Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Année sociologique

2001/1 (Vol. 51)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Année sociologique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 257 - 273

Luc Boltanski, Ève Chiapello. — Le nouvel esprit du capitalisme. — Paris, Gallimard, 1999, 843 p.

1

L’idée de ce très volumineux ouvrage [1][1]  640 pages de texte, 115 pages de notes, une bibliographie... est née d’un étonnement, celui de la faiblesse actuelle de la critique à l’égard d’un constat d’une évidence manifeste pour les auteurs : d’un côté, « le capitalisme mondial entendu comme la possibilité de faire fructifier son capital par l’investissement économique ou le placement économique » (p. 21) connaît une expansion inégalée alors que, dans le même temps, la situation économique et sociale d’un grand nombre de personnes se dégrade même si l’on se contente de circonscrire l’examen à la seule situation française. Après une telle entrée en matière, on pourrait craindre un remake de la mise en exergue des contradictions internes du capitalisme. Il n’en est rien car ce qui préoccupe Luc Boltanski et Ève Chiapello (désormais B et C) est le fait que, malgré sa bonne santé apparente, « il (le capitalisme) connaît une crise importante dont témoigne le désarroi grandissant qui menace l’accumulation » (p. 42). Mais de quelle crise s’agit-il alors même que l’on vient d’affirmer que le capitalisme est florissant ? Dans son essence, en effet, « le capitalisme est une forme ordonnatrice de pratiques collectives parfaitement détachées de la sphère morale au sens où elle trouve sa qualité en elle-même » (p. 58). Si l’on peut oser l’analogie, il ressemble à la colombe dont Kant se plaisait à citer l’exemple : désirant voler de plus en plus vite et de plus en plus haut, l’animal rêvait du vide pour se débarrasser de la résistance de l’air. Comme la colombe, le capitalisme aspire au vide mais comme pour la colombe, le vide lui serait fatal. Pour continuer à se développer, il a besoin de trouver ailleurs qu’en lui-même des principes de justification qui légitiment l’engagement fort des acteurs. Il a besoin de la critique comme l’oiseau a besoin de l’air pour voler, car il ne peut s’appuyer que sur ce qui résiste. Donc le capitalisme dont on nous a affirmé la bonne santé va sans doute connaître (ou connaît ?) une crise, à défaut de pouvoir s’appuyer sur une critique qui lui permettrait de s’amender tout en favorisant à nouveau l’engagement des acteurs dans son expansion. L’ambition des auteurs est alors de comprendre les raisons de l’affaiblissement de la critique au cours des vingt-cinq dernières années et de proposer un support théorique à une nouvelle critique permettant ainsi de « renforcer la résistance au fatalisme sans encourager le repli dans un passéisme nostalgique » (p. 29). Il ne s’agit donc pas de remettre en cause d’une quelconque manière le capitalisme, au contraire car « si le capitalisme a survécu, c’est bien parce qu’il est vu comme le meilleur des ordres possibles ». Il reste à trouver, à partir d’une réflexion sur l’essence du capitalisme, les fondements de cette critique non radicale qui vise seulement à le contraindre sans le subvertir.

2

Bien que formellement divisé en trois parties, l’ouvrage qui nous est proposé procède d’un rythme à deux temps : une introduction tout entière consacrée au cadre théorique de l’analyse suivie d’un long développement à visée démonstrative et normative.

3

1. Le cadre de l’analyse

4

Le capitalisme a besoin d’un esprit

5

À la suite de F. Braudel auquel ils se réfèrent explicitement, B et C distinguent le capitalisme de l’économie de marché, cette dernière servant à l’alimenter, et adoptent une définition minimale du capitalisme caractérisé par deux traits : « une exigence d’accumulation illimitée du capital par des moyens formellement pacifiques » (p. 38) et le salariat. Ainsi présenté, et comme le soulignent les auteurs, le capitalisme est d’une certaine manière absurde et rien ne permet d’expliquer l’engagement des acteurs au service d’une fuite en avant de l’accumulation pour elle-même et l’acceptation passive de la subordination. Pour que les acteurs s’engagent, il faut qu’ils aient de bonnes raisons pour le faire et ces bonnes raisons, à l’instar de la thèse soutenue par Max Weber, sont à trouver dans l’esprit du capitalisme. De Max Weber, B et C disent retenir l’idée que les hommes ont besoin de raisons morales fortes pour adhérer au capitalisme mais, selon eux, ces raisons individuelles ne suffisent pas et ils empruntent à Hirshman une seconde source de justification en termes de bien commun. Il faut ainsi à la fois trouver des motifs pour s’engager et comprendre en quoi l’engagement sert le bien commun. L’esprit du capitalisme n’est plus défini par un contenu substantiel, un ethos, il devient une « forme pouvant faire l’objet d’un remplissage très différent », c’est « un ensemble de croyances associé à l’ordre capitaliste, qui contribue à justifier cet ordre et à soutenir, en les légitimant, les modes d’action et les dispositions qui sont cohérents avec lui » (p. 46), « c’est l’idéologie qui justifie l’engagement dans le capitalisme » (p. 42) [2][2]  Fernand Braudel dont les auteurs se sont manifestement..., cette dernière étant définie à la suite de Dumont comme un ensemble de « croyances partagées inscrites dans des institutions » (p. 35) et non pas dans son sens marxiste d’outil au service de la classe dominante, utilisé pour tromper et manipuler les masses laborieuses. Il reste à trouver un contenu à cette forme qu’est devenu l’esprit du capitalisme.

6

Pour que l’esprit du capitalisme fonde « des croyances partagées », il doit fournir des réponses à trois grandes questions (p. 53) : « l’enthousiasme », qui supporte le choix autonome de tous, y compris des moins bien lotis, à s’engager dans le processus d’accumulation, l’assurance d’une sécurité minimale pour soi et ses enfants et enfin, la justification en termes de bien commun de la gestion de l’entreprise capitaliste. En empruntant à Weber des termes que les auteurs n’utilisent pas, l’esprit du capitalisme doit impérativement permettre aux acteurs de combiner deux types de rationalité : une rationalité en finalité : « un actant agissant pour la réalisation du profit » et une rationalité axiologique : « un actant qui juge au nom de principes universels les actes du premier ». L’accord sur ces principes universels est une « convention très générale orientée vers le bien commun et prétendant à une validité universelle, modélisée sous le concept de cité » (p. 61). La cité [3][3]  Cette notion a longuement été développée dans L. Boltanski... est, comme le rappellent les auteurs dans une note de bas de page un « dispositif critique autoréférentiel ». Les cités sont des « métaphysiques politiques » qui combinent deux niveaux. Le premier est constitué par les humains et les objets qui la peuplent, le second par des « conventions permettant l’établissement d’équivalences susceptibles de dépasser les particularités des personnes et des choses » (p. 777, n. 21). Ces conventions dont il est ici question ne se situent pas dans le main stream de l’économie de conventions (Lewis, Favereau) [4][4]  1989, « L’économie des conventions », Revue économique,... ou de la sociologie qui s’en rapproche le plus (Reynaud) [5][5]  J.-D. Reynaud, 2000 [1989, 1993], Les règles du jeu,... et que les auteurs n’évoquent pas, conventions qui reposent sur des anticipations spéculaires dans le premier cas, sur des « régulations conjointes » partielles, temporelles, éventuellement hétéroclites et peu contraintes chez Reynaud. Pour B et C, la convention est un ordre qui doit faire sens pour tous et qui doit être justifié à l’occasion « d’épreuves orientées vers la justice » et qui donc « ont toujours pour objet l’ordre de grandeur des situations » (p. 62). L’accord sur l’ordre des grandeurs « suppose un accord plus fondamental sur un principe d’équivalence par rapport auquel peut être établie la grandeur relative des êtres en présence » (p. 63). Les principes d’équivalence ou principes supérieurs communs ont une légitimité à la mesure de la validité universelle à laquelle ils peuvent prétendre. L’appartenance à la cité et à son ordre est alors acceptée par tous dans la mesure où les grands de la cité œuvrent pour le bien commun et donc profitent aux petits. L’ordre de justice est construit à partir des épreuves qui fondent la légitimité de l’ordre proposé : il est justifiable en référence à une norme de bien commun qui est conventionnelle. L’ordre théorique ainsi établi est un ordre stable où le conflit entre les petits et les grands ne peut exister : « L’état de grand, parce qu’il contribue au bien commun, contient “l’état de petit” » (p. 182).

7

Le capitalisme a besoin de la critique

8

La critique à l’égard du capitalisme, rappellent les auteurs, est aussi ancienne que le capitalisme lui-même et elle s’exprime à un premier niveau sous la forme de l’indignation qui se décline autour de quatre thèmes : le désenchantement du monde et la destruction de l’authenticité des personnes et des objets, l’oppression des faibles et des petits, le développement des inégalités et la persistance de la misère, les conduites égoïstes et opportunistes des grands qui conduisent à la destruction des liens sociaux. Ces ingrédients de l’indignation doivent être intégrés dans un cadre théorique pour qu’un travail critique puisse être opéré. Leur hétérogénéité conduit, de fait, à distinguer deux axes critiques privilégiés. Le premier : « la critique artiste » s’appuie sur les deux premières causes d’indignation mentionnées : l’inauthenticité et l’oppression. Le second, en recouvrant les deux derniers thèmes composant l’indignation, fonde « la critique sociale » déployée sur une théorie de l’exploitation. Les critiques ont sur l’esprit du capitalisme trois types d’effets possibles : elles peuvent le délégitimer et lui enlever son efficacité ; elles contraignent les porte-parole du capitalisme (les grands patrons, les directeurs salariés de grandes entreprises, les gestionnaires de fonds) à le justifier en termes de biens communs par une opération de récupération éventuelle du contenu de la critique, mais le capitalisme peut aussi manœuvrer de telle sorte qu’il réussisse à se soustraire à l’obligation de justification en déplaçant l’objet de la critique (on ferme par exemple les usines fortement utilisatrices de main-d’œuvre peu qualifiée et on les implante à l’étranger). Quelles que soient les manœuvres opérées, le redéploiement du capitalisme va créer de nouveaux problèmes, de nouvelles injustices, parce qu’il n’est pas dans son essence de se poser la question de la justice. Progressivement, de nouvelles analyses des situations ainsi créées s’élaborent « favorisant une reprise de la critique (qui) conduit à la formation de nouveaux points normatifs avec lesquels le capitalisme doit composer » (p. 80). La critique naît lorsque est constaté un écart entre la réalité observée et la réalité désirable définie par la convention de justice.

9

En survolant l’histoire du capitalisme, B et C distinguent à partir d’une périodisation sommaire, trois esprits du capitalisme qui se seraient, selon eux, succédé dans le temps, si l’on accepte de ne pas prendre en compte « l’espèce de reconstitution historique de l’ethos ayant inspiré le capitalisme originel que l’on trouve dans l’œuvre de Weber » (p. 54). Pour en éviter la description, on peut en proposer la synthèse suivante :

Image 1

Une théorie du changement social

10

La thèse brièvement résumée de B et C s’appuie explicitement sur une théorie du changement social dont ils disent eux-mêmes qu’elle appartient au troisième type identifié par R. Boudon et qui porte attention aux formes du changement [6][6]  R. Boudon, 1998 [1984], La place du désordre, Paris,.... Pour illustrer ce type, Boudon cite deux exemples : la triade hégélienne et les révolutions scientifiques de Kuhn. On a bien affaire, chez B et C, a une analyse du changement présentée sous le mode ternaire de la thèse, de l’antithèse et de la synthèse. Le système capitaliste se caractérise par une « exigence d’accumulation illimitée du capital par des moyens pacifiques » et il est, par essence, amoral : thèse. Parce qu’il est amoral et ne peut que l’être, il contraint fortement les individus et suscite des réactions plus ou moins violentes à l’ordre qu’il prétend imposer. Laissé à sa dynamique propre, il suscite une prise de distance qui fait courir un risque majeur à l’accumulation (antithèse). Afin d’assurer sa permanence, des compromis sont élaborés à partir d’une matrice de gains qui permet à tout le monde de s’y retrouver (synthèse). Dans le raisonnement qui nous est proposé, on est loin de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave parce que l’hypothèse sous-jacente qui sert de fil conducteur au raisonnement est celle de la permanence du système conçu comme « le meilleur des ordres possibles ». La convention de justification qui fonde l’engagement de l’acteur et permet la coordination de l’action est fonction de la structure de la situation, de l’état et des caractéristiques du capitalisme à un moment donné de son histoire. Il est dès lors logique que les conventions changent dans le temps.

