L'Année sociologique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130546610
264 pages

p. 351 à 369
doi: 10.3917/anso.022.0351

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Logiques sportives et conduites sociales

Vol. 52 2002/2

2002 L'Année sociologique Logiques sportives et conduites sociales

Le risque calculé dans le défi sportif

Luc Collard Laboratoire d’Étude des méthodes et techniques de l’analyse sociologiqueUniversité Paris V – René-Descartes
Les sports à risque – motocross, plongée, etc. – sont les seules pratiques sociales, entreprises apparemment pour elles-mêmes, qui exposent l’intégrité physique des participants en toute légalité. Qu’attend-on et qu’attendent les joueurs de ces coups de dés décidés ?
On affuble souvent les sportifs de comportements déviants, suicidaires, en révolte contre les normes établies. L’analyse des caractéristiques spécifiques du risque ludique et les résultats de deux enquêtes menées auprès de centaines de sportifs révèlent une toute autre logique. Dans le feu de l’action, les sportifs tirent avant tout profit du contrôle d’eux-mêmes et de la situation. C’est justement parce que le risque encouru paraît dépourvu de contrepartie objective que ces acrobates-virtuoses peuvent le mieux magnifier certains critères moraux pour lesquels on les autorise à se risquer.
Highly-risky sports – moto-cross, skin-diving... – are the only social practices one apparently chooses for what they are and which reveal the physical integrity of the competitors, with a strict adherence to legality. What do we expect, what do they expect from these already settled bold strokes ? Sportsmen are often credited with deviant and suicidal behaviours, in open rebellion against the established standards. All the elements linked to the notion of games as well as their specific features and the results of two surveys carried out with hundreds of sportsmen have revealed a totally different tactics. When performing, sportsmen use to the best account their self-control and take advantage of the situation. Indeed, it is because of the risks they take and which seem to be devoided of any objective counterpart, that these brilliant acrobats are able to idealize to the utmost some moral criteria for which they are at last completely allowed to risk themselves / to take risks.
 
I.Introduction. L’amour du défi ?
 
 
D’ordinaire, chacun organise son temps de façon à éviter les risques inutiles. Il s’agit de prendre ses précautions eu égard aux situations problématiques de la vie quotidienne qui tirent à conséquence. C’est là une question de sécurité. De sécurité pour soi, mais également pour les autres. On peut concevoir le danger social qu’occasionnerait le fait de se laisser emporter sans nécessité par une fatalité évitable. Les hôpitaux psychiatriques, asiles ou maisons de « redressement » sont là pour accueillir « ceux qui se sont écartés du texte » comme dit Goffman, c’est-à-dire ceux qui, par leurs comportements à risque – vandalisme, besoin de s’avilir, d’insulter ou de souiller les autres, attitudes suicidaires, etc. – ne parviennent plus à s’intégrer à l’ordre cérémoniel des « interactants ».
Pour qu’un individu soit utile aux autres, il ne faut pas qu’en dehors de tout motif visible il fasse l’objet de brusques excès d’impulsivité et d’irrationalité. Sans quoi, il ne pourra apporter aux activités sociales la stabilité et l’équilibre dont elles ont besoin pour que se maintienne l’ordre social. L’ordre social tire sa substance d’une somme de petits comportements disciplinés. Bien sûr, la condition humaine est telle que l’aventure est toujours possible. Mais remarquons que nos sociétés ont ôté au risque pour le risque presque toute occasion de se manifester dans la vie domestique et professionnelle.
Pourtant c’est un fait qu’il existe des activités que l’on pourrait très bien choisir d’éviter, que l’on entreprend – pense-t-on – pour elles-mêmes, et qui sont pleines de risque. Prendre l’avion, passer dans les mains d’un chirurgien ou rendre visite à un ami dans un quartier chaud ne font pas partie de ces activités. Le risque ne peut jamais y être perçu comme une fin en soi. La sécurisation de ces situations ne fera que renforcer l’attraction de leurs finalités (déplacement lointain, recouvrer la santé, rejoindre un ami). Par contre, nulle occasion objective n’oblige le sportif à défier une paroi rocheuse, à plonger à moins quarante mètres en pleine mer ou à sauter d’un avion en parfait état de marche armé d’un simple parachute. Son action paraît embrassée pour elle-même. De telles activités sont-elles pratiquées par passion du risque, pour l’amour du défi ?
C’est là une curiosité sociologique et l’apparente irrationalité du monde sportif. Alors que la paix sociale tient – entre autres – à la capacité qu’ont les individus à ne pas prendre de risques inconsidérés, comment expliquer la survie, et dans certains cas la prolifération, de ces situations hautement dangereuses corporellement, intentionnellement et « inutilement » tentées ? Quels profits les acteurs retirent-ils de ces coups de dés décidés ?
Il serait tentant de se précipiter sur une interprétation immédiatement sociologique du phénomène. En appeler aux « effets cathartiques » du sport, occasion de relâcher momentanément l’autocontrôle de ses pulsions ; aux « rites de passage » des temps modernes pour éprouver des limites que ne donnent plus nos sociétés policées ; à la « fonction ordalique » du sport pour voir si vivre a encore une signification... Pour intéressantes qu’elles soient, le fait est que ces fonctions sociales reconnues aux sports à risque sont semblables ici à celles attribuées généralement aux conduites déviantes. Associer les conduites sportives aux actes de délinquance, de crime ou de suicide n’est pas une entreprise des plus heureuses. Si les illégales conduites à risque – pilotage automobile en état d’ivresse, vandalisme, drogue – mettent également de façon plus ou moins intentionnelle l’intégrité physique en jeu, les jeux sportifs ont eux – pardonnez du peu – l’aval du Pouvoir central. L’État consent parfois à octroyer quelques subventions pour en faciliter l’accès. Et puis le sport se donne en spectacle et s’érige quelquefois en modèle.
C’est à cette apparente contradiction que l’on doit au préalable s’attaquer. Comment l’ordre social, habituellement fondé sur la prévoyance et le calcul, l’intériorisation de contraintes, peut-il en même temps supporter que des individus se lancent à corps perdu dans certaines entreprises dramatiques ?
C’est peut-être que ces dernières ne sont pas nécessairement une marque d’impulsivité ou d’irrationalité, y compris quand le risque encouru paraît dépourvu de contrepartie. L’analyse des traits caractéristiques des risques sportifs et des représentations qu’en ont les pratiquants ira dans ce sens en dévoilant que l’univers sportif n’est pas le lieu du risque pour le risque, posé comme une fin en soi, célébration de l’amour du défi, mais que l’on peut plutôt considérer l’action des sportifs comme un risque habilement calculé.
 
