L'Année sociologique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522133
280 pages

p. 185 à 203
doi: 10.3917/anso.011.0185

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Vol. 51 2001/1

2001 L'Année sociologique

De la sociologie du roman au roman sociologique

Brigitte Munier École nationale supérieuredes télécommunications
RéSUMé. — Inscrite dans la sociologie de la culture, la sociologie du roman ne connaît pas de véritable figure d’équilibre en raison d’un conflit dont ses représentants se soucient, paradoxalement, peu : un courant traditionnel conçoit le roman moderne comme la parution de l’opposition croissante entre le sujet et la société ; il se réclame d’une appartenance philosophique, succombant à ce que R. Boudon nomme préjugé ontologique. Par ailleurs, plusieurs spécialistes de la mythologie repèrent dans le genre romanesque la réitération de mythèmes atemporels contredisant sa vocation à produire une Weltanschauung. Souhaitant accorder ces thèses contradictoires, cet article manifeste entre mythologie et sociologie du roman une relation épistémologique d’élucidation. Nous utilisons la science récente des mythes comme outil de partition entre deux types de littérature répondant à des besoins sociaux différents : l’une dite réaliste, confrontation de l’intériorité héroïque à l’extériorité de l’institution, l’autre mythologique, réactualisation de la cosmodicée mythique sous le déguisement congru à chaque époque. Il s’agit ainsi de contenter trois ambitions, défendre la spécificité du roman réaliste et le sens de sa genèse, récuser une typologie fondée sur une ontologie, et soutenir l’originalité du roman mythologique identifié dans le roman d’aventures, le roman policier, etc. ABSTRACT. — Lying in the sociology of culture, the sociology of novel does not know epistemological stability because of a conflict about which its actors paradoxically do not care : traditional currents conceive the modern novel as the appearance of an increasing opposition between the subject and the society ; it refers to a philosophic membership and succumbs to what R. Boudon names « ontological preconception ». Besides, several mythology specialists find down in the romantic kind the repetition of anhistoric mythems contradicting the vocation to produce a Weltanschauung. As it wishes to tune these contradictory theses, this article shows an epistemological relation of clarification between mythology and the sociology of novel. We use the recent science of the myths as a tool of partition between two types of literature answering different social needs : one was said realist, as a confrontation of the heroic interiority with the exteriority of the institution, the other one mythological, upgrading the mythical cosmodicy under a disguise adapted to each era. It is a matter of satisfying three ambitions : defending the specificity of the realistic novel and the signification of its genesis, rejecting a typology based on an ontology, and supporting the originality of the mythological novel identified as such in the adventure novel, the police novel, etc.
Dès avant son institutionnalisation en sciences sociales, la réflexion sur le roman connut un statut particulier en raison de sa fondation philosophique hégélienne, étape incontournable pour le sociologue ou le critique littéraire. Selon la page unique, mais magistrale, du Cours d’esthétique [1], le roman, héritier, au XVIIe siècle, de l’épopée déchue en un monde devenu prosaïque, exprime les conflits de la modernité. Genres épique et romanesque obéissent à la même finalité, faire paraître la Totalité, c’est-à-dire les relations réciproques unissant les hommes dans la société, mais de l’un à l’autre, la figure du monde a changé : le cosmos épique était poétique, harmonieux et clos, réactualisant les héros et les situations mythiques ; l’univers romanesque est failli, disloqué, exhibant le conflit croissant dans l’histoire opposant le sujet et l’institution, le moi et l’expression sociale de son intériorité.
Les sociologues du roman doivent à cette origine une relative indépendance à l’égard de la sociologie de l’art [2], affranchissement pourtant entaché d’une obédience contestable à la métaphysique ; ce champ disciplinaire n’a dès lors pas connu de véritable « figure d’équilibre » [3], au sens où l’entend Jean-Toussaint Desanti : un consensus portant sur l’objet scientifique et son histoire, sur la validité des procédures de recherche et la pertinence des concepts mobilisés. Nous voulons indiquer ici une question nouvelle dont le traitement conjoint à celui de la sociologie du roman moderne [4] peut contribuer à en clarifier le statut sociologique : l’appropriation, par de nombreux « mythologues » [5], du genre romanesque conçu comme « le modèle matriciel de tout récit structuré par les schèmes et les archétypes fondamentaux de la psyché du sapiens-sapiens, la nôtre » [6].
L’importance prise par la science des mythes, phénomène essentiel au XXe siècle transformerait, en effet, l’étude de la fonction sociologique de l’épopée et du roman parce qu’elle en renouvelle l’horizon épistémologique. En notre civilisation ancrée en Grèce, la filiation mythique de l’épopée fut rarement contestée, mais affinée, comme par Georges Dumézil ; ceci n’avait guère d’incidence sur le roman moderne puisque le mythe était conçu tel un foyer archaïque de la culture transfiguré en mythographie par la grâce épique, mais absent des récits plus tardifs. La découverte d’une pensée mythique et symbolique, herméneutique étrangère aux principes de la logique classique, mais opératoire et durable, a bouleversé cette perspective. Depuis l’accès du mythique « à la conscience de soi » [7], ses histoires ne constituent plus des récits métaphoriques exposés à une interprétation allégorique ou evhémériste, mais délivrent un sens issu de leur structure spécifique. La pensée mythique coexiste alors avec la pensée prosaïque et contribue à la compréhension du monde, aussi la question de la genèse littéraire se trouve-t-elle modifiée : si le mythe n’est pas une fantaisie primaire mais une formalisation spécifique de l’expérience dont les productions, les « mythèmes », structurent l’épopée, pourquoi le roman en serait-il exempt ? Nombre de penseurs, mythologues et critiques littéraires, n’hésitent pas à assimiler genres épique et romanesque en vertu d’un même déploiement des structures mythiques. La confrontation des mythologues et des sociologues « classiques » du roman transforme l’innocence du problème initialement posé en champ de bataille épistémologique dont, fort curieusement, les combattants sont absents : en grande majorité, les premiers retrouvent les mythèmes dans le roman, tandis que les seconds, généralement peu soucieux du mythe, vouent le roman d’une vocation réaliste de Weltanschauung. À l’assertion de l’exigence pérenne d’une mythographie sous la forme du roman transmettant les mythes atemporels pour nier l’histoire, se heurte le credo en la capacité et la nécessité romanesques de traduire la fluence et la contingence de l’historicité moderne. Les deux points de vue, parfaitement inconciliables, rivalisent de vraisemblance et nous invitent à poser d’emblée le projet de notre hypothèse : manifester entre mythologie et sociologie romanesque une relation épistémologique d’élucidation.
La guerre du roman n’a pas eu lieu, nous exposerons l’enjeu du conflit et proposerons son résultat, une conciliation des deux partis payée au prix d’un renoncement à l’hégémonie. La mythologie nous deviendra un outil de discernement de la sociologie du roman, soit un instrument de partition manifestant l’existence d’un roman mythologique, mobilisant les mythèmes classiques, à côté du roman réaliste [8]. La sociologie du roman peut alors montrer l’existence de deux besoins culturels distincts : l’un répond à l’exigence de représenter, à travers le prisme des différents romans réalistes de chaque époque, la Totalité faillie sur le fond de la Weltbild propre à chaque romancier ; l’autre obéit au désir de retrouver un monde mythique s’appuyant sur une structure archétypale, présente dans l’épopée, mais que la littérature moderne masque sous un camouflage historique. Il existerait donc une littérature romanesque mythologique, comme le feuilleton, le roman d’aventures, le roman policier, la science-fiction, conservant l’imaginaire d’un être-au-monde archaïque, et un roman réaliste épousant la mouvance d’un être-dans-le-monde historique.
Notre hypothèse réclame la présentation des arguments des sociologues et des mythologues. Nous commencerons par la sociologie du roman.
 
