L'Année sociologique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522171
224 pages

p. 287 à 307
doi: 10.3917/anso.012.0287

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Vol.51 2001/2

2001 L'Année sociologique

De l’indépendance du journaliste

Gérard SpitÉri Université de Paris XI
RéSUMé. — Régulièrement proclamés partout dans le monde, la liberté d’expression et le pluralisme de la presse sont considérés comme des instruments de mesure démocratique. Seulement en France, où le journaliste porte dans son hérédité la tradition littéraire du débat d’idées, la diversité des opinions tend à se réduire. La déontologie professionnelle est associée à des dispositifs visant à établir l’objectivité – procédés linguistiques, recours systématique à des études sociologiques – dont les effets sont souvent de restreindre le jugement ou du moins de le conformer à des faits « scientifiquement » établis. L’observation, l’intuition, l’enquête sont ainsi supplantées par des protocoles qui agissent comme des écrans dans la démocratie d’opinion. Alors même que l’on continue d’accuser les médias de manipulation, la production endogène d’une pensée commune est une des raisons de sa perte d’influence. ABSTRACT. — Generally claimed around the world, freedom of speech and press pluralism are considered as instruments of democratic measure. However in France where the journalist has in his heredity the literary tradition of ideologic debates, the diversity of opinions is lowering. Professional deontology is linked with rhetoric devices – linguistic process, resort to sociological inquiries – whose effects are often to refrein assesments or to produce them, according to « scientifically » set up items. Investigation, intuition, clearsightedness are overlapped by procedures which appear as screens in relationship to the public opinion. Even if the media are accused of manipulation, the endogeneous production of a commun thought is one of the reasons of their lack of influence.
Dans son opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? Kant affirme qu’il n’est pas de plus sûr critère pour évaluer la vigueur d’une démocratie que celui du pluralisme de la presse. Cette idée imprégnera les nations modernes, en particulier les États-Unis : l’information est un message d’intérêt général et la presse s’arroge un droit de regard critique sur le fonctionnement des institutions. L’homopublicus se confond avec l’homodemocraticus. Mais il est apparu en Europe, et en France en particulier où la radio et la télévision ont longtemps été sous tutelle, que le journaliste devait être sinon encadré, du moins assigné à un code de bonne conduite de nature à prévenir toute entrave à la volonté collective exprimée par l’État. De plus, le journaliste français manifeste des propensions, liées à ses origines littéraires, à émettre des opinions, à défaire des renommées, à mener des campagnes. Balzac en a décrit les mœurs [1] ; Zola en a compris le pouvoir et les égarements [2].
 
Proclamations solennelles
 
 
Depuis la Seconde Guerre mondiale, on n’a cessé de fixer de grands principes, d’afficher des règles de l’information, de proclamer son droit pour tous, de prôner la loyauté, de proscrire la calomnie, bref de remettre sans cesse à jour la responsabilité du journaliste. Citons la « Déclaration de Bordeaux » de 1986 faisant suite à la « Déclaration de principe » de la FIJ (Fédération internationale des journalistes) de 1954, la « Déclaration de Munich » de 1971 sur les devoirs et les droits des journalistes et la « Déclaration de l’Unesco » sur les médias de 1983, texte de portée internationale. Sur les intentions exprimées par ces textes, Francis Balle fait remarquer qu’ils rejoignent l’idée que la magistrature de l’État sur les médias vaut mieux, au total, que la concurrence entre les médias totalement soustraits à son influence : « Certains discours contemporains ne manquent pas, en effet, parmi les pays les plus riches ou au sein des organisations internationales, de reléguer au second plan la liberté de la presse. Insensiblement, on ne parle plus guère de la liberté de créer un journal, mais de la protection du pluralisme. On ne parle plus guère de la liberté d’investigation des journalistes, mais de la nécessité de protéger les pouvoirs et les particuliers. On ne parle plus guère de la liberté de choix des lecteurs, mais de la nécessaire protection de leur identité culturelle. » [3] Faut-il rappeler la formule de Clemenceau : « La liberté de la presse, ce n’est pas la liberté d’écrire, c’est la liberté de lire » ? Un État pourrait-il proclamer les droits et les devoirs du lecteur, celui-là même auquel la presse est destinée et qui la fait vivre ? En d’autres termes, pluralisme de la presse est-il synonyme de diversité d’opinions ?
Au demeurant, le journaliste se sent-il contraint par ces prescriptions ? Vaste débat qui occupe tant de livres, de colloques dont l’essentiel se résume à déplorer les dérives du système médiatique auxquelles répondent les protestations d’honnêteté des praticiens. Jean-Marie Charon remarque : « Le journalisme français n’a pas connu d’ “âge d’or” du point de vue de sa rigueur déontologique, bien au contraire. Sur bien des aspects, il est même possible d’identifier des signes d’amélioration. » [4] Il est clair que la déontologie – valeur morale désormais réclamée par tous les pouvoirs – n’a pas été une préoccupation majeure dans le pays de Voltaire marqué par la presse d’opinion, le verbe vengeur, l’interpellation directe, voire l’injure, dans la lignée des libelles prérévolutionnaires.
On peut d’ailleurs observer que les plus virulents détracteurs des journalistes s’inclinent devant les reporters tués, emprisonnés ou pris en otage dans leur combat pour la liberté d’informer [5]. Mais, en dehors de ces cas limites, les journalistes sont soumis à des procès récurrents de collusion avec les pouvoirs en place, de solidarité de caste en vue de maintenir un pouvoir symbolique (Bourdieu). Dans cet ordre d’idée, Serge Halimi a pu dénoncer un « journalisme de révérence » [6] et donc de connivence à l’œuvre dans les rapports avec le personnel politique.
Cette suspicion n’est pas nouvelle et concerne une similitude de condition. Max Weber avait repéré la situation comparable du « fonctionnaire d’un parti politique [qui] partage avec le journaliste l’odium du “déclassé”. Ils se verront toujours traités, ne fût-ce que par sous-entendus, l’un de “scribe à gages” et l’autre d’ “orateur à gages” [7]. Mais ce que l’on omet d’interroger, ce sont les effets pervers d’un ethos professionnel qui, sous couvert de déontologie, porte atteinte à l’indépendance du journaliste et au pluralisme de la pensée. Aussi les vraies critiques que l’on peut adresser à la presse sont-elles à rechercher, hors des clichés complaisamment répétés, dans la réalité de sa pratique, c’est-à-dire dans son modus operandi.
Il demeure que le souci de rechercher la vérité et de la publier est à l’horizon, sinon au centre, de l’activité des journalistes, quels que soient les faux pas de certains et la paresse des autres. Comment en serait-il autrement puisque la révélation d’une nouvelle, l’exclusivité d’un reportage ou d’une interview, le scoop, sont des formes de consécration professionnelles [8] ? Mais dans le même temps, comment s’abstenir de dégager des implications, de mettre en perspective en attendant des développements qui peuvent survenir bien après [9] ? De telle sorte que le médiateur est contraint, plus que tout autre sujet pensant (et écrivant), à revoir sa copie, (se) corriger, opérer des réglages, parfois se contredire, à hasarder des appréciations liées à l’agenda social. Est-il fondamentalement différent de l’historien dont Raymond Aron remarque qu’ « il ne peut pas ne pas inclure » des jugements de valeur dans le récit qu’il donne des événements ou dans leur interprétation ? Ces jugements sont « internes à l’univers d’action ou de pensée, constitutifs de la réalité elle-même », assure-t-il [10].
On exige ainsi du journaliste une rigueur irréprochable [11] sans se rendre compte que la casuistique s’impose. Reprenant les considérations de Paul Ricœur dans Vérité et mensonge sur l’unité de la vérité, Daniel Cornu écrit : « La recherche de la vérité dans l’information journalistique [...] s’illusionne si elle ne prend pas d’abord acte de la complexité des ordres de vérité qu’elle est appelée à pratiquer : vérité des faits (dans un esprit proche du scientifique), vérité des opinions et des jugements (fondée sur une herméneutique critique), vérité des formes d’expression journalistiques (par analogie à la problématique de la vérité dans l’art et la littérature) [12] ”. L’information journalistique est-elle une ? La réponse n’est évidente que dans des systèmes qui diffusent une vérité officielle (dans un ordre totalitaire : La Pravda = la Vérité). En démocratie, la liberté d’opinion implique l’indépendante restitution des faits rapportés par l’informateur.
C’est là que l’on rejoint la question de l’objectivité, « mythe-phare de la profession », selon Jacques Le Bohec [13], qui dissimulerait une soumission des gens de presse à des impératifs commerciaux, ce qui signifierait par exemple que des journalistes s’abstiennent d’enquêter sur le groupe qui soutient financièrement l’organe de presse qui les emploie [14]. Si cette contrainte n’est pas négligeable, elle occulte un fait peu relevé, la normalisation dans le traitement de l’information et le frein de l’intuition dans l’observation.
 
Les leurres de l’objectivité
 
 
Terme apparu en 1803 et imposé dans le sillage du positivisme, l’objectivité tant réclamée est une vertu dont chacun s’accorde à reconnaître qu’elle est impossible à atteindre. Car l’information peut-elle être un « objet » au sens scientifique ? Peut-elle surgir comme Minerve toute armée ? Un protocole tient lieu de parade contre toute accusation. Pour Gaye Tuchman [15], le journaliste adopte des marqueurs discursifs (utilisation de guillemets, référence à une source institutionnelle, à un sens commun) visant à suggérer que les faits parlent d’eux-mêmes. La référence prévalente de la neutralité de l’information est le modèle américain : « Facts only » et du news-gathering mis en pratique dès 1833 dans le New York Sun formalisé par une affiche apposée dans la rédaction du Chicago Tribune des années 1880 qui énonce les fameux 5 W : « What, when, who, where, why » ? Cependant, cette procédure à laquelle les journalistes sont tenus de se conformer peut produire des effets pervers en contribuant à perturber l’effet de sens.
Un exemple significatif permettra de rendre compte des pièges de l’objectivité journalistique dans son rapport à la vérité : le nombre des participants à une manifestation, indice symbolique du succès ou de l’échec du mouvement. Immanquablement deux chiffres sont annoncés par les agences : celui des organisateurs et celui de la préfecture de police. Que fait le journaliste (et le public), sachant que les premiers ont un avantage évident à le gonfler ? Il procède à une estimation « objective » en établissant une moyenne. Or, il faut savoir que la Police a mis au point un système de comptage, calculé mathématiquement par le rythme chronométré d’avancée d’un cortège, la longueur d’une rangée de personnes et la largeur de la rue. Quel serait l’intérêt des Renseignements généraux de « bidonner » [16] ? Pourquoi éviter de publier le chiffre officiellement établi ?
Il est aussi des cas où le témoignage descriptif de l’ « objet » révèle ses limites. S’interdisant toute subjectivité supposée faire le lit de l’information tendancieuse, le journaliste préfère se réfugier dans une neutralité « professionnelle », au risque de pécher par ignorance, « souvent oubliée dans les grandes envolées sur la désinformation et la manipulation, dont les journalistes seraient tour à tour les instigateurs et les victimes », comme le remarque Daniel Cornu [17]. En guise d’autocritique des médias, ce journaliste suisse revient, vingt-cinq ans après, dans un Récit de la vérité voilée, sur un reportage qu’il effectua à Neauphle-le-Château, lieu d’exil de l’ayatollah Khomeiny, au moment où celui-ci s’apprêtait à rejoindre son pays après la fuite du shah. Toute la presse internationale était présente dans le froid de ce 29 janvier 1979 pour rencontrer celui qui apparaissait comme le nouveau maître de l’Iran après avoir renversé Bakhtiar. Chacun, se souvient-il, trouva matière à un reportage de nature « exotique » mais « muet sur l’essentiel. Et par son silence, trompeur sur le sens de l’observation » [18].
Comment expliquer cette cécité ? Pas seulement, comme l’affirme Daniel Cornu, et c’est déjà beaucoup, par méconnaissance de l’islam chiite et de la société iranienne de cette époque. Il faut se souvenir du contexte des années 1970, majoritairement hostile au shah en Europe occidentale. Les médias européens s’étaient persuadés que le régime Pahlavi était antidémocratique (ce qui était incontestable) et que Khomeiny allait établir la démocratie (ce qui était douteux). Ces positions, renforcées par l’autorité d’un philosophe comme Michel Foucault, favorable à la révolution annoncée, pesaient de peu de poids face aux mises en garde de certains Iraniens avertis de l’extrémisme chiite et désireux d’en alerter l’opinion occidentale. L’observation du petit manège de Neauphle autorisait néanmoins un minimum de distance lucide, à défaut de perspicacité : Khomeiny, personnage inquiétant entouré d’une cour d’obligés serviles, lâchant par bribes (en perse exclusivement), des propos dont l’indigence politique était masquée par une langue de bois cléricale ; un culte de la personnalité où éclatait la dévotion sectaire ; des femmes journalistes contraintes de se voiler pour approcher la tente du chef. Le destin de l’Iran, aussi bien que le fondamentalisme islamique, était préfigurés par cette mise en scène. On en avait le pressentiment, mais aucun journaliste n’osa le suggérer. L’ensemble de la presse adopta, fût-ce inconsciemment, le préjugé nomologique d’une révolution affirmée dans son opposition aux États-Unis, quitte à opérer des revirements quand les choses se gâtèrent.
Ainsi s’est manifesté le facteur idéologique empreint de la philosophie européenne des Lumières tentée par le changement et l’innovation [19]. Le processus révolutionnaire a structuré une « rationalité axiologique » contre une approche cognitiviste qui supposait de mettre en jeu une capacité réflexive, fondement de la liberté de penser et preuve de l’indépendance du jugement. Versant dans le relativisme selon lequel certains régimes politiques, en la circonstance une théocratie, peuvent être légitimés par une culture, une civilisation, une tradition, la presse a dérogé, au nom d’un présupposé – un mouvement de libération contre l’oppression du système occidental représenté par le shah – aux valeurs dont elle se réclame : démocratie, laïcité, droits de l’homme, liberté d’expression, condition de la femme.
Or l’on sait depuis lors, que l’instauration de la première « République islamique » fonctionnant par fatwas a initié et modélisé le terrorisme islamique, étendu peu après au monde sunnite, dont les événements tragiques du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont fourni l’exemple le plus sanglant.
Pourtant, d’énormes progrès ont été réalisés dans ce qu’on appelle désormais, par contamination américaine, le « journalisme d’investigation », qui correspond tout simplement à l’enquête à la Rouletabille qui cherche l’information, la trouve et la dévoile – soit la vocation première du métier. Sur ce point, le moment fondateur de l’après-guerre demeure l’affaire du Watergate, mise au jour en 1972 par Bob Woodward et Carl Bernstein du Washington Post, qui provoqua le départ du président des États-Unis Richard Nixon. Ce couronnement du pouvoir journalistique fut ressenti comme une voie de salut dans la profession, à un moment où la diffusion des journaux fléchissait [20]. Des couples d’enquêteurs se sont formés en France sur ce modèle parmi lesquels on peut citer Derogy-Pontaut (au Point ou à L’Express) ou Marion-Plenel (au Monde) [21]. Une des plus grandes affaires de la décennie – le sang contaminé – ne fut-elle pas révélée par la journaliste Anne-Marie Casteret ? À ces noms s’ajoutent ceux d’écrivains journalistes tels que Jean Montaldo, Franz-Olivier Giesbert, Jean Daniel, Pierre Péan ou Jean-François Revel, etc. dont les ouvrages ont défrayé la chronique politique et fertilisé les analyses politiques par la mise en relation de faits sous-estimés. L’enquête est redevenue, comme pour les sciences sociales dont le journaliste est un praticien empirique, « le seul instrument de domestication de l’observation et de réglage de la comparaison » [22].
En réalité, la lutte contre les idées reçues est considérée comme un idéal professionnel au lieu d’une pratique courante. La crainte du jugement qui engage, de l’analyse qui éclaire, la hantise d’associer le fait et le commentaire, incitent le journaliste à un retrait prudent, alors même qu’il dispose, comme jamais dans son histoire, des moyens de se documenter grâce à l’information en ligne et à la multiplication des sources et d’indicateurs sociographiques qui peuvent être croisés [23].
 