II.Le hasard et le vertige
 
 
Pour qu’il y ait risque, il faut d’abord que les joueurs fassent en sorte ou soient amenés à se dessaisir du contrôle total de la situation. Dans les jeux de hasard pur comme les dés, la roulette ou simplement le jeu de pile ou face, les protagonistes « font en sorte » que la phase de détermination de la partie leur échappe. être habile de ses mains signifie ici tricher. Lorsque l’on parle de hasard dans ces activités, on ne suggère pas pour autant que la résolution du jeu soit le fait de phénomène acausal. Le positionnement d’un dé, la chute d’une pièce ou la sortie d’une boule numérotée sont entièrement déterminés par les forces d’impulsion, la gravité, les résistances [1].
Il en va différemment dans le cadre des jeux sportifs. Ici, les joueurs ne font pas en sorte de perdre le contrôle total de la situation. Ils y sont parfois amenés. Le jeune enfant qui fait ses premières armes à la piscine n’est pas un suicidant. Il ne s’éloignera franchement de la goulotte que lorsqu’il aura compris qu’allongé la tête dans l’eau, il est plus difficile de couler que de flotter. En inversant sa motricité usuelle (propulsion avec les bras, équilibration avec les jambes), en acceptant d’ouvrir les yeux dans l’eau et en procédant à ses premières expirations aquatiques, il percevra le milieu comme étant de moins en moins hostile. Bientôt il pourra explorer les profondeurs du bassin et rêver à des terrains de jeu un peu moins certains.
Dans une température comprise entre 27 et 29 degrés Celsius, dans un espace de 25 ou 50 m de long, balisé en surface de lignes d’eau espacées de 2,50 m et au fond de lignes noires de 30 cm de large se terminant par un « T » à 2 m des virages, les nageurs de club ne sont nullement soumis à l’aléa. Ils peuvent tranquillement dérouler leurs stéréotypes moteurs dans toutes les piscines du monde.
Dans ces jeux sportifs à information complète et sans interaction motrice [2] – comme la natation, la gymnastique, l’haltérophilie – le hasard fait défaut dès lors que les joueurs y ont atteint un niveau d’habileté suffisant.
En revanche, dans d’autres jeux sportifs à information complète – comme le football, la boxe, le tennis – la présence d’interaction motrice essentielle d’antagonisme introduit un certain flou, une « imperfection » au niveau de l’information dont disposent les joueurs sur la situation. Un nouvel élément prend une grande importance dans la recherche de solution : l’affectation de probabilités de réussite ou d’échec aux décisions. Y compris chez les experts. Le joueur de tennis qui monte au filet à contretemps, croyant son adversaire trop occupé à rattraper une balle difficile pour le voir, peut se fourvoyer et se faire passer ou lober.
Les prises de décision sont ici des prises de risque stratégiques et les protagonistes sont amenés à se dessaisir du contrôle total de la situation. Bien que présent, le hasard n’est pas réclamé mais combattu. Les joueurs ne se contentent pas d’agir et de réagir, ils anticipent sur ce que les autres peuvent faire, décodent les indices ; ils préagissent pour inciter les autres à faire ce qu’ils voudraient qu’ils fassent. Comme le dit justement Pierre Parlebas dans son Lexique de praxéologie motrice (1999), la conduite des joueurs en situations « sociomotrices » – par opposition aux situations « psychomotrices », c’est-à-dire aux jeux sans interaction motrice instrumentale – est fortement « sémiotricisée ». Mais dans ce jeu d’anticipations d’anticipations, voire d’anticipations d’anticipations d’anticipations, l’imprévisibilité est d’autant plus de mise. Et les joueurs s’y hasardent avec plus ou moins de réussite. Cela se révèle à l’observation en cas d’erreurs grotesques, lorsque, parvenus à maturité technique, des joueurs de tennis se retrouvent nez à nez au filet, le boxeur remet un crochet du gauche de toute violence dans le vide – ou sur l’arbitre, ou le footballeur malheureux détourne une balle dans son propre but. Il ne s’agit pas tant de maladresse dans les manières de faire que d’aveuglement relationnel. Et c’est l’aveuglement qui permet au hasard d’exister.
Il est d’autant plus curieux qu’un sociologue aussi averti en matière de jeu que Roger Caillois ait cantonné de façon aussi catégorique les sports dans la classe « agôn » (compétition) par stricte opposition aux jeux « d’alea » (hasard). Il reconnaît pourtant l’existence des jeux de demi-hasard – comme le poker ou le bridge, donc envisage explicitement que maîtrise et chance puissent se conjuguer. Mais il n’applique pas cela aux sports. À vrai dire, l’aléa est une entrave à la parfaite équité souhaitée par l’institution sportive. Ce n’est peut-être pas pour rien que les épreuves reines des Jeux olympiques – athlétisme, gymnastique, natation – sont toutes à information parfaite. Dans une civilisation où le mérite est censé s’imposer, les soubresauts de la chance s’apparentent à une forme éclatante d’injustice. Et Roger Caillois s’inscrit intuitivement dans cette logique qui envisage le sport comme une consécration de l’agôn. Dans une autre logique, on peut interpréter les situations de rapport de force couplées à des coups du sort comme consubstantielles à bon nombre de situations sociales.
Une troisième catégorie de jeux sportifs rassemble les jeux à information incomplète. L’introduction de points aveugles dans l’information limite les pratiquants dans leur connaissance des possibilités de choix, des diverses issues du jeu ou dans les gains qui leur sont associés. L’incomplétude d’information peut être liée aux adversaires – et plus rarement aux partenaires – quand, par exemple, les motards ou les cyclistes possèdent des informations « privées » (j’ai une information que mon adversaire n’a pas, mais il sait que je l’ai) ou « secrètes » (j’ai une information que mon adversaire n’a pas et qu’il ne sait pas que j’ai). La résolution de ce type de jeu dépend des croyances engagées par les joueurs. Plus encore que dans les jeux à information complète avec interaction (rugby, squash, karaté), les conduites des joueurs sont ici soumises aux conjectures qui ne profitent pas seulement aux plus habiles, mais à ceux dont les décisions auront la chance d’être en adéquation avec celles des autres concurrents, au moment où elles sont prises. Les joueurs misent leur réussite future sur ce que laissent transparaître les instants à venir.
L’incertitude informationnelle peut être également fournie dans ce type de jeu par le milieu physique d’accomplissement comme en parachutisme, en escalade, en ski, en voile, en plongée sous-marine. Cette fois-ci, ce n’est plus l’aveuglement de la confrontation qui amène les interactants à se dessaisir pour partie du contrôle de la situation. C’est la sauvagerie du milieu qui sollicite intensément l’équilibre des participants. Le vertige est le dénominateur commun des activités physiques de pleine nature et il est renforcé par l’utilisation d’agents de « locomotricité » externe : voile, parachute, surf, skis, roues, etc.
David Le Breton interprète ces pratiques comme des figures inédites de « l’ordalie », ce jugement de Dieu devenu la version moderne d’un rite personnel de passage. « Les prises de risque caractérisées par la recherche délibérée de vertige, écrit-il dans Passions du risque, témoignent d’un engagement ludique envers le monde qui culmine dans l’abandon relatif ou total de ses propres forces à celles du milieu environnant » (p. 22). Par le vertige, les sportifs s’abandonneraient-ils à la griserie des sens comme des joueurs de Casino tout entiers absorbés par l’action qui s’accomplit sous leurs yeux sans qu’ils n’y puissent rien ?
La réponse est négative dans le cas des jeux à information parfaite comme la gymnastique, le trampoline ou le saut à la perche. Nous venons de l’évoquer. En l’absence d’incertitude liée au milieu ou à autrui, l’automatisme durement construit à l’entraînement est libérateur. Les jeux de pure habileté ne peuvent en même temps être des jeux de pur abandon.
En milieu non domestiqué, les actions motrices sont toujours à réinventer selon les circonstances, et le vertige contribue à brouiller les pistes en remettant fondamentalement en cause l’équilibre labyrinthique habituel. Il participe au dessaisissement du contrôle total de la situation et apparaît indiscutablement comme un facteur de risque. Pour autant, est-ce à dire que ces réactions viscérales – fussent-elles agréables – entraînent une démission de l’acteur ? C’est ce qu’avancent bon nombre de thèses récentes relatives aux conduites à risque chez les jeunes [3]. Roger Caillois, il y a quelques années, embouchait la même trompette en plaçant dans la même catégorie – l’ilinx [4] –, l’alpinisme et l’alcoolisme.
Si l’alpinisme correspond à la forme réglementée de l’ilinx, l’alcoolisme représente sa forme corrompue. Mais pour l’un comme pour l’autre, le pratiquant « contente l’envie de voir passagèrement ruinés la stabilité et l’équilibre de son corps, d’échapper à la tyrannie de sa perception, de provoquer la déroute de sa conscience » (p. 103). S’il lui venait l’idée de contenter l’envie d’échapper à la tyrannie de sa perception, notre alpiniste serait sans nul doute en route vers sa dernière ascension.
 
