2002
L'Année sociologique
Sports, entreprises et collectivités
De l’amateur au professionnel : le cas des pratiquants de l’équitation
Vérène Chevalier
IUP « Métiers du sport »Université Paris XII) - Lasmas-IdL (UMR 8097)
Brigitte Dussart
Université Paris X - Louest (UMR 7544)
Certains jeunes engagés dans les pratiques de loisirs, les passionnés, transforment leur passion d’amateur en vocation professionnelle. Ce processus de conversion multiforme doit être appréhendé dans le contexte contemporain de la confusion croissante des repères : d’une part, les étapes du passage à l’âge adulte sont moins marquées qu’auparavant et les processus identitaires l’accompagnant se complexifient. D’autre part, on note une perméabilité croissante des frontières entre activités de travail ou de formation et activités de loisirs.
A few young and enthusiastic amateurs involved in leisure practices choose to convert their passion into an occupational vocation. This process of conversion is multiform and must be understood in the light of the contemporary confusion of bearings : on the one hand the stages of transition to adulthood are less clear than before, and identity issues become ever more complex. On the other hand, the boundaries between occupational or educational activities and leisure activities are increasingly permeable.
Les activités sportives et culturelles sont aujourd’hui considérées comme des modalités d’épanouissement et de valorisation personnelle. Le développement de ces activités résulte de l’augmentation du temps libre (C. Durand et A. Pichon, 2001) et de l’importance que les individus leur accordent comme forme d’expression personnelle librement choisie, pour leur plaisir et comme moyen d’améliorer leur qualité de vie dans tous ses aspects y compris celui de leur vie scolaire ou professionnelle. De plus en plus de jeunes se trouvent ainsi engagés, plus ou moins précocement, dans ces activités dites « de loisirs » qui sont en fait des activités de formation impliquant des apprentissages et des niveaux reconnus de compétence, et l’on peut se demander si ces formations extra-scolaires ont des effets sur leur insertion professionnelle. La question mérite d’être posée puisque le développement de ces activités, leur diversification et l’augmentation du nombre des pratiquants sont eux-mêmes générateurs d’emplois et de nouveaux métiers impliquant des formations spécialisées
[1].
Dans le domaine particulier des pratiques sportives, le processus de professionnalisation le plus connu est celui du sportif de haut niveau que ses performances, tôt repérées, engagent d’emblée dans une carrière faite de compétitions sanctionnant sa progression vers l’excellence. Ce destin reste évidemment celui d’une très petite minorité de pratiquants qui, à plus ou moins brève échéance, soit se reconvertiront dans la formation, l’entraînement ou l’encadrement (A. Haumont, 1987) soit abandonneront le domaine de leur activité. La médiatisation de ces « champions » a des effets positifs sur le recrutement de nouveaux pratiquants, et même si l’on constate un fort taux d’abandon précoce (V. Chevalier, 1996), nombre d’entre eux persévèrent, au motif souvent invoqué de la passion et sans autre ambition que de continuer à la vivre. Celle-ci toutefois implique une volonté de concilier cet engagement de pratiquant amateur avec les exigences de l’entrée dans la vie adulte et de l’accès au monde du travail. On peut penser que la conciliation de ces deux univers est davantage possible aujourd’hui compte tenu des transformations qui ont affecté, ces dernières décennies, les relations entre travail et loisir (J. Viard, 2001 et 2002). Mais on peut aussi penser qu’il y a là un terrain propice à l’émergence de nouvelles « vocations » professionnelles chez les pratiquants amateurs les plus engagés et les plus passionnés. En effet, si le nombre des pratiquants s’est accru ainsi d’ailleurs que celui des emplois offerts en matière d’animation et d’encadrement, dans le domaine du travail, le chômage des jeunes et la précarisation ont entraîné l’allongement de la période d’accès à un emploi stable et la multiplication des étapes qui la jalonnent (J. Rose, 1998)
[2]. Ces évolutions ont aussi entraîné des changements dans les processus de construction et de définition des identités : si, avec le déclin des grandes identifications collectives – religion, identité locale, culture ouvrière, etc. – le travail tend à fournir l’essentiel de l’identité individuelle (C. Dubar, 2000), on constate en même temps que les pratiques de loisirs, c’est-à-dire non contraintes, participent de plus en plus à la définition identitaire des individus (F. Weber, 1989 ; F. Weber et Y. Lamy, 1999). Dans ce contexte, la place des identifications sociales et professionnelles héritées semble perdre de son importance et l’on peut faire l’hypothèse que les jeunes pratiquants les plus passionnés puissent trouver dans leur engagement d’amateur une possibilité d’affirmation identitaire qu’ils voudront confirmer en convertissant leur passion en profession. La professionnalisation leur permettrait d’associer le plaisir et la réalité et de préserver les aspects les plus valeureux de leur identité, du moins ceux qu’ils considèrent comme tels et qu’ils ont acquis au cours de leur carrière d’amateur.