11

Le changement au sein du système est induit par des causes endogènes (mais à ce niveau de globalité de l’analyse, elles sont forcément endogènes), des dysfonctions qui peuvent prendre une ampleur telle qu’elles sont susceptibles d’affecter son développement, voire de l’anéantir. Pour que le système retrouve un nouvel équilibre, il faut que soit trouvé un accord sur un ordre qui arrive à justifier l’inégalité des rétributions en fonction de l’inégalité des investissements dans l’action. Comme le rappelle justement B. Gazier [7][7]  B. Gazier, 1996, « Justice, calcul et convention :..., les auteurs se posent une question similaire à celle que soulève Rawls dans sa théorie de la justice, celle d’une exigence de communauté qui doit faire sens pour tous, quelle que soit la place occupée en son sein. Mais, alors que Rawls appuie sa théorie sur la fiction d’une unanimité préalable, une « position originelle » qui fondent ses deux grands principes de justice [8][8]  Les deux principes de justice sont les suivants :... qui donnent sens à l’adhésion, chez B et C, l’ordre de justice est construit à partir d’épreuves situées dans le contexte de l’action. Le bien commun, tel qu’ils le conçoivent, ne concerne en rien la justice sociale. Il est défini a minima comme ce qui permet à tous de poursuivre leur engagement dans un régime d’accumulation où chacun doit pouvoir trouver une rétribution proportionnelle à sa contribution et accepter cette proportionnalité en référence à des normes d’équivalences conjoncturellement admises par tous.

12

En s’appuyant sur ce cadre théorique, les auteurs vont s’attacher à décrire et à analyser l’émergence d’un nouvel esprit du capitalisme né en partie de la déstabilisation du deuxième esprit du capitalisme induite par ses dysfonctionnements, et les principes de justice sur lequel il doit reposer pour contraindre les nouvelles formes de son développement.

13

2. Crise du capitalisme et nécessité d’une nouvelle convention de justice

14

La naissance d’un nouvel esprit du capitalisme...

15

S’inspirant de la démarche de Weber et de Sombart, pour s’informer sur l’esprit du capitalisme, B et C utilisent la littérature de management destinée aux cadres. À défaut de l’existence de textes aussi « exemplaires » que ceux de B. Franklin ou d’Alberti, les auteurs adoptent le parti de retenir un corpus d’une soixantaine d’ouvrages ou de textes publiés dans les années 1960 et un corpus identique en volume pour la fin des années 1980 et la première moitié de la décennie. La sélection des textes a été opérée parce qu’ils ont « une coloration normative et cherchent à promouvoir des pratiques jugées plus efficaces économiquement. Ils ont pour but d’être directement utiles aux entreprises, se veulent constructifs et présentent des recommandations » (p. 642). On ne s’interroge guère sur la traduction en pratiques observées de ces recommandations. On n’en saura guère plus sur la justification du choix des auteurs retenus. Pourquoi figurent dans le premier corpus un texte de F. Bloch Lainé et pas un texte de Pierre de Calan dont les ouvrages respectifs avaient suscité à l’époque une très violente polémique au sein du CNPF tant ils présentaient deux conceptions opposées de l’entreprise et du rôle du capitalisme en son sein, polémique conclue à l’avantage du second ? Pourquoi le texte d’un seul syndicaliste (A. Malterre) à l’exclusion de ceux des autres responsables des fédérations de cadres ? Pourquoi le texte de C. Midler dans le second corpus sauf à penser qu’il colle trop bien a priori avec ce qui veut être démontré ? On ne nous épargne rien sur la qualité et la performance du logiciel qui a permis un traitement de ces données, comme si les résultats en pourcentages, lignes et colonnes suffisaient à légitimer le choix de ce qui a été mis dans la boîte ! Quoi qu’il en soit, l’exploitation de ces deux corpus permet aux auteurs de mettre en évidence des oppositions nettes quant aux préoccupations normatives et aux formes de mobilisation dominantes au cours des deux périodes.

16

Aux années 1960 correspond la direction par objectifs et la décentralisation méritocratique qui permet de répondre à l’insatisfaction des cadres lorsqu’ils étaient considérés dans leurs seuls rôles de courroie de transmission ou de techniciens purs. Ce qui sert de repoussoir est la logique du monde domestique et la bourgeoisie patrimoniale (il n’est cependant guère difficile de trouver de tels résultats quand on a exclu du corpus les textes qui la défendent !). La hiérarchie n’est pas remise en cause, mais elle est désormais fondée sur le mérite et la responsabilité. La décentralisation et le contrôle des résultats favorisent l’autonomie, d’autant plus que celle-ci est alors associée à la sécurité de l’emploi. L’entreprise se voit confier un rôle central dans le progrès social et le management sert la démocratie, l’État-providence complétant harmonieusement ce dispositif. Le corpus des années 1990 met par contraste en exergue l’abolition de la hiérarchie et la substitution d’un contrôle de type marchand au contrôle hiérarchique, l’importance de la concurrence et du changement permanent, le travail en équipes, les vertus de la « maigreur », le réseau et le projet. Le monde contemporain a, en effet, pour caractéristique principale d’être un monde en réseau. « Sur le tissu sans couture du réseau, les projets dessinent une multitude de mini-espaces de calcul à l’intérieur desquels des ordres peuvent être engendrés et justifiés » (p. 157). C’est donc à partir du projet, « ce bout de réseau fortement activé... cette poche d’accumulation temporaire créatrice de valeurs » (p. 157) que l’on va pouvoir mettre à jour les principes de jugement et les épreuves de grandeur. L’activité et non le travail, les projets qui se succèdent et qui, en multipliant les connexions, étendent le réseau marquent cette cité « connexionniste ». Le grand est celui qui est flexible polyvalent, actif et autonome donc employable. Le prix à payer pour cette grandeur (la formule d’investissement) est l’absence d’attachement à des biens matériels comme à sa personnalité et les auteurs n’hésitent pas à formuler l’hypothèse d’un lien possible entre l’apparition de cette cité par projets et l’effondrement de la cité domestique curieusement rabattue sur sa seule dimension familiale. L’engagement dans un nouveau projet à la fin d’un projet est l’épreuve de vérité qui prouve la grandeur. A contrario, le petit est caractérisé par une incapacité à s’engager, à communiquer, par sa rigidité. Le petit n’est pas connecté au réseau, il est désaffilié. Mais pour être vraiment grand, le grand doit s’occuper du petit en le rendant « employable » sans que l’on sache très bien ce que peut signifier ce terme. Dans la cité par projets, l’homme devient le produit de son propre travail sur soi, la distinction entre vie privée et vie professionnelle s’efface et la besogne laisse la place à l’activité. Cette description très sommairement résumée du monde en réseau n’est pas née de la seule imagination des auteurs, mais des préconisations qui font florès dans les livres de management étudiés et dont, semble-t-il, on fait l’hypothèse que cela correspond à la réalité des dispositions dominantes. Les auteurs ont cependant la certitude que ce modèle est désormais une réalité et, s’il a pu s’installer « subrepticement » et supplanter tous les autres pour fonder un nouvel esprit du capitalisme, cela est dû aux transformations qu’a connues le capitalisme depuis 1968.

17

Comme réponse aux effets pervers du capitalisme des années 1960

18

De 1968 jusqu’au milieu de la décennie suivante, critique artiste et critique sociale se conjuguent pour dénoncer l’exploitation capitaliste et l’aliénation dans un ensemble de revendications qui expriment à la fois l’allergie au travail, les mauvaises conditions de travail, et une demande d’autonomie. La thèse soutenue est que le patronat va intégrer, en modifiant l’organisation du travail et en améliorant l’environnement du travail, la critique sur les conditions de travail et la demande de plus d’autonomie exprimée par les salariés, mais ceci se fera en échange d’une flexibilité accrue et d’une précarisation croissante qui pourront se développer impunément parce que la critique sociale est désarmée. Avant d’examiner les raisons de la faiblesse de la critique sociale, il faut s’arrêter sur la méthode utilisée. Pour démontrer comment le patronat réintègre la critique sur les conditions de travail, les auteurs qui citent en annexes de nombreuses sources, utilisent presque exclusivement les travaux de Durand et Dubois sans examen des thèses contraires. Sans entrer ici dans une critique détaillée, on ne peut que s’étonner, par exemple, de la vision qui nous est proposée d’un CNPF qui aurait formé, à l’époque, un bloc uni [9][9]  On regrette aussi des approximations qui peuvent donner.... Rien n’est dit par exemple sur le Club de Rome et du mouvement pour la croissance zéro qui a tant agité l’intelligentsia de l’époque. L’analyse proposée des conflits du travail est superficielle et ne s’interroge guère, comme a pu le faire J..D. Reynaud [10][10]  J.-D. Reynaud, 1973, « Tout le pouvoir au peuple ou..., sur les causes et les raisons de l’efficacité de l’action collective à cette époque. Mais cela conduirait sans doute les auteurs à minorer fortement la place de la critique dans leur dispositif théorique pour intégrer des données aussi triviales que l’état du marché du travail (et en particulier la pénurie de main-d’œuvre manuelle qui préoccupait autant le patronat que les pouvoirs publics et qui rendait si efficace les conflits de cette catégorie de travailleurs) ou les transformations de l’appareil productif et du marché des produits. En s’appuyant essentiellement sur les enquêtes emploi et conditions de travail (INSEE et DARES), B et C décrivent ensuite, plus qu’ils n’analysent, ce que A. Supiot nomme les métamorphoses de la subordination et ripent sans le justifier d’une approche individualiste qu’ils revendiquent comme paradigme de référence à un holisme simplificateur qui associe la précarisation à la seule logique capitaliste. La dualisation du marché du travail est constatée, la segmentation n’est pas expliquée.

19

Cette « déconstruction du monde du travail » qui va s’opérer à partir du milieu des années 1970 a été facilitée par l’affaiblissement du syndicalisme et la mise en cause des classes sociales. L’affaiblissement du syndicalisme tient à la fois à des politiques patronales répressives et de contournement, à la mobilité de la main-d’œuvre et à des problèmes internes aux syndicats qui n’ont pas su prendre l’exacte mesure des transformations en cours et qui auraient été, selon B et C, « des victimes semi-consentantes de la critique artiste » (p. 369). Accusés de corporatisme par la critique artiste, les syndicats auraient procédé à des changements organisationnels internes afin de « supprimer les lieux où les adhérents auraient pu construire une unité d’action sur le partage d’une communauté de destin » (p. 371). Citant les seules analyses de D. Labbé et oubliant par exemple les travaux de D. Segrestin [11][11]  D. Segrestin, 1975, « Du syndicalisme de métier au..., reproche tacite est ainsi fait aux syndicalistes d’avoir renforcé la logique de branche au détriment de celle des métiers, sans intégrer le rôle joué par le cadre historique et institutionnel impulsant cette logique. Quant à la mise en cause des classes sociales, il est difficile de savoir de quoi parlent les auteurs qui, à défaut de définir la notion, empruntent tantôt à Marx et tantôt à Weber les éléments de leur analyse. En fait, plus que des classes sociales, il s’agirait d’une crise du système de catégorisation appuyé sur celles des grilles de classification qui est en cause : « L’espace des classes sociales qui avait constitué jusqu’aux années 1980 un cadre de référence commun à la fois pratique et cognitif, notamment dans la forme que leur avait donné dans les années 1950 la classification des catégories socioprofessionnelles (CSP) de l’INSEE, s’est en effet brouillé et a cessé d’aller de soi » (p. 375).

20

Le « sens ordinaire de la justice » dans la cité par projets

21

Ce nouvel esprit du capitalisme qui se développe au sein d’un monde connexionniste a besoin de la cité par projets pour y découvrir « les appuis normatifs dont il a besoin pour que puissent être justifiés les chemins de profit qui caractérisent le nouveau monde capitaliste » (p. 424). En effet, le monde connexionniste n’est exempt ni de conduites égoïstes, ni de l’exploitation des petits par les grands. Pour réduire l’exploitation connexionniste, B et C pensent que « les discussions actuelles autour des notions comme celles d’employabilité, de compétence, d’activité et de contrat d’activité, ou de revenu universel dessinent la possibilité d’une nouvelle formulation des problèmes liés à la mobilité et proposent un nouveau compromis entre autonomie et sécurité compatible avec la logique d’une cité par projets » (p. 473). En s’appuyant sur ce cadre, les auteurs reprennent à leur compte une série de mesures qui sont dans l’air du temps, visant par exemple à recenser les membres des projets, à veiller au maintien de l’employabilité tantôt définie comme la capacité à s’insérer dans un nouveau projet et tantôt comme un droit qui s’exerce au moyen des bilans de compétence ou des référentiels de compétence, à l’égalité des chances de mobilité par le biais des CES ou du RMI, à la mise en place d’un statut de l’activité. Ils soutiennent également la taxe Tobin, l’Euro, les procédures de certification et le contrôle des marchés. Ce pot pourri de mesures censé fonder les principes de justice laisse perplexe et cette perplexité ne peut que croître face à celles proposées pour fonder la critique artiste de l’inauthenticité. Selon B et C, le paradoxe à résoudre est que l’on observe bien la persistance d’une exigence d’authenticité alors même que, dans un monde en réseau, la fidélité à soi étant un signe de rigidité, « l’authenticité ne peut plus se poser ». Ils préconisent pour satisfaire à cette exigence de « ralentir le rythme des connexions » et conseillent aux acteurs l’adoption d’une identité privilégiée. Il convient surtout de réaménager « la relation entre profit et morale » en limitant la sphère marchande et en accordant à tous le privilège jusque-là réservé aux seuls fonctionnaires : celui d’un statut assurant la sécurité, mais non dépourvu d’épreuves. Autrement dit, il s’agit ni plus ni moins de la disparition du salariat pourtant partie intégrante de la définition du capitalisme.

22

Telle qu’elle est décrite, la cité par projets apparaît à la fois comme un assemblage de mesures hétéroclites et un discours moralisant dont on voit mal comment il peut fonder les références nécessaires à la construction d’une convention de justice. Il semble par ailleurs, à suivre les auteurs, que cette cité par projets soit appelée à devenir hégémonique, mais s’agit-il de la cité par projets ou du monde en réseaux dont nous parle Castells [12][12]  M. Castells, L’ère de l’information, t. I (1996, 1998) ;... ? À une question pertinente qui porte sur les exigences de justice nécessaires à la régulation de ce nouveau monde, les auteurs, pour l’instant, n’apportent guère de réponse bien convaincante.

23

On pourrait au terme de cette lecture reprendre en les transposant une partie des critiques très vives adressées par Jean-René Tréanton à Boltanski et Thévenot à propos de leur ouvrage : De la justification [13][13]  J.-R. Tréanton, 1993, « Tribulations de la justice »,.... Tréanton reprochait aux auteurs la désinvolture dont ils faisaient preuve à l’égard de leurs sources. L’ouvrage qui nous est ici proposé est si long, les notes de bas de page si nombreuses qu’il est possible de se laisser impressionner par l’importance de la documentation rassemblée. On ne peut dès lors qu’être irrité de constater que seuls quelques auteurs sont utilisés qui abondent dans le sens de la thèse, que tout un pan important de la sociologie ou de l’économie consacré au travail et aux relations professionnelles est totalement ignoré. Assurément ce livre aurait gagné à être très épuré. On a souligné les limites plus sérieuses de la démonstration proposée à partir de prémisses théoriques qui méritaient sans doute un meilleur traitement. Enfin, si les cités, comme le soutiennent les auteurs, sont des « métaphysiques politiques », l’absence totale d’une réflexion sur la place et le rôle de l’État tant dans le dispositif théorique que dans la démonstration qui nous sont présentés contribue à rendre bien fragile l’ensemble de l’édifice qui nous est proposé.

24

Françoise PIOTET

Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne /

Laboratoire Georges-Friedmann

Niklas Luhmann. — Die Gesellschaft der Gesellschaft [La société de la société]. — Frankfurt, Suhrkamp, 1997, 2 vol., 1 164 p.

25

Le dernier ouvrage que Niklas Luhmann a publié de son vivant est une œuvre que l’on s’entend à considérer comme la synthèse la plus complète que l’auteur ait donné de sa « théorie de la société » (Theorie der Gesellschaft). Beaucoup de facteurs concourent à accréditer cette réception de « La société de la société » comme somme systémiste et comme principal leg intellectuel de Luhmann à la sociologie d’aujourd’hui : c’est la « dernière » œuvre qui clôt l’immense production luhmannienne ; elle clôt en particulier la série des sociologies particulières des sous-systèmes sociaux, projetées par Luhmann comme le programme final de sa théorie – il s’agit de Die Wirtschaft der Gesellschaft (L’économie de la société), 1989 ; Die Wissenschaft der Gesellschaft (La science de la société), 1990 ; Das Recht der Gesellschaft (Le droit de la société), 1993 ; Die Kunst der Gesellschaft (L’art de la société), 1995 ; dans son titre, elle marque emblématiquement le retour en soi d’une théorie dont l’enjeu principal fut l’analyse et la compréhension des phénomènes de haute réflexivité si caractéristiques de la société moderne et de ses tensions.

26

Cependant, on pourrait objecter à cette réception que, dans l’œuvre elle-même, le caractère définitif ou dernier est très peu accentué. Peu de développements – à l’exception de quelques sous-chapitres importants – font penser à une somme ou un testament. De même, la clôture de la série des sociologies subsystémiques n’est rien moins que formelle puisque cette série en fait se poursuit au-delà de Die Gesellschaft der Gesellschaft avec les manuscrits de Die Religion der Gesellschaft et de Die Politik der Gesellschaft dont la parution est prévue à titre posthume ces prochaines années [14][14]  Aux Éditions Suhrkamp, comme le reste de la série. L’ouvrage, par la continuité accusée avec l’œuvre qui le précède, ne semble pas fait pour en livrer une synthèse qui la surplombe et la « somme ». Dans sa majeure partie, il ne se distingue pas beaucoup, par sa facture et le mélange des genres des textes qui le constituent, de ce que Luhmann a toujours proposé.

27

Il reste toutefois que l’étendue de son plan et son volume – presque le double de celui d’une des sociologies subsystémiques –, certains de ces chapitres et le fait qu’il ne donne pas la théorie d’un système particulier de la communication sociale [15][15]  Articulée autour d’un complexe fonctionnel déterminé..., mais garde une généralité marquée, tendent à lui donner, à raison, un statut particulier. Par ailleurs, une particularité certaine de l’ouvrage est la fluidité et l’intuitivité de ses aperçus. On peut ainsi considérer que Die Gesellschaft der Gesellschaft est novatrice dans la mesure où elle propose, sur différents thèmes, des mises en perspective globales qui permettent de réunir un grand nombre de pièces théoriques, données ailleurs isolément, sous un seul point de vue [16][16]  P. 107, question de cadrage. Cadrages très intéressants..... Il nous semble important, ici, de faire ressortir l’entrelacement des thèmes, anciens et nouveaux, le déplacement des accents qui font de La société de la société une contribution particulièrement intéressante à l’ensemble de l’œuvre luhmannienne.

