2001
L'Année sociologique
Nouvelles technologies et communication
Marie-Noële Sicard
Université de Versailles, Saint-Quentin-en-Yvelines
RéSUMé. — Face au développement des NTIC qui nous incitent à penser la communication en terme de progrès et de performance, il convient d’être vigilant, et de se déprendre des utopies technicistes réputées instaurer une révolution anthropologique qui modifierait nos conditions de vie en société. Tout en reconnaissant la réalité de l’ouverture du réseau à l’échelle planétaire et le changement technologique, il est urgent d’envisager les questions que posent, par exemple, « la transparence », le partage des savoirs, la communication sans les risques de la confrontation à l’autre et au corps social, et de nous interroger sur les formes de sociabilité que nous voulons développer au sein de notre communauté humaine.
ABSTRACT. — Having to deal with the development of New Information and Communication Technologies furthers us to think about communication in terms of progress and achievements, but we have to remain cautious and let go of the « technical » utopia which is supposed to install an anthropological revolution, thereby modifying our living conditions in society. While it is necessary to acknowledge the reality of the spread of a worlwide network and technological changes, it is also important to raise issues such as : « transparency », the sharing of knowledge, communication without taking the risk of being confronted with individuals and society, and also to question the forms of « sociability » that we want to develop among our human community.
À la fin de 1995, on comptait 25 millions d’internautes, au début de l’année 2000, 200 millions (dont 6 millions de Français), 10 millions de sites Internet et plus d’un milliard de pages web, 1 600 moteurs de recherche dont 42 % seulement couvrent le web
[1], c’est une façon de dire l’ouverture du réseau à l’échelle planétaire et le changement technologique.
Devant cette réalité chiffrée, concrète, avec le développement non seulement d’Internet, mais du multimédia et des télécommunications, comment ne pas penser la communication en termes de progrès, de performance technique ? Comment ne pas adhérer à la promesse euphorisante d’une communication électronique mondiale qui ouvrirait à l’infini le champ relationnel, en multipliant les contacts, en bouleversant les modes d’accès à la connaissance et qui, par le miracle de la transparence dans les échanges, instaurerait une révolution anthropologique modifiant nos conditions de vie en société ?
Il convient de se déprendre des illusions et d’adopter un point de vue critique qui permette de poser des questions, de repérer des difficultés et de donner peut-être des points de repères, tout en sachant qu’il est impossible de rendre compte de l’ensemble des phénomènes liés à l’avènement des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) et de leur incidence sur les faits communicationnels.
I. Pensée communicationnelleet Nouvelles Technologies de l’Informationet de la Communication
Une première difficulté irréductible, d’ordre épistémologique s’impose à la réflexion, celle d’inscrire une pensée à l’articulation des dispositifs techniques de la communication et des pratiques sociales.
C’est pourquoi, même si nous admettons que les utopies communicationnelles font partie du processus de développement d’un nouveau média et qu’elles l’accompagnent, avec les effets d’annonce, l’idéalisation, les fantasmes liés à notre imaginaire de la communication, il nous faut tenir compte de faits réels. Le volume et l’échelle des échanges atteignent un seuil totalement inédit, Internet apparaît comme un outil puissant, novateur dans les techniques de communication et il s’inscrit, pour certains, dans la lignée des grands moments de notre histoire que furent l’invention de l’écriture et de l’imprimerie.
Il reste que, sans vouloir nous laisser enfermer dans le déterminisme d’une idéologie techniciste qui repose sur l’idée que la technique modifie les comportements et les façons de penser, autrement dit, l’action et les représentations que nous nous faisons du monde, démêler l’enchevêtrement entre nos outils et nos performances symboliques est difficile. Car, les dispositifs techniques sont les conditions de la communication et font partie du procès sémiotique, c’est-à-dire de la façon dont le sens advient, se construit.
Ainsi, par exemple, un écrit sur papier ou sur écran a un statut culturel, et des conditions de diffusion, de reproduction, de conservation différents, et la façon dont on peut exprimer ses idées sur l’un ou l’autre support n’est pas identique
[2]. Également, la notion d’interactivité est insuffisante et peut-être inadaptée pour rendre compte des échanges symboliques entre les êtres
[3]. Ainsi, il nous semble que « technologiser » la communication, l’aborder en vantant les mérites de l’innovation en termes de performance est une façon de contourner la difficulté majeure de la pensée et de légitimer la mise en scène des stratégies économiques qui y sont liées. Car la bonne intelligence des pratiques technologisées de la communication contemporaine a d’immenses répercussions dans la vie économique, politique, culturelle et sert des intérêts idéologiques bien compris. Il serait vain de se cacher l’importance de la dimension économico-politique des échanges intermédiatiques qui sont configurés et poussés par des stratégies de conquête de marchés nouveaux. Le e-commerce, le cyberjournalisme, la net-économie. Le marché mondial des TIC a crû en moyenne de 9 % par an depuis 1995 pour atteindre 2 000 milliards de dollars en 1999, le marché devant dépasser 3 000 milliards de dollars en 2004
[4].
II. La puissance des imaginaires techniciens
« Partager les savoirs et communiquer en toute transparence. »
« Désormais, grâce aux réseaux et à l’intégration numérique s’instaurent l’économie et la société de l’information. Les savoirs deviennent les matières premières de la société et de l’industrie dans la mesure où ils vont circuler de façon transparente dans le monde entier et permettre la démocratie cognitive ! »
[5]
Si les NTIC, en accélérant ces industries de réseaux, de matériels, de logiciels poussent à une production de la culture et de l’information internationalisée et industrialisée, la question de la socialisation et du partage des savoirs est centrale, Internet en devient l’outil par excellence, comme producteur d’instruments utiles à la connaissance : bases de données, sites de documentation, forums de discussions, journaux en ligne, archives électroniques, etc. Mais plusieurs questions se posent : la première : comment s’y retrouver dans cette information proliférante lorsque l’on sait que le développement d’outils permettant d’explorer efficacement la « mine des savoirs » disponibles (la métaphore n’est pas neutre !) n’a pas été développée avec la même rapidité et que la réelle accessibilité à l’information est encore problématique. De fait, les outils dont on dispose actuellement ne recensent qu’un faible pourcentage du web en laissant de vastes zones encore obscures et invisibles, l’écart entre sites visibles et invisibles, pour le moment, se creuse
[6] ! En fait de partage des savoirs il s’agit plutôt, sans être cynique et dans une perspective commerciale (83 % du contenu du web est à finalité commerciale) de gérer les savoirs en termes de visibilité en détournant les outils de navigation à des fins de profit
[7]. La deuxième question : comment penser, comme certains, que la somme d’informations séparées peut constituer une intelligence globale et que connecter des intelligences par le biais des ordinateurs suffirait à produire une conscience collective où des unités séparées seraient combinables et recomposables à l’infini et où, par immersion, tous pris dans le déluge de communication, la clôture sémantique disparaîtrait ?
Pierre Lévy montre que par l’intermédiaire des réseaux et des ordinateurs chacun a accès à l’intelligence collective en acte de l’espèce, communiquer consiste aujourd’hui à traiter de l’information, à créer, à diffuser des messages, à acquérir et transmettre des connaissances, à connecter et coordonner en temps réel. « La principale opération demeure de connecter dans l’espace, de construire et d’étendre les rhizomes du sens. »
[8] Face à cette position, il nous semble qu’une vraie question demeure pourtant, qui est au c
œur de la communication, celle de savoir comment comprendre les conditions sociales, institutionnelles, épistémologiques, de production et de diffusion des savoirs.
Si l’électronique ne se laisse pas arrêter par les frontières, cette facilité à transmettre et à recevoir de l’information entretient chez nos politiques le sentiment de pouvoir modifier le mode d’acceptabilité de la démocratie par le partage de la connaissance et la transparence. Le Premier ministre, Lionel Jospin, déclarait le 25 août 1998, lors de l’inauguration de la dix-neuvième Université d’été de la Communication que : « L’entrée de notre pays dans la société de l’information correspondait à plus d’accès au savoir et à la culture, plus d’emplois et de croissance, plus de service public et de transparence, plus de démocratie et de liberté. »
La communication « transparente », générée par l’Internet, appelle quelques remarques de fond, celle-ci gommerait toute opacité, antivaleur par excellence, dans les relations et permettrait d’accéder enfin à l’autre côté du miroir.
Le corps est alors vu comme l’obstacle qui nous renvoie à la pénible épreuve de vérité, à savoir la confrontation à l’énigme que constitue le corps de l’autre. Il est tellement plus confortable de dialoguer avec un autre, sans corps, sans visage, sans regard !...
Josiane Jouët
[9] souligne que la configuration sociotechnique homme-machine permet d’échanger des messages à distance en temps réel avec des inconnus dans un espace immatériel en étant seul face à l’écran. Celui-ci est à la fois un bouclier – on se protège derrière un écran – mais aussi un miroir où l’on projette ses fantasmes et où se joue, en force, le narcissisme de chacun.
La configuration du dispositif technique permet à la fois l’évitement relationnel et, paradoxalement, l’intimité des échanges. Ce sont les caractéristiques essentielles d’une rencontre immatérielle.
Cette mise entre parenthèses du corps
[10] pose la question du rapport au monde, en ce qu’une certaine intelligence du monde passe justement par le corps et que celui-ci est aussi une façon de se mesurer au monde.
La communication transparente fait aussi disparaître le sujet de langage. L’individualité, l’intériorité, « la parole chargée d’intentions particulières, messagères de valeurs personnelles » qui, selon Georges Gusdorf
[11], constitue les rapports humains, est évacuée. La capacité de chacun d’argumenter, de s’exprimer, qui est liée à la singularité d’un regard sur le monde devient encombrante, la communication sans médiation, sans chair, sans visage est enfin possible, et la perte relative, car, comme le dit Pierre Lévy – qui marque là une position fondamentaliste : « L’illusion de la pensée individuelle est “l’idiotie” par excellence [...] L’individu est une articulation intermédiaire, transitoire [...] L’illusion du moi est un “truc” de la sélection naturelle [...] mais qui a perdu maintenant une partie de son utilité. »
[12]
On comprend alors le succès du maître mot : interactivité, qui permet une continuité communicationnelle en situant chaque acte de communication non plus tant en référence à un regard personnel intérieur et/ou à une confrontation sociale des acteurs, mais dans un rapport à la machine. La valeur de l’information ne réside pas dans son caractère référentiel, l’enjeu est sa capacité à circuler rapidement, chacun devenant acteur et producteur de formes de savoirs.
L’activité communicationnelle ainsi considérée, donne une réalité à l’information en fonction de ses potentialités d’ouverture et de sa vitesse de propagation
[13]. Enfin, la transparence peut apparaître comme source d’ordre et de paix. Car, en appréhendant le réseau par des procédures informatiques on a l’idée que, d’une certaine façon, on accède à des règles qui organisent toutes choses et que l’on met de l’ordre. Réaliser une interconnexion généralisée qui fait de l’homme un être communicant tout entier à l’extérieur de lui-même et qui n’existe que dans ses relations virtuelles avec les autres, gomme les conflits, les jeux de pouvoirs, les oppositions, Internet est un instrument de pacification.
III. Une mythologie à questionner
La communication instrumentée par les NTIC est réputée pouvoir résoudre les conflits d’idées, d’intérêt, voire apaiser les conflits politiques, assurer l’abondance, l’émergence du savoir comme richesse, accroître la démocratie ! Il faudrait pour que tout aille bien, faire basculer toute l’ancienne société dans les mailles des réseaux. Mais gageons que l’instantanéité des échanges, l’ubiquité des actions, la personnalisation des services par les NTIC favorisent davantage les valeurs communautaires et individualistes que les valeurs républicaines. Que les machines n’introduiront pas forcément plus de rationalité dans les rapports humains, que préserver un espace de vie privée inaliénable dans lequel chacun se vit comme libre doit persister !
Gageons que l’accès à la connaissance pour tous, résultat d’une construction collective, interactive rapide et évolutive dont l’accès se démocratise avec l’Internet suppose l’autonomie d’un individu par rapport à son corps social. Or, se creusent inévitablement les inégalités entre ceux qui ont accès à des réseaux et savent les utiliser et ceux qui n’y ont pas accès et ne savent pas les utiliser. N’oublions pas qu’Internet ne concerne que 5 % de la population mondiale, 80 % des messages sur Internet sont rédigés en anglais. En 1999, le marché mondial des NTIC se répartissait ainsi : État-Unis 38 %, Europe occidentale 28 %, Japon 17 %, Asie-Océanie 8 %, Amérique latine 6 %, Afrique et Moyen-Orient 2 % (Source Wista, 2000).
Il ne faut pas confondre non plus, une information qui est un ensemble de données formatées structurées et la connaissance qui suppose une capacité d’apprentissage et une capacité cognitive. Les droits de la propriété intellectuelle peuvent exercer une « privatisation » des savoirs et être un facteur d’exclusion supplémentaire.
L’aisance de la communication médiatisée par la machine a.t.elle pour corollaire le développement de l’inaptitude à la confrontation directe, le renoncement à la rencontre, à la présence physique, à l’échange « corporalisé » d’une parole ? Comment résister à la séduction du temps réel sans la difficulté de la présence d’autrui ? À la volupté de se mouvoir dans un espace-temps sans durée, homogène, rationnel, sans aspérités qui n’a rien de commun avec le temps humain toujours différencié. Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre aujourd’hui. Les enjeux sont complexes : Quelle est à long terme la portée des innovations techniques et des questions liées aux définitions de l’information, du savoir, de la formation de l’esprit, de la pensée de la création intellectuelle
[14], quand pour beaucoup de personnes les NTIC sont associées à un ensemble de valeurs fortes : la liberté, la connaissance, etc.