Cette question de la professionnalisation relève en fait d’une problématique plus générale de la socialisation telle qu’elle a été développée par la sociologie de la jeunesse et par celle du travail et des professions. D’un côté les travaux sur la jeunesse (J.-C. Chamboredon, 1985 ; F. Dubet, 1987 ; O. Galland, 1990 et 2001) montrent celle.ci comme une période moratoire du cycle de vie où les démarches de l’insertion professionnelle s’inscrivent dans une quête identitaire faite d’expérimentations diverses. D’un autre côté, les travaux d’E. C. Hughes sur la socialisation professionnelle (E. C. Hughes, 1958), mais aussi ceux de C. Dubar sur la construction des identités sociales et professionnelles et la sociologie des professions (C. Dubar, 1998 ; C. Dubar, P. Tripier, 1998) mettent en évidence les étapes progressives de l’entrée des jeunes dans le monde du travail et les logiques identitaires qui sont en jeu dans ces processus fortement individualisés. Le cas de la professionnalisation des amateurs nous semble dès lors pouvoir être considéré comme un cas particulier de socialisation professionnelle et de socialisation des jeunes qui serait en même temps exemplaire du changement des relations entre travail et loisir évoqué plus haut. On peut, en effet, faire l’hypothèse que les nouveaux métiers d’encadrement, d’animation et de gestion des activités de loisirs, sportives ou culturelles, offrent aux jeunes amateurs des opportunités d’emplois qui sont à la fois de nouvelles étapes d’entrée dans la vie adulte et éventuellement d’accès à la vie professionnelle. Entre la vie scolaire et la vie active, le loisir et le travail, l’amateur et le professionnel, s’ouvre un espace de temps et s’offre une multiplicité de statuts, provisoires ou définitifs, propices à la quête identitaire qui est au cœur du moratoire de la jeunesse dans la société contemporaine.
Dans une précédente recherche, nous nous étions intéressé aux « carrières d’amateurs » des pratiquants de l’équitation (V. Chevalier, 1996 et 1998). Ce travail nous a permis d’évaluer les changements ayant affecté cette pratique dans le contexte décrit plus haut et nous a incité à poursuivre l’investigation à travers une seconde recherche, actuellement en cours sur ce même terrain de l’équitation, en nous interrogeant non plus sur la construction de ces carrières d’amateurs mais sur les modalités de leur conversion en carrière professionnelle. La pratique de l’équitation est, en effet, un terrain privilégié pour l’analyse des processus de conversion professionnelle dans la mesure où l’encadrement de cette activité est depuis longtemps professionnalisé en France. Elle peut de ce fait être considérée comme précurseur des évolutions pouvant affecter des activités plus récemment organisées ou en voie d’institutionnalisation, et l’on peut aussi faire l’hypothèse que les mécanismes d’accès aux différents métiers d’encadrement de l’équitation présentent certaines ressemblances avec ce que l’on pourrait observer pour d’autres activités de loisirs organisées par des institutions. L’enquête proprement dite étant actuellement en cours de réalisation, nous ne pouvons avancer ici que des résultats provisoires issus de données statistiques encore partielles et des quelques entretiens exploratoires réalisés auprès d’anciens pratiquants amateurs de l’équitation exerçant ou ayant exercé une profession dans le secteur des activités équestres.
