2003
L'Année sociologique
Les femmes et le droit des migrations : le cas de l’Espagne
Laura Oso Casas
Facultade de Socioloxia
Universidade da Coruña
RESUME. — L’arrivée en Espagne de femmes provenant des pays non membres de l’Union européenne répond principalement à une demande économique. Les stratégies de mobilité sociale des Espagnoles déterminent en grande partie la demande de main-d’œuvre étrangère dans les services domestiques notamment à Madrid. Par ailleurs, l’emploi immigré peu qualifié masculin, dans le bâtiment et l’agriculture, a été fortement touché par la crise économique au milieu des années 1990. Cette situation plus favorable à l’immigration féminine renforce le rôle déterminant des femmes comme pionniers de la migration. Ce besoin en personnel domestique a été également reconnu par l’administration espagnole. Depuis la mise en place de quotas en 1993, le contingent de travailleurs étrangers est principalement couvert par les employées domestiques. L’auteur analyse aussi dans cet article le rôle fondamental que jouent les femmes immigrées dans l’évolution de la place de la femme tant dans la société d’accueil que dans le pays d’origine.
ABSTRACT. — The inflow of female immigrants to Spain from countries outside the European Union is primarily a response to an economic demand. The social mobility strategies of Spanish women largely determine the demand for foreign labour in domestic services. Furthermore, in the mid-nineteen’s the economic crisis has severely affected low-skilled employment for male immigrants in construction and agriculture. The more favourable situation to female immigrants reinforces their decisive role as pioneers of migration chains. The need for domestic staff has been officially recognised by the Spanish government. Since the introduction of quotas in 1993, most of the foreign-worker quota has been filled by women working in domestic services. The author also analyses the vital contribution played by female immigrants in changing the role of women in both the host society and the sending countries.
La dernière décennie a été marquée par une augmentation dans le monde des mouvements migratoires féminins de caractère économique, ne s’inscrivant nécessairement pas dans une logique de regroupement familial. La participation croissante des femmes à l’activité productive dans les pays d’accueil est liée à l’augmentation de la demande de main-d’œuvre dans le secteur des services, essentiellement pour les travaux peu qualifiés et mal rémunérés (service domestique, hôtellerie...). Dans les années 1990, l’Espagne devient un pays d’immigration, dont l’une des caractéristiques distinctives en tant que pays d’accueil réside dans la présence importante de femmes.
En Espagne, le pourcentage de femmes étrangères, ayant un permis de travail en vigueur, et provenant des pays hors Union européenne (pays tiers), a considérablement augmenté dans les statistiques officielles après l’opération de régularisation exceptionnelle de 1991. En 2001 la majorité de ces femmes proviennent du Maroc, de l’Équateur, de la République dominicaine, du Pérou, de la Chine, de Cuba, de l’Argentine et de la Colombie (voir tableau IV). Elles travaillent dans les services domestiques, notamment dans les grandes villes de Madrid et Barcelone. Leur présence répond à une demande de main-d’œuvre liée à l’augmentation du taux d’activité des Espagnoles. La participation croissante des femmes espagnoles, jeunes et qualifiées aux activités productives a entraîné une demande spécifique de main-d’œuvre étrangère, pour assumer les tâches liées aux travaux domestiques et à la garde des enfants.
Ce besoin en personnel domestique a été reconnu par l’administration espagnole. Depuis la mise en place de quotas en 1993, le contingent de travailleurs étrangers est principalement couvert par les employées domestiques. Par ailleurs, l’emploi immigré peu qualifié masculin, dans le bâtiment et l’agriculture, a été fortement touché par la crise économique au milieu des années 1990, renforçant la tendance à la féminisation de la main-d’œuvre étrangère. Pour toutes ces raisons, la femme apparaît comme le premier maillon des nouvelles filières de la chaîne migratoire. L’insertion des femmes immigrées dans le marché du travail espagnol répond souvent à une stratégie de survie, où la femme devient le principal agent économique de la famille. En premier lieu, en tant que pionnier de la migration, envoyant de l’argent à la famille restée au pays. En second lieu, en faisant vivre la famille regroupée dans le pays d’accueil, en raison du taux élevé de chômage parmi les immigrés de sexe masculin.