La sociologie du roman et le préjugé métaphysique
 
 
Oscillant entre volontarisme et déterminisme, la sociologie du roman abandonna depuis Victor Cousin et Taine la conception du roman-reflet social, mais n’en pâtit pas moins d’une soumission fâcheuse à la métaphysique.
Depuis Hegel, le concept de Totalité demeure un référent inévitable, mais polysémique, que la tradition marxiste convertit à sa vision matérialiste. Ickowicz retrouve l’hypothèse de la fonction spéculaire de l’art, reflet de l’infrastructure. Georg Lukács, avec une grande subtilité, récuse la fonction copiste de l’art qu’il voue à la saisie non fragmentaire, mais totale du monde, grâce à une transposition métaphysique de la vision créatrice. Si la Totalité est donnée immédiatement dans l’épopée, le bouleversement historico-philosophique des temps modernes contraint le romancier à la concevoir comme un problème – « La totalité n’est jamais systématisable qu’à un niveau abstrait » [9] – et le héros romanesque révèle la problématique de la modernité par sa rupture croissante avec les formes sociales institutionnelles. La référence à la philosophie de l’histoire contraint notre auteur à inscrire le roman dans une évolution soumise à une ontologie dérogeant à l’épistémologie des sciences sociales. Le « premier Lukács » observe une classification historique quadripartite reformalisant la chronologie qui exclut des auteurs de l’importance de Dostoïevski ; il fonde sa typologie sur le constat d’une dégradation complémentaire des valeurs de l’homme et de la société unis par une communauté constitutive et dilemmatique : en la vanité croissante de sa quête d’authenticité, le sujet se perd en confondant l’idéal avec l’idéologie. L’application de la dialectique hégélienne est fâcheuse, car le roman semble soutenir la théorie au lieu d’en guider l’élaboration : la typologie devient une loi, non un modèle, associant Cervantès et Balzac pour se résoudre chez Goethe, historiquement antérieur à Balzac et à Flaubert. Une quatrième étape, « Tolstoï et les formes sociales de vie » [10], rédemption extra-sociale, nous paraît s’intégrer assez mal à l’histoire du roman.
Cette théorie est superbe tant elle dramatise la faille entre la quête héroïque et son inévitable déception, mais sa métaphysique sous-jacente en dirime la portée par la sujétion à ce que Raymond Boudon qualifie de préjugé nomologique ou ontologique [11].
À son tour, Lucien Goldmann, disciple de Georg Lukács, entreprend une analyse marxienne posant une homologie entre les structures et l’évolution de l’économie libérale capitaliste et le roman, soit une analogie entre le caractère implicite de la valeur d’échange et le statut, devenu lui aussi latent, de la quête héroïque. Mobilisant la théorie du fétichisme de la marchandise, notre auteur met brillamment l’accent sur les formes du capitalisme au XIXe siècle sans convaincre, selon nous, ni de la pertinence de son herméneutique appliquée à la révolution épistémologique du XVIIe siècle, ni de la prééminence de l’économique sur le politique à cette époque.
Le disciple de Lukács affine la notion de Totalité par le concept de « maximum de conscience possible » [12], jugeant trop statique celui de conscience collective, réalité virtuelle exprimée par une collectivité envisagée comme un tout : la « conscience de groupe », expression de la cohérence d’une époque traduite par ses grandes œuvres littéraires ou artistiques, doit être comprise comme une tendance ; ainsi une période de crise favorisera-t-elle la lisibilité romanesque de « l’équilibre provisoire et mobile entre l’individu et le groupe social » [13] par la problématisation de la relation au monde. Cette hypothèse, séduisante, semble toutefois réduire la complexité de la création littéraire en la soumettant à la perception, par les représentants des classes les plus avancées, d’une lisibilité, elle-même dépendante des processus économiques. Quand bien même l’auteur distingue-t-il la conscience de groupe réelle, visible dans les œuvres moyennes, de la conscience virtuelle, tendancielle, propre aux chefs-d’œuvre, il n’échappe pas au danger de devoir distinguer entre une fausse et une juste conscience, reproche émis par Erich Köhler. Les célèbres travaux de Bakhtine sur l’application de la structure socioculturelle du carnaval au roman, manifestant le caractère « polylogique » du genre romanesque en raison d’origines sociales plurielles [14], indiquent également le caractère restrictif des analyses évoquées.
Nous quittons la perspective marxienne pour les travaux de René Girard qui, dans Mensonge romantique et vérité romanesque [15], en appelle aussi au développement du mal métaphysique, soit aux progrès de l’inadéquation entre l’homme et la société au sein de la Totalité faillie : le roman, né au XVIIe siècle lors de l’émancipation de l’herméneutique issue de la transcendance divine, met en scène des personnages affolés de désir sans objet authentique : dépourvus d’appétence spontanée, ils recherchent un modèle dont l’aura devient le vecteur de leur volonté. Externe, d’abord, la médiation reconnaît la mimésis, mais devient interne avec le désaveu de l’ascendant du maître dont les héros subissent plus ou moins consciemment l’influence. En une société désertée par l’idéal évangélique, la maladie ontologique progresse d’une médiation à l’autre jusqu’à l’exacerbation d’un mimétisme dont la perversité mène à l’idolâtrie haineuse du médiateur préféré à l’objet. René Girard retrouve l’inspiration de ses prédécesseurs, jusqu’à l’idée même de la rédemption héroïque de Georg Lukács. La difficulté de sa thèse, par ailleurs admirable, réside en le maintien d’une équivoque historique due à la soumission rigide à des convictions religieuses. De l’aveu même de notre auteur, la médiation interne existe déjà chez Cervantès, tandis que les héros de Flaubert, en principe plus atteints par le mal, se contentant d’agir suivant les « idées reçues », souffrent de la seule médiation externe ; l’évolution du roman infirme la loi qu’il conviendrait de concevoir comme un modèle au sens simmélien du terme, un schème d’intelligibilité : la maladie héroïque s’aggrave inévitablement dans une civilisation où l’abandon de la croyance à un destin, la tendance à l’uniformité et la perte progressive des valeurs exacerbent le besoin d’absolu ; la personnalité du romancier autorise pourtant une disparité dans la parution de ce mal : l’inquiétude religieuse innervant l’œuvre de Dostoïevski est absente dans celle de Flaubert dont le scepticisme soumet ses héros à la dictature de la « bêtise ». Nous n’en appelons pas ici à la psychologie [16], mais à un usage du paradigme webérien de la compréhension : « Comprendre une action individuelle, c’est se doter de moyens d’information suffisants pour analyser les motivations qui ont inspiré l’action. L’observateur comprend l’action du sujet observé dès lors qu’il peut conclure : dans la même situation, j’aurais sans doute, peut-être, agi de même. » [17] Il faudrait donc relativiser la forme du désir triangulaire selon les écrivains qui en modifient le jeu en fonction de leur appréhension du monde. La vision propre au romancier résulte d’une objectivation de sa subjectivité, c’est-à-dire d’une prise de distance douant sa personnalité d’une généralité concrète, l’exceptant de la banalité de l’anecdote sans la priver de sa spécificité : le roman n’est dès lors pas biographique [18], mais résulte du paradoxe de la rencontre entre la singularité de l’écrivain et sa projection dans l’universalité concrète du monde. C’est pourquoi l’image d’une époque apparaît au travers du prisme, non d’un seul roman, mais de plusieurs, dont les visions, historiques et non historiennes, contribuent à la figure de la société.
Il ne suffit pourtant pas d’évacuer toute dépendance à la philosophie pour légitimer l’accès à la sociologie du roman, le rappel de la thèse de Wolf Lepenies, magistralement récusée par François Chazel [19] en convaincra. Selon l’auteur allemand, les sciences sociales procèdent d’un mouvement pendulaire entre la littérature et les sciences de la nature devenant ainsi une troisième culture dont il semble méconnaître l’institutionnalisation. Issue du roman, trahie par ses ambitions scientifiques, la sociologie fait alors figure de discipline clandestine complaisamment envisagée en concurrence avec l’intelligentsia littéraire : « Les attaques portées par la littérature et les écrivains – qui émanent le plus souvent de la réaction contre l’esprit des Lumières – sont victorieuses partout où la pensée sociologique se laisse entraîner par les possibilités de la raison et s’obstine à vouloir imiter les sciences de la nature, chaque fois qu’elle élève la prétention de supplanter la métaphysique et la religion, la foi et le cœur. » François Chazel commente ainsi ces mots : « On s’étonnera peut-être de ce que cette victoire soit posée ici comme une règle générale, applicable [...] à l’Angleterre, la France et l’Allemagne pour une vaste période aux contours mal délimités [...] et sans autre justification que [...] la référence, en forme d’anathème, à une raison arrogante. [...] Une telle phrase nous livre la clef de l’ouvrage de Lepenies : il sera essentiellement consacré à la revanche du sentiment. » [20] Cette conception d’une troisième culture exposerait à confondre la critique littéraire et les sciences sociales compromettant, ainsi, la sociologie du roman.
 