I. Les populations de professionnels sportifset l’engagement amateur
Les données statistiques de l’INSEE fournies par les enquêtes « Emploi », « Formation, Qualification, Profession » et « Pratiques de loisirs » ainsi que celles provenant des enquêtes « Entrée dans la Vie Active » réalisées par le Céreq, ne permettent pas d’évaluer quantitativement la part des pratiquants amateurs d’une activité sportive ou culturelle qui se professionnalisent dans cette même activité. Il nous a donc fallu combiner différentes sources pour obtenir des données chiffrées permettant de se faire une idée approximative de l’ampleur du phénomène et de ses caractéristiques. Les premières données auxquelles nous nous référons ici sont issues d’une analyse secondaire des enquêtes « Emploi » et nous ont permis d’obtenir une description de la structure de la population des moniteurs, éducateurs sportifs et sportifs professionnels et des changements qui l’ont affectée au cours des deux dernières décennies. Les secondes proviennent elles aussi de l’analyse secondaire d’une enquête sur l’insertion de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur (DUT et BTS) auxquels la question de l’influence de leur engagement d’amateur sur leur activité professionnelle a été posée.
1. Le processus de « normalisation » des professions sportives
Le traitement secondaire
[3] des éditions 1983 à 2000 des enquêtes « Emploi » de l’INSEE permet de décrire sommairement les évolutions de la structure sociodémographique de la population des moniteurs et éducateurs sportifs et des sportifs professionnels (P 4233) pour la période concernée.
Au cours de cette période, les effectifs de cette profession augmentent, ainsi d’ailleurs que leur proportion au sein de la catégorie des instituteurs et assimilés (PCS 42) qui passe de 3,2 % à 8,9 %. Le poids de ce groupe est donc loin d’être négligeable puisque, selon les conditions de pondération de l’enquête « Emploi » 2000, il y aurait actuellement près de 69 000 moniteurs, éducateurs sportifs et sportifs professionnels en activité. Parmi eux, la part des 15-24 ans ne cesse de baisser (de 23,5 % à 12,6 %) au cours de la même période, comme d’ailleurs dans l’ensemble des actifs (de 15,6 % à 8,4 %). Toutefois les jeunes de 15-24 ans restent, en 2000, toujours plus présents dans ces professions (12,6 %) qu’ils ne le sont dans la population active (8,4 %). Les professionnels du secteur sportif ont donc un peu moins « vieilli » que l’ensemble de la population active, notamment parce que cette catégorie intègre les sportifs professionnels de haut niveau qui ne le restent que tant qu’ils ont l’âge des performances requises pour ce statut. On observe aussi, au cours de la même période, un net déclin de la prédominance masculine puisque la part des femmes est passée de 18,8 % en 1983 à 35,1 % en 2000. Dans le même temps la part des femmes dans la population active n’a augmenté que de 3 % (de 43,4 % à 46,5 %). Le quasi-doublement de la proportion des femmes au sein de la catégorie est donc un phénomène de rattrapage tout à fait remarquable et l’ensemble de ces évolutions nous permet d’avancer l’hypothèse d’une certaine « normalisation » de ces professions qui ne sont plus aujourd’hui aussi spécifiquement jeunes et masculines qu’elles l’étaient auparavant.
Les données recueillies dans les enquêtes « Emploi » permettent aussi d’évaluer le degré de stabilité des actifs dans l’emploi qu’ils occupent en distinguant ceux qui ont moins de cinq ans d’ancienneté dans l’entreprise. De 1983 à 2000, leur proportion augmente et passe de 35 % à 41,8 % dans l’ensemble de la population active. L’instabilité des moniteurs, éducateurs sportifs et sportifs professionnels reste, au cours de cette période, beaucoup plus forte que celle de l’ensemble des actifs, mais la tendance est inverse puisque la part de ceux qui ont moins de cinq ans d’ancienneté passe de 65,8 % à 60,6 %. Cette diminution relative de l’instabilité dans les professions du sport s’accompagne toutefois d’une baisse de la part des actifs à temps complet, de 78,7 % à 60,6 %, bien supérieure à celle que l’on observe pour l’ensemble des actifs (de 87,7 % à 82,7 %), pour les professions intermédiaires (de 90,2 % à 85,4 %) et pour les instituteurs et assimilés (de 85,6 % à 80,8 %). Ces quelques indications permettent de constater que si la part des actifs engagés dans les métiers du sport tend à augmenter, ceux qui s’y stabilisent le font sans doute davantage dans le cadre d’une activité à temps partiel et sont probablement plus souvent qu’auparavant des femmes.
