2003
L'Année sociologique
Construction normative et féminité
Olympe de gouges, ou la portée du modèle déclaratif
Sophia Aboudrar
Chaire Régulation, Sciences Po
RéSUMé. — Quelle place occupe le féminin dans l’élaboration des dispositifs normatifs ? En 1791, Olympes de Gouges signe une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Pour la première fois dans l’histoire, le principe d’une égalité formelle et substantielle entre les sexes est affirmé, en même temps qu’est rappelée leur irréductible différence.
Le parallélisme des formes induit en effet un parallélisme des contenus. Mais la répétition du modèle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et son adaptation au sexe féminin témoignent de l’insuffisance du droit commun à saisir la spécificité des genres.
L’égalité doit se penser dans la différence : il faut dire le féminin, il faut le déclarer.
ABSTRACT. — What place does the feminine take in the elaboration of normative plans of action ? In 1791, Olympes de Gouges signs a Declaration of the Rights of Women and Women Citizens. For the first time in history, the principle of a formal and real equality between the sexes is asserted, while we are reminded of the irreducible difference between men and women.
The parallelism of forms indeed implies a parallelism of contents. But the repetition of the Declaration of the Rights of Man and Citizens, and its adaptation for the female sex bear witness to the inadequacy of common law to grasp the specificity of « genders ». Equality must be thought about in and through difference. The feminine must be spoke ; it must be declared.
Obstinément, il faut ressusciter ces femmes, que notre temps réveille par moments, puis oublie, comme si leur souvenir ne pouvait survivre que par éclipses. Obstinément, il faut retrouver leur extraordinaire vitalité, le tranchant de leur inlassable courage, leur capacité d’innovation.
Catherine Clément, « Olympe de Gouges et nous », in Les lettres françaises, mars 1992.
Le 3 novembre 1793 meurt guillotinée Marie Gouze, dite Marie-Olympe de Gouges, pour avoir été l’une des premières à formuler la question féminine de son siècle.
La période révolutionnaire, et particulièrement l’année 1790, marque une date importante de la pensée féministe moderne : Condorcet trace en 1788 un Plan de réforme politique et sociale dans lequel il demande publiquement que les femmes puissent participer à l’élection des représentants de la Nation aux États généraux, puis publie deux ans plus tard son célèbre article « Sur l’admission des femmes au droit de Cité » dans le Journal de la Société de 1789, Théodore Von Hippel publie un ouvrage Sur l’amélioration du sort de la femme au point de vue du droit de cité, Mary Woolstonecraft, en Angleterre, Vindication of the Rights of Women, ouvrage traduit en France dès 1792.
Mais Olympe de Gouges incarne sans doute, plus que toute autre femme de la Révolution française, l’aspiration des femmes à l’égalité universelle et des droits civils. Elle signera en 1791 l’un des documents les plus exceptionnels, les plus inattendus et qui, à défaut de faire date dans l’histoire politique, fera incontestablement date dans l’histoire des idées : une
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, à laquelle est annexé un document non moins exceptionnel, un
Contrat social de l’homme et de la femme
[1]. Mais c’est plus tôt encore que ses sentiments féministes trouveront à s’exprimer : dès 1786, dans son premier ouvrage, elle écrira :
« Voilà comment notre pauvre sexe est exposé. Les hommes ont tous les avantages, on en a vu qui, sortis de la plus basse origine, sont parvenus à la plus grande fortune et quelquefois aux dignités ; et les femmes sans industrie, c’est-à-dire si elles sont vertueuses, restent dans la misère. On nous a exclues de tout pouvoir, de tout savoir ; on ne s’est pas encore avisé de nous ôter celui d’écrire, cela est fort heureux ! » [2]
La capacité d’Olympe de Gouges à s’immiscer sans relâche dans la « grande révolution » des hommes, sa pensée radicalement moderne trouvent sans doute leur socle dans sa biographie.
