2002
L'Année sociologique
Analyses bibliographiques
Sociologie du sport
Corps et culture. — Corps, sports et rites, no 4, 1999, 240 p. — Revue publiée par le laboratoire « Corps et culture », UFR STAPS - Université de Montpellier 1, 700, avenue du Pic Saint-Loup, 34090 Montpellier.
Le no 4 de la revue pluridisciplinaire Corps et culture intéressera particulièrement le sociologue en ce qu’il fait des notions de « rite » et de « rituel » une voie méthodique d’analyse des transformations qui affectent les pratiques corporelles. Cette ritualité non seulement signifie l’irréductibilité de nos conduites à un strict ordonnancement instrumental, mais montre aussi dans quelle mesure elle contribue à activer les dynamiques identitaires au sein des changements multiples qui affectent la vie quotidienne.
L’originalité de la réflexion doit ici retenir notre attention : la multiplicité des approches sur les rituels, au-delà de leurs divergences, engagent toujours une réflexion sur le corps, à la fois support et objet du rite. Elles sont donc susceptibles de nous conduire à questionner autrement les pratiques corporelles. La perspective est d’ailleurs réversible, et les mises en jeu du corps constituent autant d’analyseurs pertinents pour penser l’émergence de nouveaux rituels, ainsi que notre façon d’en rendre compte.
Comme dans les précédents numéros de Corps et culture, l’ensemble des contributions se répartissent et s’articulent autour de trois axes. Le premier, « Thématiques », ouvre assez largement le spectre de la réflexion alors que le second, « Études critiques », met en perspective les usages de la notion de rite. La dernière partie du numéro, traditionnellement consacrée à « Un auteur », présente quelques-uns des cadres de la pensée d’Erving Goffman. Le numéro se referme sur une rubrique « Notes de lecture », complétée par quelques comptes rendus de thèses.
La première des thématiques retenues met en avant l’inscription institutionnelle des rituels : les mises en jeu du corps révèlent les systèmes normatifs dans lesquels elles se produisent et qu’elles produisent en retour. Jacques Gleyse et Murielle Valette analysent les façons dont l’institution imprime au corps, parfois douloureusement, sa marque propre. Les rituels sont rapportés à des lieux « hétérotopiques » précis, comme, la salle de classe à l’école primaire, espace « initiatique » dans lequel, par l’entremise de rituels bien décrits, l’enfant doit « céder la place, en se contrôlant, à l’élève ». Le passage des élèves au vestiaire produit le monde « discipliné » d’une Éducation physique et sportive (EPS) qui impose le port d’une tenue vestimentaire spécifique. C’est enfin l’analyse d’une préparation de match qui sert l’analyse pour montrer comment s’effectue progressivement le passage subjectif à l’identité de « sportif ». Gilles Bui-Xuân et Sébastien Ruffié portent quant à eux leur réflexion sur le sens du rituel du salut dans la pratique du judo : cette gestuelle définit la qualité de l’échange « combat » en l’inscrivant dans ce qui le délimite, en lui donnant un sens sportif. Le salut « institue » le judoka en marquant « simultanément les interdits attachés à la personne comme au combat », signifiant par là « que la pratique de cette discipline ne peut s’effectuer en dehors de ce contexte culturel ». Le salut rituel apparaît pour le judoka comme ce qui lui permet d’entretenir une « distance au rôle » tout en « ratifiant » les modalités légitimes d’expression de la violence. L’utilisation d’un questionnaire est mise en avant. Olivier Pégard pense de son côté cet « affrontement ritualisé » qui s’exprime au sein de l’espace urbain : confrontée à une gestion institutionnelle de l’espace public toujours plus visible et « omniprésente », la « culture adolescente » impose une « lisibilité insolente » en se constituant un territoire propre. L’adolescence « outrancière » s’exprime paradoxalement de façon « conventionnelle » : d’une part, elle est confortée par le dispositif marchand dans sa « signalétique agonistique », d’autre part, la « ritualisation discursive » de la réponse institutionnelle leur permet de se reconnaître « joueurs ».
La deuxième thématique interroge les transformations des pratiques traditionnelles de la joute languedocienne et de la course camarguaise. La recherche de performance, la rationalisation des gestes et des entraînements transforment ces pratiques, notamment dans leurs dimensions rituelles, en les rapprochant des formes sportives d’affrontement. Charles Pigeassou et Jérôme Pruneau analysent les conséquences symboliques de cette mutation de la joute, qui fragilise le lien communautaire en affaiblissant son expression rituelle d’une part, en proposant des modes sportifs de construction des identités d’autre part. Jean-Pierre Chaze étudie quant à lui la course camarguaise à partir des rituels qui caractérisent sa mise en scène. Contrairement au spectacle sportif, cette manifestation de la culture taurine ne fait sens que parce qu’elle renvoie en permanence à l’expérience équestre et au travail agricole, c’est-à-dire aux fondements de l’appartenance à la communauté locale de travail. Sans doute aurait-il été louable d’inscrire ces deux analyses dans une interrogation élargie, traitant de la nature du lien « communautaire » ou du sens de tout ce qui renvoie à une « tradition » dans l’espace symbolique de la modernité.
La troisième thématique porte sur les mises en scène du corps. Jean-Bernard Moles montre comment l’analyse du vestiaire d’avant-match, de la première mêlée et de la troisième mi-temps permet de comprendre les mutations qui affectent le rugby aujourd’hui : un ensemble d’exigences nouvelles, liées au développement du professionnalisme, participent d’un processus qui euphémise certaines formes de violence et qui rompt avec l’ancrage culturel (languedocien) « originel » et « authentique » de ce sport. Jean-Luc Canal et Caroline Quintilla vont également analyser, à partir d’entretiens, les processus de liminarité qui scandent le passage collectif des rugbymen au vestiaire : en cet espace de transition s’opèrent des ajustements réciproques qui harmonisent les conduites, consolident les relations, et permettent à chacun d’entre eux de passer subjectivement d’une identité à une autre, et ainsi de devenir « joueurs ». Betty Mercier-Lefèvre s’appuie pour sa part sur un spectacle d’Alain Platel pour montrer comment la danse contemporaine « interroge » les représentations esthétiques dominantes : s’inscrivant dans un projet de « déplacement » du regard, cette pratique chorégraphique instaure ses ruptures esthétiques de façon rituelle, en mettant en scène « l’envers du décor de nos corporéités ». Cette pratique de l’art chorégraphique exprime une critique, mais simultanément réenchante le quotidien par l’entremise d’une « esthétisation » rituelle de « l’ordinaire ». L’analyse de Damien Féménias porte à la fois sur les structures et sur les significations de la symbolique sportive : l’ordre politique de l’équipe s’institue en inscrivant le jeu des affects et celui des identités dans une « épaisseur sensible », dans un monde que le rite rend solidaire d’un vécu. Par l’intermédiaire du rite, le joueur pénètre sur le territoire de la fantaisie ludique pour s’identifier à une figure de la modernité : il s’agit de « se » jouer rituellement en héros, au sein d’un « Nous » librement choisi, il s’agit d’incarner l’autre part de soi-même.
La seconde partie du numéro rassemble des « Études critiques » qui mettent en question les usages irréfléchis de la notion de rite, qui omettraient d’en souligner l’aspect contextuel et évolutif, ou qui en useraient en matière sportive sans en discuter la pertinence. Yves Le Pogam tente ainsi de comprendre l’originalité des significations véhiculées par les rites du sport en comparant ce dernier avec les jeux des sociétés traditionnelles. Signifiant par là les discontinuités entre « jeu rituel » et « record sportif », l’auteur interroge les combinaisons qui se jouent dans les pratiques entre tradition et modernité, entre religiosité et sécularité, entre instituant et institué. Les Gay Games, porteurs d’un désir d’identité et de reconnaissance, constituent un analyseur de choix pour rendre compte de la « générativité » du social. Reste donc à apprécier les effets politiques et économiques de ces pratiques plus « ludiques » que « sportives ». Bernard Andrieu s’interroge quant à lui sur les « rituels médicaux du sportif » qui impliquent des processus de contrôle et une régulation du dopage sans remettre pour autant le système du dopage en question. L’entraînement sportif médicalement maîtrisé entraîne des bouleversements symboliques profonds en donnant prise, d’une part, à une explication « naturelle » des comportements humains, et d’autre part, en offrant pour modèle une « réduction du sujet à sa matérialité ». Jean-Philippe Turpin critique de son côté le caractère postulé du lien établi entre sport et formes de sacralité : aucune épistémologie ne légitime ce rapprochement conceptuel, dans la mesure où celui-ci n’est que l’occasion d’éviter de rendre compte de la réalité « moins reluisante » du terrain. L’accord tacite des « ritologues » avec la doxa journalistique leur permet de produire des discours « autorisés », sans « risque scientifique » dans la mesure où le concept perd en intelligibilité, tout en accumulant des bénéfices institutionnels et politiques. L’auteur renvoie l’analyse du rite à ses fondements religieux et propose de nous expliquer le sens caché de la « religion » sportive « décadente ».