28

L’ouvrage est divisé en cinq chapitres de longueur variable (entre 180 et presque 300 p.) répartis sur deux volumes. Le plan est comme d’habitude « réticulaire », c’est-à-dire que différentes parties renvoient implicitement à différentes autres qui les précèdent ou leur succèdent. La démarche part d’un exposé des concepts fondamentaux de la théorie, précédé et motivé par une considération de la situation épistémologique actuelle de la sociologie (chap. 1). C’est cette considération, en effet, qui permet typiquement à Luhmann d’introduire ses concepts, issus du dépassement nécessaire des blocages ontologiques de la sociologie traditionnelle. Luhmann passe ensuite à un exposé de sa théorie des médias de communication symboliques généralisés (chap. 2) laquelle, si elle emprunte à Parsons, atteint chez Luhmann un degré d’élaboration insoupçonné d’un point de vue parsonien. La théorie des médias – qui, il faut insister là-dessus, n’est pas une théorie des médias de communication de masse – occupe ainsi une place centrale dans la construction luhmannienne. Elle est introduite avec l’idée même de communication qui est la catégorie de base de la théorie luhmannienne. Les médias étant des agents de variation et d’entraînement de la communication vers des détours de plus en plus riches, ils impliquent nécessairement l’idée d’évolution à laquelle Luhmann consacre le troisième chapitre [17][17]  Ceci en dépit d’un certain conservatisme inhérent.... En s’inspirant de très près de la synthèse évolutionniste moderne, Luhmann présente ici une version très générale de sa théorie et tente de l’exemplifier sur les grandes évolutions historiques. Le deuxième volume s’ouvre sur le chapitre 4 qui traite de la différenciation sociale. Ce chapitre est atypique de la production luhmannienne tant il se présente comme un cours universitaire à l’exposition linéaire, la trajectoire historique, bien moins surchargé conceptuellement que les textes luhmanniens habituels. Il se recommande par sa grande clarté et son accessibilité. Il constituerait une belle introduction à l’œuvre. Le cinquième et dernier chapitre est le plus long et le plus synthétique. C’est lui qui contient l’ébauche d’un testament intellectuel luhmannien dont le sociologue contemporain devrait au moins prendre connaissance.

29

Dans l’ensemble, le programme de l’ouvrage est celui d’une théorie du social qui cherche à connaître ses propres conditions de possibilité à un moment où les ancrages philosophiques transcendantaux ou analytiques et normatifs de la sociologie se sont désintégrés. Avec leur opposition du normatif et du factuel ainsi que leur critique de l’idéologie, les sociologies traditionnelles n’ont pu, pour Luhmann, venir à bout des problèmes de leur propre réflexivité – problèmes liés à la différenciation de la société en systèmes autocentrés. La sociologie a fait, à ses yeux, naufrage sur l’écueil épistémo-sociologique de la réflexivité ou de l’autologie sans critère. Une telle circularité exige la reformulation théorique du projet sociologique. Celui-ci doit se doter d’une logique cognitiviste de l’observation capable de désontologiser ses prémisses. Se développant dans le cadre épistémologique d’un constructivisme radical, une « théorie de la société » est capable d’éviter les positions par trop objectivantes. Luhmann réclame plus d’acuité théorique (tiefenschärfe, p. 70) du regard sociologique et sa libération de tout normativisme. La Gesellschaftstheorie luhmannienne a pour vocation d’être une « théorie du système social qui décrit le monde » : « Elle doit observer et décrire comment, dans la société, la société et avec elle le monde de la société, est observé et décrit. » Ce faisant elle « fait sauter le cadre traditionnel de tout ce qui a été présenté comme “critique” de la société » (p. 1115). Il s’agit à présent d’expliciter ces énoncés.

30

Le premier mouvement de l’œuvre (celui du chap. 1) va directement aux problèmes de l’observation, de l’autoréférence et de l’autopoïèse. Il présente la version la plus actuelle du systémisme opérativiste et constructiviste développé par Luhmann. La théorie cherche à acquérir un degré de complexité adéquat à celui de ses objets. C’est pourquoi les cent premières pages du travail sont très ardues – avec les thèmes luhmanniens classiques de la distinction, la différence, le sens, la forme, le medium, l’opération, l’autopoïèse, le système, l’environnement, l’autoréférence, le temps (comme temporalisation de la complexité), la réintroduction des distinctions en elles-mêmes, les récursions autotransformatrices, la fuite de l’angle mort au-devant des montées en réflexion...

31

La fin de ce premier chapitre contient des développements plus accessibles consacrés à la critique du rationalisme normatif de Jürgen Habermas (chap. I, XI, en particulier p. 175-189). La controverse avec Habermas, sans cesse renouvelée depuis les années 1970, est ici l’occasion pour Luhmann d’affirmer sa vision de la complexité de la société et des conditions de sa réformabilité. En normant la rationalité, Habermas refuse, pour Luhmann, de voir son paradoxe. Le travail théorique luhmannien permet de montrer en quel sens tout rationalisme est idéologique, en tant qu’il représente une ré-introduction (re-entry) de la forme (ratio) en elle-même. Le problème de la rationalité apparaît ainsi non plus simplement comme celui d’un paradoxe, mais d’une impossibilité [18][18]  Luhmann propose en somme une théorie de la normativité.....

32

Or, pour Luhmann, il faut accepter de recentrer la théorie et la pratique sociales sur la différence, c’est-à-dire accepter de renoncer à la position de la rationalité comme entité pleine et univoque. Il faut également affronter sans illusion – de solution globale – les problèmes posés par les constituants paradoxaux de la communication sociale et de ses systèmes. Le plus judicieux est de s’aligner sur une rationalité systémique – et non plus métaphysique, émancipatrice, ni normative –, laquelle incorpore l’inaccessibilité de l’unité. En même temps, il s’agit de percevoir les chances ouvertes par une telle rationalité comme celles d’une construction variable des critères régissant la communication sociale. Il faut maintenir et exploiter les différences, au lieu de tenter de les éliminer – elles sont d’ailleurs non annulables. Leur maintien permet de renforcer l’irritabilité des systèmes, c’est-à-dire leur sensibilité interne, base de leur capacité de changement. Les problèmes apparaissent alors comme des programmes de travail à accomplir dans le cadre des modes d’opérations systémiques caractérisés par leur autoréférentialité et leur clôture. La question de la rationalité a pour référence systémique la société en tant que système social global, un système qui ne se pilote pas de manière centrale ni hiérarchique, mais par le biais de ses propres fluctuations. Le choix normatif issu d’une théorie de la société serait donc celui d’une reconnaissance de l’impossibilité de dépasser les paradoxes des constructions du monde social, de ne pas prétendre à les normer dans un absolu idéologique, de coller aux risques et aux chances de la rationalité systémique en adhérant à la positivité et la variabilité de ses critères.