Les mœurs médiatiques
 
 
Le devoir de ne rien affirmer sans référent structuré condamne à relater des informations réifiées. Poussée jusqu’à ses extrémités, la neutralité des nouvelles reviendrait à se passer d’un médiateur professionnel [24]. Aussi la présentation des faits politiques et sociaux requière-t-elle, pour justifier son rôle, la caution de documents institutionnellement validés.
Le sondage joue un rôle essentiel dans ce système. Grâce à cet instrument [25] le journaliste dispose d’un outil complet, doté d’un mode d’emploi et d’un commentaire établis par des sociologues habilités. Affinés, ciblés, les sondages et autres enquêtes sociologiques sur tous les secteurs de la vie politique, économique et culturelle ont, pour le journaliste, la vertu de constituer un « objet » cohérent dans un instant T : voilà Minerve toute armée. Cette utilisation n’est certes pas condamnable. Olivier Mongin relève : « De même qu’il ne faut pas se leurrer sur la nature de l’opinion démocratique, il ne faut pas se leurrer sur la capacité de manipulation des médias : on s’imagine qu’ils pèsent sur l’opinion alors qu’ils ne cessent de la rechercher et de la traquer en multipliant sondages et enquêtes. » [26] Mais par une sorte d’effet collatéral, ceux-ci inhibent toute curiosité critique fondée par l’expérience pragmatique et la recherche personnelle.
Indéniablement, les sondages constituent des éléments d’information précieux : ils confirment des faits observés ou infirment des lieux communs. Seulement, ils occultent cette part d’irrationnel qui vient régulièrement déconstruire des « objets » faits de chiffres, de statistiques et de pourcentages. Le journaliste a tendance à oublier que ces données sont des constructions intellectuelles : « Elles utilisent des catégories qui présentent toujours une part d’arbitraire, que ce soit dans leur définition ou dans leur application à la réalité. » [27] Aussi doivent-elles être soumises à la critique. Sans discernement des causes, sans décryptage subtil, la réalité devient illisible et, en dernière analyse, hors de portée du médiateur. Mais pour celui-ci, cette « sociographisation » présente un double avantage : celui d’exprimer une vox populi qui valorise un fait majoritaire ( « Vous êtes comme ça » ) tandis que son aspect méthodologique garantit l’interprétation et le jugement. Un changement majeur s’est opéré. Par le passé, le commentateur n’hésitait pas à donner le ton, à s’engager, toujours soucieux de maintenir un lien confiant avec ses lecteurs ; il se sentait même une dette envers eux et se faisait un devoir de livrer le fond de sa pensée, en connaissance de cause. À présent, la classe médiatique vit dans la croyance que les indicateurs « scientifiques » ont le pouvoir de scannériser le corps social et de constituer le support providentiel de l’analyse. Ce faisant, elle se met sous la dépendance de ces protocoles normatifs.
Le recours à des matériaux scientifiques est à mettre en relation avec une délégation de parole à des experts – surtout ceux qui présentent une vision « holiste » d’une catégorie sociale [28] ou qui ont une opinion tranchée – auxquels on propose une tribune réactive, ou que l’on interviewe au coup par coup, comme pour se prémunir contre la critique canonique : « Les journalistes disent n’importe quoi. » Ce pourrait être une des raisons qui expliquent la désertion des polémistes au profit d’instances légitimées. Cette saisie de l’actualité par procuration réduit le champ d’intervention du journaliste, le limitant à la simple diffusion de l’information [29], sans l’affranchir pour autant de reproches. Car, en fin de course, ce sont « les médias » dans leur ensemble, et non pas telle ou telle prise de position d’un spécialiste, qui seront incriminés [30].
Dès lors que l’on constitue les journalistes en communauté dotée d’un pouvoir (celui de faire l’opinion), d’un privilège (exercice d’une domination sociale), d’un monopole (l’influence politique), le gouvernement politique est tenté de les inclure dans des « plans-médias ». Deux exemples attestent de cette tentation d’allégeance.
Le 7 avril 2001, en voyage au Brésil où il prononça un discours officiel sur la mondialisation, le Premier ministre Lionel Jospin reprocha vivement à deux journalistes qui l’accompagnaient – l’une de l’AFP, un autre de France 2, soit deux organismes dont l’État est actionnaire – d’avoir privilégié dans leur couverture du déplacement des propos sur les élections législatives françaises qu’il avait tenus devant des étudiants d’un centre culturel de Rio. « C’est bien la peine que l’on vous sorte de Matignon ! » a-t-il lancé avec agacement aux deux journalistes accrédités. C’était feindre d’ignorer, surtout pour l’agencière, que l’AFP diffuse plusieurs dépêches sur un même événement et que les médias restent libres de leur utilisation et de leur présentation. Du reste, le reporter de France 2 répondit que sa rédaction avait décidé de diffuser, parmi les reportages transmis, le sujet sur la politique intérieure, jugé plus vivant et grand public [31]. Pourquoi ce choix ? Tout simplement parce qu’il n’y avait pas de réaction du Premier ministre à la récente consultation nationale. En fait, le chef du gouvernement considérait qu’il pouvait disposer d’un monopole sur l’information le concernant. Ce droit tacite procédait d’un choix tactique visant à assurer sa stature d’homme d’État à partir d’un discours de portée internationale.