Anne Marcellini et Mahmoud Miliani proposent une lecture « des logiques des situations et des interactions » qui parcourent l’œuvre de Goffman. Ce texte écrit à deux mains est décomposable en deux parties, assez inégales. Il commence par une critique épistémologique plutôt hésitante : si Goffman construit l’intelligibilité de son objet en empruntant ses concepts au registre théâtral, il affirme par ailleurs que le monde n’est pas réductible à une scène, sans toutefois préciser ce qui l’en distingue. Paradoxalement, après le détour d’une réflexion sur le théâtre, l’originalité de la perspective est finalement louée de savoir mettre en évidence l’opacité et la duplicité constitutives de la vie sociale, ce qui précisément la différencie du théâtre où l’action est « visible » et les personnages « transparents ». L’apport méthodologique de cette approche est souligné : capable de rendre compte des observations du sociologue, elle lui ouvre des modes d’investigation autrefois négligés, comme l’observation participante. La seconde partie du texte traite du corps « dans » l’interaction chez Goffman : l’évitement, la dialectique de l’expression et de l’impression, le stigmate constituent autant de voies pour accéder à ses conceptions de l’appareillage symbolique, de la communication ou encore de l’expérience. À travers l’usage spécifique que propose l’auteur américain des notions de rite et de rituel, à travers l’offense et la réparation, le convenu et l’inconvenant, la profanation ou encore l’anormalité, le texte souligne l’intérêt de penser les processus au cœur de l’échange et tente de rendre compte de la position « fondamentalement intermédiaire de Goffman entre un déterminisme affirmé et une attention marquée pour ce qui lui échappe ».
La bonne connaissance des terrains investis doit être retenue. La diversité des approches et des références théoriques signale le côté à la fois volontaire (dans l’explication) et dynamique de cette production collective. On remarquera également que, entre autres préoccupations, la « sacralité » dont est investie l’expérience partagée est très souvent interrogée tout au long de ce numéro. Ce quatrième volume s’intègre dans une série de réflexions axées sur le « développement du sport » (no 1), sur les formes « sportives » du « plaisir » (no 2) et du « lien social » (no 3), ou encore sur la dialectique « corps et éducations » (no 5).
Damien FéMéNIAS
Pierre Parlebas. — Jeux, sports et sociétés. Lexique de praxéologie motrice. — Paris, INSEP, 1999, 469 p., 40 fig., index.
Une science de l’action motrice est-elle possible ? est-elle payante, à quel titre, et à quel prix ? Voilà les questions que se pose P. Parlebas à l’endroit des activités ludiques et sportives tant négligées par le sérieux académique des savoirs disciplinaires établis.
Ce questionnement n’est pas nouveau. En effet, le livre que nous présente aujourd’hui P. Parlebas est une nouvelle édition du Lexique de praxéologie motrice, augmenté d’une trentaine d’entrées nouvelles (plus de 150 en tout). Le premier lexique, publié en 1981, a connu plusieurs rééditions. Il a servi de référence à de multiples travaux sur les jeux et le sport, qui ont permis à l’auteur de rectifier certaines définitions, de nuancer et de préciser certains aspects de sa pensée. C’est donc avec l’assurance de vingt ans de succès que P. Parlebas nous présente un travail si abouti que chaque mot, chaque virgule des 469 pages qu’il compte ont été pesés et testés à l’usage.
Les activités ludiques et sportives mettent en jeu des actions motrices : « Un athlète qui lance le javelot, deux épéistes qui s’affrontent, un barreur et un focquier qui manœuvrent leur voilier, des enfants qui jouent au basket ou à la Balle au chasseur accomplissent une action motrice » (p. 37). Ces actions possèdent une spécificité, c’est-à-dire un caractère « distinctif » qui fut souligné en 1936 par Marcel Mauss sous l’expression de « techniques du corps ». Celles-ci possèdent la triple caractéristique d’impliquer une mise en jeu du corps, d’être des constructions culturelles variables d’une société à l’autre, et d’impliquer toutes les dimensions de la personne humaine : affectivité, perception, capacités de connaissance.
La logique interne, indéfiniment variable, de ces actions motrices définit une pertinence qui, d’un point de vue épistémologique, fonde un projet scientifique original, différent de tous les autres : celui d’une praxéologie motrice, ou science de l’action motrice. Le comportement moteur est empiriquement observable. On peut observer les mouvements d’un basketteur, d’un véliplanchiste, ou d’un joueur de Marelle, chacun dans son environnement propre. Ces observations permettent de dégager la logique interne de chacune de ces activités ludiques ou sportives.
Le projet est donc triple : c’est un projet de cadrage épistémologique d’un objet spécifique ; c’est un programme de recherche empirique sur l’ensemble des activités ludiques et sportives potentiellement dans toutes les sociétés connues, mettant en jeu une méthodologie spécifique ; c’est enfin un projet visant à formuler des interrogations nouvelles dans les domaines établis de l’histoire, de la sociologie, de l’ethnologie et de la psychologie.
L’étude scientifique de l’action motrice exige la mise en œuvre de concepts opérationnels, nommés, assortis de définitions, ayant chacun un sens univoque, et systématiquement mis en réseau. Telle est la raison pour laquelle cet ouvrage exigeant se présente sous la forme d’un lexique, et s’en justifie en introduction par un argumentaire en faveur de l’élaboration d’un langage scientifique adapté à son objet.
Toutes les actions motrices mettent en jeu un acteur qui s’engage dans une série d’actions avec ou sans partenaire, avec ou sans adversaire, dans un environnement domestiqué ou incertain. Ces trois critères : partenaire (P), adversaire (A), incertitude (I) peuvent se combiner entre eux. Ils produisent une classification des activités ludiques et sportives en huit classes susceptibles d’être présentées sous la forme d’un arbre de Porphyre (p. 50) ou d’un simplexe à six faces (p. 57). Exemples : les lancers (disque, javelot) appartiennent à la classe « sans adversaire, sans partenaire, sans incertitude ». À l’opposé, la régate en équipage se fait avec partenaires, avec adversaires et dans un milieu dont l’incertitude provient à la fois de l’environnement naturel changeant et des adversaires, parfois même des partenaires.
On voit que cette classification, en se fondant sur la logique des actions, se démarque radicalement des classifications habituelles fondées soit sur le milieu (sports nautiques ou de montagne, en salle ou de plein air), ou sur des caractéristiques externes (jeux et sports populaires ou élitistes).
Les définitions opérationnelles proposées par P. Parlebas sont élaborées à partir d’une connaissance encyclopédique de différents champs du savoir : la psychologie, sous ses variétés expérimentale, cognitive, psychanalytique ; la théorie des jeux, des modèles et des graphes ; les différents courants de la sociologie et de l’ethnologie ; une connaissance empirique précise d’un nombre stupéfiant de pratiques ludiques et sportives anciennes et contemporaines.
L’étude rigoureuse de l’action motrice, modélisée par un simplexe, débouche sur une sociologie du sport. En étudiant les faces du simplexe et les pourcentages des activités qu’elles rassemblent, on constate par exemple que les disciplines olympiques privilégient systématiquement les actions motrices en solitaire (en « psychomotricité ») dans un milieu dont est bannie toute incertitude, mais contre des adversaires, dans un esprit de compétition, avec des gagnants et des perdants. P. Parlebas y voit l’effet d’un processus de « sportification » qui appauvrit les logiques internes en éliminant des figures telles que la permutation de rôle (Chat perché) ou le paradoxe (jeu des Trois camps). Sur le terrain, le sport tel qu’il se pratique dans les fédérations et les compétitions est étrangement dénué d’humour et de fantaisie. Il se rapproche du sérieux du travail : « L’enjeu du jeu en bannit l’enjoué », écrit Parlebas (p. 226). L’auteur débouche ici sur les grandes questions de société, et convoque dans la discussion R. Boudon (effets non voulus, ou pervers), N. Elias (civilisation, sport et violence), R. Caillois (le domptage des dangereux instincts de vertige), P. Bourdieu (sports et habitus de classe). Il égratigne sévèrement au passage les idées reçues sur le sport moderne et l’olympisme qui représentent à ses yeux une simplification plutôt qu’un accomplissement des jeux traditionnels, et une réduction des activités ludiques à la compétition dans un milieu d’où toute incertitude a été bannie, suscitant ainsi la réaction opposée de sujets en mal d’activités dites « libres » ou « de pleine nature » non moins fantasmatique, et flirtant avec le risque (p. 112, 225 et suiv.). Ainsi, les activités ludiques et sportives constituent un laboratoire exceptionnel d’étude des changements sociohistoriques. P. Parlebas fournit des instruments rigoureux et exigeants dans un domaine et des débats qui en manquent singulièrement.