Mythe
[3] ou réalité
[4], Marie Gouze, fille légitime d’Olympe Mouisset, honnête bourgeoise de vieille souche montalbanaise, et de Pierre Gouze, boucher, n’a eu de cesse de proclamer sa bâtardise. Vraisemblablement fille naturelle de Jean-Jacques le Franc, marquis de Pompignan, homme de lettres et cible favorite des philosophes, de Voltaire en particulier, Olympe de Gouges fait ainsi constamment référence à sa naissance illégitime. Elle exprime en particulier son ressentiment à l’égard de la famille de ce père revendiqué, de façon déguisée, dans une correspondance à la manière des
Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, le
Mémoire de Madame de Valmont contre l’ingratitude et la cruauté de la famille de Flaucourt
[5].
Ce qui importe ici c’est, bien moins que la réalité, avérée ou pas, de sa filiation avec le marquis de Pompignan, le fait d’une revendication récurrente de la part de la révolutionnaire montalbanaise, tant d’un héritage littéraire que d’une filiation illégitime.
Comme l’observe Paule-Marie Duhet,
« ... la jeune femme s’efforce manifestement de justifier par une irrégularité, une injustice sociale, cette singularité qui la pousse à sortir d’une destinée banale. Si elle n’était pas la fille du boucher de Montauban mais d’un homme connu tant par ses vertus que par ses talents littéraires, son ambition pouvait trouver une sorte de justification » [6].
Mariée à 16 ans contre son gré à un homme qu’elle n’aimait pas, « qui n’était ni riche ni bien né », et dont elle aura un fils, elle soulignera elle-même les conséquences de ce mariage sur sa vie future :
« ... je me sentais dès lors au-dessus de mon état et, si j’avais pu suivre mon goût, ma vie aurait été moins variée et il n’y aurait eu de romanesque que ma naissance. » [7]
Devenue veuve très tôt après son mariage, elle tentera une carrière de femme de lettres, et se lancera à l’assaut de la gloire. Si son œuvre théâtrale n’obtiendra pas le succès escompté, la Révolution française donnera en revanche à cette patriote révolutionnaire la possibilité d’exprimer des opinions et de formuler des revendications remarquablement féministes et actuelles.
On peut certes considérer que
« ce qu’Olympe de Gouges a dit et écrit en faveur des femmes est l’expression de son existence propre peu conforme aux modèles communs de la fin du XVIIIe siècle (et que)... marginale par ses origines elle... tend à révéler la cause des pauvres, celle des Noirs, et, bien au-delà de son cas personnel, celle des femmes » [8],
mais cette mise en relief du lien étroit qui unit la vie de la révolutionnaire à ses options politiques et philosophiques ne doit pas minimiser la valeur intrinsèque des opinions par elle exprimées : Olympe de Gouges est avant tout une théoricienne, et les mesures qu’elle propose, dont certaines d’avant-garde, ne seront, au mieux, adoptées qu’au XXe siècle, constituent un programme aussi cohérent que novateur. Une lecture qui transcende la dimension biographique de sa pensée s’impose alors, si l’on veut en apprécier à sa juste mesure la portée encore, et plus que jamais, actuelle.
C’est pourquoi, si un très bref aperçu historique est apparu nécessaire pour situer les travaux d’Olympe de Gouges, le propos n’est néanmoins pas ici de projeter plus avant un regard d’historien sur les deux textes qui nous occupent, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et la Forme du contrat social de l’homme et de la femme. C’est au contraire en détachant cette œuvre de son contexte historique, en lui ôtant pour l’analyse toute dimension conjoncturelle que l’on en percevra l’extraordinaire actualité. Et c’est en en tentant une lecture minutieuse que l’on en appréciera la portée.