2. Une évaluation locale des effetsde l’engagement amateur sur l’insertion professionnelle
Lors de l’élaboration du questionnaire de l’enquête pour l’Observatoire régional des formations supérieures
[4], nous avons pu introduire des questions abordant le thème de la relation entre pratique amateur et insertion professionnelle. L’enquête, qui s’est déroulée en octobre 2000 en Basse-Normandie, a été réalisée auprès de jeunes ayant obtenu un DUT ou un BTS en 1998
[5]. Ils ont donc été interrogés quatre ans après l’obtention du bac. Nous ne ferons état ici que des réponses obtenues à la question ouverte « Avez-vous des pratiques sportives ou culturelles qui ont ou qui pourraient influencer votre activité professionnelle ? » qui ont été recodées par nos soins (cf. Tableaux 1 et 2 en annexe).
Plus d’un tiers d’entre eux (36 %) n’ont pas répondu à la question posée et 28 % (25 % des garçons et 32 % des filles) ont déclaré ne pas pratiquer d’activité sportive ou culturelle ; 13 % pratiquent une activité sans aucun lien avec leur formation ou leur activité professionnelle, 3 % affirment que leur activité de loisir représente une compensation à leur activité professionnelle, 2 % considèrent cette activité comme un atout supplémentaire dans leur CV, 12 % estiment que les savoirs et les relations qu’ils ont acquis dans le cadre de leur activité de loisir leur sont utiles dans le cadre de leur vie professionnelle. Enfin 6 % déclarent avoir opté pour une formation en continuité avec leur activité de loisir ou avoir choisi leur lieu de résidence en fonction de cette activité qu’ils ont finalement placée au centre de leur vie. Ce groupe apparaît toutefois plus important si l’on rapporte son effectif au sous-ensemble de ceux qui déclarent pratiquer une activité sportive ou culturelle : 16,4 % des pratiquants amateurs choisissent leur formation, leur profession ou leur lieu de résidence en fonction de leur pratique de loisir et, toujours en se rapportant à l’ensemble des pratiquants déclarés, c’est un tiers d’entre eux qui déclare utiliser les relations et les savoirs acquis au cours de cette pratique dans le cadre de leur activité professionnelle.
On remarque aussi que l’aisance sociale fait monter le taux de ces deux types de déclaration : sur l’ensemble des jeunes interrogés 11 % des enfants d’enseignants et de professions libérales déclarent avoir organisé leur vie professionnelle à partir de leur activité de loisir et 16,5 % d’entre eux reconnaissent pouvoir mettre au service de leur activité professionnelle les habiletés et les relations acquises dans leur activité de loisir. Ce résultat était prévisible pour au moins deux raisons : d’une part, ces enfants sont beaucoup plus massivement inscrits dans des activités de loisirs de toutes sortes que ceux des milieux plus modestes
[6] et ils sont aussi mieux placés que les autres pour en tirer ultérieurement le meilleur profit. D’autre part, leur socialisation dans un milieu plus protégé leur offre sans doute davantage de liberté pour choisir entre les exigences alimentaires et la quête identitaire ou du moins pour mieux les concilier. On peut sans doute faire l’hypothèse que les enfants issus de ces milieux et fortement engagés dans leur pratique de loisir puissent y trouver non seulement des ressources convertibles dans le domaine d’activité qu’ils vont choisir, mais aussi une alternative valorisante au destin professionnel hérité de leur milieu. En optant pour un projet professionnel décalé et relativement inclassable, ils se sentent mieux à même d’exprimer leur « authenticité personnelle » (F. Dubet, 1994).
II. La professionnalisation des pratiquants amateurs
Dans les années 1950-1960 qui sont celles des premiers développements des pratiques de loisirs et de leur démocratisation, la plupart des activités sportives se déroulent dans un cadre associatif. Les collectivités territoriales financent et entretiennent les équipements et les pratiquants amateurs sont le plus souvent encadrés par les plus expérimentés d’entre eux, la plupart du temps bénévoles. À la fin des années 1960, l’obtention d’un brevet d’État devient obligatoire lorsque cette activité d’encadrement est rémunérée. Ce n’est donc que très récemment, avec l’augmentation du nombre des pratiquants amateurs, que ces activités sont créatrices d’emplois salariés souvent, comme on l’a vu plus haut, à temps partiel. La pratique de l’équitation toutefois a nécessité plus tôt que d’autres le recours à du personnel salarié à temps plein non seulement pour initier et encadrer les pratiquants, mais aussi pour entretenir les chevaux et gérer les centres équestres qui, bien qu’associatifs, n’étaient pas (ou peu) soutenus par les collectivités territoriales. Les processus de professionnalisation des amateurs y sont donc plus anciens et plus facilement observables que dans les activités plus récemment organisées et institutionnalisées.