L’action motrice, cependant, fait toujours partie de conduites motrices. Celles-ci sont finalisées, et animées par les désirs du sujet. À la différence des actions motrices observables, les conduites ne se laissent pas immédiatement déchiffrer en clair. Mais actions et conduites ne se distinguent que dans l’analyse. C’est un seul et même phénomène sous deux angles différents. La praxéologie ne peut se limiter à l’étude des actions. Avec l’étude des conduites, celle-ci ne s’ouvre pas seulement à des logiques externes d’ordre sociohistorique, mais à la dimension ontogénétique du développement du sujet. Dans l’Occident contemporain, le sport et les jeux ont été mobilisés (par Hébert, Le Boulch et les Directives successives des ministères de la Jeunesse et des Sports) pour éduquer, développer, discipliner. L’enseignement de l’éducation physique et sportive s’est fait longtemps dans la plus grande confusion, et au gré de l’hégémonie exercée tour à tour par la référence bio-physiologique des disciplines médicales ou par une approche psychologique. La visée de P. Parlebas est de substituer à ces tâtonnements une approche scientifique qui se fonde sur la pertinence propre à la logique interne de l’action motrice, contextualisée par le truchement des conduites motrices. La visée de l’ouvrage est donc en partie pragmatique. C’est un manuel qui s’adresse à deux publics : celui des enseignants et spécialistes des activités physiques et sportives, et celui des spécialistes des sciences de l’homme et de la société.
Il ne viendrait à l’idée de personne de lire un lexique dans l’ordre alphabétique des entrées. Mais celui-ci est ainsi fait qu’il autorise deux usages : celui d’un traité systématique qu’on lit en continu du début à la fin, et celui d’un lexique qu’on consulte à la demande. Trois index alphabétiques (des entrées, des auteurs, et des jeux et sports cités) en facilitent grandement l’usage. Le lecteur trouvera à chaque page des exemples concrets ainsi que le vocabulaire, sinon le jargon, de chaque société ou de chaque sport, de sorte qu’il sera guidé par la main tout au long de cet immense parcours qui va des activités les plus concrètes aux enjeux de société en passant par les concepts de la praxéologie et la modélisation des logiques d’action.
Je souhaite maintenant prendre du champ par rapport à l’ouvrage et terminer ce compte rendu sur deux remarques plus personnelles. En premier lieu, l’ouvrage de P. Parlebas ne fournit pas seulement un programme de recherches et des orientations épistémologiques clairement articulées. Il repose sur une ontologie du sujet humain. P. Parlebas évite de parler du « corps » (il n’y a pas d’entrée sous ce terme). Tout au plus utilise-t-il parfois les termes de « technique du corps » à la suite de Mauss, de « mise en corps », ou l’adjectif « corporel ». Il y a, à cela, de bonnes raisons : parler du corps conduit à l’impasse dualiste et à des propos sur le prétendu « oubli du corps » dans les sociétés occidentales, ou sur sa « redécouverte » qui constituent un fonds de commerce douteux dépourvu de rigueur. Par contre, centrer l’analyse sur les « conduites motrices » situe celles-ci d’emblée sous le signe d’un monisme de bon aloi : tout y est donné en bloc, à savoir la perception par les sept sens qui est consubstantielle à la motricité, et tout ce qui est de l’ordre de l’activité physique comme de l’ordre du désir, de l’émotion, et de l’affect. On est toujours, tout au long de l’analyse, dans l’ordre sensori-affectivo-moteur, qui définit l’unicité du sujet humain dans le mouvement. Cela permet à P. Parlebas de faire implicitement justice d’une idée reçue : nulle part il ne perd son temps à dénoncer l’oubli du corps ou sa redécouverte, puisque celui-ci se fait toujours oublier, dans toutes les sociétés connues, dès lors qu’il fonctionne normalement. Il ne se rappelle à notre attention que par ses ratés et ses souffrances. Il existe un « inconscient moteur » : « Si le barreur qui vire de bord devait “prendre conscience” de tous les éléments de la situation motrice [...] il serait condamné à rester figé sur place devant l’ampleur de ces exigences », écrit P. Parlebas (p. 171).
Ce monisme ontologique est une bouffée d’oxygène dans le paysage contemporain de l’anthropologie et de la sociologie, car si les sujets vivent correctement 24 heures sur 24 dans l’évidence inconsciente de leurs conduites sensori-affectivo-motrices, il s’en faut de beaucoup que les sciences de l’homme et de la société en aient pris acte, pour qui le sujet est avant tout un sujet parlant, pensant et communiquant, au point de considérer la praxéologie et l’étude du sport avec commisération, ainsi que le remarque P. Parlebas. En ce sens, la praxéologie motrice constitue la cheville ouvrière d’une anthropologie originale et à part entière, en rupture avec les anthropologies aujourd’hui dominantes.
C’est là qu’intervient ma seconde remarque : si l’action motrice représente un des grands impensés de la sociologie contemporaine, que P. Parlebas a si efficacement contribué à analyser depuis trente ans, la « culture matérielle » qui en constitue le corrélat indissociable, en est un autre. Certes l’expression est maladroite et contestable (y aurait-il une culture « immatérielle » ?), mais elle a le double mérite de désigner un impensé et de choquer. Lorsque je dis que c’est mon objet d’analyse privilégié, je m’attire les regards et les silences consternés de la plupart de mes collègues, ainsi que P. Parlebas en faisait l’expérience à l’endroit du sport il y a vingt ans. Or la première phrase de la première entrée du lexique, que je me permets de citer pour la deuxième fois ne laisse aucun doute : « Un athlète qui lance un javelot, deux épéistes qui s’affrontent, un barreur et un focquier qui manœuvrent, etc. » (p. 37). Dans toutes ces actions, on trouve du matériel incorporé à titre d’étayage essentiel des conduites sensori-motrices. Or ceci n’est pas spécifique au sport et aux jeux, mais à toutes les activités humaines dès lors qu’on se fait une conception moniste du sujet humain. Il y a là une pertinence spécifique des sociétés humaines, occultée par les sciences de l’homme et de la société à l’exacte mesure de l’inconscient sensori-moteur de nos conduites. P. Parlebas a réussi à convaincre. Son ouvrage fournit l’essentiel de l’outillage conceptuel nécessaire à une science balbutiante des conduites motrices étayées en matérialité. C’est dire que son ouvrage, par sa rigueur et les horizons qu’il dévoile, est riche de toutes sortes de développements futurs.
Un seul regret, très modeste : c’est l’absence de référence à David Winnicott, ce grand théoricien et praticien de l’espace transitionnel et du jeu, dans un ouvrage dont la documentation, encyclopédique, est irréprochable.
Jean-Pierre WARNIER / Université René-Descartes - Paris V
Christian Bromberger (avec la collaboration de Alain Hayot, Jean-Marc Mariottini). — Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin. — Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, collection « Ethnologie de la France, regards sur l’Europe », 1995, 406 p.
L’ouvrage donne l’exemple d’une présentation attractive d’un travail de recherche scientifique. La question de départ de la recherche et du livre illustre ce positionnement intermédiaire et mobilisateur puisqu’elle porte sur les raisons de la « passion planétaire » (p. 1) pour le football et sur l’ « écart paradoxal entre la futilité d’un jeu et l’intensité des passions qu’il suscite » (p. 1). Le projet scientifique se précise très vite. Il s’agit de s’inscrire dans un travail d’ethnologie des passions collectives et des situations d’effervescence qui les accompagnent. Plus précisément, l’auteur a pour objectif de mettre au jour l’armature sémantique et les ressorts intelligibles de cette effervescence, les mécanismes, la signification et les modalités spécifiques de l’adhésion en construisant un outil interprétatif mais en intégrant aussi l’expérience sensible. On retrouve, dans cette dernière, les positions de P. Sansot.
La méthodologie employée est évoquée dans l’introduction : entretiens prolongés, récits de vie de supporters, observations des stades, des lieux de sociabilité urbains, enquêtes par questionnaires... Elle permet de croiser les histoires individuelles et les histoires collectives. Le chercheur intéressé par l’exposé de la construction de l’outil d’enquête dans un univers si étalé (un « terrain déconcertant pour l’ethnologue » (p. 3) comme le souligne C. Bromberger) qui nécessite forcément l’adaptation des techniques classiques de l’enquête ethnologique, sera cependant un peu frustré. De nombreuses notes renseigneront cependant le lecteur curieux au fur et à mesure des développements.