Un commentaire linéaire de ces deux manifestes mettrait en avant la transversalité des revendications présentées par Olympe de Gouges : le droit public et le droit privé sont en effet au centre de sa réflexion politique et idéologique. Ainsi, il est question de droit constitutionnel (en exigeant la participation de toutes les femmes à la vie politique – droit de vote et éligibilité –, l’auteur se prononce clairement en faveur du suffrage universel [art. VI]), de droit pénal (elle fait sien l’article de la Constitution qui reconnaît implicitement l’égalité des sexes en matière pénale [art. VII, VIII, IX et X de la Déclaration des droits de la femme]), de droit fiscal (obligation pour les femmes de participer aux dépenses publiques, la contrepartie de cette participation à l’impôt devant être l’accès des femmes à toutes les fonctions officielles [art. XIII, XIV et X]), du droit d’expression (la liberté, qui se définit pour la femme par le droit à la dignité de citoyenne, comportant aussi la liberté d’opinion et d’expression [art. X et XI]), du droit de la responsabilité, pénale [art. VII, VIII, IX et X] et administrative (la responsabilité des agents publics à l’égard de la « masse des femmes » étant la juste contrepartie de la participation de celle-ci à l’impôt [art. XV], du droit de propriété [art. XVII], du droit de la famille enfin – mariage, divorce, filiation – (Forme du contrat social de l’homme et de la femme).
Une attention portée cette fois moins au contenu de ces actes qu’à leur forme conduit à s’interroger sur la place et de la fonction du féminin dans l’élaboration des dispositifs normatifs.
Le choix d’une « déclaration des droits » et la référence au « contrat social » pour revendiquer l’égalité entre les sexes réalisent tous deux un emprunt aux modes spécifiquement et historiquement masculins d’expression : seuls en effet les hommes participaient à l’activité législative et, plus largement, normative. La volonté d’Olympe de Gouges d’associer les femmes au processus législatif, et plus généralement de leur ouvrir l’accès à la sphère de la
res publica, s’affirme ainsi, en amont de l’article VI de sa Déclaration
[9], par le choix de ce modèle : en « déclarant des droits » elle amorce une participation des femmes au processus normatif.
On peut dès lors s’interroger sur le choix de ce modèle, par une femme, pour les femmes : en percevoir le sens, dans la double acception du terme : en comprendre la signification, mais aussi la direction, la portée.
Le choix du modèle. La Déclaration des droits de l’homme de 1789 : égalité et spécificité
Le principe d’une égalité
civile entre les sexes est consacré par Olympe de Gouges, en dix-sept articles, sur le modèle de la
Déclaration des droits de l’homme. Le choix de cette forme et le texte qui en résulte, en miroir donc de la Déclaration proclamée deux ans auparavant, manifestent avec force la dimension féministe
[10] de la démarche d’Olympe de Gouges. Le parallélisme des formes induit un parallélisme des contenus : les droits de la femme sont proclamés dans une Déclaration qui contrebalance en la complétant la
Déclaration des droits de l’homme de 1789, précisément parce que ces droits ont la même force, le même poids, la même légitimité.
Ce principe d’un égalitarisme rigoureux entre les sexes trouve sa source dans « les lois de la nature et de la raison »
[11]. Olympe de Gouges dénonce naturellement la dimension fondamentalement artificielle, culturelle, contre-nature de l’inégalité régnante entre les femmes et les hommes ; cette dimension est mise en exergue par l’auteur par la référence à l’organisation du monde animal dont elle souligne
a contrario l’harmonie :
« (...) cherche, fouille et distingue, si tu le peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent (...). L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. » [12]
Ces remarques préliminaires, en forme d’interpellation agressive à l’égard du genre masculin
( « Homme, es-tu capable d’être juste ? » ) amorcent en la légitimant sa revendication à l’égalité des droits : à l’égal de Condorcet
[13], Olympe de Gouges récuse cette conception nouvelle de la nature, apparue au XVIII
e siècle qui, en rupture avec l’approche dix-septiémiste, une approche égalitariste
[14] fondée sur la raison, accorde une plus grande importance au sentiment et se montre attentive à la différence sexuelle
[15]. Le XVIII
e siècle pense en effet que le corps et l’esprit sont étroitement unis, que le cerveau a donc un sexe. Faisant sienne l’observation de son contemporain Condorcet – « Qu’on me montre entre les hommes et les femmes une différence naturelle, qui puisse légitimement fonder l’exclusion du droit » – l’entreprise d’Olympe de Gouges tend indirectement à montrer que les objections naturalistes ne sont pas recevables en droit.