Actuellement les cavaliers professionnels vivant de leurs résultats en compétition sont encore moins nombreux que les sportifs de haut niveau dans les autres disciplines sportives : parmi les 2 700 cavaliers des première et deuxième catégories, on estime que seuls cinq cents d’entre eux peuvent être considérés comme des professionnels vivant indirectement de la compétition
[7]. En revanche, au sein des 3 800 centres équestres de la Fédération française d’équitation (V. Chevalier, 2002
b), environ 6 000 enseignants ont été recensés
[8], exerçant leur profession soit comme salariés soit comme indépendants
[9]. Cela signifie que la professionnalisation des pratiquants amateurs se fait essentiellement dans cette voie. Certains passent directement de leur statut de pratiquant amateur à celui de moniteur, d’autres, surtout les hommes, peuvent, en parallèle, s’engager un temps dans la compétition. Une première exploitation du fichier de la Fédération française d’équitation nous a permis d’avoir quelques indications sur la composition démographique actuelle de cette population d’enseignants, et nous avons réalisé auprès de certains d’entre eux quelques entretiens exploratoires afin d’affiner nos premières hypothèses.
1. La structure de la population des enseignants d’équitation en 2000
Composition par âge et sexe de la population des enseignants d’équitation en 2000
Source : Fichier FFE, 2000.
La population des enseignants répertoriés au fichier de la FFE semble à première vue équilibrée entre les hommes (52,7 %) et les femmes (47,3 %), mais cette parité disparaît dès que l’on examine la structure par âge : il y a 62 % de femmes chez les moins de 30 ans mais elles ne représentent que 20 % des plus de 50 ans. Nous ne disposons pas de données longitudinales, mais on peut faire l’hypothèse que cette disparité relève à la fois d’un effet de génération et d’un effet d’âge. D’une part, l’accès des femmes à la profession d’enseignant d’équitation est de toute évidence un phénomène récent car la féminisation massive des pratiquants amateurs dans ce domaine est elle-même relativement récente. D’autre part, il est aussi probable que, pour les femmes de cette génération moins engagée dans la vie active, l’entrée dans la vie conjugale et la maternité se soient davantage opposées qu’aujourd’hui à ce qu’elles poursuivent ce type d’activité professionnelle.
La part des femmes dans la population des enseignants de l’équitation est donc un peu plus importante que dans l’ensemble de la population active (47,3 % contre 46,5 %) et encore bien plus importante que dans l’ensemble des professions de moniteurs, éducateurs sportifs et sportifs professionnels (47,3 % contre 35,1 %). Ce résultat pourrait être l’indice d’une « normalisation » plus avancée du groupe des enseignants de l’équitation, mais il doit cependant être interprété avec précaution : si on peut y voir un des effets de la féminisation massive de l’ensemble des professions de l’enseignement, on doit aussi tenir compte de la nature particulière de cet enseignement qui, dans le domaine du loisir, s’inscrit dans le temps libre des rythmes scolaires ou de la vie professionnelle. On peut facilement imaginer que, dans le cas d’un emploi à temps partiel par exemple, celui ou plus souvent celle qui l’occupe soit davantage mobilisée le mercredi et le week-end que les autres jours de la semaine. On peut sans doute faire l’hypothèse que, parmi les jeunes femmes de moins de 30 ans actuellement en activité (62 % des effectifs de ces âges), celles qui surmonteront les obstacles de la vie familiale seront plus nombreuses que dans les générations précédentes (D. Méda, 2002), mais il semble difficile d’imaginer que, passé cet âge, leur taux d’activité puisse s’aligner rapidement sur celui des institutrices.