L’objet de cet article est de dresser un portrait de la nature socio-économique de ces nouvelles filières migratoires. La méthodologie combine l’exploitation de données publiées par les ministères de l’Intérieur et du Travail
[1], avec les données qualitatives obtenues lors de la réalisation de 60 entretiens approfondis avec des femmes et des hommes immigrés, de nationalités et de profils sociologiques divers, ainsi qu’avec des experts et des personnes en contact direct avec les immigrés (ONG, congrégations religieuses, syndicats). En outre, quatre réunions de groupe ont été organisées : deux avec des femmes actives de classe moyenne et des femmes au foyer de classe aisée, utilisant les services d’employées étrangères, et deux avec des femmes immigrées péruviennes et dominicaines (114 personnes ont été contactées. Le travail de terrain a été réalisé à Madrid en 1997-1998).
Un contexte d’accueil favorable à l’immigration de femmes actives. Le rôle de l’État dans la configuration de la dynamique migratoire
La première conclusion qui se dégage de l’exploitation des données du ministère de l’Intérieur est que, contrairement au stéréotype de la prédominance des hommes dans les vagues migratoires, les femmes représentaient au début des années 1990 plus de la moitié du total des étrangers résidant légalement en Espagne (voir tableau I).
Il est possible de dégager trois phases dans l’évolution prise par l’immigration en Espagne. La première se caractérise par l’arrivée des pionniers de l’immigration et par un vide juridique et institutionnel face à ce nouveau phénomène. On note une prédominance des Européens parmi les étrangers ayant un permis de résidence en règle, ainsi que l’amorce d’une immigration en provenance des pays hors Union européenne, alimentée par des migrants entrés sous couvert de tourisme et se maintenant sur le territoire espagnol après l’expiration de leur visa
[2]. Au cours de cette première période, la présence des femmes parmi les résidents étrangers (50,7 % en 1990), principalement originaires de l’Europe, est élevée (voir tableau I).
La deuxième phase correspond à une période au cours de laquelle les autorités espagnoles prennent conscience du phénomène migratoire. Cette prise de conscience se traduit par la mise en place des premières mesures pour pallier le vide politique et institutionnel face à l’immigration
[3]. Dans cette deuxième phase, on observe un changement sociodémographique dans la composition de l’immigration. Les Européens qui prédominaient jusqu’en 1990 (une grande partie étant constituée de retraités) sont progressivement supplantés par des résidents originaires des pays tiers, plus jeunes et actifs. Ainsi, à partir de 1992, le nombre de ressortissants marocains dépasse celui des ressortissants du Royaume-Uni, première nationalité jusqu’alors, et le Maroc devient le principal pays d’origine des immigrés en Espagne. Ce changement, marqué par la croissance de l’immigration nord-africaine, principalement masculine, modifie le rapport de masculinité et se traduit par une baisse du pourcentage des femmes étrangères dans l’ensemble des résidents étrangers, par rapport à 1990, en 1993, 1997 et notamment en 2001 (voir tableau I).
La troisième phase, de 1993 à la fin des années 1990, se caractérise par la mise en place de la politique des quotas, qui reconnaît de manière institutionnelle l’existence d’une demande de main-d’
œuvre étrangère pour des postes non pourvus localement, surtout dans l’agriculture et les services domestiques
[4]. Depuis sa mise en
œuvre, le contingent de travailleurs étrangers a été principalement couvert par des femmes employées dans les services domestiques. Si nous choisissons trois coupes temporelles, nous verrons qu’en 1993 84 % des résolutions favorables aux quotas furent pour le service domestique, atteignant, en 1995, 60,6 % et, en 1999, 50.6 %
[5] (
Anuario Estadístico de Extranjería, 1993, 1995 et 1999).
Durant cette troisième phase, l’emploi immigré peu qualifié typiquement masculin (dans le bâtiment et l’agriculture) est plus fortement touché par le ralentissement économique du milieu des années 1990 que l’emploi immigré féminin
[6]. Ainsi, depuis 1993, la demande de main-d’
œuvre féminine étrangère prédomine, ce qui explique le fait que l’administration espagnole ait rempli les contingents en grande partie par des femmes occupant déjà des emplois domestiques, mais en situation irrégulière.
Cette situation favorable à l’immigration féminine renforce le rôle déterminant des femmes comme pionniers de la migration et ce notamment à Madrid. Pour illustrer ce phénomène, trois indicateurs ont été élaborés à partir des données statistiques des ministères de l’Intérieur et du Travail.