Égalité naturelle entre les sexes, égalité des droits donc : une intervention normative au profit des femmes, symétrique à celle intervenue en 1789 au profit de l’ « homme » (que la révolutionnaire voit ici convoqué sans majuscule) paraît la voie la plus adaptée à la nature de sa revendication. Mais en même temps que le choix de l’instrumentum signe le souci d’égalitarisme entre les sexes qui anime Olympe de Gouges, il informe sur le type d’égalité revendiquée par elle : une égalité dans la différence, ou plus encore qui tienne compte de la différence entre les hommes et les femmes.
En effet, en consacrant l’urgence d’une reconnaissance politique et juridique des droits de la femme, Olympe de Gouges accuse aussi la spécificité de ces droits. Si la proposition rigoureusement symétrique à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen d’une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne affirme l’égalité entre les sexes, elle marque aussi leur irréductible différence : une Déclaration des droits de l’homme ne suffit pas à asseoir les droits de la femme.
« On peut (...) nommer en même temps l’humain et le masculin, alors que le féminin, pour avoir un statut dans le discours, requiert une spécification : il faut dire la différence. » [16]
Ainsi, alors que rien n’exclut
a priori la femme du champ d’application du texte de 1789, il apparaît à Olympe de Gouges qu’en dépit de sa vocation à l’universalité, la
Déclaration des droits de l’homme est restrictive, qu’elle concerne moins l’humain que le masculin. Son acte « déclaratif » prend ainsi place et sens dans le débat concernant le champ d’application de la
Déclaration des droits de l’homme de 1789 ; il répond à l’ambivalence de la législation révolutionnaire à l’égard des femmes. On se souvient à cet égard que, dans le projet de l’abbé Sieyès,
Préliminaire de la Constitution, reconnaissance et exposition raisonnée des droits de l’homme et du citoyen, l’un des projets les plus commentés et faisant autorité, figure l’idée d’une « citoyenneté à deux vitesses »
[17] :
« Tous les habitants d’un pays doivent y jouir des droits de citoyen passif (...) Mais tous n’ont pas droit à prendre une part active dans la formation des pouvoirs publics, tous ne sont pas citoyens actifs, les femmes du moins dans l’état actuel. »
L’édification d’un texte consacrant les droits de la femme, aux côtés de la
Déclaration des droits de l’homme, souligne ainsi l’importance de considérer les femmes comme un corps social distinct, appelant à l’élaboration et à l’affirmation de droits spécifiques qui satisfassent le principe d’égalité entre les sexes tout en favorisant l’épanouissement de leur spécificité
[18].
Conscient de ce double enjeu, et de sa légitimité, un rédacteur de Journal des droits de l’homme, Labenette, dans un article en l’honneur des femmes patriotes, rend indirectement hommage à Madame de Gouges en ces termes :
« Sans contredit, le plus grand ouvrage qui soit sorti de la tête de nos législateurs, c’est la Déclaration des droits de l’homme. Mais ils auraient dû faire le pendant ; ils auraient dû, dis-je, décréter les Droits de la femme. Je ne suis pas extrêmement édifié de cet oubli de leur part... ils ont manqué aux devoirs de la reconnaissance... Comment n’avez-vous pas réfléchi que les femmes méritaient des droits particuliers ? » [19]
La Déclaration des droits de la femme, ou comment « dire » le féminin
En outre le choix de ce mode déclaratif met en relief l’importance cruciale, et plus que jamais actuelle, de dire le féminin. La conscience de cet enjeu chez Olympe de Gouges, de ses risques aussi, se manifeste d’un bout à l’autre du processus déclaratif : du sujet parlant aux destinataires de cette parole, en passant par l’objet même du discours, l’empreinte de la différence des sexes est marquée. Olympe de Gouges sait combien la parole masculine est plus efficace que celle émanant d’une femme :
« Je donne cent projets utiles : on les reçoit ; mais je suis femme : on n’en tient pas compte. » [20]
Luttant contre cette intolérable disparité, elle ne manque pas de signaler dans ses écrits, systématiquement, sa qualité de femme ; et de revendiquer par là même pour son sexe un droit d’expression égal à celui reconnu aux hommes :
« Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. » [21]
En amont donc, la place du féminin est marquée : c’est une femme qui parle, qui parle en tant que femme. En aval aussi, la parole d’Olympe de Gouges est sexuée : tout d’abord parce que la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est précédée d’une lettre introductive qui, ayant pour destinataire la Reine, s’adresse en réalité, et formellement ( « Madame » ), à la femme. Ensuite parce que la révolutionnaire clôt son manifeste par un appel des femmes au rassemblement, à la solidarité, estimant que
« cette Révolution ne s’opérera que quand toutes les femmes seront pénétrées de leur déplorable sort, et des droits qu’elles ont perdus dans la société » [22] :
« Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. » [23]
La dichotomie entre le masculin et le féminin, l’exclusion des hommes du travail normatif entrepris par la révolutionnaire prennent corps dans sa
Déclaration à un double niveau. Tout d’abord, les femmes sont appelées au rassemblement dans le cadre d’un rapport de filiation qui exclut les hommes : « Les mères, les filles, les s
œurs, représentantes de la Nation », à l’exception des épouses. Que le rassemblement des femmes soit ainsi conçu par l’auteur dans le cadre d’une filiation utérine révèle le passage que ce rassemblement doit opérer pour les femmes d’une vie strictement familiale à une vie publique
[24]. Ensuite, Olympe de Gouges manifeste clairement adresser sa
Déclaration exclusivement aux femmes : des hommes, elle n’attend rien, mettant au contraire en cause la capacité masculine de justice. Elle ne les convoque donc ni à l’écoute, ni à l’action.
La redondance de cette exclusion, sous des modes distincts, en renforce naturellement la portée. Le féminisme d’Olympe de Gouges n’en est que plus accusé. La
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne s’enracine ainsi dans une pensée radicalement féministe, qui articule une problématique de la différence des sexes : au-delà de la seule désignation des protagonistes (auteur, bénéficiaires, exclus) et de leur rattachement à un genre (féminin contre masculin), l’utilisation du modèle déclaratif, « qui représentait la forme de généralisation la plus radicale de son temps »
[25] revêt une valeur instituante des droits de la femme. Ainsi, si ces droits « naturels, inaliénables et sacrés »
[26] préexistent à leur déclaration (il en va d’ailleurs de la question de leur « oubli », de leur « mépris », et de la nécessité de leur « reconnaissance »), « dire » les droits de la femme n’en constitue pas moins un véritable acte d’affranchissement des femmes : « acte de langage »
[27], la
Déclaration des droits représente une libération politique.
Si l’adoption du modèle déclaratif semble être ainsi la condition d’une parole efficiente, instituante et agissante – René Cassin verra dans la
Déclaration universelle des droits de l’homme une
action contre le nazisme et l’esclavage des hommes –, l’emprunt opéré par Olympe de Gouges aux modes masculins d’expression emporte avec lui une subversion du modèle. En effet, si la
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne se présente presque exclusivement comme une reprise pure et simple de la
Déclaration des droits de l’homme, les quelques modifications qu’elle y apporte sont la marque de la spécificité du rapport entre féminité et droit. On peut déceler derrière certaines dispositions stipulées par Olympe de Gouges la trace d’événements de sa biographie. Ainsi lie-t-elle le droit d’expression des femmes à la possibilité de révéler une filiation naturelle
[28], voire adultérine (on se souvient de la bâtardise, réelle ou fantasmée de l’auteur). Mais au-delà de la dimension biographique de l’
œuvre normative d’Olympe de Gouges, dimension anecdotique en fait, c’est sa dimension féminine, et féministe, qui apparaît :
« Au nom d’une nouvelle transparence sociale, il était de première importance pour les femmes d’effectuer cette démarche douloureuse qui mettait le monde masculin devant ses responsabilités. » [29]
C’est donc une caractéristique physiologique des femmes, leur capacité à être enceinte, jointe au risque d’une paternité niée, qui sinon fondent, du moins introduisent la question de l’accès des femmes au droit d’expression.