?
L’espace mental et culturel est-il en passe d’être bouleversé par les nouveaux dispositifs techniques ?
D. Wolton
[15] insiste sur la nécessité de redoubler de vigilance pour distinguer ce qui relève de la performance technique de ce qui a trait à la capacité humaine et sociale de communication. La rationalité des systèmes techniques ne peut venir à bout des espaces différents dans lesquels évoluent émetteurs, messages et récepteurs.
Si Internet est devenu un dispositif « passe frontière » efficace, la prévalence du progrès technique favorise le désir d’utopie qui exprime peut-être une sorte de volonté contemporaine de « sortie du monde »
[16]. La légitimité du modèle dominant du développement des NTIC venant de ce qu’elles sont porteuses de promesses, de mieux être, de mieux vivre. C’est pourquoi, il semble prudent de se déprendre des mirages qui font apparaître – dans une vision déterministe – les progrès techniques et la place croissante prise par les NTIC comme hégémoniques.
Communiquer par l’intermédiaire de machines de plus en plus sophistiquées sans prendre les risques inhérents à cette activité humaine doit nous inciter à réfléchir plus que jamais sur les conditions d’appropriation d’une nouvelle cartographie des savoirs et nous interroger sur le sens que nous voulons donner au relationnel, à la socialisation des pensées (une culture sans œuvres et sans auteurs ? une culture d’interventions et d’acteurs ?) et aux formes de sociabilité que nous voulons développer au sein de notre communauté humaine.
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[1]
Ces chiffres (Organisme Netcraft et NEC Research Institute) sont cités par Karine Douplitzky dans son article « Internet une nouvelle écologie du savoir », dans
Cahiers de Médiologie, n
o 11, Paris, Gallimard, avril 2001.
[2]
Voir, à ce sujet, notamment, E. Souchier, 1996, « L’écrit d’écran : pratiques d’écriture et informatique »,
Communication et langages, n
o 107, mars, p. 105-119, et F. Ghitalia, 1999, « NTIC et nouvelles formes d’écriture »,
Communication et langages, n
o 119, p. 91-105.
[3]
Sur ce point, cf. Yves Jeanneret, 2000,
Savoirs Mieux, y a-t-il (vraiment) des technologies de l’information ?, PU Septentrion, coll. « Communication », p. 119
sq.
[4]
Pierre Jacquet, 2001, « Le poids économique des nouvelles technologies »,
Sciences humaines, n
o 32, mai, p. 28.
[5]
Déclaration beaucoup entendue et citée par Y. Jeanneret, dans « Savoirs Mieux, y a-t-il (vraiment) des technologies de l’information ? »,
op. cit., p. 70.
[6]
Chaque moteur ne peut indexer en moyenne que 16 % du web : par exemple Alta Vista 15 %, Yahoo 7,4 %, Lycos 2,5 %. Ces chiffres sont cités par NEC Research Institute.
[7]
Voir, à ce sujet, l’analyse proposée par M. Gensollen, des interactions entre sites bénévoles, sites marchands d’information et sites de commerce électronique sur Internet dans « La création de valeur sur Internet »,
Réseaux, n
o 97, 1999.
[8]
Pierre Lévy, 1997, « Les Technologies de l’Information et de la Communication pour quelle société ? »,
Actes du Colloque, Direction : M. N. Sicard, J.-M. Besnier, avril, Université de Technologie de Compiègne, p. 44-45.
[9]
Josiane Jouët, « Les messageries », dans
Actes du Colloque, UTC,
op. cit., p. 121
sq.
[10]
David Le Breton, 1999,
L’adieu au corps, Paris, Métailié.
[11]
Georges Gusdorf, 1952,
La parole, Paris, PUF, p. 5
sq.
[12]
Pierre Lévy, 2000,
World Philosophie, Paris, Odile Jacob, p. 46
sq.
[13]
Voir à ce sujet Paul Virilio, 1993,
L’art du moteur, Paris, Galilée.
[14]
Cf. Philippe Breton, 2000,
Le culte de l’Internet, Paris, La Découverte, p. 110
sq.
[15]
D. Wolton, 2000, Internet et après ?, Paris, Flammarion, coll. « Champs », p. 104
sq.
[16]
Le film
Kairo de Kiyoshi Kurosawa est à ce titre très éclairant.