Tony Blair est allé au bout d’un choix rationnel en adoptant une stratégie médiatique qui a consisté à se concilier pour tous les services de presse gouvernementaux des spin doctors (des « raconteurs d’histoires »), experts en communication dont la plupart sont d’anciens journalistes des tabloïds britanniques. Ceux-ci ont pour mission de pénétrer à l’intérieur du système médiatique qui leur est familier en fournissant des nouvelles confidentielles et autres fuites sur les intentions gouvernementales. Après avoir bénéficié lors des deux dernières campagnes électorales du soutien du Sun (4 millions d’exemplaires par jour), le Premier ministre britannique s’est adjoint les services d’un conseiller de presse personnel, Alastair Campbell, ancien rédacteur en chef politique du Daily Mirror, considéré désormais au Royaume-Uni comme le « deuxième homme le plus puissant du pays » après le Premier ministre dont la cote de popularité a atteint des sommets.
 
Effets dans la démocratie d’opinion
 
 
On pouvait penser que la multiplication d’ « affaires » politico-financières révélées par les médias au cours des dernières années était de nature à redorer le blason du journaliste et à réinstaller celui-ci dans sa fonction de régulation de la vie démocratique. Tel n’est pas le cas si l’on se réfère au dernier sondage Télérama - La Croix sur la perception de la presse qui permet de vérifier un phénomène sur une longue durée [32].
La défiance du public n’est pas nouvelle, mais elle s’aggrave sensiblement. En effet, à la question : « Les journalistes sont-ils indépendants ? », la réponse est non à 59 %. Les sondés considèrent dans cette proportion que les journalistes sont soumis aux pressions des partis politiques et du pouvoir ainsi qu’aux pressions de l’argent. Globalement, la fiabilité des médias est en nette régression et se retrouve au niveau des années 1990 marquées par les polémiques sur le traitement de Timisoara (supercherie sur le corps des victimes) et de la guerre du Golfe (manipulation de l’état-major américain). Parmi les éléments significatifs, la suspicion à l’égard de la presse écrite est sensible dans certaines catégories professionnelles comme les commerçants, les artisans et industriels, soit une bonne partie de la classe moyenne.
Les commentaires de ce sondage mettent aussi l’accent sur la baisse d’intérêt du journalisme d’investigation [33]. Sollicité sur cet aspect, Jean-Marie Pontaut soupire : « Notre image a changé [...] Aujourd’hui, nous ne sommes plus vraiment respectés pour notre façon de nous opposer à toutes formes de pouvoir mais nous apparaissons surtout comme des gens manipulables et manipulés. »
Le journaliste ne semble pas avoir tiré profit de son retour à sa vocation d’origine consistant à révéler les maux de la société et à « sortir des affaires » mettant en cause le fonctionnement de la démocratie [34]. Dans une société devenue allergique à la contingence, animée d’une fureur judiciaire qui fait toujours chercher un coupable, dont le coupable fait cause, le journaliste est considéré comme un messager peu fiable, le jouet d’intérêts qui le dépassent. Le commerce de l’information serait-il devenu un marché de dupes ?
D’autres raisons peuvent expliquer cette révocation en doute du journaliste, en particulier la mutation de ses modèles de base, à savoir l’homme d’idées et le politique, tous deux affectés d’une crise d’identité. L’idéologue reconnu, le « grand écrivain » n’est plus fixé dans son statut de guide. Nous n’avons plus, selon Régis Debray [35] que des intellectuels qui miment de façon quelque peu ridicule l’action de leurs ancêtres éclaireurs mais qui continuent de bénéficier d’une certaine aura parmi les gens de presse : « L’IT bluffe le journaleux, qu’il méduse par son allure, sa liberté de ton, son luxe de références et de citations, son insolence chic – toutes fantaisies trop personnalisées que le salarié le plus en verve, tenu au bon aloi d’une réalité crédible, ne peut s’offrir, fût-il rédacteur en chef. » [36]
Par ailleurs, l’homme politique est frappé d’un discrédit consécutif aux « affaires » devenues désormais comme une donnée essentielle, et peut-être décisive, de la démocratie. Le « fait divers » est désormais entré dans la politique ; le « journaliste justicier » promu, au moins parmi ses confrères de la même rubrique, instaurant une concurrence par ce que l’on appelle « l’effet de champ ». De sorte que le corporatisme se manifeste dans la solidarité avec le milieu de sa spécialité [37]. Ces liaisons confuses et incestueuses expliquent en partie le déficit de crédibilité des médias.
Cependant, la prise en compte d’un phénomène plus vaste permet d’éclairer la situation du journaliste dans ses rapports avec la démocratie d’opinion.
 