Le premier de ces indicateurs concerne la participation économique des femmes immigrées, leur présence sur le marché du travail
[7]. Ce taux indique les motifs de l’immigration féminine en Espagne (économiques ou résidentiels). Dans la première phase, où l’Espagne devient pays d’immigration, les données correspondant à l’année 1990 montrent qu’une minorité d’étrangères résidantes en Espagne possèdent un permis de travail en règle (24 %), l’immigration féminine asiatique (40 %) et africaine (39 %) étant celles qui présentent les niveaux les plus élevés de femmes actives parmi les résidents
[8]. En 1992, alors que l’Espagne est entrée dans la deuxième phase de l’immigration, le panorama change : l’immigration féminine à des fins d’emploi augmente par rapport à l’immigration résidentielle, surtout parmi les femmes originaires d’Amérique latine (45 %), d’Afrique (52 %) et d’Asie (48,7 %) (voir tableau II). On passe d’une prédominance de l’immigration de femmes inactives, provenant des pays développés et principalement d’Europe, à une représentation toujours plus forte de femmes actives provenant des pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. En Espagne, loin du stéréotype du regroupement familial, où la femme, économiquement inactive, est dépendante de son conjoint, les données statistiques montrent que l’immigration régulière de femmes africaines, latino-américaines et asiatiques était composée en 1992 de près de 50 % de femmes actives. En 1997, les femmes actives étaient majoritaires parmi les résidentes pour celles ressortissant de la République dominicaine (67,9 %), du Pérou (74,9 %), de l’Équateur (82,7 %) et des Philippines (77 %)
(Anuario Estadístico de Extranjería). L’immigration des femmes provenant de ces derniers pays répondait donc majoritairement à des courants migratoires à caractère économique. Cependant, en 1999 le pourcentage de femmes actives parmi les résidentes descend, les femmes ayant un permis de travail en vigueur seulement étant majoritaires parmi les résidentes pour les ressortissantes du Pérou (55,4 %), des Philippines (57 %) et de l’Équateur (74,4 %).
La baisse du pourcentage de femmes actives parmi les résidentes s’explique par des processus de regroupement familial. En 1993, le gouvernement espagnol a amorcé une politique de régulation de visas pour le regroupement familial des étrangers non communautaires. En 1996, le processus extraordinaire de régularisation a touché les titulaires des permis antérieurs mais aussi le regroupement familial. Durant l’année 2000, coïncidant avec l’adoption de la nouvelle loi sur les étrangers, nous avons assisté à un nouveau processus de régularisation, qui sera suivi par la régularisation d’enracinement de 2001. La politique migratoire ces dernières années a donc favorisé l’acquisition des papiers en règle pour les résidents au détriment des travailleurs et pour l’immigration issue du regroupement familial. Cela a entraîné la baisse du pourcentage des femmes actives parmi les résidentes en Espagne (voir tableau II). Cependant, pour certains pays d’origine, notamment latino-américains, ce regroupement familial a eu pour pionniers les femmes, qui ont migré les premières et ont fait venir par la suite le mari/compagnon et/ou les enfants et d’autres membres de la famille (grand-mère, etc.). Cela est nettement le cas de l’immigration dominicaine, équatorienne, péruvienne et colombienne, qui voit descendre clairement le pourcentage des femmes avec un permis de résidence en vigueur en 2001, l’équilibre entre les sexes étant moins défavorable aux hommes qu’en 1999 (voir tableau IV).
Un deuxième indicateur est l’indice de féminisation du travail par nationalité
[9]. En 1991, l’immigration économique européenne est fondamentalement masculine, alors que l’immigration résidentielle est plus féminine. Parmi les résidentes étrangères européennes en Espagne, beaucoup sont inactives et/ou retraitées (voir tableau III). Cependant, durant toute la période analysée (1991-1999), les femmes sont majoritaires parmi les étrangers titulaires d’un permis de travail valide en ce qui concerne les immigrés originaires d’Amérique latine. En 1999 les pays latino-américains qui présentent la plus grande proportion de femmes parmi leur population immigrée sont la République dominicaine (83,3 %), la Colombie (69 %), l’Équateur (66,2 %) et le Pérou (64,7 %) Les courants migratoires d’origine africaine sont, contrairement au cas latino-américain, principalement composés d’hommes, surtout dans le cas du Maroc, où les femmes représentent seulement 18 % des actifs marocains. L’immigration asiatique est composée majoritairement d’hommes, les femmes ne représentant en 1999 et pour l’ensemble du continent asiatique que 38 % des étrangers ayant un permis de travail en règle. On observe cependant un flux migratoire féminin à caractère économique dans le cas des Philippines (65,4 %, voir tableau III).