Le roman, idiosyncrasie de la modernité
 
 
Nous briserons là l’évocation non exhaustive des grandes théories sociologiques du roman jugeant suffisante l’indication de l’aporie actuelle : la présence « d’un préjugé métaphysique ». Nous revenons alors au point de départ hégélien, c’est-à-dire à la genèse du roman procédant de l’impact intellectuel et sociétal de la révolution copernicienne, au sens le plus large de ce terme, puisque, selon Heidegger, « la science moderne de la nature [...] s’est transformée en une forme universelle de pensée » [21] : le roman devient conforme à sa nature, prosaïque, et non poétique ou épique, quand le mode de relation au monde se modifie sous la pression d’une nouvelle manière de penser suscitée par la déferlante de la science moderne. L’homme quitte la fiance en un point archimédien de la connaissance, en des signatures dispersées dans l’univers pour en donner la valeur absolue, et se pose comme un subjectum, tribunal des objets. La subjectivité se fait législatrice et revendique le sens à donner à la nature, à elle-même, à la société puis à l’histoire. L’homme, devenu sujet, se condamne à vivre la douleur de la séparation avec une nature et une société dont il pose l’existence en opposition à lui-même : « Il est certain qu’aucune époque avant les temps modernes n’a produit un objectivisme comparable et qu’en aucune époque précédente le non-individuel n’a eu autant d’importance sous la forme du collectif. » [22] L’origine du genre romanesque est alors à chercher dans la projection d’un désarroi tel qu’il se présente sous la forme d’un conflit, désormais indépassable, opposant le moi au monde. Le premier héros romanesque, déjà, vint « trop tard dans un monde trop ancien », un milieu dont toutes les traces intelligibles étaient effacées, un livre sans alphabet, un désert à devenir fou : Don Quichotte trouva refuge dans une démence en laquelle il entraîna peu ou prou son entourage. Des revers qu’infligea la société au chevalier à la triste figure naîtra la première représentation du monde, réalisation jadis impossible puisque le sujet, ontologiquement immergé dans le monde, ne pouvait l’objectiver pour se projeter en lui. De la possibilité d’une représentation du monde est né le roman, condensé des visions du monde spécifiques à une époque, parousie de la Totalité jaillie de la dialectique confrontant l’intériorité héroïque à l’extériorité institutionnelle.
Après cet essai de « ménage épistémologique » [23] appliqué à la sociologie du roman, nous envisagerons le point de vue des « mythologues ».
 
La mythologie romanesque ou la parousie d’un besoin archaïque
 
 
Le chef de l’école de Grenoble, Gilbert Durand, écrit : « C’est le mythe qui est normatif des structures de l’épopée, c’est le mythe également qui [...] est normatif de la plénitude romanesque. » [24] Il s’agit d’une réponse, développée en plusieurs ouvrages, à une formule de Mircea Eliade dénonçant le besoin « de lire des histoires [...] qu’on pourrait appeler paradigmatiques puisqu’elles se déroulent selon un modèle traditionnel » [25]. Georges Dumézil, lui, montre que les mythes isolés ou fractionnés par le mode de narration désacralisée des civilisations complexes deviennent plus simplement des histoires : « L’épopée ou ses dérivés sont partout. » [26] Roger Caillois développe la transformation du mythe en littérature « quand il perd sa puissance morale de contrainte » [27] ; il s’agit alors d’une éthique aristocratique de l’action célébrant les retrouvailles du roman du XIXe siècle avec la coercition mythique par une réponse aux sollicitations de l’imaginaire apte à « provoquer à l’action ».
Les travaux des « mythologues » ont l’immense mérite d’indiquer le besoin social d’une narration mythique s’appuyant sur une structure archétypale classique ; ils conçoivent le roman à l’image du totem durkheimien, tel un fédérateur social. Gilbert Durand insiste sur la construction du récit dont héros et situations obéissent à des mythèmes ou schèmes normatifs archaïques. Le plaisir pris à la lecture des épopées puis des romans proviendrait de la réactualisation de la cosmodicée mythique, soit de la dotation d’un sens permettant l’assomption de la condition humaine et sociale.
Nous montrerons pourtant la nécessité d’admettre un polymorphisme romanesque si l’on veut conserver le roman réaliste issu de la modernité, cette Weltbild [28] contrainte à abandonner la vision cosmique close et harmonieuse de l’épopée.
Nous exposerons rapidement notre conception du mythe afin d’éclairer le sens et la fin sociologique du roman mythologique.
Les mythes sont le fait d’une culture définie comme l’état premier d’une société encore ignorante de toute différenciation disciplinaire. Le récit mythique est alors la référence et l’horizon sémantiques uniques qui, transposant l’expérience, répond aux questions existentielles de la collectivité. Un corpus mythique traduit la mesure prise par l’homme de son être-au-monde, la possibilité de son emménagement dans l’univers et de l’aménagement qu’il lui oppose. La dramaturgie du récit déploie les symboles, caisses de résonance sémantique, et observe « une forme de logique qu’on peut appeler, en contraste avec la logique de non-contradiction des philosophes, une logique de l’ambigu, de l’équivoque, de la polarité » [29]. Le mythe nous paraît pourvu d’une structure, selon l’enseignement de Claude Lévi-Strauss, mais cette forme instruit un fond dont elle n’est séparable qu’abstraitement. Le récit, anonyme, assumé et reconnu par l’ensemble d’une collectivité, marque l’ajustement de l’homme à sa condition en même temps que son assomption : tout à la fois cosmodicée et sociodicée puisqu’il répond à une exigence de sens, il possède une vocation apotropaïque. Le recours toujours actuel aux schèmes mythiques est alors une tentative de restaurer l’archétypal, de sauver l’homme, selon les termes de Roger Bastide [30], le roman mythologique en témoigne.
Coexistant avec la perception prosaïque et objective, la pensée mythique perdure, manifestant les mêmes expériences atemporelles, aussi tout mythe réputé « moderne » est-il la reprise de son modèle archaïque dissimulé sous l’apparence congrue à la période concernée. Il faut alors chercher le lieu actuel d’expression narrative des structures mythiques. Gilbert Durand le perçoit en tout roman conçu comme une variation sur quatre mythèmes, la naissance mystérieuse annonciatrice d’un destin, le redoublement dioscurique du héros, la quête en forme d’initiation et d’épreuve, et, enfin, la récompense finale. Nous contestons cette application des mythèmes au roman réaliste qui, Flaubert ou Kafka l’attestent, les ignorent, mais pensons que Gilbert Durand identifie les structures mythiques présentes dans une littérature qualifiable de mythologique.
Sociologiquement, ces deux productions témoignent, en effet, d’une origine, d’un besoin et d’une finalité distincts. En nous élevant contre une confusion entre le roman réaliste et le roman mythologique, nous ne souhaitons aucunement poser une hiérarchie entre des ouvrages, mais seulement effectuer une partition stricte entre des types romanesques répondant à des exigences dissemblables.
 