III.Déjouer le sort ou s’en remettre au destin
 
 
Partis de ces jeux de société où l’acteur peut compter sur tout sauf sur lui-même, nous en sommes venus à la notion de hasard – premier trait définitoire du risque – qui n’est pas étrangère à la pratique des jeux physiques dès lors que l’information dont bénéficient les joueurs sur la situation n’est pas parfaite. Toutefois, les sportifs se doivent de déjouer le sort pour résoudre la partie à leur profit. L’intrusion du vertige vient alors compliquer l’affaire en ébranlant l’équilibre et la perception. Le fait que des individus s’immergent de plein gré dans des situations vertigineuses, d’où ils auront d’autant plus de mal à se sortir indemnes, est une aubaine pour les sociologues qui suggèrent que les participants ne cherchent justement pas à échapper à la fatalité mais qu’ils s’y soumettent, espérant ainsi recouvrer le surplus de sens qui fait défaut dans leur quotidien affadi.
En interrogeant 358 étudiants sportifs [5] sur les facteurs qui – selon eux – sont responsables des accidents corporels en sport, nous pensions initialement repérer des réponses différentielles selon les spécialités investies. Issus d’entretiens préliminaires, huit critères accidentogènes leur étaient proposés : le « challenge » qui, prévoyant les façons de réussir ou d’échouer, peut conduire les sportifs à endosser des stratégies audacieuses ; « l’émotivité », qui peut inhiber les conduites motrices ; les « engins » médiateurs de l’action qui peuvent décupler les vitesses et le vertige ; l’ « inattention », qui est susceptible de perturber le prélèvement d’indices pertinents de la situation ; l’ « inexpérience », face à une difficulté technique qui peut contrarier la résolution de la tâche ; l’ « interaction » motrice, à laquelle se livrent les protagonistes qui peut déboucher sur des actes de violence ; le « milieu » d’accomplissement, qui est source d’imprévisibilité pour les acteurs ; et enfin la « préparation physique », qui conditionne la réussite de bien des entreprises.
Si nous évoquons le résultat de cette enquête, c’est que les sportifs n’ont pas mis au jour les distinctions espérées entre spécialités mais plutôt manifesté d’une attitude homogène face aux accidents, qui prend le contre-pied des tendances démissionnaires qu’on leur accole généralement. Exactement 202 étudiants « non sportifs » nous ont servi de groupe-témoin pour voir si les réponses des sportifs – étonnantes à nos yeux – n’étaient que l’expression du sens commun.
Les huit facteurs d’accidents sont présentés sous forme d’une comparaison par paires. Pour les 8 × (8 – 1) / 2 = 28 paires différentes obtenues, chaque répondant devait entourer, à chaque fois, le facteur qui, des deux, leur semblait le plus responsable des accidents en sport. Cette procédure, issue de la méthode électorale de Condorcet, a l’avantage de permettre le surgissement d’effets paradoxaux, comme par exemple : engin > émotivité, émotivité > challenge, mais challenge > engin (où « > » signifie « plus accidentogène que ») ; ce qui est illogique. On évite ainsi d’imposer des classements linéaires qui laissent à penser que la réponse coule de source. Ici, la présence « d’effet Condorcet » (au moins un triplet paradoxal par tournoi) est symptomatique du télescopage de critères d’appréciation.
En individuel, on recense 71 % de réponses transitives chez les sportifs – c’est-à-dire logiques, dépourvues de triplets paradoxaux – contre 48 % chez les profanes. Cela signifie que respectivement 29 % et 52 % des tournois sont frappés d’illogisme. C’est important. Toutefois, des réponses purement aléatoires donneraient 99,9 % de réponses absurdes [6] avec une moyenne de quatorze triplets intransitifs par tournoi [7]. Les opinions des répondants s’éloignent donc franchement de choix aléatoires qui n’atteignent à aucun moment les quatorze circuits d’ordre-3. Les sportifs sont plus cohérents dans leurs jugements que les non-sportifs, ce qui laisse à penser que la pratique régulière et intense des activités physiques permet de cerner les sources d’accidents sportifs avec plus d’acuité.
C’est plutôt du côté du tournoi majoritaire des sportifs que le classement ne laisse pas de surprendre. Aux avant-postes des facteurs accidentogènes se trouvent : « inattention », « préparation physique » et « inexpérience », qui sont des éléments maîtrisables et sans doute maîtrisés par nos experts (Figure 1). En revanche, en sixième et dernière position du fait d’un triplet intransitif, on trouve les éléments associés à la logique interne de certains sports dont on a vu précédemment qu’ils participaient au dessaisissement du contrôle total de la situation. De fait, lorsqu’on demande de nommer les facteurs de risques corporels, les sportifs ne se réfugient pas derrière les traits de la situation générateurs de hasard – milieu, engin et interaction – mais évoquent en premières places leur propre responsabilité – inattention, préparation physique et inexpérience.
Les avis des différents sous-groupes sportifs (spécialistes de sports collectifs ou de sports de combat, d’activités de pleine nature, etc.) ne divergent que sur les trois derniers critères classés et reprennent tous une ordination transitive, témoignant ainsi d’homogénéités sous-groupales. Par exemple, les spécialistes d’activités psychomotrices en milieu sauvage – ski, surf, planche à voile – placent logiquement le critère « interaction » au dernier rang, contrairement aux joueurs de sports collectifs pour qui cette notion, rangée en place six, est plus un facteur d’accidents que « milieu » ou « engin ». Il s’agit là de variations minimes qui ne remettent pas en cause la dynamique de classification : les sportifs ne s’en remettent pas au destin, mais témoignent de leurs capacités à déjouer le sort.
Agrandir l'image 1Figure 1. — Tournoi majoritaire des 358 étudiants en STAPS pour le classement des « facteurs les plus responsables des accidents sportifs »
Il y a « effet Condorcet » sur les trois traits saillants de logique interne. Les cinq premières places mettent en avant les facteurs sur lesquels les acteurs ont prise. Ils se sentent responsables des accidents et assument le risque encouru.
Il en va différemment des non-sportifs, victimes au passage de deux triplets intransitifs à la majorité des voix (Figure 2). Cette fois.ci, « engin », « milieu » et « interaction » occupent les quatre premiers rangs. Ils reconnaissent les facteurs de hasard inhérents aux systèmes de jeu comme premiers vecteurs des accidents potentiels. Plus hésitants sur le sujet, ils n’assument pas avec autant de confiance la paternité du péril probable.
Le désaccord entre les deux tournois majoritaires – « sportifs », « non sportifs » – est visiblement élevé. On peut le chiffrer ici à – 0,43 à l’aide du coefficient de Kendall [8], qui oscille entre – 1 (désaccord absolu) et + 1 (accord parfait). Contrairement aux idées reçues, les sportifs n’envisagent pas les risques physiques comme le résultat d’un abandon délicieux au milieu, mais plutôt comme la conséquence d’un manque de préparation et de contrôle qu’ils comptent bien enrayer. Et si, d’aventure, il leur arrive d’apprécier le vertige, il ne peut s’agir que d’un vertige maîtrisé.
Agrandir l'image 2Figure 2. — Tournoi majoritaire des 202 étudiants non sportifs pour le classement des « facteurs les plus responsables des accidents sportifs »
Il y a « effet Condorcet » sur la base de deux triplets intransitifs qui mélangent les traits de logique interne et externe des sports. Aux quatre premières places se positionnent « engin », « milieu » et « interaction » (aux trois dernières places du tournoi des sportifs). Il s’agit de facteurs susceptibles d’échapper pour partie aux contrôles des acteurs. Les accidents sportifs sont davantage perçus comme relevant de la malchance ou du destin.
La recherche d’autocontrôle malgré les circonstances, exprimée par les joueurs dans ce questionnaire n’est pas qu’un aveu destiné à séduire l’enquêteur. Elle s’observe dans les faits avec constance. Notamment lorsque les protagonistes viennent de perdre momentanément la maîtrise d’eux-mêmes, lorsqu’ils chutent lourdement ou ne peuvent éviter un obstacle. C’est alors qu’ils déploient toute une mise en scène destinée à montrer que tout ceci n’est qu’un jeu et qu’ils comptent bien en rester maître. Pour ne pas perdre la face – et à condition qu’ils n’aient pas perdu connaissance ou la vie – il leur arrive d’aller au-devant de l’expression qu’ils prendraient s’ils agissaient sans aucun contrôle, s’en affublent, et camouflent ainsi au maximum les signes d’une contrainte réelle. Tombant à la réception d’une bute, le crossman outre ses effets, rajoute deux ou trois roulades avant de revenir au pas de course – et malgré la douleur – récupérer sa moto qu’il n’inspecte même pas avant de redémarrer en trombe, signifiant ainsi qu’il se joue de la situation et que rien de vraiment important ne lui a échappé. Pour témoigner de l’honorabilité de ses intentions, le sportif peut également, en situation sociomotrice, faire preuve d’actes exagérément circonspects. Auteur d’une agressivité instrumentale illicite, le footballeur ajoute immédiatement une petite tape amicale voire une accolade chaleureuse, invitant ainsi l’offensé en passe de réagir à garder – comme lui – le contrôle de ses affects.
 
IV.Enjeux et goûts du risque
 
 
La volonté d’exprimer la responsabilité de ses actes – y compris lorsque le hasard bat son plein et que le vertige vient brouiller les cartes – présente le sportif comme beaucoup moins envoûté par la mystérieuse recherche de profit existentiel que ne le font apparaître Assailly, Le Breton ou Peretti-Watel à propos du rapport des jeunes au risque. Les pratiquants ne se livrent pas les yeux fermés au fatum pour voir si vivre a encore une signification. Ils théâtralisent – autant que faire se peut – leurs agissements risqués dans le sens du respect de certains critères moraux tels que l’habileté corporelle – attention, préparation physique, expérience.
Pour autant, la réussite de leurs entreprises reste subordonnée à la dangerosité effective de la situation. Si le corps est un équipement de grande conséquence que son propriétaire ne cesse de mettre au quotidien en première ligne, il n’y a que dans les jeux sportifs qu’il revêt les caractéristiques d’un enjeu.
Dans son sens objectif, l’enjeu est ce qui est misé en début ou en cours de partie et que le joueur tente de ne pas perdre. C’est le deuxième trait définitoire du risque – après le hasard. D’où l’on comprend que le jeune enfant qui, pour tuer le temps, s’amuse seul au jeu de pile ou face n’encourt aucun risque. Bien que livré au hasard de la partie, il n’a rien à perdre et la pièce terminera après coup dans le fond de sa poche. En revanche, au poker ou au bridge, on peut mettre de l’argent en jeu et se soumettre aux distributions aléatoires des cartes. Il y a risque [9]. Dans le sport, il y a aussi des enjeux financiers, économiques et politiques, mais ils sont extérieurs – sauf en cas de tricherie – à l’accomplissement même de la tâche. Par contre, à l’instar des jeux de société, l’enjeu compétitif contribue à définir le risque de bon nombre de jeux sportifs. Mais c’est bien la présence d’enjeu corporel qui détermine ce que l’on nomme usuellement les « sports à risque ».
On parlera d’enjeu corporel à chaque fois que l’exécution d’une action motrice prévue explicitement par le code du jeu peut affecter l’intégrité physique. Les traumatismes corporels consécutifs de conduites violentes non ritualisées – pour empêcher de jouer – sont condamnés par le règlement sportif et n’entrent pas dans cette catégorie. En football, il est interdit de tacler par derrière, en rugby, il est illégal de piétiner un adversaire resté à terre ou de plaquer un non-porteur de balle, etc., pour bien signifier que l’enjeu est de type compétitif et doit s’exprimer dans le score et non dans les corps.
À quelques exceptions près – boxe, certaines formes de karaté et hockey sur glace – les sports sociomoteurs français de type « duel », pourtant fondés sur l’antagonisme absolu (ce que l’un gagne, l’autre le perd), ne sont plus des sports à enjeu corporel. « Ne sont plus » signifie qu’ils l’ont été. C’est là, l’aspect culturel des risques sportifs. L’ancêtre supposé du rugby et du football, la soule du Moyen Âge, laissait des éclopés sur le champ de jeu et même parfois des morts. L’agressivité était appréciée directe et peu réglementée. Les combats ludiques se devaient d’être féroces, grossiers, au mépris de leur rentabilité. Cela correspondait aux mœurs d’alors (Norbert Elias, 1939). Par contraste, la violence sportive est aujourd’hui de plus en plus contrôlée et l’enjeu corporel est en passe de se transmuer en enjeu purement compétitif. Certaines pratiques ne bénéficient pas de cette campagne d’aseptisation et maintiennent un haut degré de dangerosité [10]. L’enjeu corporel a droit de cité dans les sports et quasi-jeux de pleine nature utilisant la haute technologie comme le motocross, le deltaplane, le parachutisme ou la plongée sous-marine. Peut-être davantage d’ailleurs que par le passé. C’est que l’ère industrielle nous a habitués à une expérience inédite : celle de la mort par accidents où n’intervient plus la violence directe exercée par l’homme, mais plutôt les dysfonctionnements de l’interface homme-machine.
Répétons-nous : le mot « enjeu » est pris ici dans son sens littéral. Nous l’avons présenté comme ce qui est misé en début ou en cours de partie et que le joueur tente de ne pas perdre – à l’envers du prix, qui est ce que le jeu permet de remporter. Au poker, il s’agit de l’argent à l’actif des joueurs. En aile delta ou en plongée sous-marine il s’agit bien de l’intégrité corporelle qui est misée en début de « partie ». À l’issue d’un vol ou d’une plongée, la solution du jeu sera associée à la sauvegarde de cet enjeu : ne pas avoir chuté, n’avoir eu aucun dommage... En football et même en rugby il en va très différemment : le joueur ne pourra se satisfaire de rejoindre les vestiaires indemne de tout traumatisme. Le contrat ludique avait a priori neutralisé et condamné cette variable. Ce qui est en jeu dans ces sports est d’une autre nature. L’échec d’un duel d’équipes prend corps sur un plan symbolique : c’est ce que nous appelons l’enjeu compétitif.
Cette notion d’enjeu n’est certainement pas étrangère à la façon dont les acteurs apprécient le défi sportif. Si les pratiquants interrogés ont manifesté d’un bloc leur prise de responsabilité face aux dangers physiques, ont-ils pour autant des goûts pour le risque semblables selon que l’enjeu de leur spécialité sportive est corporel et/ou compétitif ? Les spécialistes de sports à risque manifestent-ils une passion exacerbée pour le danger comme on peut l’entendre et le lire ici ou là ? C’est ce qui nous a poussé à interroger plus spécifiquement des motards et des plongeurs. Avec le même questionnaire, nous avons estimé le goût du risque de joueurs de tennis et de gymnastes. L’effectif total de 294 répondants peut paraître faible, mais nous n’avons pris que des pratiquants émérites de niveau « national » (et niveau 4 en plongée).
Les résultats sont traités sous forme d’analyse factorielle des correspondances. Le plan des trois premiers facteurs représentent 74,4 % du Phi-deux total (égal à 0,42) c’est-à-dire de l’information totale produite par les données. Le premier facteur en prend 51,7 %, le second 14 % et le troisième 8,7 %. La contribution importante des premiers facteurs et la décrue rapide des valeurs propres laissent à penser que le questionnaire a engendré des sous-groupes de répondants qui partagent des modalités de réponses distinctives.
Le plan factoriel laisse apparaître trois pôles. Un premier se détache sur le premier facteur formé exclusivement des plongeurs. Contre toute attente, ils ne manifestent aucun intérêt pour les prises de risque. Conscients que leur intégrité corporelle est en jeu (modalité « ENJeuCORPorel » en conjonction avec celle des « PLONGEURs », dont la Contribution par facteur – autrement dit, la force explicative de la modalité – est de : CPF = 80 au premier facteur, soit presque trois fois plus que la moyenne, égale à 28), ils témoignent plutôt d’un goût appuyé pour les prises de sécurité (« HESIPRUD », CPF = 32, qui signifie qu’en cas d’HéSItation lors de prise de décision, ils préfèrent la PRUDence, la réserve, à l’intrépidité). Aucune audace délibérée annoncent-ils (« NONDéLIBérée », CPF = 57), car le jeu n’en vaut pas la chandelle, il y a tout à perdre et rien à gagner (« PRIx > ENJeu », CPF = 54, sur le deuxième facteur). N’est-ce pas étonnant d’observer des pratiquants souvent catalogués comme des risque-tout manifester un tel dégoût pour le défi ?
Par opposition, les motards, pourtant également acteurs de jeux sportifs dangereux, apprécient les prises de risque délibérées (« DéLIBéRées », CPF = 57) ; mais c’est qu’ils n’ont d’yeux que pour l’enjeu et le prix compétitifs (« ENJeuCOMPétitif », CPF = 40, « PRIxCOMPétitif », CPF = 51). Insensibles aux dangers potentiels de la situation (« INSENSIBLe », CPF = 33 au deuxième facteur), leurs réponses sont en conjonction avec celles des joueurs de tennis – ce n’était pas des plus attendus compte tenu de leurs recrutements dans des strates sociales bien distinctes – chez qui l’on comprend que le goût du risque soit manifeste puisque rien de physiquement fatal ne peut leur arriver.
Quant aux réponses des gymnastes, elles se trouvent isolées des deux premiers sous-groupes sur le second facteur. Ces derniers reconnaissent prendre des risques corporels contrôlés (« NHESITePAs », CPF = 82) uniquement à l’entraînement (« ENTRAîNEment », CPF = 131), lors de l’acquisition de nouvelles difficultés, et partagent la modalité « CALME » (CPF = 34) avec les plongeurs.
La faculté relevée par les plongeurs et les gymnastes qui se montrent suffisamment intelligents pour mesurer les risques qu’ils prennent sans pour autant que cette appréhension ne les trouble ou ne les démoralise semble se trouver dépassée dès lors que les interactants se disputent un enjeu compétitif en simultané – comme les motards et les joueurs de tennis. Ces derniers affirment riposter aux assauts ennemis avec le sens de l’honneur et en dépit d’éventuelles menaces physiques (on comprend ici pourquoi les sports d’antagonisme et notamment les duels voient leurs enjeux corporels diminuer de plus en plus au fil des décennies). Les démonstrations de caractère faites par deux personnes (ou davantage) qui s’appuient directement l’une sur l’autre se doivent – et nous doivent – d’être insensibles aux périls corporels. On respecte ceux qui ont de l’ « estomac », ceux pour qui relever le défi est plus important que de protéger ses arrières. En revanche, dans des situations exemptes d’antagonisme direct, chercher à convaincre l’enquêteur qu’il n’y a pas de danger potentiel et témoigner de fait de conduites enhardies, couperait les répondants d’aptitudes essentielles parmi celles-là mêmes qui cernent le portrait du sportif tel qu’il devrait être. Un tel acharnement pour l’audace alors qu’il n’y a pas lieu de relever une quelconque offense, et souvent aucun prix à remporter, serait une preuve visible de fébrilité et d’inconsistance. Pour qu’un joueur parte à profit à l’assaut d’une situation sans tenir compte de sa dangerosité, il faut qu’un enjeu compétitif soit à défendre et que les autres joueurs donnent simultanément la réplique – cas des motards. En absence d’adversaire direct, la reconnaissance active de l’enjeu corporel et la capacité des acteurs à montrer qu’ils accomplissent leur « forfait » avec minutie, sans céder aux tentations irréfléchies, est ici l’occasion d’endosser certains traits de la force de caractère : le cran, l’intégrité et le sang-froid – cas des plongeurs.
 
V.Conclusion. Le risque calculé
 
 
Il est vrai que certaines activités pratiquées loin du public, et que l’on pourrait très bien éviter, n’apportent aucun salaire, aucune gratification professionnelle et ne promettent aucune célébrité. Les pressions sociales habituelles étant absentes, on est donc en droit de supposer qu’elles sont adoptées par pure passion du risque. De là l’idée ressassée selon laquelle les sports à risque seraient une forme de perversion des jeux sportifs. Ils seraient investis par des agents désireux de défier le carcan des normes sociales en tutoyant la mort, traditionnellement refoulée et interdite.
C’est bien de ces affirmations péremptoires que notre analyse des risques sportifs nous écarte. D’abord la thèse de l’ordalie, sorte de rite de passage des temps modernes, n’est pas en phase avec l’attitude responsable des sportifs qui se refusent d’en appeler à la malchance ou au destin inévitable lorsque l’on évoque l’éventualité des accidents. Les « risqueurs » sportifs ne sont pas davantage des conquérants de l’inutile succombant naïvement à l’amour du défi. S’ils acceptent – en toute connaissance de cause – la pratique de sports risqués, c’est justement pour montrer comment eux se comportent quand les dés sont jetés. En s’immergeant dans des situations hasardeuses doublées d’enjeu corporel, il peut arriver que l’individu quelconque perde le contrôle de lui-même et devienne subitement inutile aux autres. C’est, entre autres, pour éviter de telles déconvenues que la plupart des situations sociales se sont sécurisées. Mais voilà qu’un imprévu s’en mêle, qu’une action banale tire brusquement à conséquence et la déroute qui s’ensuit laisse apparaître un caractère faible et méprisable à celui qui l’endosse. C’est précisément ce que souhaitent éviter les sportifs. Désireux de rester maître de la situation en toute circonstance, il leur arrive même de « simuler » le risque à l’entraînement – comme en parachutisme, en plongée sous-marine – ou de l’ « éliminer » – cas de la gymnastique, du patinage – pour pouvoir, après coup, mieux s’en protéger. Mais ce n’est que dans la chaleur de l’action, lorsqu’ils travaillent sans filet, que les joueurs peuvent exprimer un caractère fort et défendre ainsi les valeurs morales pour lesquelles on les autorise à se risquer. Dans les salles de cinéma, dans les cafés et même sur les bancs des églises où il est presque sûr que rien ne va nous pousser à perdre le contrôle total de nos affects, il y a peu de chance que l’on témoigne de ces qualités renommées. C’est en cela que l’on peut avancer l’idée que l’attitude des sportifs face au danger n’est pas une marque d’impulsivité et d’irrationalité, et que le risque encouru est un risque calculé.
L’aptitude à garder le contrôle de soi malgré les circonstances est une qualité socialement importante. « Je crois que l’éducation fondamentale de toutes ces techniques (biologico-sociologiques) consiste à faire adapter le corps à son usage, écrit Mauss, en 1934, dans Les techniques du corps. Par exemple, les grandes épreuves de stoïcisme, etc., qui constituent l’initiation dans la plus grande partie de l’humanité, ont pour but d’apprendre le sang-froid, la résistance, le sérieux, la présence d’esprit, la dignité, etc. La principale utilité que je vois à mon alpinisme d’autrefois fut cette éducation de mon sang-froid qui me permit de dormir debout sur le moindre replat au bord de l’abîme » (p. 385) ; avant d’ajouter : « C’est en particulier dans l’éducation du sang-froid qu’elle (en parlant de l’éducation des hommes) consiste. Et celui-ci est avant tout un mécanisme de retardement, d’inhibition de mouvements désordonnés ; ce retardement permet une réponse ensuite coordonnée de mouvements coordonnés partant alors dans la direction du but alors choisi. Cette résistance à l’émoi envahissant est quelque chose de fondamental dans la vie sociale et mentale » (p. 385). Elle distingue entre elles les civilisations et les époques suivant que les réactions y sont plus ou moins déchaînées, impulsives, spontanées, ou au contraire contrôlées, réfléchies, calculées.
Cette aptitude fondamentale, jadis associée à la morale aristocratique, apparaît aujourd’hui comme une préoccupation centrale de notre système éducatif. La plupart des disciplines d’enseignement s’acquittent de cette tâche avec succès, notamment par le biais des épreuves scolaires. Ce qui compte ici ce n’est pas tant ce qui est appris, mais le sang-froid, le sérieux, etc., que l’on apprend en les passant. De même, l’aplomb du skieur, l’habileté du motard et l’assurance du grimpeur ne sont pas les simples conditions de la réussite sportive, mais ils en constituent le but principal. Et l’éducation physique et sportive peut intervenir es qualité dans l’acquisition de cette résistance à l’émoi qui saura proposer aux jeunes scolarisés des pratiques corporelles au parfum de risques et d’aventures.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Jean-Pascal Assailly, 1992, Les jeunes et le risque, Paris, Vigot.
·  Louis Bachelier, 1914, Le jeu, la chance et le hasard, Paris, Flammarion.
·  Roger Caillois, 1958, Les jeux et les hommes, Paris, Gallimard.
·  Jean-Antoine-Nicolas Condorcet, 1785, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Paris, De l’Imprimerie Royale.
·  Norbert Elias, 1969 (1939), La civilisation des mœurs, Paris, Agora.
·  Erving Goffman, 1973, La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Les Éditions de Minuit.
·  Erving Goffman, 1974, Les rites d’interaction, Paris, Les Éditions de Minuit.
·  Bernard Guerrien, 1993, La théorie des jeux, Paris, Economica.
·  David LeBreton, 1991, Passions du risque, Paris, Métailié.
·  Marcel Mauss, 1950 (1934), « Les techniques du corps », Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, « Quadrige ».
·  Pierre Parlebas, 1999, Jeux, sports et sociétés. Lexique de praxéologie motrice, Paris, Institut national du sport et de l’éducation physique.
·  Patrick Peretti-Watel, 2000, Sociologie du risque, Paris, Armand Colin.
·  Bastien Soulé et Jean Corneloup, 1998, « Jeunes et prises de risque sportives », Revue Corps et culture, no 3, p. 107-130.
 