En ce qui concerne l’historique des vagues migratoires féminines par nationalité, il faut signaler qu’avant la « disparition » des statistiques du ministère du Travail
[10] des femmes ressortissantes de l’Union européenne, ces dernières, avec les Philippines et les Marocaines, formaient la majorité des effectifs des femmes immigrées actives. Depuis, cette présence féminine a augmenté avec l’arrivée des Péruviennes et surtout des Dominicaines. Cependant, ces dernières années, nous avons vu comment se sont développés de nouveaux courants migratoires de femmes, la présence de Chinoises (4 545), Équatoriennes (6 214) et Colombiennes (3 309), dont la représentation en 1992 était très faible, augmentant notablement dans les statistiques des permis de travail en 1999. Ces deux derniers groupes, et surtout l’équatorien, ont vu croître de façon significative leurs effectifs. La Colombie comme l’Équateur se détachent, avec le Maroc, parmi les trois premiers pays d’origine des sollicitudes présentées durant le processus de régularisation 2000 et d’enracinement 2001. Étant donné que jusqu’en 2003 le visa n’a pas été nécessaire pour l’entrée des Équatoriens sur le territoire espagnol, et jusqu’en 2002 des Colombiens, ces groupes ont considérablement augmenté ces dernières années. En effet, la possibilité d’entrer en Espagne comme touristes sans visa a favorisé le développement de ces deux groupes, constituant ainsi, les flux migratoires d’entrée féminisés les plus récents, avec une forte présence de personnes en situation irrégulière qui sont de plus en plus visibles dans les statistiques.
Enfin, le troisième indicateur est la proportion de femmes immigrées célibataires, veuves ou divorcées (qui donc ont migré de façon indépendante). Cet indicateur tend à montrer que l’immigration féminine active en Espagne est principalement composée de femmes à l’origine du processus migratoire. Les données d’une exploitation extraordinaire menée à terme en 1998 (permis de travail en vigueur) montrent que 65 % des femmes actives étrangères sont célibataires, veuves ou divorcées (59,7 % célibataires, 1,6 % veuves, 4 % divorcées) (voir tableau V). En conclusion, l’analyse de ces trois indicateurs (taux d’activité des femmes immigrées, indice de féminisation du travail et proportion de femmes immigrées célibataires, veuves ou divorcées dans le marché du travail) montre que l’arrivée en Espagne de femmes provenant de pays tiers et notamment des pays d’Amérique latine et des Philippines répond principalement à une demande économique, et qu’un nombre important de ces femmes ont migré comme pionniers de la chaîne migratoire.
Les besoins du marché du travail espagnol ont certainement joué un rôle déterminant dans le développement de ces courants migratoires. L’insertion de la main-d’œuvre immigrée dans le monde du travail en Espagne diffère nettement de celle observée dans l’ensemble des autres pays européens. En Espagne, les services domestiques occupent la plus grande proportion (27,5 %) d’étrangers originaires des pays extra-communautaires ayant un permis de travail en règle en 1999 (voir tableau VI), alors que, dans la plupart des autres pays européens, la main-d’œuvre étrangère prédomine dans les activités du bâtiment, du commerce ou des industries de transformation. La majorité des femmes immigrées ayant un permis de travail en règle en Espagne en 1999 sont employées dans le service domestique (62 %). En revanche, l’emploi des immigrés masculins est plus diversifié, et l’on observe, parmi les pays d’origine de l’immigration en Espagne où prédominent les hommes, une certaine spécialisation par nationalité : les Algériens dans l’agriculture, les Sénégalais dans la vente ambulante et les Chinois dans la restauration (voir tableau VI).
En ce qui concerne la répartition géographique de la main-d’œuvre étrangère, les données du ministère du Travail pour 1999 montrent que celle-ci est principalement concentrée sur sept régions : la Catalogne (26,9 %), Madrid (24,2 %), l’Andalousie (12 %), la Murcie (6,2 %), la Valence (5,9 %), les Canaries (4,3 %), et les Baléares (2,5 %). Dans la plupart des régions d’accueil en Espagne, les hommes sont plus nombreux que les femmes, surtout dans les régions où prédomine la main-d’œuvre agricole étrangère : la Murcie (87,6 % d’hommes) et la Valence (72,1 % d’hommes). En revanche, à Madrid, l’immigration féminine est majoritaire (55 % de femmes) (Anuario Estadístico de Extranjería). La migration de femmes vers l’Espagne répond donc bien à une demande de travail immigré pour les services domestiques dans les grandes villes et notamment à Madrid.
Cette migration de main-d’œuvre féminine s’inscrit dans un processus de transfert des tâches reproductives au niveau international. Au-delà de cette explication, l’État participe à la consolidation de cette dynamique migratoire à travers sa politique de quotas. Mais à un niveau plus micro-économique, il est également intéressant d’analyser la participation d’autres acteurs sociaux à la formation de ces mouvements migratoires. Ainsi, les stratégies de mobilité sociale des Espagnoles déterminent en grande partie la demande de main-d’œuvre étrangère dans les services domestiques.
Les déterminants de la demande de main-d’œuvre féminine étrangère dans les services domestiques
Au cours de l’histoire et dans diverses sociétés, les classes sociales possédantes ont eu recours au travail domestique comme stratégie de maintien du statut social. Ce secteur a été traditionnellement alimenté par des immigrés provenant du milieu rural. Aujourd’hui, à l’emploi traditionnel de service domestique, de la part des classes sociales les plus aisées, s’ajoute la demande générée par les femmes qui ont accédé de façon qualifiée au marché du travail. Ce phénomène que l’on constate dans différentes régions de la planète (Amérique latine, États-Unis, et pays asiatiques récemment industrialisés) se reproduit, de la même façon, en Espagne. Ce qui distingue le cas espagnol, c’est la rapidité avec laquelle la femme a acquis un niveau d’éducation élevé et s’est insérée dans le marché du travail, au cours des dernières années
[11]. Cependant, et alors que la demande d’employés domestiques augmentait en Espagne au cours des années 1990, ce secteur d’activité se réduisait par rapport à la proportion de femmes autochtones occupées. Or si, entre 1986 et 1991, le nombre de femmes cadres progresse de 256 000 personnes, le secteur domestique perd, lui, 28 000 emplois
[12]. Cela est logique si nous prenons en compte le fait que les hauts niveaux de formation acquis par ces nouvelles générations de femmes font que celles-ci s’insèrent ou tentent de s’insérer, de façon qualifiée, sur le marché du travail. C’est ainsi que s’ajoute, à la demande traditionnelle d’employés de maison des classes sociales aisées, une nouvelle demande de la part des femmes espagnoles qualifiées qui sont entrées sur le marché du travail. Cette double demande a été satisfaite par les femmes étrangères.
De l’analyse des données qualitatives obtenues suite à la réalisation des groupes de discussion avec les principaux types d’employeurs de services domestiques que l’on a identifiés (femmes actives de classe moyenne et femmes au foyer de classe aisée) se dégagent les conclusions suivantes. Les femmes actives de classe moyenne ont constaté que l’accès au marché de l’emploi ne s’est pas accompagné d’une nouvelle répartition des tâches ménagères dans la famille. Le recours à la main-d’œuvre étrangère répond donc à une stratégie de « survie » des femmes actives pour tenter de résoudre le problème de la journée double (travail extra-domestique et tâches ménagères). Pour les femmes au foyer de classe aisée, le recours au service domestique est motivé par une stratégie de maintien du statut social. Si, pour la femme active, l’emploi de domestiques s’inscrit dans un projet d’émancipation et de modernisation, pour les femmes au foyer qui ont opté pour un projet familial où elles jouent le rôle traditionnellement réservé à la femme, cela implique la perpétuation de la tradition. Dans le premier cas le recours au service domestique constitue une « libération », dans le second, il entraîne le maintien des valeurs sociales relatives à la position de la femme dans la société et des constructions symboliques qui légitiment ces pratiques.
Les femmes actives emploient la main-d’œuvre étrangère quelques heures par jour, afin de réaliser principalement des tâches d’entretien (femme de ménage). Les femmes au foyer de classe aisée optent pour le service à demeure, qui inclut, au-delà du seul entretien, les soins de la personne, la cuisine, etc. Le salaire d’une employée de maison oscille entre 500 et 800 E par mois. Les femmes de ménage sont payées entre 5 et 9 E de l’heure.
Les femmes, pionniers de la chaîne migratoire en Espagne : le cas des Dominicaines, des Philippines, des Péruviennes et des Marocaines
L’analyse du marché du travail et de la législation espagnole sur l’immigration explique en grande partie l’arrivée dans les grandes villes en Espagne et notamment à Madrid de femmes, pionniers de la chaîne migratoire. L’immigration dominicaine, philippine et péruvienne est principalement constituée de femmes qui partent seules de leur pays, initiatrices du projet de départ, qu’elles aient un compagnon et des enfants qu’elles laissent au pays d’origine ou qu’elles soient célibataires ou séparées de leur conjoint. Pour la femme qui laisse des personnes à charge dans le pays d’origine, la migration constitue clairement une stratégie pour le ménage dans son ensemble. Cette stratégie sert plusieurs objectifs : la survie du ménage, l’éducation des enfants, l’augmentation du niveau de vie et du niveau socio-économique.