Roman mythique et subversion romanesque
 
 
Le roman réaliste restitue la mouvance de l’histoire ; sa suppression d’un destin harmonisant la vie moderne avec l’économie du cosmos démystifie le mythe. À la parousie de cette complexité exhibant la mobilité sociale et les dangers de l’uniformisation propres à la société de masse, s’est opposé, telle sa compensation au XIXe siècle, le roman d’aventures, comme Les mystères de Paris d’Eugène Sue. En ce type d’écrit, nous identifions le lieu de la mythographie moderne qui trouva une forme privilégiée de diffusion dans le feuilleton. Il procède des catégories mythiques, comme l’épopée, le conte (désacralisation didactique du mythe), la légende (histoire mythifiée) et, enfin, le roman de colportage. Insérés dans une trame narrative compliquée, faite d’incessants rebondissements, nous y trouvons des personnages dont l’apparente modernité camoufle le statut d’archétype : le héros démiurgique, le monstre, la victime émissaire, etc. Ce sont des archétypes et non, comme les personnages du roman réaliste, Emma Bovary, par exemple, des modèles ou des formes, selon le sens dicté par Jean-Michel Berthelot : une oscillation « entre une détermination abstraite proche de l’idéal type webérien et une appréhension concrète la constituant comme unité irréductible d’une configuration sensible et d’un sens » [31]. Ces héros-archétypes sont inscrits dans un milieu, la ville, décrite selon les exigences de l’imaginaire ; à l’excès des situations narrées répond une typologie convenue garantie par une axiologie manichéenne classique. La mobilisation de mythèmes séculaires apaise le lecteur qui, malgré les horreurs racontées, retrouve un monde transparent et harmonieux : il n’y a pas de décalage entre le héros et l’action, ni d’absurdité dans une société qui, apparemment réaliste, retrouve l’agencement épique : chaque élément est toujours le microcosme ou le macrocosme d’un élément plus petit ou plus vaste. À l’inverse du roman réaliste qui égare par la mise en question permanente des relations entre l’homme et le monde, le feuilleton rassérène en mobilisant des modèles convenus. Par-delà les coups de théâtre, chacun agit selon son destin, comme dans le mythe ou l’épopée, et sera rétribué à l’aune d’une justice apparemment intemporelle. Le livre achevé, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pour un lecteur qui, pas plus que le Pangloss de Voltaire ou l’auditeur d’une épopée, ne rêve d’un univers parfait, dépourvu des misères dont le récit suscita des larmes délicieuses. Le monde du feuilleton est cohérent et ordonné comme l’univers mythique car bonheurs ou souffrances contribuent à une « sociodicée » toujours réitérée. À l’encontre du roman réaliste qui tient à la fiction, l’illusion de la vraisemblance est recherchée dans le feuilleton qui, détaché de l’inquiétude romanesque, en appelle à une esthétique du faux-semblant. Le roman d’aventures est bien une nostalgie de l’épopée adaptée à une modernité individualiste et férue d’efficacité. Le lecteur, pris et surpris, se voit, à la fois distrait, rassuré et sentimentalement bouleversé en toute sécurité. L’efficacité narrative est garantie, Aristote, d’ailleurs, n’avait-il pas analysé la pitié et la peur dans la Rhétorique, et non dans la Poétique ? Le feuilleton, simulant une concordance entre le récit et le réel, l’homme et la société, est un conte de fées pour adulte : les problèmes sont posés, résolus, la morale satisfaite, et, comme le conte, ce récit peut être répété puisque ses auteurs redoublent des héros et des situations structurellement semblables, mais anecdotiquement différents.
Au feuilleton succède le roman policier qui en est la simplification et la démultiplication itérative : pour prolonger l’histoire en une « structure feuilletée », dirait Claude Lévi-Strauss, Eugène Sue ou Ponson du Terrail, injectaient de nouveaux personnages, répliques des anciens ; le romancier policier conserve les mythèmes classiques, mais remplace le principe du « roman fleuve » ou feuilleton, par celui, génial, de la « série » : à peine un livre assez bref est-il écrit, qu’un autre paraît, à peine différent du premier, car, si l’intrigue est changée, les mêmes héros demeurent, incarnations de ces structures mythiques analysées par Gilbert Durand. En un défi à Héraclite, le lecteur revient se baigner dans le même fleuve, renouvelant son plaisir. Le caractère lénifiant de cette littérature, une « polidicée » ranimant le charme des veillées d’antan, explique pourquoi des gens paisibles se délectent de romans policiers sanglants.
Ce n’est pas un hasard si le feuilleton, puis le policier, connurent un succès foudroyant au XIXe siècle qui vit naître l’urbanisation, la masse, la possibilité de l’anonymat et l’uniformisation ; la ville est d’autant plus inquiétante que le criminel peut y disparaître sans laisser de trace, aussi le génie du détective, équivalent du démiurge mythique, calme-t-elle l’inquiétude des citadins. La trace est au policier ce que la place est au roman réaliste. Balzac écrivit : « Paris est un véritable océan. Jetez-y une sonde, vous n’en connaîtrez jamais la profondeur. Parcourez-le, décrivez-le ? Quelque soin que vous mettiez à le parcourir, à le décrire ; quelque nombreux et intéressés que soient les explorateurs de cette mer, il s’y rencontrera toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des monstres, quelque chose d’inouï, d’oublié des plongeurs littéraires. » [32] L’expression est heureuse, le romancier, plongeur des hauts fonds de la ville, s’oppose au feuilletoniste, qui en sera le nageur. La ville constitue un fort bon exemple de la partition romanesque évoquée. Le romancier montre le mythe, tel qu’il est vécu par ses personnages, tout en en dénonçant la supercherie. Quelques exemples en convaincront... Le défi de Rastignac lancé à Paris du haut du Père-Lachaise ressemble à celui d’un héros épique : la capitale paraît à prendre, et le héros croit en palper toute la richesse ; une fois redescendu dans l’entrelacs des rues, la vraie figure de la ville et les formes de sociabilité qu’elle impose apparaissent : la société prosaïque, constamment dérobée, n’est pas à saisir, mais à séduire. De même, à la vision hugolienne, mythique, des égouts parisiens ( « L’intestin de Paris est un précipice. Comme le prophète, [Jean Valjean] était dans le ventre du monstre » ) [33], répond une conception objective : l’auteur décrit les égouts, leur entretien, leur histoire, leurs défauts et préconise un plan d’exploitation à venir. Le roman réaliste conjoint une restitution de l’imaginaire et sa démystification ; le mythe est vu, rendu, puis reconnu et démonté. Le feuilletoniste, au contraire, se laisse porter par la vision mythique, et sa ville y gagne une cohérence illusoire pleinement rassurante.
 
La double conjuration romanesque
 
 
Notre recherche a permis la conciliation des thèses des sociologues et des mythologues au prix d’un renoncement à la métaphysique et à l’interprétation hégémonique. Nous conclurons cette étude en interrogeant les motifs de l’assimilation du mythe au roman. Il s’agit de « sauver » le genre romanesque en lui appliquant la fonction sotériologique propre au mythe, c’est-à-dire l’exhaussement de la condition du héros ou du contexte prosaïques vers l’atemporalité de l’archétype. Gilbert Durand le dit clairement : « La leçon du Brulard n’est-elle pas de nous montrer justement comment un écrivain de génie sait relire son passé, soit, quarante ans après, élever les incidents mesquins de la biographie et de l’histoire à la dignité autobiographique du mythe ? » [34] Il s’agit de l’assomption du mythe personnel par une mythologie collective ancienne, seule susceptible d’éraser la contingence pour rejoindre la nécessité épique abandonnée par la modernité. L’histoire est donc récusée, et, par là même, la dynamique du genre romanesque moderne, le nerf même d’une sociologie du roman. Gilbert Durand dévoue aux genres épique et romanesque, « exorcisme du temps », la même aspiration cathartique, clarification plus que purification, une élévation à l’intelligible, le propre même de la symbolisation. Cela convient au roman mythologique, non au roman réaliste, seul prisme permettant de contempler l’historicité croissante de la vie humaine depuis le XVIIe siècle.
Charger tout roman d’un déni du temps bride la sociologie littéraire et mutile la vocation de l’œuvre réaliste à traduire les tourments et l’historicité d’une civilisation dont furent bouleversées les modalités de réflexion, de représentation, et de vie. Seul le roman réaliste peut exprimer l’évolution, non d’une vision du monde spécifique, philosophique, éthique ou scientifique, mais d’une Weltbild générale. Aux côtés d’une littérature mythologique pérenne, frémit la mouvance romanesque exposée aux changements affectant les relations réciproques entre les hommes au sein de la Totalité faillie. Envisager la soumission du roman réaliste aux archétypes occulte la perception de son évolution dont le travail du romancier offre le constant témoignage : à moins de pasticher, l’auteur ne peut en effet, se plier aux structures mythiques et se voit constamment contraint à réinventer les moyens de sa Weltanschauung. Quelques exemples en témoigneront : dans Les affinités électives, Goethe entrouvrait l’âme d’Édouard pour y suivre les volutes de ses affects ; Flaubert ne pouvait déjà plus sonder la psyché de Frédéric, le conformisme en devenant le bouclier paradoxal. Par ailleurs, l’objet balzacien, déjà sémiotique, contribuait pourtant au déploiement de la Comédie humaine, mais au XXe siècle l’omniprésence plate des choses semble opacifier héros et monde.
Le romancier, immergé dans l’histoire présente, pressé par l’histoire passée, doit faire paraître la figure toujours nouvelle du devenir de la Totalité. Nous comprenons ainsi pourquoi certains auteurs, comme Kafka, semblent doués d’une écriture visionnaire : la synthèse concrète que constitue une Weltbild manifeste une unité qui, invisible à une expérience fragmentaire, dévoile une dynamique permettant l’anticipation du futur immédiat. Il ne s’agit aucunement de réclamer du roman une restitution historienne du donné, mais de souligner sa vision et sa sensibilité historiques exprimables par ce réalisme romanesque non exclusif de la fiction. Sans Stendhal et Balzac, que connaîtrions-nous du XIXe siècle, hormis une mosaïque de notions objectives, inévitablement lacunaires, précieuses, mais impuissantes à faire surgir « l’esprit » de cette époque ? En notre temps en marche vers la mondialisation, la planétarisation, le roman nous semble l’art par excellence doué du privilège de sauver l’originalité ou l’âme de chaque civilisation. Gabriel García Márquez, par exemple, Luis Sepúlveda, William Styron, Paul Auster, Tahar Ben Jelloun, Akinari, Yasunari Kawabata, Chinua Achebe, et tant d’autres ont rendu lisible la cohérence de leur société à ce moment de leur existence, au sein du contexte plus large de leur histoire. Ainsi est dépassée la simple possession d’informations essentielles ou futiles, vouées à l’oubli ou, du moins, à l’obsolescence, pour livrer la représentation de l’originalité d’un mode de sociabilité.
La sociologie du roman informe sur la pluralité des besoins qui, littéraires, bien sûr, manifestent aussi la nécessité sociale de disposer de visions du monde différentes selon une configuration particulière à chaque époque. Nous avons évoqué l’engouement pour le feuilleton au XIXe siècle, et la tendance à focaliser la sociologie du roman à cette période, indice de la validité de la partition que nous défendons : l’histoire événementielle se fit alors plus présente, interdisant l’indifférence à ses acteurs, même les plus humbles, et la civilisation urbaine jointe au développement de l’industrie rendirent l’homme de plus en plus étranger à l’homme. Il n’est dès lors pas anodin que l’essor du roman réaliste se soit accompagné de la déferlante des romans mythologiques : la croissance d’une littérature soumise aux quatre mythèmes de Gilbert Durand fut le symptôme d’un désir d’oublier le réel par la délivrance du temps [35] ; au roman réaliste en plein essor, livrant une Totalité sociale prosaïque à un public effrayé par la pluralité inassimilable des faits et des choses, il fallait le contrepoids du roman mythologique. Ainsi Lucien Goldmann, évoquant les œuvres d’Alexandre Dumas et d’Eugène Sue, parle-t-il du succès d’une « littérature parallèle » à la « littérature authentique » [36] ; c’est bien là supposer un champ romanesque spécifique, mais non identifié faute d’un recours à la mythologie ; Goldmann en appelle alors à la fausse conscience de Georg Lukács, au bavardage de Heidegger, bref à une « inauthenticité ». Il s’agit simplement du roman mythologique manifestant l’être-au-monde anhistorique, complément du roman réaliste, parousie de l’homme-dans-le-monde emporté par l’histoire.
On peut désormais comprendre la tentation de nier le réalisme du roman pour ne voir que des mythèmes évacuant la contingence, le hasard, le non-sens, le règne de l’objet, en un mot, les poisons de la modernité... Il faut alors renoncer à une sociologie du roman à moins de dépasser cette alternative : soit sauver le roman en lui attribuant une structure mythique, soit le perdre en le concevant comme le reflet de notre déréliction. La solution est à chercher dans notre distinction entre le héros mythique, être-au-monde, et le héros romanesque, être-dans-le-monde : tous deux entretiennent une relation à une forme différente de Totalité qui en permet la parution et, par là même, le salut. La raison mythologique subsiste malgré les bruits et les fureurs de la civilisation et ne cesse, de « conte redire » [37], de contredire écrit Claude Lévi-Strauss, l’expérience historique et prosaïque du monde. Quand advient la modernité, matrice du roman marquant l’arrachement à une perception épique du cosmos, apparaît une compréhension littéraire de la révolution copernicienne, une Weltbild : la vision de la société comme objet de la représentation du romancier, la comparution de la Totalité désormais disloquée. À la caducité des relations entre l’homme et la société, répond la cohérence du roman réaliste qui en livre la parousie constamment renouvelée. Ce roman fait paraître la Totalité faillie, malgré la faille, ou en raison de la faille aux contours sans cesse modifiés, et s’offre ainsi à l’analyse sociologique. Hermann Broch en était persuadé : « Oui, le roman doit être le miroir de toutes les autres visions du monde, mais elles sont pour lui les vocables de réalités exactement au même titre que tout autre vocable du monde extérieur. Et exactement au même titre que chacun des autres vocables de réalités qu’il tire du monde littéraire, il doit les insérer dans sa propre syntaxe littéraire. Certes, le roman, la composition littéraire devient par là fonction sociologique de l’environnement. » [38] Par sa capacité de présentation de la Totalité, le roman réaliste pallie deux difficultés de la compréhension de la modernité : la dissolution du temps qui, contrevenant au projet héroïque, brouille l’histoire en un progrès dont le sens se perd dans la mort, d’une part ; l’uniformité paradoxale d’une civilisation constamment troublée par un afflux d’informations pléthoriques et fragmentaires, d’autre part.
Nous avons voulu accorder des thèses contradictoires en vertu d’un outil apte à maintenir leur justesse pour l’appliquer seulement à une partie du champ dont elles revendiquaient l’entière maîtrise. Utiliser le mythe et son langage comme moyen de partition de la littérature dite romanesque nous permet de concilier trois ambitions : défendre la spécificité du roman réaliste et la signification de sa généalogie, récuser une typologie fondée sur une ontologie, et soutenir l’originalité du « roman mythologique ». La science des mythes, enrichissante en elle-même, devient alors l’auxiliaire indispensable à une sociologie du roman.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Balzac, 1950, La Comédie humaine. Le père Goriot, Paris, Le Club français du livre, t. IV.
·  R. Bastide, 1997, Art et société, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales ».
·  M. Bakhtine, 1978, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard.
·  W. Benjamin, 1989, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages (Das Passagen Werk, Frankfurt am Main, 1982), traduit par Jean Lacoste, Paris, Éditions du Cerf.
·  J.-M. Berthelot, 1990-1998, L’intelligence du social, PUF.
·  R. Boudon, 1991 [1984], La place du désordre, PUF, coll. « Quadrige ».
·  H. Broch, 1985 [1966], Création littéraire et connaissance (Dichten und Erkennen, 1955), traduit par Albert Kohn, Paris, Gallimard, coll. « Tel ».
·  R. Caillois, 1988 [1939-1950], L’homme et le sacré, Paris, Gallimard, coll. « Folio ».
·  F. Chazel, 1993, « L’esthétisme sceptique et ses limites en histoire de la sociologie », Revue française de sociologie, avril-juin 1993, 34 (2), p. 247 à 269.
·  G. Durand, 1992, Figures mythiques et visages de l’œuvre, de la mythocritique à la mythanalyse, Paris, Dunod, 1992.
·  — 1996, Champs de l’imaginaire, Paris, Éditions Ellug.
·  M. Eliade, 1988 [1963], Aspects du mythe, Paris, Gallimard, coll. « Folio-Essais ».
·  R. Girard, 1989 [1961], Mensonge romantique et vérité romanesque, Pluriel.
·  L. Goldmann, 1995 [1964], Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, coll. « Tel ».
·  — 1976 [1959], Le dieu caché, Paris, Gallimard, coll. « Tel ».
·  A. Hauser, 1984, Histoire sociale de l’art et de la littérature, Paris, Éditions Le Sycomore.
·  G. W. F. Hegel, 1997, Cours d’esthétique, trad. de J.-P. Lefebvre et Veronika von Schenck, 3 t., Paris, Aubier.
·  M. Heidegger, 1962, Chemins qui ne mènent nulle part (Holzwege, 1938), trad. de Wolfgang Brokmeier, Paris, Gallimard.
·  — 1971, Qu’est-ce qu’une chose ? (Die Frage nach dem Ding, 1962), trad. de Jean Reboul et Jacques Taminiaux, Paris, Gallimard.
·  E. Köhler, 1986, Le hasard en littérature. Le possible et la nécessité (Der Literarische Zufall, das Mögliche und die Notwendigkeit, 1973), traduit de l’allemand par Éliane Kaufholz, Paris, Klincksieck.
·  J. Leenhardt, 1998, « Sociologie de la littérature », Encyclopædia Universalis.
·  W. Lepenies, 1990, Les trois cultures : entre science et littérature, l’avènement de la sociologie (Die drei Kultur, Soziologie zwischen Literatur und Wissenschaft, Munich, 1985), trad. de Henri Plard, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme.
·  C. Lévi-Strauss, 1971, Mythologiques IV, « L’homme nu », Paris, Plon.
·  G. Lukács, 1996-1997, La théorie du roman (Berlin, 1920, traduit par Jean Clairvoye, Denoël, 1968), Paris, Gallimard, coll. « Tel ».
·  B. Péquignot, 1997, Pour une sociologie esthétique, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales ».
·  G. Simmel, 1912, Mélanges de philosophie relativiste. Contribution à la culture philosophique, traduit par A. Guillain, Paris, Alcan.
·  J.-P. Vernant, 1993, Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, Maspero.
·  M. Weber, 1963 [1959], Le savant et le politique, trad. de Julien Freund, Paris, Plon, coll. « 10/18 ».
 