33

Le fragment théorique sur les médias (chap. 2) est d’une écriture fluide. Il apporte bien des éclaircissements et rassemble des problématiques qui étaient restées distribuées sur différentes œuvres. De même, l’ouvrage propose une théorie de la différenciation et des formes de différenciation que Luhmann n’avait pas donnée jusque-là d’une manière aussi complète [19][19]  L’étude introductive à Gesellschaftsstruktur und Semantik,.... Ici, les différentes formes historiques de différenciation sont passées en revue et l’illustration sociologique de la théorie est très claire. La documentation historique n’est pas systématiquement transposée en termes systémistes, ce qui facilite la lecture. De même, le thème de l’inclusion/exclusion est approché comme un enjeu de la différenciation. La thèse est paradoxale : l’ « intégration » des sociétés modernes, en termes de nombre, intensité et complexité des relations de dépendance et de couplage, est très forte ; en même temps, ces sociétés sont fortement excluantes par l’effet de leur forme de différenciation elle-même, laquelle tend à amplifier les effets d’oscillation en aggravant et consolidant les écarts.

34

C’est le cinquième et dernier chapitre qui touche enfin au thème formel de l’ouvrage, la société de la société. Il y est question de la description de la société comme du système global de la communication en dehors duquel nulle communication n’a lieu et au sein duquel toute communication donne lieu à d’autres communications qui la thématisent ou prennent position par rapport à elle. Une telle structure est inconnue tant des théories de la réflexion orientées sur la conscience que de celles qui ont tenté de se construire autour de l’idée d’intersubjectivité. La société, au sens de Luhmann, est une sorte de hen kai pan de la communication, sans repère externe et sans centre interne, condamné à s’observer et se décrire sans cesse à partir de nouvelles perspectives. Une société ne peut jamais se saisir comme une unité ou un tout puisque toute tentative de saisie s’inscrit elle-même dans la communication sociale et l’a déjà rendue autre qu’elle ne l’était quand l’observation s’est dirigée sur elle [20][20]  En d’autres termes : « L’introduction d’une description.... Une société produit sans arrêt, avec toute nouvelle communication, des perspectives d’observation incongrues qui nécessairement la rendent hypercomplexe pour une saisie de soi. Elle n’a pas d’adresse à laquelle elle puisse être atteinte [21][21]  C’est le principe de la Unerreichbarkeit der Gesellschaft,...,  [22][22]  « L’unité de la société, écrit Luhmann (GdG, p. 1061),.... Elle n’est que la description de soi qu’elle se donne à elle-même. Ni la société, ni la culture, ni l’individu ne sont des unités et des touts substantiels, mais des auto-observations de projections d’identité. Ce sont des « résultats de résultats » (Novalis cité par Luhmann, GdG, p. 883), les événements ou les opérations d’une autoréférence sans critère (kriterienlose Selbstreferenz, ibid.).

35

La société moderne doit ainsi se passer d’une représentation de son unité, de son essence ou de sa finalité, qui se situerait en elle-même et lui serait accessible. Elle ne peut se réfléchir et être représentée que dans la partialité de ses différents sous-systèmes fonctionnels : ainsi, la politique de la société moderne accomplit sa réflexion autour du concept de souveraineté, de la raison d’État et d’une sémantique de l’arbitraire qui témoigne de son degré de découplement de la société dans son entier et de sa différenciation ; la science radicalise la dichotomie du sujet et de l’objet et rejette toute position d’entités essentielles, et même celle de lois invariantes ; en économie, c’est le concept de self-interest qui dynamise l’autonomisation du système ; en droit, la percée vers l’autoréférence du système se fait par la « positivisation » de la normativité juridique ; l’art, de même que la religion et la famille, disposent depuis le XVIIIe siècle de concepts d’identité et de critères parfaitement autonomes. Cette décentralisation des références et de la réflexion, qui revient à un renoncement à la validité absolue des critères [23][23]  Ainsi qu’au « supercode » (comme dit Luhmann, GdG,..., accroît la contingence du sens social et l’orientation sur la nouveauté. La société moderne se construit à partir de son avenir et sa temporalité demeure instable, oscillant entre un passé qui n’oblige plus et un avenir encore indéterminé.

36

Les tout derniers sous-chapitres de l’ouvrage (p. 1115-1149) accusent une insistance du ton au moment où Luhmann expose une dernière fois sa vision de la société moderne et de sa sociologie, soulignant discrètement le sérieux de son entreprise. C’est le point culminant de l’ouvrage où le style et le sens de la sociologie luhmannienne prennent une forme dense et ne laissent pas indifférent le lecteur qui l’a accompagnée à travers les brillantes théorisations des centaines de pages qui précèdent.

37

Luhmann s’explique sur la forme d’exposition choisie par sa théorie, alliant sobriété théorique et « ironie » (romantique), se situant aux antipodes du style empathique et « concerné » de la sociologie critique (cf. p. 1129). La théorie luhmannienne se place sous le signe de « l’autologie réfléchie » (reflektierte Autologie, p. 1128) : sa maxime est l’intégration à la théorie sociologique du savoir de la contingence et du non-savoir impliqués dans toute production du sens social dans la société moderne. Sa conviction maîtresse est qu’elle ne peut échapper, en tant que sociologie, à cette contingence et ce non-savoir. Elle est une description de la société dans une société polycontexturale qu’aucun point de vue ne domine [24][24]  Pour Luhmann, la situation épistémo-sociologique qui.... La théorie de la société doit être consciente de la déconstructibilité de toutes les identités qui s’offrent à son observation : « ...tous les critères du bien et du mal, du vrai et du faux, du rationnel et de l’irrationnel, du fonctionnel et du dysfonctionnel doivent être produits, dans la société, par communication » (p. 1140). Cela impose à la sociologie une « réserve de déconstruction » (Dekonstruktionsvorbehalt, p. 1146). La réflexion des moyens théoriques et leur explicitation dans la théorie elle-même, en accord avec le principe de réflexion de l’autologie, a pour effet de rendre la critique à la fois plus facile et plus difficile. À la différence de la sociologie critique qui présuppose la validité d’un supercode moral rendant possible des jugements sociologiques sur la base de « valeurs » [25][25]  Luhmann ébauche à l’adresse des théories concurrentes..., la théorie luhmannienne est sensible aux transformations des structures épistémologiques qui caractérisent notre modernité tardive. Cependant, à la différence des penseurs de la postmodernité qui schématisent ces transformations pour créer d’ « autres » lieux de pensée, Luhmann tente et réussit une refondation de la théorie sociologique dont la réflexivité reste indépassée.