2. La conversion professionnelle des cavaliers amateurs
La jeunesse est devenue aujourd’hui une période aux frontières floues caractérisée par la déconnexion des événements qui marquaient auparavant l’entrée dans la vie adulte. D’un côté, la fin des études, l’entrée dans la vie conjugale et dans la vie active ne sont plus simultanées, mais ont pris la forme de processus indépendants ayant des rythmes différents. D’un autre côté, les évolutions qui affectent le monde du travail (la diversification et l’indécision des statuts offerts, le chômage et les difficultés de l’accès à l’emploi, la précarisation inscrite dans la flexibilité, etc.) rendent plus progressif et plus incertain l’accès à un emploi stable et à des statuts définis mais offrent aussi de nouvelles opportunités professionnelles (en particulier d’ailleurs dans le champ des activités liées à la protection, à la formation et à l’épanouissement physique et culturel des individus). Au sein de ce processus très général de recomposition du champ des professions et de redéfinition des modes de socialisation, les modèles et les valeurs hérités du milieu social et familial qui orientaient les choix professionnels perdent leur sens en même temps qu’ils cessent d’être efficaces, et voient leur rôle s’effacer dans la construction des nouvelles identités sociales. Comme le dit O. Galland (2001) : « Nous sommes passés d’un modèle qui était fondé sur l’identification au rôle paternel et à la reproduction de celui-ci à un modèle [...] de l’expérimentation qui laisse une place beaucoup plus grande à l’autodéfinition de soi et de sa place dans la société. [...] Au lieu d’être reçue en héritage, l’identité sociale se construit donc dorénavant de plus en plus souvent par itérations successives jusqu’à ce que l’individu parvienne à faire correspondre ses aspirations, moins définies qu’autrefois par son milieu d’origine, à un statut crédible. » On peut donc facilement concevoir que les jeunes, confrontés à cette situation, puissent mobiliser et utiliser l’ensemble des ressources acquises au cours de leur socialisation, y compris celles acquises dans le cadre de leurs loisirs et dont ils sont d’ailleurs plus généreusement pourvus que leurs aînés. La conversion professionnelle de l’amateur peut dès lors être considérée comme la forme la plus aboutie de cette mobilisation qui peut se faire à différents niveaux. Celle des jeunes pratiquants de l’équitation s’inscrit tout à fait dans ce cadre : d’une part ils sont, comme tous les jeunes, engagés dans cette double quête professionnelle et identitaire, d’autre part, ils disposent de ressources diversifiées acquises au cours de leur vie scolaire et de leur activité de loisir. Leur conversion professionnelle implique, à un moment ou un autre, l’abandon de leur formation principale, c’est-à-dire celle qui a véritablement pour objet de les préparer à la vie professionnelle : la scolarité, leurs études ou leur formation professionnelle, mais cet abandon n’implique pas la disparition des ressources acquises au cours de cette formation.
Les quelques entretiens exploratoires que nous avons réalisés auprès de professionnels de l’équitation, enseignants ou ex-enseignants, nous ont permis de comprendre que cet abandon qu’ils décrivent eux-mêmes comme une rupture ( « Je faisais des études... j’avais un métier tout tracé... j’ai tout envoyé valdinguer en disant : je vais passer le monitorat... » ) est en fait le résultat des interactions qui se construisent progressivement entre les deux univers séparés à l’origine, celui du travail et celui des loisirs. En effet, pour s’engager et poursuivre une formation dans quelque domaine que ce soit, il faut que celle-ci ait un sens pour celui qui s’y est engagé, c’est-à-dire qu’il puisse y inscrire ou y découvrir des objectifs, se donner un but qui soutienne son intérêt et justifie ses investissements, matériels et/ou affectifs. Dans le cas des pratiquants amateurs, la rupture n’intervient que lorsque que la formation principale, celle qui avait pour objectif l’accès à la vie professionnelle, a perdu tout son sens au profit de l’autre.
Ce transfert, toujours progressif, se fait d’autant plus facilement que les formations présentent des similarités d’organisation : des examens sanctionnant le niveau de compétence acquis et donnant éventuellement accès à des emplois. C’est le cas de l’équitation telle qu’elle est enseignée dans les centres équestres et les jeunes amateurs les plus engagés dans la pratique, ceux qui se décrivent eux-mêmes comme des « passionnés », sont tout naturellement amenés à s’inscrire dans ces épreuves (les « degrés » ou « galops ») qui leur permettent d’évaluer leur progression
[10]. Lorsqu’ils ont atteint un certain niveau de compétence, ils ont aussi du même coup la possibilité d’enseigner à leur tour ( « J’étais pris par l’équitation, j’étais rentré à fond dedans, avoir réussi le 3
e degré m’avait fait plaisir, mais après le 3
e degré, les examens c’était fini pour les amateurs et moi j’avais envie d’aller plus loin... je me suis dit pourquoi pas le monitorat » ). L’opportunité de la professionnalisation est donc inscrite dans l’organisation de la carrière de l’amateur mais elle s’offre d’abord à lui comme une opportunité de la prolonger ( « Si je suis entré dans le métier, c’est pour continuer à monter à cheval... » ) et d’assouvir sa passion ( « Il ne faut pas oublier que tout professionnel a d’abord été cavalier, que cette profession lui est venue de sa passion » ). Le fait de s’engager dans cette voie ne signifie donc pas que le choix est fait, mais ouvre ce temps de l’expérience qui permet le report des engagements dans la vie active ( « La formation monitorat pour moi, c’était faire une année sabbatique puis retourner à la fac parce que je ne sentais pas ça comme un vrai métier. J’ai découvert que c’était pas mal... on m’a proposé un poste et je suis restée, toujours en pensant que c’était provisoire... finalement je suis restée » ).
La vie dans les centres équestres est aussi particulièrement propice au développement d’une sociabilité intense fondée sur la coprésence de pratiquants qui partagent la même passion (P. Marry, 1983). Les centres équestres sont en effet organisés comme des « clubs » et offrent à leurs adhérents un espace de rencontre où ils peuvent discuter de leur passion hors du temps consacré aux reprises ( « J’étais attirée par ce milieu plein de passionnés » ). Par ailleurs, les activités qui s’y déroulent multiplient les occasions de s’y rendre utile de façon bénévole et pour peu qu’on le désire, qu’il s’agisse d’aider les plus jeunes à se mettre en selle ou de s’occuper des chevaux ( « L’ambiance du club entraîne à venir de plus en plus souvent. J’étais inscrite en licence et je passais tous mes après-midi au club. Je m’étais impliquée dans le club, dès que je pouvais j’étais là, je les aidais. Je pense que je m’étais déjà un peu imprégnée... pas du métier... mais de tout ce qu’ils faisaient » ). Lorsque l’on s’ennuie à l’école ou que l’on poursuit des études pour lesquelles on ne se passionne pas et avec des résultats qui, pour être suffisants, sont bien moins gratifiants que ceux que l’on obtient ailleurs, le désir de s’intégrer davantage au sein du seul milieu où l’on se sent reconnu, valorisé et utile apparaît de plus en plus légitime. Le jeune amateur tend à considérer le milieu équestre comme seul milieu de référence significatif et à construire son identité sociale à partir de l’identité valeureuse qu’il a acquise dans ce milieu. La professionnalisation consacre à la fois son statut de pratiquant amateur et son statut de travailleur et lui offre l’autonomie qui le fait accéder au monde des adultes. Il est parfois bien utile de savoir « travailler le temps libre »
[11].
Si les repères chronologiques d’entrée et de sortie de la vie active qui étaient auparavant ceux de l’accès à la vie adulte et à la vieillesse se sont fortement affaiblis, la période de la jeunesse reste celle de la formation au sens le plus large, même s’il devient impossible de lui fixer des limites. Avec l’allongement et la massification de la scolarité, l’entrée dans la vie adulte et professionnelle a pris la forme d’un parcours plus ou moins long dont les étapes sont constituées de statuts à la fois précaires et ambigus. Ces parcours, fortement diversifiés, offrent plus d’opportunités aux choix personnels mais impliquent aussi de perpétuels ajustements entre désir et réalité, vocation et profession. Dans un contexte où l’avenir professionnel est à la fois organisé et perçu comme incertain, où l’accès à la stabilité de l’emploi est de plus en plus différé voire même hypothétique, les jeunes engagés dans ces parcours sont sans doute davantage tentés de privilégier ceux qui leur assurent au moins une satisfaction personnelle en leur permettant d’assouvir leur passion. Dans la mesure où les incertitudes à l’égard du monde du travail sont partagées par l’ensemble de la société, il semble que les parents soient moins réticents vis-à-vis des choix de leurs enfants lorsqu’ils s’éloignent des sentiers battus, et peuvent même les soutenir
[12]. La conversion professionnelle des amateurs, même si elle reste un modèle marginal d’insertion professionnelle, nous semble témoigner de façon exemplaire, des évolutions qui affectent la société sur tous les plans. Si le développement des pratiques de loisirs doit être rapporté à l’augmentation du temps libre, le succès qu’elles rencontrent s’inscrit aussi dans ce grand mouvement de valorisation de la personne et de recherche d’approfondissement de soi qui caractérise l’individualisme contemporain (J.-C. Kaufmann, 2001). Dans ce contexte, les pratiques tendent à se multiplier et à se diversifier : les activités « émergentes » sont tout d’abord pratiquées sur le mode alternatif, parfois en rupture avec les activités traditionnelles, mais certaines s’organisent ensuite au niveau institutionnel en se dotant de structures d’encadrement et d’évaluation (J. Defrance, 1989). Sans se prononcer sur leur avenir à plus long terme, on peut toutefois faire l’hypothèse que celles qui survivront seront génératrices de nouveaux emplois et de nouveaux statuts.