NOTES
 
[1] Hegel (1997), p. 368.
[2] Nous renvoyons aux parties II et III de Pour une sociologie esthétique de Bruno Péquignot, une synthèse claire des divers courants en vigueur dans la sociologie de l’art.
[3] Nous nous référons ici à une conférence, hélas non publiée, intitulée : « Qu’est-ce que l’épistémologie ? », professée à l’École polytechnique le 25 octobre 1979.
[4] Nous entendons par roman ce genre littéraire né au XVIIe siècle, et non des textes antérieurs devant leur nom de roman à leur rédaction en langue romane.
[5] Par « mythologues », nous entendons les savants qui, toutes spécialités confondues, s’intéressent aux mythes.
[6] Gilbert Durand (1996), p. 230.
[7] Claude Lévi-Strauss (1971), p. 584.
[8] Nous entendons « réalisme » au sens simmélien de ce terme : « Un principe bien trop large pour pouvoir être ramené à la seule imitation des contenus du réel » [Du réalisme dans l’art (Morgen, 2, 1908), trad. de Michel Collomb dans La parure et autres essais, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Philia, 1998, p. 121. C’est un extrait des Mélanges de philosophie relativiste. Contribution à la culture philosophique, traduit par A. Guillain, Alcan, 1912].
[9] Georg Lukács (1996-1997), p. 64.
[10] Op. cit., chap. IV, p. 145.
[11] Raymond Boudon (1991), chap. III, p. 73-102, et chap. V, p. 85, p. 133-164.
[12] Le dieu caché, Ire partie, chap. 1, Gallimard, 1959 ; « Tel », 1976, p. 27.
[13] Op. cit., chap. 3, p. 58.
[14] M. Bakhtine (1978). Nous renvoyons également au bel article de Jacques Leenhardt (1998).
[15] René Girard (1961).
[16] Nous ne nous référerons pas aux théories mobilisant la psychanalyse ou, plus précisément, à la thèse du roman familial telle qu’elle fut découverte par Freud, théorisée par Otto Rank et talentueusement reprise aujourd’hui par Marthe Robert. Ceci dérogerait à notre choix disciplinaire, purement sociologique.
[17] Définition selon Raymond Boudon, op. cit., chap. II, p. 41.
[18] Nous ne reprenons pas la thèse de Georg Lukács selon laquelle « la forme extérieure du roman est essentiellement biographique » (chap. IV, p. 72.), fût-ce pour assurer au roman la victoire sur le « mauvais infini ». Les biographies apparentes, celles des Confessions de Rousseau, par exemple, ou des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, doivent, selon nous, leur immense valeur au dépassement de la forme biographique : leurs auteurs ont « héroïsé » leur « moi » au point de transformer les traits d’une histoire personnelle en vecteurs de la comparution d’une Weltbild.
[19] Wolf Lepenies (trad. fr. d’Henri Plard, 1990). La note critique de François Chazel, « L’esthétisme sceptique et ses limites en histoire de la sociologie », est parue dans la Revue française de sociologie, no 34 (2), en avril-juin 1993. Nous reproduisons la mise en italique de l’auteur, p. 13.
[20] Art. cité, p. 251.
[21] Qu’est-ce qu’une chose ? (Die Frage nach dem Ding, 1962), trad. de Jean Reboul et Jacques Taminiaux, Gallimard, 1971, A, 11, p. 60.
[22] Martin Heidegger (1938), L’époque des conceptions du monde, trad. de Wolfgang Brokmeier, Gallimard, 1962, p. 79.
[23] Nous empruntons cette formule à Francis Affergan, 1997, La pluralité des mondes, introd., p. 8.
[24] G. Durand (1992), chap. IV : « Réalisme et résistance au mythe », p. 193.
[25] M. Eliade (1988), chap. IX, p. 233.
[26] G. Dumézil (1987 [1970]), Du mythe au roman, Paris, PUF, coll. « Quadrige », p. 9.
[27] Le mythe et l’homme, III : Paris, ville moderne, Gallimard, 1938 ; « Folio », 1987, p. 154.
[28] Heidegger analyse le terme de Weltbild dans Chemins qui ne mènent nulle part, p. 81 et 82, et précise que Bild ne désigne pas un décalque mais « ce qui se fait entendre dans la tournure allemande wir sind über etwas im Bilde (mot à mot, “nous en sommes quant à quelque chose dans l’image”). Ce qui veut dire l’affaire en question est telle que nous savons précisément de quoi il retourne ». C’est en ce sens que nous qualifierons de réaliste le genre romanesque et sa construction d’une Weltbild sans cesse recommencée sous la pression d’une histoire contingente et mouvante.
[29] Jean-Pierre Vernant (1974), Mythe et société. Raisons du mythe, Paris, Maspero, p. 250.
[30] Art. « Mythologie », dans l’Encyclopédie de la Pléiade, Ethnologie générale, p. 1061.
[31] Jean-Michel Berthelot (1990-1998), p. 743.
[32] Le père Goriot, Le club français du livre, t. IV, p. 318. Souligné par nous.
[33] Partie V, liv. III, chap. I, « La Pléiade”, Œuvres II, p. 1305.
[34] Figures mythiques et visages de l’œuvre, chap. 7, p. 239.
[35] L’homme désenchanté moderne, immergé dans l’histoire « ne peut jamais saisir qu’une infime partie de tout ce que la vie de l’esprit produit sans cesse de nouveau, il ne peut saisir que du provisoire et jamais du définitif. C’est pourquoi la mort est à ses yeux un événement qui n’a pas de sens. Et parce que la mort n’a pas de sens, la vie du civilisé comme tel n’en a pas non plus, puisque du fait de sa “progressivité” dénuée de signification elle fait également de la vie un événement sans signification ». Max Weber se réfère ici à Tolstoï se prononçant ainsi sur la qualité de Weltbild du roman (Le métier et la vocation du savant, traduit par Julien Freund, Plon, 1959 ; « 10/18 », 1963, p. 70-71).
[36] Op. cit., p. 56-57.
[37] Mythologiques IV, Finale, p. 576.
[38] La vision du monde donnée par le roman dans Création littéraire et connaissance, 1955, traduit par Albert Kohn, Gallimard, 1966 « Tel », 1985, p. 24.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Hegel (1997), p. 368. Suite de la note...
[2]
Nous renvoyons aux parties II et III de Pour une sociologi...
[suite] Suite de la note...
[3]
Nous nous référons ici à une conférence, hélas non publiée...
[suite] Suite de la note...
[4]
Nous entendons par roman ce genre littéraire né au XVIIe s...
[suite] Suite de la note...
[5]
Par « mythologues », nous entendons les savants qui, toute...
[suite] Suite de la note...
[6]
Gilbert Durand (1996), p. 230. Suite de la note...
[7]
Claude Lévi-Strauss (1971), p. 584. Suite de la note...
[8]
Nous entendons « réalisme » au sens simmélien de ce terme ...
[suite] Suite de la note...
[9]
Georg Lukács (1996-1997), p. 64. Suite de la note...
[10]
Op. cit., chap. IV, p. 145. Suite de la note...
[11]
Raymond Boudon (1991), chap. III, p. 73-102, et chap. V, p...
[suite] Suite de la note...
[12]
Le dieu caché, Ire partie, chap. 1, Gallimard, 1959 ; « Te...
[suite] Suite de la note...
[13]
Op. cit., chap. 3, p. 58. Suite de la note...
[14]
M. Bakhtine (1978). Nous renvoyons également au bel articl...
[suite] Suite de la note...
[15]
René Girard (1961). Suite de la note...
[16]
Nous ne nous référerons pas aux théories mobilisant la psy...
[suite] Suite de la note...
[17]
Définition selon Raymond Boudon, op. cit., chap. II, p. 41...
[suite] Suite de la note...
[18]
Nous ne reprenons pas la thèse de Georg Lukács selon laque...
[suite] Suite de la note...
[19]
Wolf Lepenies (trad. fr. d’Henri Plard, 1990). La note cr...
[suite] Suite de la note...
[20]
Art. cité, p. 251. Suite de la note...
[21]
Qu’est-ce qu’une chose ? (Die Frage nach dem Ding, 1962), ...
[suite] Suite de la note...
[22]
Martin Heidegger (1938), L’époque des conceptions du monde...
[suite] Suite de la note...
[23]
Nous empruntons cette formule à Francis Affergan, 1997, La...
[suite] Suite de la note...
[24]
G. Durand (1992), chap. IV : « Réalisme et résistance au m...
[suite] Suite de la note...
[25]
M. Eliade (1988), chap. IX, p. 233. Suite de la note...
[26]
G. Dumézil (1987 [1970]), Du mythe au roman, Paris, PUF, c...
[suite] Suite de la note...
[27]
Le mythe et l’homme, III : Paris, ville moderne, Gallimard...
[suite] Suite de la note...
[28]
Heidegger analyse le terme de Weltbild dans Chemins qui ne...
[suite] Suite de la note...
[29]
Jean-Pierre Vernant (1974), Mythe et société. Raisons du m...
[suite] Suite de la note...
[30]
Art. « Mythologie », dans l’Encyclopédie de la Pléiade, Et...
[suite] Suite de la note...
[31]
Jean-Michel Berthelot (1990-1998), p. 743. Suite de la note...
[32]
Le père Goriot, Le club français du livre, t. IV, p. 318. ...
[suite] Suite de la note...
[33]
Partie V, liv. III, chap. I, « La Pléiade”, Œ--/z...
[suite] Suite de la note...
[34]
Figures mythiques et visages de l’œuvre, ch...
[suite] Suite de la note...
[35]
L’homme désenchanté moderne, immergé dans l’histoire « ne ...
[suite] Suite de la note...
[36]
Op. cit., p. 56-57. Suite de la note...
[37]
Mythologiques IV, Finale, p. 576. Suite de la note...
[38]
La vision du monde donnée par le roman dans Création litté...
[suite] Suite de la note...