Les trois premiers chapitres nous plongent littéralement dans l’univers footballistique de trois villes différentes (Naples, Turin, Marseille). L’écriture, encore proche de la monographie ethnologique, nous transporte dans ces trois villes et nous fait partager leurs histoires et comprendre le terreau social sur lequel germe la passion du football. On découvre l’organisation des rencontres, les enjeux, leurs modes de fonctionnement différenciés. Derrière ce système global se dévoilent toujours des expériences individuelles comme celles de Gabriele, Leopoldo ou Christian. L’immersion dans les footballs locaux, dans leurs milieux d’insertion (les villes, les nations) se poursuit aux chapitres 6 et 7 avec l’analyse des styles de jeu et des compositions d’équipes dans les différents clubs étudiés. Selon un mode discursif homogène dans le livre, C. Bromberger relie avec habileté les caractéristiques footbalistiques locales aux dimensions sociales et humaines.
Les cas particuliers sont les points de départ d’une réflexion sur le fonctionnement de cette passion sportive (chap. 4) et d’une analyse du football comme support privilégié de celle-ci (chap. 5). On comprend combien le processus identificatoire à multiples facettes joue un rôle prégnant dans l’adhésion au spectacle tout comme la « partisanerie » (p. 105) sans laquelle aucun engouement n’est possible. Les ingrédients du succès du football sont détaillés et, malgré tout, la question n’est qu’en partie résolue car l’agon et l’alea, la division et la planification des tâches, le mélange du mérite individuel et de la solidarité, la possibilité d’interprétation des règles et la présence d’incertitude sont les caractéristiques de nombreux sports, tout au moins collectifs. La trame sémantique du jeu finalement dégagée est composée de trois éléments fondamentaux et parfois contradictoires : l’exaltation du mérite, l’importance de la tricherie, le rôle déterminant de la chance. Elle nous fait comprendre la complexité d’une explication des passions et de leur support d’investissement.
L’intérêt de l’ouvrage réside également en son positionnement dans l’univers des théories sociologiques et philosophiques sur le sport. Ainsi prend-il à plusieurs reprises le contre-pied de thèses couramment diffusées sur le sport. C’est d’abord à celle des rapports entre goûts sportifs et positions sociales (que l’on retrouve chez P. Bourdieu puis C. Pociello) qu’il s’oppose. L’auteur affirme que « l’idée selon laquelle la préférence pour tel sport serait une simple fonction du “volume du capital économique et culturel” et de l’habitus social correspondant est une caricature appauvrissante » (p. 173). L’analyse précise et richement argumentée qu’il réalise sur l’ensemble des acteurs du football (joueurs, spectateurs, arbitres, dirigeants) donne des éléments irréfutables de l’ « ubiquité sociale » (p. 174) du football. Dès lors la question essentielle consiste à se demander comment des groupes distincts s’approprient un même objet, interprètent une même pratique ?
C’est en montrant que le football ne célèbre pas seulement des appartenances et des identités plurielles, mais propose aussi un système d’identification globale, des « valeurs fondamentales d’une commune humanité » (p. 193), que l’auteur bat en brèche les théories philosophiques qui jettent le discrédit sur les rassemblements collectifs conçus comme des formes de détournement, de crétinisation des masses (comme chez J..M. Brohm par exemple).
L’étude des supporters (partie III) alimente ces contestations. À la notion de foule se substitue celle de « public », réalité complexe loin de clichés relatifs à leur homogénéité psychologique et sociale. Les militants se séparent en deux grandes catégories avec d’un côté les associations réunissant les hommes d’âge mûr et de l’autre des « commandos » de jeunes. Ces derniers présentent, contrairement aux idées reçues, des personnalités sociales bigarrées tout en participant tous à un mouvement d’autonomisation de la jeunesse, souligné à plusieurs reprises par l’auteur, ferment de la construction d’une sous-culture juvénile dont les caractéristiques sont aussi étudiées par A. Ehrenberg.
Nous pouvons juste regretter que les passages sur les supporters « ultras » de sexe féminin donnent une image trop conventionnelle de la féminité : une femme célibataire élevant seul ses enfants devient une femme marginale tout comme celle exerçant des responsabilités...
Le spectacle du football et l’activité des spectateurs, leur participation active à la fête, leur capacité à « dédoubler » le spectacle qui se trouve sur la pelouse et dans les tribunes par une participation variée (verbale, gestuelle, instrumentale, graphique), sont tout à fait singulières dans le monde du sport.
Enfin, reprenant son interrogation de départ sur l’apparente contradiction entre la futilité du jeu et l’intensité des passions qu’il suscite, C. Bromberger finit par montrer qu’elle est à la base de la passion pour le football : « Cette conjonction d’un engagement sérieux et d’une conscience interstitielle du dérisoire est une caractéristique majeure de la partisanerie sportive » (p. 310).
La richesse et la variété de l’argumentation, l’ampleur des thèmes abordés et la portée des analyses effectuées font de cet ouvrage un outil incontournable de connaissance sur le sport et plus particulièrement le football.
Cécile COLLINET / Université de Marne-la-Vallée / LEMTAS / GERSSEP
Jean-Charles Basson (sous la direction de). — Sport et ordre public. — Paris, La Documentation française - IHESI (Institut des hautes études de la sécurité intérieure), collection « La sécurité aujourd’hui », 2001, 313 p., 150 F.
Le sport est-il hors la loi ?
On sait à la lecture de Norbert Elias et Eric Dunning, la part prise par le sport dans le
procès de civilisation des mœurs
[1]. En effet, la codification progressive des pratiques sportives et le développement d’une éthique de la loyauté physique accompagnent l’intériorisation des normes de retenue, la généralisation de l’autocontrôle, la monopolisation et l’euphémisation de l’exercice de la violence... pour aboutir à la pacification tendancielle de la vie sociale.
Pourtant l’actualité, alimentée récemment encore par le procès de l’équipe cycliste professionnelle Festina, l’affaire des faux passeports du football français ou le scandale du patinage artistique de Salt Lake City, semble contredire cette analyse tant le sport est présent à la rubrique des faits divers : hooliganisme, affairisme, corruption, dopage... apparaissent à tous les échelons de l’organisation sportive nationale et internationale et n’épargnent aucun niveau de pratique et aucune discipline.
Le sport est soumis à des règles, qu’il les ait forgées ou qu’elles lui soient imposées ; contribue-t-il pour autant à l’ordre public ?
Telle est la question que pose l’auteur. Docteur en science politique de l’Institut d’études politiques de l’université Pierre-Mendès France de Grenoble, ancien chargé de recherches à l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure et actuellement maître de conférences à la faculté des sciences du sport de l’université de Rouen, Jean-Charles Basson se propose d’interroger l’évolution contemporaine du sport à l’aune des cadres théoriques fournis par la sociologie, la science politique et le droit public.
À ce titre, la notion d’ordre public retenue dans son ouvrage présente l’avantage d’ouvrir largement le spectre de la réflexion. En effet, son acception la plus restreinte met l’accent sur l’harmonie caractérisant une société dans laquelle règnent non pas seulement la sécurité (selon l’option retenue le plus couramment), mais également la sûreté et, par certains aspects, la salubrité publique. Si l’on voit bien, du point de vue juridique notamment, l’ensemble du dispositif légal et réglementaire nécessaire au maintien d’une telle harmonie, on saisit également que celle-ci ne va pas sans le concours de règles et de dispositions normatives proprement sociales évoluant dans le temps et dans l’espace. Une acception plus large et plus dynamique de l’ordre public peut alors être avancée : elle privilégie l’étude de la structuration des rapports de force existant au sein d’une société et garantissant (ou menaçant) la paix sociale. Les procédures contractuelles, les mécanismes de coercition, mais également la prégnance des instances de socialisation, le poids des appartenances et des pratiques particularistes... et plus généralement l’ensemble des modes de régulation renforçant (ou affaiblissant) les normes collectives qui concourent au maintien d’une forme de cohésion sociale peuvent, à ce titre, être étudiés. C’est sans doute la richesse de la notion d’ordre public, ainsi restituée par l’auteur, qui fonde l’intérêt premier du livre.
Faisant appel à une vingtaine de spécialistes de disciplines différentes (sociologie, science politique, droit public, économie, histoire... ; mais on compte également, parmi les auteurs, un architecte et un commissaire principal de police), Jean-Charles Basson réunit des contributions variées qui cernent les multiples aspects d’une lecture singulière du sport. C’est ainsi qu’une introduction historique, assurée par Jacques Defrance, permet de mettre au jour la dualité de pouvoirs opposant les instances sportives aux autorités publiques dans le processus d’institutionnalisation du sport moderne. Cette ambivalence régissant les relations entre le monde du sport et les pouvoirs publics constitue l’assise théorique de l’ouvrage et pose en filigrane la question de la régulation et du contrôle du mouvement sportif.
Dans une première partie, Colin Miège, Gérald Simon et Dominique Maliesky mettent, en effet, en évidence les ambiguïtés inhérentes à la coexistence de l’ordre public et de « l’ordre sportif ». Longtemps rejetée par les sportifs invoquant une « exception » propre à leur activité, puis imposée par le droit communautaire, la réglementation publique semble aujourd’hui venir au secours d’un « ordre sportif » en crise, déstabilisé par l’intrusion massive de la logique commerciale dans le sport. Désormais, la faiblesse de l’autorité du mouvement sportif est telle qu’elle implique la mobilisation des États dans la gestion des affaires sportives. Selon les auteurs, la réhabilitation de « l’ordre sportif » passe par l’affirmation et la garantie de l’ordre public dans le sport.
Dans une deuxième partie, cinq nouvelles contributions analysent l’ambivalence des fonctions sociales prêtées aux divers acteurs et groupes sportifs voyant dans le sport un outil privilégié d’intégration. Jean-Charles Basson, Andy Smith, Pascal Chantelat, Frédéric Potet (interrogeant Jamel Sandjak) et Lionel Arnaud montrent que les programmes d’action publique faisant de la pratique sportive un facteur d’ordre public se réfèrent à une image idéalisée du sport, souvent éloignée de celle des groupes visés. Ce « contre-pied » à l’image traditionnelle de la socialisation sportive s’appuie sur des enquêtes de terrain qui mettent en évidence le décalage existant entre la perception publique du sport et la réalité des représentations sociales qu’il recouvre par ailleurs.
La troisième partie propose un tour d’horizon de la gestion du hooliganisme par les forces de l’ordre. À partir d’observations et d’analyses empiriques, Williams Nuytens, Manuel Comeron et Anastassia Tsoukala étudient les dispositifs policiers utilisés, en Europe, pour endiguer la violence dans les stades. Ils signalent les limites de ces mesures et soulignent les effets pervers induits par la volonté de contrôler les déviances selon une logique sécuritaire souvent mal adaptée aux situations de crise. Deux illustrations concrètes de cette course à la sécurité des enceintes sportives sont proposées : le bilan (effectué par Jean-Charles Basson, Olivier Le Noé et Frédéric Diaz) de la politique de sécurité déployée pour la Coupe du monde de football en 1998 et la description de l’organisation architecturale du Stade de France (par Paul Landauer) attestent ainsi de la prégnance de la prévention situationnelle dans l’encadrement et le contrôle du spectacle sportif.
Enfin, la quatrième partie est consacrée à l’affairisme et à la corruption ayant cours dans le monde du sport. Jean-François Bourg, Jean-Loup Chappelet, Gildas Loirand et Pascal Chantelat constatent l’émergence d’un troisième ordre : l’ordre marchand qui, introduisant un nouveau système normatif particulièrement prégnant, semble se jouer de la dualité de pouvoirs relevée précédemment. Les déviances sportives (dopage, corruption...) rendent ainsi compte des limites du pouvoir de régulation de dirigeants en prise avec des enjeux économiques et financiers considérables. Néanmoins, les auteurs montrent également que cette tendance à condamner et à dénoncer l’environnement économico-financier des activités sportives masque d’autres pratiques qui enfreignent la morale publique, et permet à la « magie » du spectacle sportif de perdurer. Ce que confirment, selon deux postures singulières, Andrew Jennings qui relate le scandale de corruption qui a impliqué les hauts responsables du Comité international olympique en 1999 et Didier Duval qui, pour sa part, restitue le point de vue de la police judiciaire sur les transgressions sportives.
L’auteur conclut son entreprise en ouvrant des perspectives de recherche sur le dopage. En effet, au même titre que la violence ou la corruption, le dopage se situe au carrefour du sport et de l’ordre public. Interprétant la résurgence de son actualité depuis 1998 comme le résultat d’une recomposition des pouvoirs de contrôle entre l’autorité étatique, les institutions sportives et les professionnels de la santé, Jean-Charles Basson, Jérôme Ferret, Catherine Louveau et Anne-Marie Waser proposent une piste d’explication originale et jusqu’alors inexploitée.
Cette somme se complète d’une bibliographie thématique très riche, d’une liste de sites Internet spécialisés et d’une présentation détaillée des qualités (et coordonnées) des auteurs permettant ainsi au lecteur d’approfondir sa réflexion.
Loïc SALLE / Doctorant, chargé de cours, boursier de l’Université, Faculté des sciences du sport, Université de Rouen
Luc Collard. — Sports, enjeux et accidents. — Paris, PUF, 1998.
Cet ouvrage s’intéresse à un aspect des activités sportives peu étudié jusqu’il y a peu de temps : le risque sportif. Bien qu’un nombre croissant d’auteurs commencent à s’y intéresser, il est indéniable que ce livre fait une œuvre pionnière.
Luc Collard commence par présenter des exemples de risqueurs sportifs : les traverseurs de l’Atlantique. Puis il examine les explications de deux auteurs relatives à ces prises de risques, et les réfute toutes deux, l’une totalement, l’autre partiellement. La première hypothèse rejetée, celle de David Le Breton
[2], suppose que « les risques sportifs contrebalanceraient les risques quotidiens »
[3] disparus. La deuxième hypothèse récusée, celle de Patrick Baudry
[4], voudrait que « la fonction des conduites “à risque”, dans les sports ou dans la vie quotidienne, serait de reconduire des inégalités de classe »
[5].
L’hypothèse alternative que Luc Collard va défendre, à partir d’expériences et de recherches, soutient que « les sociétés sécrètent leurs propres risques. Les risques sportifs s’en font l’écho ; ils s’ajustent à ceux auxquels le quotidien nous accoutume »
[6].
Dans la première partie, Luc Collard commence par définir ce qu’est le risque. La difficulté de cette définition, soulignée par de nombreux auteurs, est indéniable
[7].
Pour les professeurs d’EPS, toutes les activités sportives sont risquées du fait d’éléments externes. Ils ne peuvent préciser quelles sont les pratiques qui sont plus risquées que les autres. Luc Collard l’illustre par une enquête utilisant la technique de la comparaison par paires. Celle-ci consiste en une série de comparaisons, deux à deux, d’un certain nombre de concepts choisis. Elle permet de montrer la cohérence ou l’incohérence individuelle et l’homogénéité ou l’hétérogénéité collective. Ainsi, selon cette enquête, sur six sports il y a homogénéité collective, mais celle-ci ne correspond pas aux statistiques observées des accidents dans ces pratiques sportives. Il apparaît aussi une règle concernant les spécialistes des sports : « La perception du risque dans un sport donné est inversement proportionnelle à la maîtrise que l’on en a. »
[8]
Deux sortes de risque sont discernées : celui qui est objectif et rattaché à la logique interne du sport, et celui qui est subjectif, dépend de l’expérience et est rattaché à la logique externe. Dans la comparaison par paires, le taux d’incohérence individuelle peut alors donner une indication de l’ambiguïté des concepts à comparer. Il en apparaît ici 24 % ce qui n’est « ni le résultat de phénomènes purement aléatoires, ni le produit d’une logique absolue »
[9]. Il semble, en effet, que « l’incohérence réellement observée peut être consécutive d’une addition de choix logiques »
[10]. Par ailleurs, il n’apparaît pas d’homogénéité groupale dans la logique de l’incohérence. Le parti de l’auteur est alors de se « contenter d’expliquer et non de comprendre »
[11].
Le risque peut aussi être envisagé sous deux formes : « aspects de probabilités d’échecs » ou « danger physique »
[12]. Le risque sous forme de hasard est étudié à la lecture d’un certain nombre d’auteurs : Pascal, Bernoulli, Borel. Le risque sous forme de danger physique est plus difficile à cerner : les auteurs qui s’y intéressent ne sont pas tous d’accord entre eux. Il apparaît que le risque à l’école est différent de celui qu’il y a en club sportif. « S’agit-il de pratique d’initiation et de découverte [...], et les accidents sont consécutifs de maladresse et d’inexpérience. S’agit-il de pratiques de clubs ou loisirs sportifs, et les accidents sont consécutifs de la logique interne des pratiques sportives. »
[13]
La deuxième partie débute sur une comparaison entre les points de vue d’un biologiste, d’un psychanalyste et d’un sociologue à propos de risques sportifs. Ces points de vue sont considérés comme légitimes mais non pertinents dans cette étude. Le point de vue plus particulièrement étudié sera celui du praxéologue, le scientifique de l’action motrice. Il s’agit ici de « faire, non pas de la sociologie à propos du sport et de ses risques, mais bien à partir des risques sportifs »
[14].
Le risque est défini ici comme une entité à deux dimensions, « l’aspect des probabilités et l’aspect des conséquences négatives »
[15]. Pour étudier le premier aspect, quelques outils de la théorie des jeux sont nécessaires, « qui permettront d’expliquer la présence ou l’absence de processus stochastique dans les jeux à information complète et parfaite, complète et imparfaite, ou encore incomplète »
[16]. La différence entre les jeux à information spécifique (complète et parfaite, complète et imparfaite, ou incomplète) est exposée par les exemples de, respectivement, la gymnastique sportive, le tennis et la formule 1. La difficulté d’élaboration de stratégies est alors croissante : la perspective de gain est entièrement connue dans le premier cas, soumise à des probabilités dans le deuxième et à des croyances dans le troisième. Il apparaît que le hasard ne peut être exclu : « Mais c’est bien là une caractéristique majeure des jeux sportifs : le processus stochastique y règne en maître. »
[17] Cela contredit quelque peu l’idée de l’opposition entre
alea et
agôn développée par Roger Caillois
[18].
Les situations sportives peuvent être rangées dans quatre catégories issues de la partition en simplexe de Pierre Parlebas
[19]. Deux axes d’incertitude permettent cette catégorisation : l’incertitude liée à l’adversaire et celle liée au milieu de pratique. À propos de l’enjeu corporel, il apparaît que pour certaines activités « il s’agit d’un effet indésirable que l’on souhaite placer “hors jeu” »
[20], tandis que pour d’autres « il s’agit d’un élément fondateur qui fait partie du jeu »
[21]. On peut citer les exemples respectifs du football et du deltaplane. De même les enjeux compétitifs peuvent être présents ou non, mais ce « type d’enjeu est surreprésenté dans le sport puisqu’il fait partie de sa définition : sans compétition pas de sport ! »
[22] Les activités sportives peuvent alors être classifiées selon un simplexe S2 prenant en compte ces deux types d’enjeu. Ce dernier rejoint le simplexe S3 de Pierre Parlebas, avec néanmoins des exceptions comme le karaté et la boxe.
Une conclusion partielle confirme la thèse du début : « Dans notre société, les risques sportifs surreprésentés et en vogue [...], ne sont pas corporels mais symboliques. »
[23] L’étude des taux d’accidents dans les activités sportives montre bien que les sports à enjeu corporel sont plus dangereux que ceux à enjeu seulement compétitif. On retrouve toutefois l’exception des sports de combat qui présentent bizarrement un faible taux accidentogène.
Luc Collard utilise ensuite les réseaux de Pétri pour analyser les déroulements de rencontres sportives et les risques y afférant. Les exemples du tennis et de la formule 1 illustrent les enjeux compétitifs tandis que ceux de la plongée sous-marine et de l’aviation illustrent les enjeux corporels.
Trois types de risques sont mis en évidence : les risques purement compétitifs, les risques corporels et compétitifs et les risques purement corporels qualifiés de « jeux contre la nature »
[24]. Luc Collard fait état de l’évolution de la perception du risque sportif : « Si le football ou le rugby modernes nous paraissent parfois dangereux, voire de plus en plus dangereux, il s’agit en fait d’une erreur d’appréciation. C’est notre sensibilité au risque lié à la violence qui s’est accrue, non la violence sportive elle-même. »
[25] Il apparaît alors que « les risques sportifs traduisent l’état d’acceptation des risques dans une culture »
[26]. Ainsi le risque lié à la violence d’autrui est proscrit tandis que celui lié à la défaillance technique est minimisé. « La forte dangerosité des pratiques sportives motorisées et des activités psychomotrices en milieu sauvage, inscrites dans une logique interne très permissive vis-à-vis des enjeux corporels, en témoigne. »
[27]
Dans la troisième partie, Luc Collard traite des stratégies risquées, des différences selon les individus et non plus selon les sports. « Il y a deux façons d’estimer des prises de risque en sport : les observer directement, à partir d’indices comportementaux ; ou enquêter auprès des acteurs pour déceler leurs stratégies. »
[28] Malgré tout, l’auteur suppose que « la variable “sport pratiqué” a une part d’influence plus importante sur les stratégies de prises de risque (ou prises de sécurité) des sportifs que leurs origines sociales, leur sexe ou leur âge
”
[29].
Une enquête portant sur 294 individus de bon ou très bon niveau dans quatre sports choisis dans chacune des classes du simplexe S2 exhibé précédemment, la plongée sous-marine, le motocross, le tennis et la gymnastique, permet de confirmer cette hypothèse. En effet, une analyse factorielle sur l’ensemble de l’enquête montre que ces quatre activités sportives se distinguent : prises de risques pour le tennis, le motocross et la gymnastique, pas pour la plongée sous-marine ; prises de risque à l’entraînement pour la gymnastique et en compétition pour le motocross ; enjeux compétitifs pour le tennis, compétitifs et corporels pour le motocross. Il est aussi constaté un net rapprochement entre ces deux dernières activités. Par ailleurs, les variables sociodémographiques ne sont pas mises en évidence par les résultats de l’analyse factorielle, montrant ainsi qu’elles ne sont pas source de différenciation. Une comparaison par paire permet d’établir une distinction entre compétition et pleine nature : « [...] il apparaît un faible attrait du risque pour les spécialistes de quasi-jeux de pleine nature, et un attrait plus conséquent pour les sportifs investis dans la compétition. »
[30] Enfin, un différenciateur sémantique est utilisé. Plusieurs résultats en émergent. Tout d’abord l’ensemble des activités motrices sont perçues positivement quels que soient les sportifs qui jugent. On retrouve aussi une sous-estimation du danger lorsque ce sont les individus pratiquants qui jugent leur sport. C’est particulièrement vrai pour le motocross, mais aussi pour les plongeurs qui « jugent leur pratique la moins dangereuse des quatre ; donc plus sûre que le tennis »
[31]. Luc Collard conclut cette dernière partie sur la négation de l’attrait du risque dans les activités physiques de pleine nature : « À leur corps défendant, semble-t-il, les APPN possèdent les enjeux corporels qui brident l’obtention du vertige tant recherché. »
[32]
La conclusion de ce livre débouche sur un constat troublant d’actualité à l’heure de la catastrophe de l’usine AZF à Toulouse en septembre 2001 : l’acceptation de la mort violente n’a pas disparu mais s’est déplacée sur le versant technologique. « Le Moyen Âge l’a consacré dans l’homicide, du fait d’une affectivité débridée qui laissait libre cours aux pulsions meurtrières. L’époque moderne l’accepte dans l’accident, du fait d’une accoutumance aux effets pervers de la technologie. »
[33]
Au final, Luc Collard a produit ici une œuvre majeure dans le domaine de l’analyse des activités physiques et sportives : on ne les voit plus de la même façon après avoir lu ce livre.
Renaud LAPORTE / Université Paris XII, UFR SESS, Lasmas-Idl, Lemtas
Jean-Paul Callède. — Les politiques sportives en France. Éléments de sociologie historique. — Paris, Economica, 2000, 190 p.
Cet ouvrage divisé en cinq chapitres distincts, reprend, de manière chronologique, la genèse et la construction des politiques sportives publiques en France de la IIIe à la Ve République. L’un des intérêts majeurs de cette étude est de montrer toute l’importance d’une réflexion historique dans l’appréhension des phénomènes sociaux relatant ainsi la spécificité culturelle de la France. Le choix d’une approche diachronique permet d’identifier, comme le souligne l’auteur J.-P. Callède, le « processus » d’institutionnalisation en jeu dans la structuration des Politiques sportives en France.
La fin de la Première Guerre mondiale est marquée par « l’intérêt des politiques pour développer le goût et la pratique des sports » et non plus seulement à des fins de défense nationale. Les politiques se déterminent par rapport à une séparation entre l’éducation physique, le sport et le domaine de la préparation militaire. Mais, c’est au niveau communal que le sport et ses équipements deviennent un enjeu électoral et sont investis de visées sociopolitiques. L’action gouvernementale, en matière de politique sportive, reste limitée dans les faits, même si dans les années 1930 l’État se dote d’orientations et d’objectifs à atteindre.
Dans les années 1930, la question sportive n’est plus neutre mais fait l’objet de clivage idéologique entre la gauche et la droite ainsi que de revendications sociales avec notamment le sport ouvrier qui s’inscrit dans une « démocratisation pluraliste des sports et de l’éducation physique ». Le Front populaire franchit un pas important dans la structuration du sport en France avec la création d’un ministère affecté à cette tâche en 1936 et plus globalement en réalisant une véritable politique culturelle. L’État devient un intervenant essentiel et se donne le rôle de guide dans la création et le développement d’une culture sportive pour tous. Ce programme n’obtient pas une adhésion massive de tous les acteurs politiques du mouvement sportif, mais révèle une nouvelle dynamique étatique qui peut être qualifiée de volontariste.
Le gouvernement de Vichy accentue cette tendance en légiférant sur l’organisation sportive dès 1940 et en ayant une action très interventionniste de l’État. La création du Commissariat général aux sports marque l’avènement d’une véritable politique sportive d’État axée sur le sport scolaire, le contrôle médico-sportif, le développement de l’EP féminine ainsi que la conception du Brevet sportif national. Pour mener à bien cette politique, Borotra puis Pascot se dotent d’outils tels que la planification sportive ainsi qu’une réglementation administrative accrue avec notamment la Charte des sports. Cette période semble marquer une avancée dans la prise en compte de l’importance du sport dans la société française ; cependant, le dirigisme étatique laisse de côté la mission de service public normalement dévolue à l’État ainsi que l’aspect contractuel avec les autres acteurs sociaux. De plus, cette politique s’appuie sur une idéologie prônant la régénérescence de la race, de l’ordre et de la discipline et du mépris des valeurs républicaines.
La politique sportive étatique de la IVe République fixe une rupture avec l’époque précédente, en dotant le sport français d’un nouveau statut et en s’inscrivant dans une logique de délégation de pouvoir au profit des fédérations et groupements sportifs rétablis dans les dispositions de la loi de 1901. L’État s’engage dans les questions de la jeunesse, du sport populaire, du plein air et du tourisme social. Cela s’accompagne de la création de CREPS et de l’aide aux associations sportives notamment en reprenant l’idée de l’institution d’Offices municipaux des sports. Face aux problèmes de reconstruction du pays et de la poussée démographique de la jeunesse au sortir de la guerre, l’État doit repousser à plus tard la réalisation d’une véritable politique d’Équipement sportif au niveau national. Il faudra attendre la Ve République et la deuxième loi-programme relative à l’équipement sportif et socio-éducatif pour que l’État régente et normalise l’Équipement sportif national qui jusqu’alors posait problème.
Maurice Herzog nommé haut-commissaire à la jeunesse et aux sports engage une véritable politique volontariste axée sur trois points : le sport de masse, d’élite et scolaire. Ces domaines d’intervention sont le reflet d’une démocratisation de la pratique des sports et de sa diffusion sur toute l’échelle sociale. Le mouvement de délégation et de partenariat entre l’État et le mouvement sportif impulsé sous la IVe République se poursuit avec la « loi Mazeaud » de 1975. L’État avec sa politique sportive apparaît de plus en plus comme un intervenant privilégié du mouvement sportif dans sa globalité, hors de toute contingence idéologique partisane.
La politique de décentralisation, mise en place dès 1982, va renforcer l’aspect contractuel de l’État et son implication dans la formulation d’un véritable service public pour le plus grand nombre. On peut parler alors de la construction d’un espace public et l’État qu’on appelle Providence se doit d’intervenir et de réglementer à partir des directives politiques, dans le but de répondre au mieux à cette notion de service public.
Cet ouvrage permet d’acquérir des repères dans l’histoire et la structuration du mouvement sportif français et met, de plus, à la disposition du lecteur de vastes références bibliographiques. Cependant, l’aspect linéaire de l’ouvrage ne doit pas masquer les ruptures et les continuités mises en avant par l’auteur.
Comme tout processus social, la structuration du sport s’inscrit dans des points d’ancrages où la configuration sociale du moment (pour reprendre une terminologie eliasienne) permet des avancées ou des temps de latence d’un phénomène. Et c’est tout le talent de J.-P. Callède qui permet au lecteur de se doter d’une vision générale du sujet abordé tout comme de comprendre les logiques complexes mises en œuvre pour sa réalisation.
Isabelle RéMY / Lemtas
Pascal Duret, Patrick Trabal. — Le sport et ses affaires. Une sociologie de la justice de l’épreuve sportive. — Paris, Éditions Métailié, 2001, 261 p.
Bien qu’omniprésent dans la société contemporaine, le phénomène sportif est inégalement exploré sous l’angle de la sociologie. Cependant, d’heureuses initiatives tendent à réduire la méconnaissance de ce domaine. P. Duret et P. Trabal ont envisagé de prendre comme terrains d’analyse un ensemble de situations caractéristiques : des « affaires », largement alimentées par les médias, remettant en question les principes constitutifs de la compétition sportive, à savoir l’égalité des concurrents, le respect des règles, les sentiments d’équité et de justice. « L’intérêt sociologique de l’épreuve sportive réside tout d’abord dans la tension entre la force et le droit » (p. 6). La capacité du sport à offrir « un idéal d’organisation de nos interactions quotidiennes » tient sans doute aux règles de conduite individuelles et aux valeurs collectives communes, jusqu’à un certain point peut-être, aux deux registres indiqués. Pour autant, les logiques commerciales bousculent les hiérarchies traditionnelles, les sportifs acquièrent une valeur marchande considérable, les frontières entre le toléré et l’inadmissible, le juste et l’injuste, se déplacent, parfois liées aux rapports de force inscrits dans les relations internationales... En fonction de la cohérence ou de la dispersion des points de vue qui s’expriment au sein du « monde sportif » concerné, l’athlète peut être amené à refuser l’injustice, à essayer de s’adapter pour contourner l’écueil (au risque d’adopter des comportements déviants), voire dans d’autres cas à innover. Cette palette d’attitudes possibles ne facilite pas la tâche du chercheur, dès lors qu’il s’agit d’aborder en toute impartialité axiologique la question de la transgression des règles ou des interdits.
P. Duret et P. Trabal ont retenu une série d’ « affaires ». Entre autres : la mise en concurrence des critères esthétiques et de la codification artistique, récurrente dans des sports comme le patinage artistique ; les affaires de dopage défrayant régulièrement la chronique de l’athlétisme mondial ; l’édition 1998 du Tour de France cycliste ; les récentes affaires de corruption au sein du Comité international olympique... En outre, certaines inventions techniques (un vélo atypique permettant de battre un record du monde de l’heure...), à ne pas confondre avec des formes caractérisées de tricherie, peuvent échapper momentanément au règlement fédéral. Elles suscitent bien des interrogations. S’agit-il là d’une innovation ou d’une transgression des règles de la pratique ? En fonction des dossiers traités, on peut « distinguer trois formes conflictuelles » (p. 97 et suiv.) : les litiges, les scandales et les affaires. Ces dernières, au-delà des échos médiatiques, se définissent par l’enclenchement d’un processus de « juridiciarisation ».
Revenons sur la démarche des deux chercheurs : « Prendre pour objet d’étude l’ensemble des arguments (qu’ils proviennent de sportifs, de supporters, de militants ou d’intellectuels) pour décrire les sens de la justice mobilisés par ces différents acteurs et les contraintes pratiques qui pèsent sur eux lorsqu’ils les expriment » (p. 6). Sans renoncer à analyser les mécanismes de domination qui traversent le sport, il s’agit d’accorder aux sportifs concernés un statut « d’artisans potentiels de la critique ». Ce choix est fécond. L’examen du corpus de témoignages et de documents rassemblés, traités au besoin à l’aide du logiciel Prospéro (voir annexe, p. 245-248), éclaire le lecteur sur les modes de raisonnement ou de justification des « intéressés », au regard du respect de la règle, sachant que le sportif sait exploiter une latitude d’action. Par-delà la diversité des formes d’organisation prises par le sport aujourd’hui, « plus une discipline est professionnelle, plus le pouvoir économique du sportif tend à rendre ce dernier autonome » (p. 237). Sans doute pourra-t-on reprocher aux auteurs, le cas échéant, de n’avoir pas mieux qualifié leur modèle d’analyse, quant au registre conceptuel envisagé : règles, normes, valeurs, justice, éthique..., tant il est vrai qu’il s’agit là d’un chapitre majeur de la sociologie. Ces notions sont appréhendées ici au seul plan de leur usage commun. Pour autant, le double relativisme privilégié – « la compréhension des affaires complexes », le renoncement aux « amalgames universalistes » – s’avère être payant. Les démonstrations apportées dans le cadre d’un « renouvellement de l’analyse critique », avec « des acteurs compétents et sensibles aux injustices » (p. 235 et suiv.), inspirées des travaux de C. Lemieux, permettent de conclure que P. Duret et P. Trabal ont visiblement atteint deux objectifs plus théoriques annoncés dans le premier chapitre : montrer les limites ou les failles – sociologiques – des travaux de J.-M. Brohm ( « un monde trop noir » ) et celles des analyses d’A. Ehrenberg ou de C. Bromberger ( « un monde trop rose » ), lorsqu’il s’agit d’étudier la compétition sportive.
J.-P. CALLèDE / GEMAS
Gilles Combaz. — Sociologie de l’éducation physique. Évaluation et inégalités de réussite. — Paris, PUF, collection « Pratiques corporelles », 1992.
On avance communément que l’éducation physique ne rencontre pas de problème majeur pour évaluer les performances scolaires des élèves. À l’évidence, la dimension physique ou corporelle de l’éducation physique est un repère commode. On lui concède une objectivité sécurisante. Mais c’est un arbre qui masque la forêt des réalités sociologiques. C’est à cette question que s’emploie Gilles Combaz dont le livre présente, sous une forme simplifiée de cent soixante pages, les principaux aspects et résultats d’une thèse soutenue par l’auteur en juin 1990 à l’université René-Descartes.
L’éducation physique, dotée depuis 1983 d’un nouveau système d’évaluation des épreuves d’éducation physique obligatoires proposées aux élèves pour le baccalauréat, semblerait se situer en marge des problèmes généraux que pose l’échec scolaire. Loin d’avoir « éveillé l’intérêt des sociologues » (p. 16), l’éducation physique n’est cependant pas, contrairement aux idées reçues, une discipline d’enseignement dont l’évaluation échapperait au questionnement de la sociologie. Si l’on peut hâtivement penser que « l’EPS est une matière où réussissent les élèves qui échouent habituellement dans les disciplines dites intellectuelles » (p. 54), les fondements de l’évaluation des activités d’éducation physique et sportive sont loin de posséder la neutralité (p. 53) que l’on croit pouvoir établir en se référant à l’apparente simplicité des performances à barème des élèves. Dans une perspective de type macrosociologique, l’auteur développe une étude comparative minutieuse des pratiques pédagogiques et d’évaluation observées dans quatre lycées sociologiquement contrastés à laquelle s’ajoute une analyse secondaire de l’enquête nationale réalisée par le ministère de l’Éducation nationale (SPRESE) en 1985-1986 concernant les résultats aux épreuves d’éducation physique du baccalauréat.
Prenant d’utiles précautions dans l’argumentation théorique et le traitement des données recueillies, Gilles Combaz montre que les inégalités de réussite des élèves dépendent en éducation physique de variables sociales identiques à celles observées dans les autres disciplines scolaires. Ainsi, malgré l’originalité de ses contenus d’enseignement, l’éducation physique n’évalue pas exclusivement la transformation des conduites motrices chez les élèves, mais contribue à créer des réussites différentielles qui ne correspondent pas à la mise en relief de disparités interindividuelles, le système d’évaluation amalgamant les différences d’aptitude aux différences sociales (p. 38). Si neuf élèves sur dix obtiennent la moyenne aux épreuves d’éducation physique du baccalauréat, on constate que les garçons réussissent mieux que les filles et les plus jeunes élèves mieux que les plus âgés. Que la réussite des élèves socialement favorisés est supérieure à celle des élèves défavorisés et que les résultats obtenus par les élèves des séries scientifiques sont les meilleurs avec des écarts moins importants entre les garçons et les filles. De plus, l’évaluation en éducation physique n’est pas un simple révélateur de l’inégalité des chances de réussite scolaire selon l’âge, le sexe et le milieu social d’appartenance. Elle peut contribuer à la créer de toute pièce en raison de l’influence prépondérante des choix et des critères implicites de jugement des enseignants (p. 39, p. 96-97).
L’éducation physique n’est donc pas une discipline d’enseignement qui se contenterait de « reproduire » les inégalités fabriquées en dehors d’elle (p. 44). Plus ou moins consciemment, les enseignants, sensibles à l’idéologie selon laquelle existeraient des pratiques sportives de base, imposent certaines d’entre elles alors que les élèves n’ont pas tous nécessairement bénéficiés, ou ne bénéficient pas d’un apprentissage ou d’un perfectionnement extra-scolaires dans les sports que l’école leur impose. De façon plus ou moins explicite, les choix pédagogiques des enseignants révèlent la conception qu’ils se forgent du rôle social de l’école (p. 43). Ainsi, pour certains d’entre eux, un cours d’éducation physique n’est pas nécessairement une initiation ou une ouverture aux différentes formes de culture corporelle observables dans la société. Outre l’ambiguïté que contient parfois le mot « efficacité » en milieu scolaire (p. 107), la nature des épreuves d’éducation physique au baccalauréat (performance, connaissance et participation) laisse des marges d’interprétation non négligeables aux enseignants. Elles favorisent le développement d’une « pédagogie invisible » (p. 100), qui repose largement sur l’imprécision des critères d’évaluation, incompris pour une majorité d’élèves de milieu populaire, voire sur leur inadaptation, comme c’est le cas lorsque l’évaluation en éducation physique comporte des « épreuves sur table », des « interrogations écrites », des « QCM » ou des « épreuves orales » (p. 112, 118, 127) qui s’inspirent des formes classiques d’évaluation propres aux disciplines intellectuelles. Ainsi que le souligne Gilles Combaz, depuis les lois Ferry, l’éducation physique, par mimétisme, s’est alignée sur les modalités d’organisation pédagogique des disciplines d’enseignement intellectuelles. Mais elle a parfois perdu de vue la spécificité de son objet, les techniques motrices, et l’originalité des apprentissages qui s’y rattachent.
En se donnant pour but « de caractériser la réussite scolaire en éducation physique d’un point de vue sociologique », les propos du livre aboutissent en fin de compte à poser deux types de questions auxquelles les enseignants sont confrontés dans l’exercice direct de leur métier. Quel est le véritable rôle de l’évaluation ? Et qu’évalue-t-on précisément ? Ces questions ne sont pas propres à l’éducation physique et l’auteur évoque les concordances qu’il y a entre ses résultats et d’autres travaux entrepris dans le champ de la sociologie de l’éducation (Langouet, 1982 ; Isambert-Jamati et Gropiron, 1984). Ainsi, en ne favorisant pas le développement chez les élèves des mêmes habiletés motrices et en ne leur permettant pas d’acquérir les mêmes compétences techniques, l’éducation physique, malgré sa spécificité, ne serait pas « une discipline à part ». Au même titre que tout autre discipline, elle pose problème lorsqu’il s’agit de comparer les acquis scolaires d’élèves issus d’établissements socialement différenciés.
Selon l’auteur, il existerait une construction sociale implicite de la pratique physique à partir de laquelle les enseignants organiseraient leur pédagogie et les procédures d’évaluation correspondantes. Pour certains d’entre eux, le sport civil institutionnalisé joue un rôle décisif dans la mesure où ses normes s’imposent en éducation physique alors que pour d’autres enseignants, les situations motrices d’apprentissage proposées aux élèves sont « remodelées » en profondeur en fonction des objectifs généraux officiellement assignés à l’éducation physique. En définitive, l’éducation physique visant à transformer les conduites motrices des élèves, Gilles Combaz invite les enseignants à concevoir des contenus d’enseignement « non seulement en rapport avec les capacités cognitives et biologiques des élèves, mais aussi en fonction de leur diversité culturelle et sociale » (p. 140).
Gérard FOUQUET / Université René-Descartes, UFR STAPS
[1]
Norbert Elias, Eric Dunning, 1986,
Quest for Excitement. Sport and Leisure in the Civilizing Process, Basil Blackwell, Oxford ; traduction française, 1994,
Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris, Fayard.
[2]
David Le Breton, 1991,
Passions du risque, Paris, Éditions Métailié.
[3]
Cette citation est p. 13 dans l’ouvrage de Luc Collard. Dorénavant les citations issues du livre ne seront indiquées que par un numéro de page.
[4]
Patrick Baudry, 1991,
Le corps extrême, approche sociologique des conduites à risque, Paris, Éditions Vigot.
[7]
Voir notamment Denis Duclos, « Puissance et faiblesse du concept de risque »,
L’Année sociologique, vol. 46, n
o 2, p. 309-337.
[18]
Roger Caillois, 1958,
Les jeux et les hommes. Le masque et le vertige, Paris, Gallimard.
[19]
Pierre Parlebas, 1986,
Éléments de sociologie du sport, Paris, PUF.