu’il faut déconstruire analytiquement les agrégats collectifs ne signifie néanmoins pas qu’il n’y a pas d’action collective. Il semble clair que l’adoption de l’individualisme comme démarche méthodologique ne vise pas à légitimer une vision atomiste ou atomique du social (Boudon, 1999, p. 135) : ce n’est pas parce qu’analytiquement il est intéressant de partir des actions individuelles que les groupes, par exemple les groupes professionnels, n’ont aucune existence réelle ou se réduisent à une collection d’actions individuelles. La posture individualiste méthodologique ne conduit donc pas à postuler a priori un nominalisme « jusqu’au boutiste » qui réduirait les « collectifs » à des agrégats uniquement nominaux. Elle invite seulement à « désubstantialiser » en méthode le collectif, à s’interroger sur les formes d’agrégation et de proximité des acteurs rassemblés sous de mêmes agrégats nominaux. L’hypothèse que les professions ne correspondent pas nécessairement à des groupes d’acteurs aux actions et représentations homogènes ne conduit donc pas à négliger les possibles formes d’agrégation des actions et des représentations, n’exclut pas la possibilité que les professions puissent recouvrir des formes de communautés réelles, de réels sentiments d’appartenance commune. L’intelligibilité du social (1999 b) de Cl. Giraud, dans la perspective des sociologies de l’action, montre par exemple que peuvent coexister plusieurs formes de qualité du social : l’action collective, l’action commune, l’action transactionnelle, l’action communautaire. Un des intérêts heuristiques de l’individualisme méthodologique est ainsi que cette posture permet de donner au sociologue les moyens analytiques d’étudier les formes de qualités du social, sans en privilégier une a priori. Inversement, les limites des approches holistes du social consisteraient alors moins dans les lectures qu’elles ont de certaines formes rigidifiées du social, que dans l’impossibilité qu’elles ont d’analyser les formes souples du social.
 
Conclusion
 
 
L’analyse des professionnels de la santé et de l’enseignement intervenant en prison permet de dégager plusieurs enseignements majeurs, dans l’optique d’une sociologie des professions que nous avons privilégiée dans cet article [3]. Les pratiques professionnelles observées n’apparaissent d’abord pas comme la simple manifestation de compétences issues d’une division macrosociale du travail et apprises au cours de la formation professionnelle de chacun ; elles ne paraissent pas non plus être réductibles aux produits des contraintes pénitentiaires : elles prennent sens par rapport à la capacité stratégique et réflexive qu’ont les acteurs de jouer avec les contraintes ou de les interpréter, en fonction de leurs ressources cognitives et de leurs repères normatifs et axiologiques. Et le poids des effets d’affichage dans les présentations de soi des acteurs participe pleinement de cette capacité stratégique et réflexive : chez les professionnels de santé comme chez les enseignants intervenant en prison, les groupes de référence affichés – ou encore les dénominations professionnelles, les normes et les valeurs affichées – peuvent être compris comme le produit de stratégies identitaires de présentation de soi, visant soit à passer sous silence des facettes stigmatisantes, soit à valoriser des facettes prestigieuses de l’exercice en prison.
Ces enseignements, issus de l’observation d’un terrain particulier avec un prisme singulier, rejoignent des suggestions et des déductions énoncées conjointement par les tenants de l’interactionnisme symbolique et de l’individualisme méthodologique. Ils permettent ainsi de mettre en exergue des points d’accord ou de convergence entre ces deux paradigmes. Le principal point d’accord est l’irréductible autonomie de l’acteur. Même si elles s’inscrivent dans des cadres ou des situations plus ou moins contraignants, même si elles peuvent partiellement s’expliquer par des formes de socialisation (professionnelle et extra-professionnelle) indépendantes de l’acteur, les actions et les représentations, et notamment les (re)présentations de soi, doivent être comprises comme des choix ou des jeux conscients. L’argument de l’autonomie de l’acteur, posé comme postulat ou comme constat, conduit ainsi à étudier et permet d’expliquer la diversité des pratiques et des discours des professionnels rassemblés ordinairement sous de mêmes dénominations. Cet argument justifie et entraîne aussi une méfiance pour l’assimilation des professions à des agrégats collectifs et le choix méthodologique, commun à l’interactionnisme symbolique et à l’individualisme méthodologique, qui découle de cette méfiance : déconstruire les agrégats collectifs, les dénominaliser pour ne pas donner foi a priori à leur caractère supposé réellement collectif. Et ce qui apparaît pertinent pour les professions semble pouvoir et devoir s’appliquer à tous les agrégats nominaux, à tous les concepts nominalement collectifs. L’interactionnisme symbolique et l’individualisme méthodologique entendent ainsi ne pas céder aux risques de réifier des catégories usuelles ou construites d’autorité de sociologue, de postuler une cohérence de certains groupes qui n’ont de cohérence que celle que le langage ou les nomenclatures leur attribuent.
En ce sens, les étiquetages sociologiques pourraient être soumis au même principe de déconstruction ou de dénominalisation. Cette remarque permet de souligner qu’en acceptant d’utiliser les étiquetages « individualisme méthodologique » et « interactionnisme symbolique », l’analyse présentée ici a assurément pris le risque de négliger la diversité interne des deux paradigmes. Si on ne peut objecter cette critique, on soulignera qu’elle résulte du parti pris analytique d’étudier les frontières externes des deux paradigmes plutôt que leurs diversités internes. Cet article entend ainsi atténuer, dépasser, sinon récuser, la présentation caricaturale qui est parfois faite de ces deux paradigmes et qui oppose une démarche résolument inductive et empirique centrée sur les formes fluides du microsocial chez les interactionnistes symboliques à une approche hypothético-déductive et un souci de théorisation visant l’analyse de l’ensemble des formes du social chez les individualistes méthodologiques.
 
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NOTES
 
[1] Par individualisme méthodologique, on entend s’intéresser à l’individualisme proprement méthodologique et analytique des sociologues et délaisser les perspectives qui défendent derrière le terme d’individualisme méthodologique, une vision morale et libérale de la société, tels les économistes de l’École du Public Choice. On s’intéressera dans la suite du texte à l’individualisme méthodologique des sociologues ou à ses filiations, l’actionnisme ou les sociologies de l’action.
[2] L’hypothèse de la multiplicité des soi est actuellement explorée par de nombreux autres courants et auteurs, tels François Dubet ou Bernard Lahire.
[3] On renverra le lecteur intéressé par les enseignements sur la prison à Milly (2000, 2001).
[*] Je tiens à remercier ici Mme Estelle Bonnet, MM. Philippe Bernoux, Raymond Boudon, François Chazel, Claude Giraud, Yves Grafmeyer, Jacques Lautman, ainsi que les rapporteurs anonymes de L’Année sociologique, pour leurs remarques à propos des premières versions de cet article.
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