La pensée commune
 
 
Les progrès accomplis dans l’exposé des nouvelles – hiérarchie, signalisation, alternance des genres et des approches, indicateurs d’opinion –, les reportages de proximité ont permis certes d’atteindre un niveau de qualité jamais atteint dans la presse quotidienne nationale. La contrepartie négative de ce professionnalisme est une certaine uniformisation des choix, des analyses et des orientations qui pourraient sans doute expliquer le « découplage » avec le public en suscitant l’idée qu’une « caste » médiatique tend à imposer sa façon de penser.
Contrairement à des idées reçues – qui pouvaient être valides en un temps où les quotidiens se singularisaient par une ligne éditoriale soutenue par des engagements politiques cohérents, l’autorité et la personnalité de leurs signataires –, les grands organes de presse sont l’expression modulée d’une même pensée. Mis à part les éditoriaux et les « tribunes libres », la plupart des articles, toutes rubriques confondues, se révèlent permutables d’un titre à l’autre. Seuls le format, l’habillage formel et une certaine rhétorique les différencient. Fondamentalement, sur la plupart des aspects de la vie politique, sociale et culturelle se dessine une pensée commune marquée par un conformisme intellectuel [38].
Aussi, l’insistance à dénoncer l’influence des réalités économiques et leur domination sur les journalistes [39] masque-t-elle le fait que la presse d’information adhère collectivement aux mêmes valeurs, aux mêmes références, en vertu d’un certain engagement moral du médiateur dans la cité. La « pensée unique » [40] qui en découle, régulièrement dénoncée par Jean-François Kahn [41], est à l’œuvre partout, que ce soit dans les « faits de société » comme dans la politique et l’économie. Cette uniformité doctrinale dessine un identifiant symbolique doté d’ « objectivité morale ».
 
Le « journaliste-citoyen »
 
 
Comment cette vulgate est-elle apparue ? En partie, par contamination de certains professionnels de l’intelligence qui se sont exemptés du devoir de vérité : « Pour le commun des mortels, écrit Raymond Boudon [42], les bévues passées ne constituent pas un gage de sûreté de jugement pour le présent et l’avenir. L’inverse se produit rarement dans l’esprit des maîtres à penser. Plus ils se sont trompés lourdement auparavant, plus ils s’en font un brevet de lucidité quand ils viennent à dire le contraire de ce qu’ils affirmaient la veille de façon péremptoire... L’attitude paraît effrontée. En réalité, elle atteste que celui qui l’assume a bien suivi les modes successives de la pensée engagée. » Dominée par des intellectuels qui entendent profiler la conduite du journaliste à de nouvelles normes citoyennes, la presse marque globalement son adhésion à l’idéologie des droits de l’homme, dernière version de l’engagement postcommuniste. C’est que les journalistes sont, plus que tout autre corps social, soumis au « pouvoir social ». Dans son étude sur Tocqueville [43], Raymond Boudon voit dans la presse moderne une confirmation de la « loi de Tocqueville » selon laquelle la société démocratique, en faisant disparaître les corps intermédiaires, l’a rendue perméable aux tyrannies des experts, des minorités, d’une opinion construite : « De façon générale, les hommes de presse ne disposent d’aucune protection spéciale contre les “croyances dogmatiques” et les “passions générales et dominantes”. ” Et de citer l’exemple du Monde, reprenant les éloges adressés par la Pravda à la bonne santé de l’économie soviétique du temps de Kroutchev et le silence de Der Spiegel sur le délabrement économique et écologique de la RDA. Sur un autre plan, mais dans le même ordre d’idées, « le conformisme est souvent une stratégie payante. Un Baudelaire l’avait bien compris, qui conseillait au critique de ne jamais s’en prendre à un auteur installé [44] ». Cette sorte de « servitude volontaire » s’inscrit dans le sillage d’un phénomène intellectuel majeur apparu dans les années 1980 : la conversion à l’antifascisme, obsession monomaniaque ayant pris, selon François Furet, la force d’une théologie morale qui tend à se confondre avec une éthique professionnelle. Quels en sont les présupposés ?
Pour reprendre la célèbre opposition webérienne entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, les journalistes se sont majoritairement conformés à cette dernière, à l’instar des pères fondateurs de la sociologie (Durkheim, Weber, Mauss), « qui ne peuvent publier leurs recherches en négligeant la lecture et l’interprétation qui seront faites de leurs résultats » [45]. L’éthique professionnelle se confond avec cette attitude.
Si l’on admet que le journaliste peut être, selon Max Weber [46], rangé dans la catégorie des démagogues – terme qui n’a nullement la coloration péjorative d’aujourd’hui – en ce sens qu’il exerce une influence politique, tout en restant dans l’antichambre de l’action, il faut bien lui attribuer une responsabilité dans les affaires de la cité. Car si les savants ont pour fonction de penser, c’est bien le journaliste qui transmet et vulgarise des mots et des concepts issus de ces modèles. Or, les vocables sont aujourd’hui investis d’un pouvoir énorme ; ils doivent être pesés, calibrés afin de se prémunir contre des « dérapages ».
Cette logique du « devoir être » (Weber), source de tout moralisme conduit tout droit au moralisme de la pensée soutenu par une rigoureuse autocensure, à l’instar de l’écrivain politique dont parle Freud dans L’interprétation des rêves qui « modère et déforme l’expression de sa pensée. Selon la force et la subtilité de cette censure, il devra ou bien éviter certaines formes d’attaques seulement, ou bien se contenter d’allusions et ne pas dire clairement de quoi il s’agit, ou bien dissimuler sous un déguisement innocent des révélations subversives [...] Plus la censure sera sévère, plus le déguisement sera complet, plus les moyens de faire saisir au lecteur le sens véritable seront ingénieux ». Et dans l’Introduction à la psychanalyse, il affirme : « Cette instance d’auto-observation, nous la connaissons : c’est le censeur du moi, la conscience morale. »
 