38

Jean CLAM

IDEFI/CNRS

Notes

[1]

640 pages de texte, 115 pages de notes, une bibliographie de 28 pages et 19 pages « d’appendices » méthodologiques.

[2]

Fernand Braudel dont les auteurs se sont manifestement beaucoup inspirés exprime cette même idée : « Privilège du petit nombre, le capitalisme est impensable sans la capacité active de la société... Il faut d’une certaine manière que la société tout entière en accepte plus ou moins consciemment les valeurs » (La dynamique du capitalisme, Paris, Champs/Flammarion, 1985, p. 67).

[3]

Cette notion a longuement été développée dans L. Boltanski et L. Thévenot, 1991, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard.

[4]

1989, « L’économie des conventions », Revue économique, 40 (2).

[5]

J.-D. Reynaud, 2000 [1989, 1993], Les règles du jeu, Paris, Armand Colin.

[6]

R. Boudon, 1998 [1984], La place du désordre, Paris, PUF, coll. « Quadrige », p. 31.

[7]

B. Gazier, 1996, « Justice, calcul et convention : à propos de De la justification, de L. Boltanski et L. Thévenot », Sociologie du travail, no 4, p. 597-605.

[8]

Les deux principes de justice sont les suivants : 1 / Toute personne a un droit égal à l’ensemble le plus étendu de libertés fondamentales égales qui soit compatible avec le même ensemble de libertés pour tous ; 2 / Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire deux conditions : elles doivent a) être attachées à des fonctions et positions ouvertes à tous dans des conditions de juste égalité des chances ; b) fonctionner au plus grand bénéfice des membres les plus défavorisés de la société (J. Rawls, 1987, [1971], Théorie de la justice, Paris, Le Seuil).

[9]

On regrette aussi des approximations qui peuvent donner l’impression d’un travail d’information un peu hâtif. À titre d’exemple, B et C n’hésitent pas à écrire : « À la fin des années 1960 et au début des années 1970, le CNPF qui à côté des directeurs des grandes entreprises dont la voix s’exprime surtout par l’intermédiaire du Centre des jeunes dirigeants... » (p. 265) Mais le CJd ne compte dans ses rangs aucun dirigeant de grande entreprise !

[10]

J.-D. Reynaud, 1973, « Tout le pouvoir au peuple ou de la polyarchie à la pleistocratie », dans Une nouvelle civilisation ? Hommage à Georges Friedmann, Paris, Gallimard, p. 76-92.

[11]

D. Segrestin, 1975, « Du syndicalisme de métier au syndicalisme de classe : pour une sociologie de la CGT », Sociologie du travail, no 2. Du même auteur, 1985, Le phénomène corporatiste, Paris, Fayard.

[12]

M. Castells, L’ère de l’information, t. I (1996, 1998) ; La société en réseaux, t. II (1997, 1999) ; Le pouvoir de l’identité, t. III (1998, 1999) ; Fin de millénaire, Paris, Fayard.

[13]

J.-R. Tréanton, 1993, « Tribulations de la justice », Revue française de sociologie, 34 (4), p. 627-656.

[14]

Aux Éditions Suhrkamp, comme le reste de la série.

[15]

Articulée autour d’un complexe fonctionnel déterminé de l’agir (l’économie, le droit, l’éducation, la politique, la science, la religion...).

[16]

P. 107, question de cadrage. Cadrages très intéressants. Exemple : opposition entre morale et média de communication ou encore la mise en perspective de trois systèmes qui échappent à la généralisation, à la médiatisation (ne peuvent se coder et se munir d’un médium) à savoir technologie krankenbehandlung et éducation.

[17]

Ceci en dépit d’un certain conservatisme inhérent à leur syntactisation. En effet, les systèmes médiatisés tendent à opérer d’une manière très stricte et répétitive.

[18]

Luhmann propose en somme une théorie de la normativité. Il peut montrer à l’aide de sa théorie de l’autopoïèse en quel sens la position d’un telos de l’agir qui serait immanent au sens de cet agir même (les actes de langage par exemple qui seraient en soi rationnels et dirigés vers la compréhension) est impossible ; il peut également montrer qu’au contraire la négation de tout telos est condition de possibilité de l’autopoïèse, c’est-à-dire du maintien de l’opération de distinction et d’orientation sur la différence (GdG, p. 229 et s.).

[19]

L’étude introductive à Gesellschaftsstruktur und Semantik, I (1980) avait déjà proposé une esquisse, mais qui est restée très abstraite.

[20]

En d’autres termes : « L’introduction d’une description dans le système change le système, et cela nécessite une nouvelle description » (GdG, p. 981).

[21]

C’est le principe de la Unerreichbarkeit der Gesellschaft, thématisé par Peter Fuchs et repris par Luhmann dans Die Gesellschaft der Gesellschaft, p. 866.

[22]

« L’unité de la société, écrit Luhmann (GdG, p. 1061), devient, dans l’auto-observation, le paradoxe de l’observateur », à savoir que l’observateur est l’inobservable.

[23]

Ainsi qu’au « supercode » (comme dit Luhmann, GdG, p. 1043) d’une morale qui chapeauterait l’ensemble de la communication sociale et neutraliserait de la sorte sa polycontexturalité.

[24]

Pour Luhmann, la situation épistémo-sociologique qui est la nôtre se caractérise par une sorte d’unité du constructivisme et du déconstructivisme.

[25]

Luhmann ébauche à l’adresse des théories concurrentes la formule : « Faites-le autrement..., mais au moins tout aussi bien. »

Plan de l'article

  1. Luc Boltanski, Ève Chiapello. — Le nouvel esprit du capitalisme. — Paris, Gallimard, 1999, 843 p.
  2. Niklas Luhmann. — Die Gesellschaft der Gesellschaft [La société de la société]. — Frankfurt, Suhrkamp, 1997, 2 vol., 1 164 p.

Pour citer cet article

« Sociologie générale », L'Année sociologique, 1/2001 (Vol. 51), p. 257-273.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-annee-sociologique-2001-1-page-257.htm
DOI : 10.3917/anso.011.0256


Article précédent Pages 257 - 273
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback