La place de la mobilisation dans une révolution inattendue : l’effondrement de l’allemagne de l’est
François Chazel
Après avoir dégagé certaines caractéristiques originales de la Révolution de 1989 en Allemagne de l’Est, l’auteur procède à un examen des processus et des mécanismes sous-jacents à la forte mobilisation qu’a connue alors la République démocratique allemande. Par une conjonction rare, la défection vers l’Allemagne de l’Ouest a servi de catalyseur à une puissante prise de parole, dont les manifestations de Leipzig ont été, par leur durée comme par leur influence, le mode d’expression principal. Depuis la journée décisive du 9 octobre, qui met à bas le pouvoir d’Honecker, jusqu’à la chute du Mur, slogans et banderoles constituent une affirmation résolue de la société civile contre l’idéologie du régime, de la souveraineté populaire et des droits démocratiques majeurs. Mais vers la mi-novembre les manifestants s’engagent progressivement et non sans divisions visibles dans une direction différente, marquée par l’expression du sentiment national, les perspectives d’une communauté de destin avec l’autre Allemagne et la voie de la réunification. Le souhait d’une réunification a été exprimé par les manifestants de Leipzig, tout au moins par la majorité d’entre eux, avant qu’il ne soit repris et canalisé par les élites politiques de la République fédérale, particulièrement par le chancelier Kohl. Et sans doute cette issue est-elle apparue à beaucoup d’Allemands de l’Est comme la seule plausible, lorsque est devenue manifeste l’impuissance de la nouvelle opposition de l’Allemagne de l’Est, formée à l’école de la Zivilisationskritik et du protestantisme moral, à conquérir un pouvoir auquel elle n’avait jamais prétendu. Ainsi les manifestations de Leipzig ont marqué de leur empreinte les deux étapes majeures d’une révolution qui a été d’abord civique avant de connaître un tournant national : elles n’ont perdu de leur intensité et de leur substance que dans une dernière phase, où les enjeux électoraux devinrent prépondérants.
This paper is mainly concerned with the analysis of processes and mechanisms underlying the strong mobilization that took place in the former German Democratic Republic (GDR) and lead to the 1989 Revolution, some specific characteristics of which are reminded. Immigration (exit) to the Federal Republic of Germany (FRG) initiated unexpectedly a powerful voicing of East German grievances, at the height of which were the regular and influential demonstrations in Leipzig. From the crucial 9th October demonstration toppling Honecker’s rule to the fall of the Berlin Wall demonstrators made wide use of slogans and banners to assert the prominence of civil society over the old regime’s ideological principles, popular sovereignty and major democratic rights. Then, around mid November, demonstrations gradually took a new turn with noticeable inner splitting ; protestors now expressed national feelings, a sense of a common destiny with the « other » Germany and firmly opted for a reunified Germany. It is to be noticed that this new commitment to reunification had first been aired by Leipzig’s protestors before it was taken up by Federal Germany’s political elites, mainly by Chancellor Kohl. Many East Germans probably held this outcome as the only plausible one, when it became obvious that the new East German opposition, which for the major part kept to the pattern of Zivilisationskritik and of moral protestantism, was actually unable to assume the political power it had never striven for. Therefore the Leipzig demonstrations had much influence on the two major steps of a revolution which was first civil and later national : only during the last two months their importance lessened and the electoral battle played the leading part.
• L’émergence et la montée en puissance de la prise de parole dans un contexte de défection
• Diffusion de la protestation et affirmation de la société civile : le moment de la « révolution civique »
• Les premiers signes du « tournant dans le tournant » et de la « révolution nationale »
• L’impuissance de l’opposition interne au régime
• Observations finales
• RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES