L'Année sociologique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130522171
224 pages

p. 455 à 465
doi: 10.3917/anso.012.0455

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Vol.51 2001/2

2001 L'Année sociologique

L’Europe ou le tournant communicationnel  [1]

Éric Maigret CNRS/Laboratoire Communication et Politique
RéSUMé. — L’Europe citoyenne est généralement considérée comme inexistante ou apathique, certains auteurs concluant même à l’impossibilité d’un espace public européen en raison de l’absence d’homogénéité des identités, des valeurs et des opinions des citoyens des différents pays de l’Union européenne. Constater ces différences ne signifie pourtant pas condamner l’existence d’un espace commun d’expression et de choix, celui-ci étant déjà attesté empiriquement. Le problème est plutôt de comprendre dans le champ de la communication et dans l’espace des sciences sociales, habitués à l’idée de rigidité des identités, le tournant théorique qu’impose la création d’une unité par-delà la diversité des cultures. ABSTRACT. — The european citizenship is usually regarded as non-existant or apathetic. Numerous thinkers estimate that a european public sphere is impossible because of the lack of homogeneity of identities, values and opinions in the various countries of the EU. But these differences are counterbalanced by the empirical reality of a common space of opinions and choices, yet existent. In fact, the problem for communications studies and for social sciences, still influenced by very static concepts, is to understand the theoretical turn of the building of a unity beyond the diversity of cultures.
Le lecteur surpris aura peut-être rectifié le titre de cet article en substituant un « et » à un « ou » : « L’Europe et le tournant communicationnel ». L’intégration européenne serait à réévaluer à partir du tournant communicationnel effectué par les diverses sciences sociales, lisant de façon renouvelée un processus politique et social très complexe. Mais ce serait la réduire à un simple terrain d’application de théories et de méthodes alors qu’elle apparaît être bien plus que cela pour la recherche aujourd’hui : un défi pour les catégories constituées, une interrogation productive, inspirant de fait un changement de paradigme. Après de si nombreuses décennies passées à débattre du statut de l’Union européenne, quel apparaît être, en effet, son but ultime sinon celui, pour le moment paradoxal, voire impensable, de constituer une unité des peuples non pas au travers ni au-dessus des États-nations mais au-delà de ces derniers, dans une logique qui n’est plus celle de la seule coopération ou de la création d’un échelon fédéral ? Cette logique de coexistence de différences non figées, préservées donc hybridées, relativisées et donc aussi dépassées, peut faire rêver d’un monde dans lequel les goûts et les couleurs, les usages et les habitudes, ne seraient plus le point d’arrivée des vies (et de la pensée sociologique) mais leur point de départ. Cette fuite en avant est évidemment utopique, mais elle s’ancre aujourd’hui dans un réel que n’enserrent pas les concepts d’identité et d’ethnie : nous participons déjà de phénomènes transnationaux ou postnationaux à des degrés divers. Le problème est de fonder intellectuellement ce qui demeure mouvant, difficile à appréhender, mais qui ne peut échapper à la logique. Invitation est donc faite aux sciences sociales, qui disposent de concepts largement forgés dans des contextes nationaux ou au contact de milieux sociaux relativement clos (tribus), de renouveler leur réservoir théorique.
 
Comment peut-on être Européen ?
 
 
La question européenne est longtemps demeurée prisonnière d’une problématique étroite, d’un balancement assez stérile entre la prise en compte du volontarisme politico-économique revendiqué par des élites et le constat amer d’une faiblesse, voire d’une absence de reconnaissance populaire du processus d’intégration. Le scénario s’écrirait ainsi. Les Pères Fondateurs – Jean Monnet en tête – auraient commis le péché originel, en créant la CECA, de tisser de purs liens fonctionnels entre les États membres, c’est-à-dire de privilégier l’efficacité économique au détriment des principes de démocratie. Le développement ultérieur de la CEE puis de l’UE n’aurait fait que confirmer cette trajectoire dont les étapes se nomment Marché Unique, traité de Maastricht, Euro... L’absence de relation de la population avec les institutions se traduirait par la domination de la Commission européenne – une instance qui n’est pas élue – dans le jeu des intérêts européens, donc par un déficit démocratique. Celui-ci serait attesté par les sondages d’opinion (notamment les eurobaromètres) et les divers référendums (français, danois, irlandais) qui témoignent d’une distance, peut-être d’un divorce des populations avec l’idée européenne depuis le début des années 1990.
Au regard des critères classiques de légitimité (wébériens), qui servent généralement à caractériser la question nationale, l’Union européenne ne peut guère prétendre à une reconnaissance forte. Les deux ingrédients considérés comme indispensables, les deux levures, font défaut. Elle ne s’appuie, en effet, ni sur la puissance d’une tradition fondatrice (elle est dépourvue de mythes unissant les peuples) ni sur l’autorité légale-rationnelle : malgré la coopération juridique et étatique, l’État européen existe à peine et peut même être considéré comme capté par des institutions non démocratiques qui s’imposent aux États-nations. Dans cette optique, elle est un proto-État sans maître et un Léviathan sans nation, à la fois menaçante et vaine. Un avocat de la thèse « primordialiste » tel que Anthony Smith (1992), reliant la genèse de la nation et sa permanence à ses (supposées) racines ancestrales, la cohésion ethnique, peut déplorer l’absence d’identité européenne et plaider en toute europhilie pour que se développe une stratégie de reconnaissance d’héritages communs, amorce d’une véritable tradition, rien ne garantit l’efficacité d’une telle démarche, car l’Europe n’est pas composée d’une ethnie au sens où il la définit. La théorie « moderniste » de la nation, développée par Ernest Gellner (voir Hall, 1999) et le modèle dit « artificialiste » de Benedict Anderson (1996), qui partagent le présupposé d’une influence directe du capitalisme industriel et défendent chacun l’idée qu’une communauté communicative imposée (l’école pour Gellner, les médias imprimés pour Anderson), bientôt homogène et consensuelle, est la source d’une nation, ne laissent guère augurer d’une européanisation. L’Europe ne peut – et c’est son honneur – être homogénéisée culturellement comme les nations l’ont généralement été au cours de l’histoire : par la contrainte scolaire et linguistique implacable, en marge de la centralisation administrative et du développement de référents symboliques partagés, autrement dit par le feu, par le fer et par le sang. Quant aux médias, ils demeurent culturellement fragmentés en Europe, piégés par l’absence d’unité linguistique imposée et de volonté d’abdiquer les différences.
 
La voie du patriotisme constitutionnel
 
 
Cette vision pessimiste n’est pas sans pertinence – son fonctionnalisme répond à celui d’un processus de construction piloté par des élites – mais elle masque tous les apports d’une intégration très avancée quoique imparfaite. L’intégration européenne n’est pas synonyme de déclin des États même si elle signifie perte de souveraineté (Magnette, 2000). Elle peut être vue comme un moyen d’accroître les pouvoirs des États qui dépassent leurs querelles pour atteindre un niveau de coopération profitable à tous. Le problème de l’invention de modes de démocratisation à mettre en œuvre à l’échelon européen se pose néanmoins de plus en plus, à mesure que s’accroît le pouvoir des instances bruxelloises – la légitimité de l’ensemble du système demeurant problématique.
Le débat sur la rédaction d’une constitution européenne intervient ici dans le prolongement d’une réflexion sur le déficit démocratique, sous la forme d’une solution à une situation de crise. La contribution forte de Jürgen Habermas (1992 et 2000) à une discussion désormais clairement engagée avec les propositions successives des gouvernants allemands et français, est indubitable. Habermas prend acte de l’inexistence d’un peuple européen (au sens d’ethnie) pour défendre la thèse d’une volonté civique commune. Le peuple européen peut manifester son existence au travers d’un cadre fédéral cimentant les États-nations, sa naissance reposant sur un acte originel, un patriotisme purement constitutionnel, dégagé des attaches ethniques. Habermas appelle à la constitution d’un espace public européen « légal-rationnel », consensuel, à la création d’un lien citoyen et juridique entre les citoyens, préalable à un enracinement de l’Europe dans le quotidien. L’unité postnationale ne se conçoit d’abord que dans le partage des raisons, dans la valorisation d’un processus idéal d’échange, dans la continuité d’une théorie fondée sur la notion d’agir communicationnel. Elle est pensée aussi comme un contrepoids au pouvoir du marché, de l’économie libérale constituée en menace : si l’Europe doit se faire, c’est afin de dégager de nouvelles marges de manœuvre pour la démocratie sociale.
La théorie habermassienne croise un rationalisme « éclairé » et un marxisme internationaliste, encore très ancré dans la pensée statique et état-centrique par son hostilité même à cette dernière : il faut dépasser la nation comme forme capitaliste, la faire dépérir, ce qui signifie reconnaître son importance, l’essentialiser. L’esprit cosmopolite, universaliste, qui la guide existe bien mais il demeure fragile, produit d’une citoyenneté de principe, assez abstraite. Il manque donc dans ce schéma le terreau des identités, le lien charnel unissant des Européens qui ne sont pas seulement sujets politiques (au sens restreint du terme). Habermas reconnaît l’importance des groupements intermédiaires, syndicats et associations, et suggère la production de thématiques européennes dans les médias qui pourraient nourrir une mise en commun plus quotidienne. Malgré son intérêt pour l’idée d’un espace public européen, il tend à en minimiser l’existence actuelle pour seulement l’appeler de ses vœux. Dès lors, quoique tenant du postnationalisme, il partage en fait l’idée d’une rigidité absolue des identités et des États-nations avec les tenants du souverainisme (hostiles à l’Europe) et ceux du développement d’une Europe calquée sur le patron national : il oppose un « républicanisme cosmopolite » à un « républicanisme national » selon la formule de Jean-Marc Ferry (1992 et 2000).
 
La formation de l’espace public européen
 
 
À condition de jeter un regard plus empirique sur le phénomène européen – et moins convaincu de l’absolu cloisonnement des niveaux d’appartenance – il est possible de ne plus décrire l’UE comme un espace en déshérence, en attente de réel. Plusieurs indices témoignent de la vitalité plus que potentielle d’un espace public européen balbutiant, peut-être déjà constitué (Mercier, à paraître). Ce concept imposé par Habermas (1993), centré sur l’idée d’une rationalité des échanges et de publicisation des débats entre les individus, largement critiqué et transformé par des auteurs tels que Fraser (1992) ou Dahlgren (1994) dans le sens d’une intégration de problématiques de l’espace privé dans l’espace public, de la prise en compte des attentes et des intérêts des acteurs, permet de comprendre des processus contradictoires aujourd’hui à l’œuvre [2]. L’atonie politique déplorée contraste avec l’apparition de mouvements sociaux européens : les euro-grèves initiées par celle de Vilvoorde en 1997 et la montée en puissance de groupes intermédiaires tels que les associations européennes démontrent que l’idée européenne parvient à maturité (Dacheux, 1999). La faible popularité de l’UE s’accompagne d’un regard beaucoup plus positif des 15-40 ans, signe d’une coupure générationnelle. L’isolement des institutions européennes (Commission et Parlement) masque leur interaction continue avec les groupes de pression, les intérêts sociaux, organisés sur une base nationale ou transnationale [3]. La quasi-inexistence de partis européens (transnationaux) n’empêche pas l’incorporation des thématiques européennes par les partis nationaux – qui les retraduisent ainsi dans l’espace domestique. Au total, l’espace public européen ne fait pas l’objet d’un très grand investissement identitaire, mais il est clairement reconnu comme un échelon de représentation et de contestation, comme un lieu beaucoup plus conflictuel et négocié que consensuel et délibératif. Depuis 1992, l’UE en tant que telle est activement acceptée ou rejetée, elle est par là même sujet de débat public et populaire (Wolton, 1993).
Le sentiment d’une faiblesse de la relation identitaire doit même être tempéré. L’Europe est lointaine, mais elle s’incarne de plus en plus au quotidien, notamment dans les échanges scolaires linguistiques et dans le tourisme, qui habituent depuis des décennies à la fréquentation de l’autre. La diffusion de programmes télévisuels de fiction, le plus souvent traduits comme les séries policières, ou d’événements sportifs et musicaux (Eurovision, Tour de France, coupes européennes de football...), participe de la formation de communautés, de la constitution de langages communs : un Français et un Allemand mordus de football se rencontrant la première fois évoqueront probablement la demi-finale France-Allemagne de coupe du monde en 1982 et ils parleront des joueurs de leur pays venus travailler dans des clubs de l’autre pays... La première étape du rapprochement entre les peuples, la mise en commun de goûts et d’opinions par ailleurs si disparates, est avancée même s’il reste beaucoup à faire. Elle peut emprunter des voies surprenantes : il est ainsi possible de se demander si, paradoxalement, ce n’est pas le fonds de musiques et de programmes américains qui représente le lien le plus fort entre les publics européens (Lemish et al., 1998). La seconde étape, celle de l’échange conflictuel, du débat actif, est enclenchée. Elle ne consiste pas en une mise à niveau des identités, en la production d’un être européen standardisé, mais en une reconnaissance des différences par un dialogue critique. Une émission de divertissement a priori anodine telle que Union Libre (lancée par Christine Bravo sur France 2), dont le principe de fonctionnement est celui du tour d’horizon de l’actualité humoristique dans les pays de l’UE – et à travers lui la confrontation des préjugés frappant chaque peuple – démontre par sa réussite l’intérêt des publics pour une forme plaisante de mise en perspective des stéréotypes nationaux, à la fois réconfortante pour notre identité (les autres sont vraiment différents) et instructive (les autres ne sont pas ce que l’on croit).
La légitimité citoyenne de l’Europe comme l’espace public qui la porte ne sont pas illusoires mais naissants, ainsi que le soutiennent Thomas Banchoff et Mitchell Smith (1999). Elle doit être approfondie, de nouveaux mécanismes institutionnels et civiques étant requis pour que l’appropriation citoyenne s’exerce pleinement et que la lisibilité de l’ensemble s’améliore. L’Europe a besoin que se libèrent une imagination constitutionnelle et de nombreuses revendications citoyennes. D’un côté, un cadre fédéral plus efficace et responsable, y compris dans sa communication (Dacheux, 1997). De l’autre, une pression des individus, des groupes, en particulier des milieux associatifs, pour que la citoyenneté européenne, encore embryonnaire, ne soit pas un vain mot [4] (Maigret, Monnoyer, 2001). Enfin, un espace de représentations partagées et confrontées, notamment au moyen des médias d’information et de divertissement, venant s’insérer dans le vécu, envelopper les actions au quotidien. Ce dernier est généralement considéré comme réservé à des élites qui seraient seules à avoir accès aux journaux écrits transnationaux (tel le Financial Times) ou aux fonctionnalités de l’Internet européen (Dahlgren, 2000), les exemples précédents nuançant sensiblement ce constat.
 
Au-delà des nations, au-delà des identités ?
 
 
Mais l’originalité du processus d’intégration est que rien ne vient l’achever. Il est peu probable qu’une identité européenne viendra subsumer les identités nationales et qu’un État fédéral européen au sens le plus strict du terme viendra se substituer aux États-nations. L’État européen s’accommode des niveaux de régulation et d’exercices de la souveraineté alternatifs que sont les régions et les nations (Banchoff, Smith, 1999). L’identité européenne est cohabitation plus qu’assimilation, car rien ne menace de fait la permanence des nations (Brubaker, 1996, Birnbaum, 1997) ni celle des identités (Taylor, 1992, Wolton, Dacheux, 1999) [5]. Ce sont les interactions entre les niveaux et la coexistence de ces niveaux qui définissent le mieux une entreprise dynamique et non statique. L’Europe ne se pense pas comme le terme d’un processus d’ouverture mais comme son origine, n’existe pas comme objet mais comme projet. Système ouvert, non déterministe, selon les remarques d’Edgar Morin (1987), elle repose sur l’apprentissage de la coexistence de différences vécues comme irréductibles par le pouvoir politique – mais toujours conciliables et dépassables dans un élan démocratique. À ce titre, elle est un banc d’essai pour la planète entière même si elle ne peut que se nourrir des expériences belge et suisse (Windisch, 1999), ou des hybridations latines (Lochard, Schlesinger, 2000).
Pour comprendre les processus en œuvre, il faut faire appel à de nouvelles conceptualisations, remettre sur le métier les catégories usuelles des sciences sociales historiquement solidaires d’un travail d’institution nationale. Les notions d’identité, de catégorie socioprofessionnelle et de légitimité tirent leur force d’un imaginaire de la fermeture vis-à-vis de l’extérieur et de la plénitude interne qui a sa pertinence, mais qui ne saisit pas la dynamique transnationale (Bayart, 1996). Dépasser l’identité vue comme un double processus de distinction et d’homogénéisation, de barrière et de niveau dans le vocabulaire de Goblot, impose de penser en termes de complexité et de jeux d’échelles (Meyer-Bisch, 1999), de conjuguer une théorie des tensions identitaires et une analyse de l’espace public, de poser la question des frontières et des mouvements de frontières. Il existe une multiplicité de niveaux de rationalité dans les comportements individuels et collectifs, tant dans le domaine des pratiques que des croyances. Les citoyens comme les publics s’inscrivent dans des logiques sociales et politiques, mais ils ne sont construits ni par les médias, ni par les institutions, ni par un héritage social homogène. De nombreux courants sociologiques sont aujourd’hui convergents sur ce point et peuvent aider la réflexion malgré leurs différences historiques : la théorie des champs et des stratégies de Pierre Bourdieu relue par Bernard Lahire (1998), la sociologie de l’expérience de François Dubet (1994), les travaux de plusieurs membres des Cultural Studies proches des recherches de Michel de Certeau (Nick Couldry ou John Frow), la théorie de l’agir de Hans Joas (2000), l’anthropologie d’Arjun Appadurai (1996)...
Les sciences politiques et les sciences historiques, comme la sociologie et l’anthropologie, démontrent actuellement qu’une certaine plasticité peut être au fondement des identités et des structures de pouvoir – y compris au niveau des structures étatiques et inter-étatiques à partir du moment où des éléments suffisants de mise en commun et de coopération sont partagés par les acteurs séparés par des frontières. La leçon du fameux ouvrage de Benedict Anderson sur la nation (lu notamment par Ullock, 1996) devrait être que les communautés sont non pas déterminées par l’espace communicationnel et les élites, mais bien « imaginées », c’est-à-dire à la fois pesantes, imposées, et dynamiques, révisables, aménageables au sein d’un espace communicationnel et dans une interaction avec des élites.
Ces remarques permettent de discuter le problème de l’européanisation et de la mondialisation comme un problème d’hybridité plutôt que d’homogénéisation contre « identités ». Elles permettent aussi de comprendre les « effets » ambivalents des médias, à la fois reproducteurs de l’ordre national et fenêtres transnationales. Il s’agit donc de réinterroger la modernité à partir de l’idée de polyphonie des rationalités plutôt que d’affirmer l’existence d’une postmodernité où il n’y aurait plus ni rationalité ni identité. La question débattue, on le voit, n’est pas celle du nomadisme chic, de l’éclectisme versatile, de la postmodernité sans raison, du « mou » face aux concepts classiques jugés plus « durs ». L’étage postnational, à la fois postfonctionnaliste et postculturaliste, s’ajoute aux précédents sans les annuler. Il les met en perspective en communiquant avec eux et leur ouvre sa perspective en communiquant sur un ailleurs encore à définir.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] Cet article a bénéficié des discussions menées au sein de l’équipe Espace public européen (CNRS, Laboratoire Communication et Politique). Je demeure seul responsable de ses points de vue et de ses éventuelles maladresses.
[2] Sur les difficultés d’application de ce concept au contexte européen, voir Sintomer (à paraître).
[3] Un regard anthropologique sur la vie et le travail des fonctionnaires européens souligne aussi les difficultés de cohabitation des cultures tout en montrant la possibilité d’une telle cohabitation (Bellier et Wilson, 2000).
[4] Définie par le traité d’Amsterdam de 1997 (art. 8) par la liberté de mouvement et de s’établir dans tous les pays de l’UE, par le vote et le droit de candidature aux élections municipales et européennes dans le pays de résidence, par le droit de saisir le Parlement européen au moyen de pétition.
[5] Ces remarques incitent à poser la question de l’unité d’un ensemble qui ne peut tenir par la seule volonté. Comment peut-on vivre ensemble lorsque les différences sont si nombreuses ? Certains appellent à la mise en route d’un chantier de redéfinition de la citoyenneté qui pourrait donner la clé de ce vivre ensemble (Kymlicka, 1995 ; Kymlicka et Mesure, 2001). Mais la pratique démontre déjà l’existence d’un espace public à plusieurs strates, si bien que la théorie demeure très en retrait par rapport à la réalité des Européens.
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