La nouvelle censure
 
 
On sait depuis Orwell qu’il s’agit là de la censure absolue. Et il est frappant de constater que le fait de braver la censure officielle dans un pays totalitaire est unanimement célébré par les tenants de la liberté de la presse, tandis que toute transgression à cette « conscience morale » dont parle Freud vaut infraction à la déontologie.
Un point d’observation, qui pourrait devenir un cas d’école, est l’attitude des médias vis-à-vis du Front national pendant la décennie où ce parti connut une montée inédite jusqu’à atteindre 15 % du corps électoral en 1995, après s’être maintenu depuis la guerre dans un étiage entre 2 et 4 %. En dépit d’une croissance régulière au début des années 1980 [47], bon nombre de commentateurs y voyaient un feu de paille, comparable à celui du mouvement poujadiste dans les années 1950. Mais plus significatifs encore sont la réprobation morale massive des médias vis-à-vis de Le Pen ainsi que de ses électeurs, et par conséquent la négligence des raisons qui motivaient le succès spectaculaire de cette mouvance politique. Tous les instituts de sondage avouent à présent : on ne sait pas mesurer le vote lepéniste.
Par crainte d’être accusés de racisme, puisque ce parti faisait de la lutte contre l’immigration son cheval de bataille, pour conjurer certains fantômes d’ « un passé qui ne passe pas » (Henry Rousso) s’est en effet imposée dans la presse une conscience « citoyenne » pour faire barrage au danger démocratique représenté par le FN. Un tel unanimisme serait inimaginable dans la presse anglo-américaine.
Alors que les journalistes sont au fait, par la police et les magistrats auxquels on leur reproche parfois d’être en contact, de certaines réalités – devenues licites depuis l’effondrement du FN – le refus de restituer des vérités factuelles s’est accompagné de l’abolition de l’esprit critique. Il fallait à tout prix éviter de désigner certaines minorités en ajoutant la vindicte morale à l’exclusion sociale [48] et attribuer les conflits sociaux à des causes générales comme le chômage, l’habitat, le racisme, toutes sortes de signifiants flottants. Une véritable union sacrée interrubrique s’est constituée autour d’une cause pour laquelle on convoqua certains fantômes issus du passé de l’occupation et de l’Allemagne nazie [49]. Cette épuration lexicale, ces commentaires bien pensants firent dire, dans un article du Point en 1992, à Jean-François Revel, pourtant peu suspect de sympathie lepéniste : « L’un des grands dangers que fait courir à la civilisation française le Front national, c’est la masse des interprétations stupides que suscite son existence. » La prédominance d’un pouvoir spirituel incite Paul Thibaud à relever que le mot de « journalisme » « désigne désormais autant une idéologie qu’un métier » [50] visant à mettre le sujet collectif sous contrôle par le biais d’une « information citoyenne ».
Toutes ces considérations sur l’indépendance de la profession ont été confirmées par le premier sondage de ce type auprès de journalistes [51] qui révèle une grande homogénéité idéologique de ce corps social.
 
Suprématie des idées « humanistes »
 
 
Quel serait le portrait type du journaliste français ? Sociologiquement, c’est un homme issu d’un milieu bourgeois ayant suivi des études à l’université (61 %), plutôt que dans une école de journalisme (38 %), qui a deux enfants au moins et passe ses vacances d’été en France. Le métier dont il se sent le plus proche est celui d’enseignant (53 %) alors que celui de juge n’est cité que pour 7 %. La concurrence avec le sociologue est confirmée par le fait que 68 % considèrent que le rôle du journalisme est de rapporter ce qui se passe dans la société.
Mais l’élément le plus révélateur est la très nette orientation des idées de gauche parmi les journalistes et donc l’énorme fossé qui les sépare de l’opinion. En effet, seulement 6 % d’entre eux déclarent voter à droite contre au moins 50 % du corps électoral. L’engagement « civique » dans un sens « libéral-libertaire », fortement teinté d’ « humanitaire », s’exprime dans le fait que 87 % s’affirment favorables à la régularisation des « sans-papiers » et 76 % pour l’intervention au Kosovo. Quel sens peut avoir dans ces conditions le pluralisme de la presse ? Un tel déphasage avec le public ne serait-il pas la marque d’une « caste » idéologique qui expliquerait la censure qu’elle (s’)impose et la défiance qu’elle inspire ?
Aussi cette communauté est-elle maintenue par une autosurveillance « civique » qui réduit sensiblement les effets de concurrence en sanctionnant les écarts à l’intérieur de la profession. Une discrimination éthique de type endogène s’exerce à l’encontre de thèmes « connotés » comme l’insécurité, la pression fiscale, ou même des sujets qui font la part belle à la « France profonde » considérés comme des marqueurs de réaction ou de démagogie. Loin des complots qu’on imagine, le sociologue Alain Accardo relève : « Ayant bien intériorisé la logique du système, les journalistes adhèrent librement à ce que celle-ci leur commande de croire. Ils agissent de concert sans avoir besoin de se concerter. Leur communauté d’inspiration rend inutile la conspiration. » [52]
On se rend compte que l’indépendance des journalistes est soumise à plusieurs paramètres dans le système médiatique. Si la presse jouit d’une liberté formelle inédite, elle trahit un « prêt-à-penser » qui contrarie le pluralisme d’expression unanimement célébré. La déontologie passe par un encadrement moral affranchi de toute tutelle officielle, tandis qu’un appareillage lexical et sémantique garantit la conduite à suivre. Ce conformisme est d’autant plus puissant qu’il est désindexé d’une appartenance politique [53]. Au journaliste « redresseur de torts » de jadis a succédé la figure dominante du « journaliste-citoyen » qui distille le Bien avec la caution morale d’une classe pensante et s’enflamme pour des sujets qui préoccupent peu l’opinion, en portant une attention et une bienveillance particulières à des groupes minoritaires appréhendés comme des acteurs de mouvement et de « progrès ». Ceux-ci l’ont bien compris et n’hésitent pas à monter des actions spectaculaires en vue d’obtenir un relais médiatique. Les citoyens ont appris à médiatiser une cause en instrumentalisant la presse. Aussi a-t-on le sentiment d’assister à un jeu de dupes où l’on ne sait plus qui manipule qui, tandis qu’une certaine éthique de la connaissance imprègne, et parfois contredit, le devoir de vérité. Le journaliste jouit d’une indépendance limitée par la ligne morale qu’il se fixe et le système qu’il accepte.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  P. Beaud, 1984, La Société de connivence : médias, médiations et classes sociales, Paris, Aubier.
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·  D. Trinquet, 1992, Une presse sous influence, Paris, Albin Michel.
·  B. Valade, 1996, Introduction aux sciences sociales, Paris, PUF, coll. « Premier cycle ».
·  M. Weber, 1959, Le savant et le politique ; 2000, Paris, Gallimard, coll. « 10/18 ».
 
NOTES
 
[1] En particulier dans Illusions perdues et dans Monographie de la presse parisienne.
[2] Après avoir signé des centaines d’articles dans une demi-douzaine de journaux depuis 1865, il explique ainsi ses adieux au journalisme dans Le Figaro du 22 septembre 1881 : « J’ai quitté la presse et j’espère n’y point rentrer. Dans les derniers temps, j’ai senti que je m’encanaillais. » Cité par Henri Miterrand, Zola journaliste, Zola reprendra du service dans la presse en 1895 pour un usage militant.
[3] Médias et sociétés, éd. 1999, p. 292.
[4] Michel Mathien et Rémy Rieffel (sous la dir. de), L’identité professionnelle des journalistes, Actes du Colloque de Strasbourg, 1994, p. 83.
[5] 52 journalistes tués en 2000 [32 pour RSF, Reporters sans frontières], principalement dans les pays de l’ex-URSS ; 84 emprisonnés, en majorité en Chine. Source AMJ (Association mondiale des journaux).
[6] Les nouveaux chiens de garde.
[7] Le savant et le politique, p. 194.
[8] On cite souvent le cas des morts exhibés de Timisoara pour dénoncer la manipulation des journalistes. Mais ne s’agit-il pas d’un contre-exemple, dans la mesure où la supercherie fut assez vite révélée par la profession elle-même ? Quant à la « vraie-fausse interview » de Fidel Castro par Patrick Poivre d’Arvor sur TF1, il s’agit d’une infraction au protocole et non d’une déformation délibérée des propos du « leader maximo ». PPDA effectua par la suite un entretien avec celui-ci où les deux protagonistes apparaissaient clairement sur la même image.
[9] L’affaire Ben Barka, datant de 1963, a été en partie éclaircie en juin 2001 par un article de Stephen Smith dans Le Monde. Mais il reste encore des zones d’ombre, notamment sur l’élimination du corps du leader marocain enlevé à Paris.
[10] Introduction à Max Weber : Le savant et le politique, p. 32 et 52.
[11] Ce à quoi l’intellectuel peut se soustraire, au risque de dérapages, comme ce fut le cas pour Marguerite Duras dans Libération à propos de son « reportage » sur l’affaire Gregory où la romancière, dans une fiction à caractère oraculaire, laissait entendre que l’assassin était la mère. (Une « transgression de l’écriture », selon Serge July). Avant elle, Jean-Paul Sartre avait pris parti à tort, dans l’affaire de Bruay-en-Artois, contre le notaire considéré comme coupable parce que bourgeois...
[12] Journalisme et vérité. Pour une éthique de l’information. Daniel Cornu est directeur du Centre romand de formation des journalistes, professeur à l’université de Neuchâtel. Il a été pendant dix ans rédacteur en chef de La Tribune de Genève.
[13] Les mythes professionnels des journalistes, p. 230.
[14] Par exemple, on ne trouvera pas dans Paris-Match un article défavorable sur un ouvrage paru dans le groupe Hachette.
[15] « Objectivity as a strategical ritual : An examination of Newsmen’s notions of objectivity », American Journal of Sociology, vol. 77, 4, 1972, p. 660-678.
[16] Terme employé pour désigner une information peu sûre. Sens premier : « Donner à une pièce de tissu une présentation avantageuse en faisant gonfler les plis. » On parle aussi dans la presse d’un sujet « gonflé », démesurément développé par rapport au fait de base. Par ailleurs, il convient de signaler que les fiches des RG sont en majorité constituées d’informations « ouvertes », c’est-à-dire parues dans la presse.
[17] Op. cit., p. 352.
[18] L’auteur de cet article, présent sur les lieux ce jour-là, peut en témoigner.
[19] Raymond Boudon, La place du désordre, p. 149.
[20] Jusqu’à la fin des années 1970, Le Canard enchaîné détenait en France une sorte de monopole sur la révélation d’ « affaires », de la déclaration d’impôts de Chaban aux diamants de Bokassa, en passant par l’affaire de Broglie. (En ce qui concerne ce titre, les informations arrivent d’elles-mêmes, souvent de la part de fonctionnaires choqués par les agissements de certains de leurs supérieurs).
[21] Le journal Le Monde, classé à gauche, a multiplié les enquêtes critiques au cours des deux mandats de François Mitterrand. Dans le numéro du 10 mai 2001, son directeur Jean-Marie Colombani écrit : « L’investigation nous permit de renouer avec une idée simple, à laquelle nous croyons : il n’y a pas une information de droite, ou de gauche ; il y a avant toute chose, l’information. » Et de rappeler les affaires Greenpeace, celle des Irlandais de Vincennes, en passant par les écoutes téléphoniques, Urba, Carrefour du développement, révélées par son journal. Notons que cette forme de journalisme a contribué à améliorer la crédibilité du Monde et à relancer ses ventes.
[22] Jean-Claude Passeron dans Le Débat, no 79, p. 127, à la suite de son ouvrage Le Raisonnement sociologique (Paris, Nathan, 1992).
[23] En outre, 61 % des journalistes français ont une formation universitaire ; 38 % sont passés par une école de journalisme ; 11 % par l’Institut d’études politiques. Rien de commun avec les aimables dilettantes d’autrefois.
[24] Mais qui pourrait imaginer un match de football télévisé sans commentaires ?
[25] Tous les médias recourent régulièrement à des sondages pour justifier leurs sujets, en particulier pour faire apparaître des « faits de société ». Bon nombre d’entre eux sont associés à des Instituts dont les directeurs interviennent, en concurrence avec les éditorialistes, parfois à leur place.
[26] Le Débat, no 79, p. 68.
[27] Bernard Valade, Introduction aux sciences sociales, Paris, PUF, p. 598.
[28] « Selon les catégories de l’expertise, l’individu totalement prévisible est le citoyen idéal » (Alain-Gérard Slama, Peut-on encore débattre en France ?, Paris, Plon - Le Figaro, p. 138.
[29] Significativement, une campagne de publicité pour Libération en 2001 (journal et web) portait le slogan Fournisseur d’accès à l’information [au même moment où Renault se proclamait Créateur d’automobiles], soit une définition a minima de ce qu’est un organe de presse.
[30] Jacques Julliard fait remarquer que le mot de génocide à propos du Kosovo n’a jamais été employé par les reporters de la presse écrite des grands quotidiens, mais par des intellectuels (Nouvel Observateur du 2 avril 2001).
[31] La véritable raison du mécontentement résidait dans le rappel, par la journaliste de l’AFP, de l’obligation, réitérée par le président de la République et le Premier ministre, d’éviter tout sujet de politique française hors du territoire.
[32] 14e édition du baromètre Sofres publié dans Télérama du 24 janvier 2001.
[33] Une étude sociologique réalisée par Édith Rémond publiée en 1999 et consacrée aux lettres de motivation des 1 685 candidatures à l’IUT de journalisme de Bordeaux révèle que sur les 470 dossiers étudiés en détail le journalisme d’investigation n’est pas mis en avant. « Voilà une dimension du métier qui a disparu de l’horizon du rêve », commente-t-elle. Tintin reporter ne serait-il plus un exemple ? Selon cette même étude, les aspirants à la carte de presse préfèrent massivement l’audiovisuel.
[34] Edwy Plenel déplorait que ses articles et son livre dénonçant les écoutes téléphoniques sous Mitterrand aient suscité si peu de réactions. Ce ne fut pas le cas pour des sujets sur l’émission de M6 Loft Story qui ont fait monter les ventes du Monde et de Libération, qui les ont placés en “ une ” en mai 2001, de 10 et de 15 %.
[35] IF [pour intellectuel français], Paris, Gallimard, 2000 ; (IT : Intellectuel terminal).
[36] Au sujet de Régis Debray, il convient de rappeler que sa diatribe contre les journalistes s’explique partiellement par les réactions outragées (du Monde essentiellement) à un reportage sur le Kosovo dans lequel il se séparait de la version des faits adoptée par la presse d’influence. Les derniers développements de l’actualité au Kosovo ont pourtant donné raison à Régis Debray.
[37] Les journalistes sportifs ont été les derniers à parler du dopage.
[38] Dénoncé par Bernard Morrot dans Presse, la grande imposture. Rédacteur en chef de plusieurs quotidiens classés à droite comme à gauche, Bernard Morrot stigmatise la dépossession du journalisme de terrain par des intellectuels bien pensants et déplore le règne des grands bretteurs qui faisaient preuve d’indépendance critique.
[39] En mai 2001, Hachette (groupe Lagardère) et TF1 viennent au secours de L’Humanité, très menacé, en participant à sa recapitalisation à hauteur de 20 %. Ce journal, par définition, anticapitaliste, n’est pas un journal comme un autre puisqu’il est, jusqu’à ce jour, l’organe officiel du PC. Cet acte n’est certainement pas dicté par des motifs financiers, mais relève sans doute du souci de donner une image humaniste du « grand capital » en œuvrant pour le pluralisme de la presse.
[40] Appliquée au système politique lié à l’économie libérale, dont certains estiment qu’elle triomphe à Sciences Po et à l’ENA, l’expression est ici employée dans son sens large de règle morale.
[41] Dans ses éditos de Marianne et dans son essai La Pensée unique.
[42] Le juste et le vrai. Études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance.
[43] Études sur les sociologues classiques, p. 46.
[44] L’Art romantique IV : Conseils aux jeunes littérateurs. Avant lui, Montesquieu fait dire à Usbek dans Les lettres persanes : « Ils [les journalistes] n’ont garde de critiquer les livres dont ils font les extraits, quelque raison qu’ils en aient ; et en effet, quel est l’homme assez hardi pour vouloir se faire dix ou douze ennemis tous les mois ? » (Éd. Garnier, p. 226).
[45] Voir La relation à l’autre (Au cœur de la pensée sociologique) de Dominique Schnapper, chap. XI, quatrième partie et conclusion.
[46] Le savant et le politique. Introduction par Raymond Aron (coll. « 10/18 », 1987).
[47] On peut dater la montée du FN à la création de SOS Racisme en 1983. Cette association a été fondée sous l’impulsion de deux publicitaires proches de François Mitterrand, Jacques Pilhan et Jean-Claude Marty, à la suite des élections de Dreux où la droite s’allia à l’extrême droite. Quant à l’emblème de la main jaune, il fut créé par Didier François, journaliste à Libération.
[48] Curieusement, ce sont les journaux classés à droite qui ont respecté cette règle. Les journaux de gauche, comme Libération, ont révélé, sur cette période, une plus grande liberté de ton, notamment dans les reportages.
[49] Dans cet ordre paradigmatique, certains dictateurs ou leaders politiques se sont vu affublés d’un modèle-repoussoir : Hitler, dont l’ombre paraissait se profiler derrière Ceauscescu, Saddam Hussein, Milosevic, Haider en Autriche et, depuis peu, Ben Laden.
[50] Le Débat, no 112, article « Vigilance », p. 154.
[51] Sondage de l’Institut SCP réalisé par catégorie de supports et de rubriques de l’actualité générale (France, étranger, culture, économie, société). Publié dans Marianne, no 209 du 23 avril 2001.
[52] Journalistes, l’ère du soupçon. Actes du Colloque de Valence, 1999.
[53] Par exemple, Claude Allègre était bien considéré par la presse de droite, tandis que celle de gauche s’est montrée plus critique à son égard. La raison en est que le ministre de l’Éducation nationale s’était mis à dos le personnel enseignant, considéré comme majoritairement à gauche.
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