L’insertion dans le marché du travail comme domestique à demeure (qui loge chez ses employeurs) augmente les possibilités d’épargne et donc de réalisation du projet migratoire. Cette situation permet aux femmes d’être logées et nourries, de telle sorte qu’elles peuvent envoyer presque la totalité de leur salaire dans le pays d’origine
[13]. Les femmes qui ont migré seules et qui ont laissé des personnes à charge dans les pays d’origine deviennent les principaux pourvoyeurs économiques du ménage, du fait de l’importance de la part des transferts monétaires dans le revenu de la famille. Les enfants restent avec les grands-parents ou avec le père, mais c’est généralement un membre féminin de la famille qui s’en occupe : s
œurs aînées, tantes, belles-filles... Ces dernières années l’on a pu constater l’augmentation des processus de regroupement familial de l’époux et des enfants. Cependant cette pratique peut mettre en danger le projet migratoire à des fins économiques. L’arrivée de la famille suppose toute une série de coûts supplémentaires auxquels devra faire face la femme immigrée.
La migration des femmes séparées, mères célibataires, veuves ou divorcées, ayant des personnes à charge dans le pays d’origine, est très courante parmi les Dominicaines interviewées. Elle répond à une stratégie du foyer monoparental. Pour ces femmes, la migration peut donner lieu à une redéfinition de leur statut marital. Les mariages mixtes entre femmes dominicaines et hommes espagnols sont très répandus. Les femmes qui ont migré seules, divorcées, mères célibataires ou séparées, peuvent devenir des pionniers de la chaîne migratoire et procéder au regroupement familial de leurs enfants : les Dominicaines interviewées font migrer leurs filles aînées qui s’insèrent sur le marché du travail comme domestiques. Cette stratégie améliore la situation économique du foyer transnational.
Parmi les femmes originaires des Philippines interrogées, les célibataires ont très souvent des personnes à charge dans le pays d’origine. Cette migration s’inscrit dans une stratégie familiale : l’unité domestique choisit un de ses membres, généralement la sœur aînée, pour migrer. Celle-ci seconde sa mère dans l’exercice de l’autorité au sein du foyer et assume pleinement sa responsabilité vis-à-vis de ses frères et sœurs. La femme immigrée prend en charge le projet familial qui est souvent centré sur le souci de payer les études de ses frères et sœurs. Nous avons aussi constaté des mariages mixtes entre femmes philippines et hommes espagnols. Cependant, dans certains cas, les femmes philippines optent pour rester célibataires, car le mariage peut être perçu comme un frein à la réalisation de la stratégie familiale. Le mariage avec un homme qui n’est pas stable du point de vue économique peut remettre en cause le projet économique : la femme ne pourrait plus exercer un travail domestique à demeure et sa propension à épargner s’en trouverait réduite. De plus, le mari pourrait ne pas approuver les transferts monétaires vers le pays d’origine.
Les femmes péruviennes interviewées ont un profil socio-économique très différent. Il s’agit de femmes de classe moyenne qui ont un niveau d’études élevé. La migration, plutôt qu’une stratégie de survie du ménage, répond à un projet de maintien du statut social et du niveau de vie acquis dans le pays d’origine. La crise économique qu’a subi le Pérou a touché considérablement non seulement les couches sociales les plus pauvres, mais aussi les classes moyennes, qui éprouvent des difficultés à maintenir leur niveau de vie. L’éducation des enfants apparaît comme l’un des principaux objectifs de la migration. L’insertion sur le marché du travail comme domestique suppose un déclassement chez les femmes péruviennes : elles passent du statut de cadre moyen dans leur pays d’origine à celui de domestiques en Espagne. Ce processus de déclassement social est très mal vécu par ces femmes, qui n’ont, en Espagne, d’autre perspective de mobilité professionnelle que le passage du service domestique à demeure au service domestique externe.
Le regroupement familial concerne surtout la communauté marocaine. Cette migration peut prendre plusieurs formes : a) l’homme migre le premier et est rejoint par sa femme ; b) la femme devient pionnier de la migration familiale ; c) les deux conjoints migrent ensemble. La crise économique qui a touché le secteur du bâtiment dans les grandes villes espagnoles au milieu des années 1990 a entraîné des périodes de chômage parmi les travailleurs marocains. Parmi les personnes interrogées, on trouve des cas où la femme a dû prendre en charge, avec son salaire de femme de ménage, l’économie du foyer regroupé. Cela suppose une transformation des rôles sociaux, car dans le pays d’origine l’homme constitue le principal responsable économique du ménage. Le caractère aléatoire de l’emploi masculin a généré des cas de plus en plus fréquents de regroupement familial initié par la femme marocaine qui devient ainsi pionnier de la chaîne migratoire. Si la migration de femmes mariées vers l’Espagne, qui laissent époux et enfants en République dominicaine, aux Philippines ou au Pérou, est devenue une pratique très courante, il est plus difficile d’identifier, parmi les Marocaines en Espagne, des cas de femmes mariées qui migrent seules et ne sont pas rejointes par leur mari.
Cependant nous pouvons observer une augmentation des flux migratoires de femmes marocaines seules (célibataires, veuves ou divorcées). Ces femmes sont notamment originaires du milieu urbain (Casablanca, Rabat, Tanger). Nous pouvons constater l’adoption de stratégies différenciées en ce qui concerne les Marocaines célibataires : certaines envisagent de se marier, d’autres parlent des désavantages du mariage avec un Marocain et choisissent de rester célibataires. En effet, pour certaines le mariage n’offre que peu d’avantages : l’homme marocain immigré en Espagne n’est pas toujours stable économiquement et n’assume pas toujours son rôle traditionnel de principal pilier économique du foyer. Les expériences des compatriotes ou des membres de leur famille, qui se voient contraintes de subvenir seules aux dépenses du ménage, de subir des mauvais traitements de la part de leur mari et de devoir se soumettre à son autorité, font que certaines Marocaines qui ont migré seules optent pour le célibat. De plus, pour l’immigrée célibataire, le mariage avec un Marocain suppose de modifier ses conditions de vie : l’employée de maison qui était logée par l’employeur se voit obligée de s’installer dans des quartiers moins favorisés.
Toutefois, et bien que le mariage avec un Marocain suppose tous ces désavantages, renoncer à la maternité valorisée dans la société d’origine a un coût certain : la femme qui reste célibataire est socialement mal acceptée au Maroc. Cela fait que certaines de ces femmes finissent par choisir de se marier, que ce soit avec un immigré déjà établi à Madrid ou avec un Marocain qu’elles peuvent faire venir ultérieurement en Espagne. À l’inverse des femmes dominicaines, philippines ou péruviennes, une Marocaine séparée, veuve ou divorcée a plus de difficultés à modifier son statut par un nouveau mariage, du fait que cette pratique est mal considérée dans son pays d’origine. De plus, le poids du caractère endogame du mariage au Maroc limite le choix du conjoint à la même nationalité ou religion, les couples mixtes femme marocaine / homme espagnol, étant peu fréquents, et les femmes séparées, veuves ou divorcées étant aussi stigmatisées par la communauté marocaine immigrée installée en Espagne.
Loin du stéréotype de l’immigration comme « invasion », l’arrivée de main-d’œuvre féminine étrangère en Espagne est voulue et promue par les différents acteurs sociaux (employeurs, État...) comme solution au vide des tâches relatives à la reproduction sociale (tâches domestiques, soin des enfants et des personnes âgées). L’immigration féminine en Espagne accompagne l’augmentation du taux d’activité des femmes espagnoles. En même temps, cette immigration permet aux ménages aisés de perpétuer leur style de vie sociale, qu’ils auraient dû abandonner en l’absence de cette main-d’œuvre étrangère. Ainsi, cette recherche a remis en question le stéréotype de la prédominance des hommes dans les vagues migratoires. Elle a aussi révélé le rôle fondamental que jouent les femmes immigrées comme pionniers de la chaîne migratoire, ainsi que dans l’évolution de la place de la femme, tant dans la société d’accueil que dans le pays d’origine.
Tableau I. — Effectifs de résidents étrangers selon le sexe et la région d’origine
Tableau élaboré par l’auteur à partir des données, pour 1990 et 1993, du ministère de l’Intérieur exploitées par A. Izquierdo (1996), La inmigración inesperada, Madrid, Trota, p. 108 à 220. Pour les données de 1997 et 2001 voir Anuario Estadístico de Extranjería, Madrid, Comisión Interministerial de Extranjería. Avant 1997, le ministère de l’Intérieur n’a publié les données relatives au stock des résidents étrangers ventilées par sexe que pour les années 1992 et 1993.
Tableau II. — Taux de participation des femmes immigrées dans le marché du travail selon la région d’origine
Tableau élaboré par l’auteur à partir des données du Anuario Estadístico de Extranjería.
Tableau III. — Indice de féminisation du travail par principaux pays d’origine
Tableau élaboré par l’auteur à partir des statistiques du Anuario Estadístico de Extranjería. À partir de janvier 1992 les travailleurs des pays communautaires n’ont pas besoin d’un permis de travail en Espagne et ne sont donc pas enregistrés dans les statistiques du ministère du Travail (application du principe de libre-circulation).
Tableau IV. — Femmes étrangères ayant un permis de résidence en vigueur selon les principaux pays d’origine, 1999 et 2001
Élaboration par l’auteur à partir des statistiques du Anuario Estadístico de Extranjería.
Tableau V. — Femmes étrangères ayant un permis de travail en vigueur par situation de famille et région d’origine, 1998
Les données des travailleurs étrangers ventilées par sexe et situation de famille ne sont pas publiées par le ministère du Travail. Le tableau a été élaboré par l’auteur à partir d’une exploitation extraordinaire pour 1998 des statistiques du ministère du Travail (A. Izquierdo (dir.) (2000), Mujeres inmigrantes en la irregularidad : pobreza, marginación laboral y prostitución, Madrid, Instituto de la Mujer, Informe inédito de investigación).
Tableau VI. — Travailleurs étrangers avec un permis de travail en vigueur, selon le sexe et l’occupation, 1999
Source : Tableau élaboré par l’auteur à partir des données du Anuario Estadístico de Extranjería.
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Anuario de Extranjería 1991, 1992, 1993, 1995, 1997 et 1999, Madrid, Comisión Interministerial de Extranjería.
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[1]
Les dernières données publiées par le ministère de l’Intérieur (permis de résidence en vigueur) sont celles de 2001 et par le ministère du Travail celles de 1999 (permis de travail en vigueur).
[2]
L’exigence de visas pour l’entrée de touristes concerne les ressortissants du Maroc, de la Tunisie, de l’Algérie et du Pérou depuis 1991, ceux de la République dominicaine depuis 1993 et ceux de la Colombie depuis 2001.
[3]
Cette étape est marquée par l’opération de régularisation exceptionnelle de 1991, le renforcement du contrôle des frontières et par l’exigence de visas pour certains pays d’origine des immigrés énumérés dans la note 2 (le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, le Pérou et la République dominicaine).
[4]
L’établissement de quotas a pour objectif, entre autres, de doter le marché du travail d’une meilleure flexibilité dans les secteurs délaissés par la population autochtone. Voir A. Izquierdo (1996),
La inmigración inesperada, Madrid, Trotta.
[5]
Du fait de la mise en place des processus extraordinaires de régularisation le gouvernement espagnol n’a pas établi le quota pour les années 1996, 2000 et 2001.
[6]
En Espagne, en 1995, le chômage est plus élevé dans le secteur du bâtiment que dans celui des services soit 22,7 % contre 13 %. Par ailleurs, le marché de l’emploi apparaît plus favorable aux femmes immigrées qu’à leurs homologues masculins (79 % des demandeurs d’emplois inscrits à l’INEM, étaient des hommes) (Izquierdo,
ibid.).
[7]
Permis de travail des femmes immigrées X 100 / Permis de résidence des femmes immigrées.
[8]
A. Izquierdo (1996),
op. cit., p. 108-220.
[9]
Femmes actives étrangères pour une nationalité X 100 / Ensemble des travailleurs étrangers de la même nationalité.
[10]
À partir de janvier 1992, les travailleurs des pays communautaires n’ont pas besoin d’un permis de travail en Espagne, et ne sont donc pas enregistrés dans les statistiques du ministère du Travail (application du principe de libre-circulation).
[11]
Instituto de la Mujer (1997),
La mujer en cifras 1997, Madrid, Instituto de la Mujer.
[12]
L. Garrido (1994),
Las dos biografías de la mujer en España, Madrid, Instituto de la Mujer.
[13]
Les femmes de ménage (qui sont rémunérées sur une base horaire) sont généralement venues dans le cadre de la migration familiale ou résident en Espagne depuis plus longtemps. L’emploi domestique externe constitue une stratégie de mobilité sociale parmi les femmes qui vivent depuis plus longtemps en Espagne, même si ce type d’insertion économique génère des frais accrus.