Tableau 1. — L’effet du genre sur le rôle des pratiques non contraintes dans les choix professionnels des jeunes titulaires d’un DUT ou d’un BTS
Source : Observatoire régional des formations supérieures OREF de Basse Normandie), 2000.
Tableau 2. — L’effet de l’origine sociale (CSP père) sur le rôle des pratiques non contraintes ans les choix professionnels des jeunes titulaires d’un DUT ou d’un BTS
Source : Observatoire régional des formations supérieures (OREF de Basse Normandie), 2000.
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[1]
On en veut pour preuve la création des IUP « Métiers du sport » par exemple (Décret 94-1204 - 9 IUP relèvent actuellement de ce domaine d’activités même si leur intitulé varie) ou encore la décision du ministère de l’Éducation nationale d’introduire dans l’enseignement primaire des ateliers de formation artistique et la demande d’animateurs professionnels qu’elle implique pour les encadrer.
[2]
On désignera sommairement ici le travail comme notion générique relative au « monde du travail » (relations, statuts, etc.), par opposition au domaine des activités se déroulant dans le temps libre. La notion d’emploi quant à elle renvoie à l’activité rémunérée et à ses différentes caractéristiques (stabilité ou précarité, temps plein ou partiel, etc.).
[3]
Réalisé avec le logiciel SAS et le soutien d’A. Kieffer sur les données des enquêtes correspondantes acquises à l’INSEE et mises à disposition par le Lasmas-IdL.
[4]
Branche de l’Observatoire régional de l’emploi et des formations (OREF) de Basse-Normandie.
[5]
1 487 jeunes ont répondu sur les 3 300 à qui le questionnaire avait été adressé.
[6]
Cf. les enquêtes de l’INSEE de 1967 et de 1987 sur les pratiques de loisirs (P. Le Roux, 1970 ; INSEE, 1989) et les enquêtes du ministère de la Culture sur les « pratiques culturelles des Français » de 1973, 1981, 1989 et 1997 (Ministère de la Culture, 1982 ; Ministère de la Culture et de la Communication, 1990 ; O. Donnat, 1998).
[7]
Ils tirent l’essentiel de leurs revenus du dressage et du commerce des chevaux de sport et des leçons auprès des 23 000 cavaliers compétiteurs des troisième et quatrième catégories qui sont généralement propriétaires de ceux-ci. Signalons que la majorité des cavaliers engagés, professionnellement ou pas, dans la compétition sont des hommes, leur proportion augmentant avec le niveau de performance.
[8]
Le fichier des enseignants élaboré par la FFE est le seul outil permettant actuellement le décompte des enseignants. Si sa composition semble assez fiable dans ses grandes lignes, il ne constitue pas un véritable recensement, car il ne semble pas être exhaustif ni régulièrement tenu à jour.
[9]
Les enseignants d’équitation peuvent, en effet, avoir un statut indépendant en étant enseignant libéral itinérant ou établi à son compte (dans sa propre installation ou comme gérant), ou encore chef d’entreprise et employeur.
[10]
Il convient d’ailleurs de noter que l’institution elle-même scande les carrières et allonge les itinéraires. Elle multiplie les étapes des parcours d’amateurs puisque les trois « degrés » en cours jusqu’en 1979 ont été transformés en six « étriers » et « éperons », puis en neuf « galops » en 1990, pour la même gamme de compétences techniques. Par ailleurs, l’évolution de la réglementation de la formation professionnelle au brevet d’État a conduit à organiser celle-ci : alors que ce brevet pouvait être présenté sans préparation codifiée, une à deux années de préparation encadrées sont nécessaires pour présenter l’examen depuis 1987 (arrêté de 1987 modifié en 1992).
[11]
Selon le titre de l’ouvrage de C. Bidart, A. Degenne
et al., 2000.
[12]
Les premiers entretiens réalisés auprès des jeunes semblent témoigner de cette attitude consistant au moins à ne pas poser d’interdit sur leur orientation.