NOTES
 
[1] Peut-on de fait définir le hasard ? « À parler exactement, écrit De Montmort, dans Essay d’analyse sur les jeux de hasard, en 1708, rien ne dépend du hasard. Ainsi pour attacher à ce mot hasard une idée qui soit conforme à la vraie philosophie, on doit penser que toutes choses étant réglées suivant des lois certaines, dont le plus souvent l’ordre ne nous est pas connu, celles-là dépendent du hasard dont la cause naturelle nous est cachée. Après cette définition on peut dire que la vie de l’homme est un jeu où règne le hasard. »
[2] En théorie des jeux, on dit qu’un jeu est à « information complète » si chacun des joueurs connaît : – ses possibilités d’action, – l’ensemble des choix des autres joueurs, – toute la gamme des issues possibles et les gains qui leur sont associés, – les motifs des autres joueurs en plus des siens propres. Il faut par ailleurs distinguer les sports psychomoteurs à information complète où les protagonistes jouent au coup par coup (sauts en athlétisme, gymnastique, plongeon) ou en coaction (courses en couloir en natation, en sprint) des sports sociomoteurs à information complète (football, tennis, judo) où l’interaction conflictuelle est vecteur d’aléa.
[3] On trouvera ces arguments bien sûr chez David Le Breton (1991), dans Passions du risque, Paris, Métailié, mais aussi chez Jean-Pascal Assailly (1992), dans Les jeunes et le risque, Paris, Vigot, chez Bastien Soulé et Jean Corneloup (1998), dans « Jeunes et prises de risque sportives », Revue Corps et culture, no 3, p. 107-130, ou encore chez Patrick Peretti-Watel (2000), dans Sociologie du risque, Paris, Armand Colin.
[4] En prenant comme critère de classification des jeux l’attitude observée par les joueurs lors de l’accomplissement ludique, Roger Caillois présente en 1958 dans Les jeux et les hommes, Paris, Gallimard, une répartition des jeux en quatre classes : « l’agôn », c’est.à-dire la compétition, consécration du mérite absolu, « l’aléa », c’est-à-dire le hasard, pour lequel l’acteur est amené à n’avoir aucune prise sur la résolution du jeu, la « mimicry », c’est-à-dire le simulacre où l’on joue à faire croire aux autres que l’on est quelqu’un d’autre, et « l’ilinx », c’est-à-dire le vertige qui inflige à la conscience ludique une sorte de panique voluptueuse. Outre les réserves que nous faisons s’agissant du concept d’aléa et maintenant de vertige, il est à noter que cette classification n’est pas une partition puisque le ski ou le kayak en eau vive sont à la fois des sports (agôn) qui créent du vertige (ilinx) et sont soumis aux aléas du milieu (aléa).
[5] Il s’agit d’étudiants de faculté des Sciences du sport, niveau DEUG ou licence, qui se répartissent de la sorte : 126 spécialistes de sports collectifs ; 78 spécialistes de sports de combat ; 61 athlètes, gymnastes ou nageurs ; 47 spécialistes d’activités physiques de pleine nature, et 46 spécialistes de sports de raquette. Il y a 237 garçons pour 121 filles. Recrutant dans des strates sociales avoisinantes, 202 étudiants de science et de philosophie de même niveau universitaire ont servi de groupe-témoin. Le rapport garçons/filles passe à 99/103.
[6] Le nombre de facteurs accidentogènes est n = 8 ; le nombre total d’ordres possibles est n ! = 8 ! = 40 320. Le nombre de systèmes de réponses possibles (chacun étant constitué de 28 « avis ») est de 228, soit 268 435460. Il y aurait donc 1.8 ! / 228 = 0,99985, soit 99,9 % « d’effets Condorcet » dans le cas du hasard, contre 29 et 52 % empiriquement constatés.
[7] Le nombre total de triplets (T) dans chaque tournoi est : n(n – 1) (n – 2) / 6, où n est ici égal à 8. Il vient : T = 56. Chaque triplet comporte trois arcs. Chacun peut avoir deux orientations. Le nombre total de combinaisons est donc de 23 = 8. Parmi ces huit triangles orientés, deux sont des circuits et six sont transitifs. Le hasard donnerait 2/8, soit 1 triplet intransitif sur 4. Donc pour nos 56 triplets en présence, l’aléatoire seul ferait surgir une moyenne de 56 / 4 = 14 triplets illogiques, contre 1,14 et 1,34 réellement constatés (respectivement pour les sportifs et pour les non-sportifs).
[8] Le coefficient de Kendall est égal à K = 1 – 2 d/D, où d est la distance observée entre les deux échelles (nombre de désaccords effectifs) et D = n(n – 1) / 2 = 8 × 7 / 2 = 28 le maximum de désaccords possibles. Il vient, pour ce qui nous concerne, K = 1 – 2 × 20 / 28 = – 0,43.
[9] « Dans la mesure où le jeu permet de remporter un prix, c’est une occasion, écrit Goffman, en 1974, dans Les rites d’interaction, Paris, Les Éditions de Minuit ; dans la mesure où il expose l’enjeu que l’on mise, c’est un risque » (p. 123). Dans les sports, risques et occasions sont souvent associés.
[10] On peut mesurer la dangerosité des sports à partir d’indicateurs comme le taux d’hospitalisation (H) et le nombre moyen de jours passés à l’hôpital (J). Une enquête portant sur 27 468 déclarations d’accidents effectuée en 1993 à la demande du ministère des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville permet de classer les sports du plus au moins dangereux, en multipliant par exemple « H » par « J ». Pour dix activités, la valeur moyenne de l’indice de dangerosité est de 0,9. Les cinq sports dont la cote est supérieure à la moyenne – parapente (2,7), motocross (1,62), équitation (1,4), ski (1,25), cyclisme (1,13) – rentrent tous dans la classe des sports à risque : présence d’enjeu corporel associé au hasard fourni par le milieu. Puis il y a une « rupture » avec le sixième sport, la gymnastique, qui obtient 0,35. Dans cette dernière pratique, il y a bien enjeu corporel mais l’absence d’incertitude du milieu permet aux participants de sécuriser davantage leurs agissements. Les valeurs des quatre derniers sports – sports collectifs, athlétisme, natation, tennis – tendent progressivement vers 0,1.
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