La trace du féminin et la torsion du modèle que celle-ci emporte se manifestent avec plus d’acuité encore dans la « forme du contrat social entre l’homme et la femme » proposée par la révolutionnaire.
La subversion du modèle du contrat social : droit et amour, ou la trace du féminin
En fait de « contrat social » ce que propose Olympe de Gouges est en réalité un contrat conjugal qui, loin de régir directement l’organisation de la cité, traite de questions de pur droit privé : son contenu n’est pas sans évoquer des problèmes relevant du droit des régimes matrimoniaux et de la filiation. Pourquoi dès lors l’emprunt à cette référence institutionnelle qu’est le « contrat social » ? Pour saisir la finalité de cet emprunt et percevoir la subversion du modèle qu’il emporte, il convient de rappeler brièvement les assises théoriques du modèle rousseauiste du contrat social
[30]. Reposant fondamentalement sur une dichotomie entre les sexes, le contrat social selon Rousseau s’inscrit dans une conception fonctionnaliste de la différence entre l’homme et la femme. À cette dernière, l’attribution exclusive de la sphère privée et familiale, au nom d’une subjectivité qui lui serait propre et qui ferait d’elle la garante de l’amour conjugal, de l’amour durable
[31]. En d’autres termes, le contrat familial n’est autre qu’un « code des sentiments »
[32] au sein duquel la femme, identifiée à une forme particulière d’amour (l’amour conjugal et maternel), se voit en réalité privée du droit à la passion : elle est condamnée à rester confinée dans l’espace sans passion de la famille
[33].
Or la passion, à l’égal de la parole et de l’action, n’est-elle pas, comme l’observe Elena Pulcini, la « condition nécessaire de la formation d’une identité non amputée » ? On comprend dès lors pourquoi Olympe de Gouges prend position sur les conditions d’un « contrat social entre l’homme et la femme ». De la définition des termes de ce contrat dépend en effet l’accès de la femme à sa propre identité, la recomposition d’une identité émiettée. Or à lire les termes de ce contrat conjugal, on s’aperçoit combien il diverge de la conception rousseauiste du contrat entre l’homme et la femme : il en prend en réalité le contre-pied. Car ce qui fonde le contrat conjugal d’Olympe de Gouges, ce qui en est la cause, n’est autre précisément que la passion – l’amour dans sa dimension érotique. Ainsi l’hypothèse de l’adultère est-elle explicitement évoquée, pour être légitimée :
« Nous entendons et voulons mettre nos fortunes en communauté, en nous réservant cependant le droit de les séparer en faveur de nos enfants, et de ceux que nous pourrions avoir d’une inclination particulière. »
Le contrat conjugal repose sur une passion partagée, que la femme n’a pas le devoir de transformer en un amour conjugal durable, mais dont elle a au contraire le droit, le cas échéant, de se délivrer :
« Nous N et N, mus par notre propre volonté, nous unissons pour le terme de notre vie, et pour la durée de nos penchants mutuels. (...) Nous nous obligeons (...), en cas de séparation, de faire le partage de notre fortune. »
Ainsi, l’emprunt du modèle du contrat social est la condition même de sa dénonciation : en se référant aux modèles rousseauiste, mais aussi hobbésien et lockien, qui tous reposent, quoique dans des termes différents, sur le principe d’une dichotomie fonctionnelle entre les sexes, Olympe de Gouges en révèle indirectement l’inégalité cachée. Sa proposition d’un contrat conjugal fondé sur la passion est un rappel de l’accès des femmes, aussi, aux diverses formes d’amour : le désir n’est pas, contrairement à ce que le siècle affirme, le privilège de la masculinité. Il est partagé à égalité par l’homme et la femme, ce qui fonde les règles juridiques de l’union conjugale et du droit de la filiation.
On perçoit dès lors comment l’adoption du modèle par Olympe de Gouges est aussi la condition de sa subversion : en se référant au modèle du contrat social, elle parvient à conférer à la femme un véritable droit au désir, qui lui était jusqu’alors refusé par ce modèle même.
On le sait, la tentative d’émancipation des femmes opérée par Olympe de Gouges resta lettre morte. Non seulement la
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ne trouva aucun retentissement politique, mais, plus encore, son auteur laissa dans l’Histoire l’image d’un « tribun en jupons, hystérique et sanglant, d’une agitée, d’une folle »
[34]. À lire plus attentivement les attaques de ses détracteurs, on peut observer que la question de la différence des sexes, celle-là même qui a fondé le combat politique et idéologique d’Olympe de Gouges, est aussi celle autour de laquelle se sont articulées les calomnies : pour avoir voulu participer à la vie politique de son pays, mais aussi pour s’être approprié les formes d’expression de la masculinité aux fins de revendiquer des droits pour les femmes, Olympe de Gouges sera perçue comme une « femme-homme »
[35] ayant voulu « être homme d’État » et qui sera punie pour avoir « oublié les vertus qui conviennent à son sexe »
[36].
On perçoit dès lors l’ambivalence de l’adoption du modèle déclaratif : en calquant ses revendications pour les femmes sur le modèle de la proclamation des Droits de l’homme, Olympe de Gouges consacre avec force un principe d’égalité stricte entre les sexes : en cela le choix du modèle est efficace. Mais c’est aussi le choix de ce modèle qui, au-delà du contenu que la révolutionnaire lui confère, sera le lieu même de l’attaque dirigée contre elle : on ne lui pardonnera pas de s’être approprié les outils propres au mode masculin d’expression ; en « déclarant » des droits, en proposant un autre modèle de « contrat social », Olympe de Gouges sera perçue comme une « folle », déviante de sa féminité : on voudra voir en elle le lieu d’une confusion pathologique entre les sexes, là où il n’y avait en réalité de sa part qu’effort pour les distinguer, en révéler tout à la fois l’égalité et la spécificité.
·
P. Amselek (dir.), 1986, Théories des actes de langage, éthique et droit, Paris, PUF.
·
John L. Austin, 1991, Quand dire c’est faire, trad. franç. G. Lane, Paris, Le Seuil.
·
A. de Baecque, M. Rebérioux, D. Godineau (dir.), 1989, Ils ont pensé les droits de l’homme, textes et débats, 1789-1793, Paris, Ligue des droits de l’homme, Études et documentations internationales.
·
O. Blanc, 1989, Olympe de Gouges, une femme de liberté, Paris, Syros.
·
Pierre Bourdieu, 1982, Ce que parler veut dire, Paris, Éditions de Minuit.
·
P.-G. Chaumette, 1793, Courrier républicain du 17 novembre.
·
Denis Diderot, 1976, « Jouissance », in L’Encyclopédie, vol. V, Paris, Hermann.
·
1791, Du sort actuel des femmes, texte anonyme.
·
P.-M. Duhet (1985), Les femmes et la Révolution 1789-1794, Paris, Gallimard-Julliard.
·
Ch. Fauré, 1997 a, Encyclopédie politique et historique des femmes, Paris, PUF.
·
— 1997 b, « Des droits de l’homme aux droits de la femme : une conversion intellectuelle difficile », in Encyclopédie politique et historique des femmes, dir. Ch. Fauré, Paris, PUF.
·
— 1985, La démocratie sans les femmes. Essai sur le libéralisme en France, Paris, PUF.
·
D. Godineau, 1988, Citoyennes tricoteuses, Paris, Alinéa.
·
O. de Gouges, 1786, « L’homme généreux », in Œuvres de Madame de Gouges, Knapen & fils.
·
— [1788], 1995, Mémoire de Madame de Valmont, coll. « Des femmes dans l’histoire », Côté femmes.
·
C. Habib, 1987, « La part des femmes dans L’Émile », Esprit, no 8-9, p. 7 et s.
·
1790, Journal de la société de 1789, 3 juillet.
·
Knibiehler, 1996, « Démocratie, désir des femmes », in La démocratie « à la française » ou les femmes indésirables, Publications de l’Université de Paris VII - Denis Diderot, 6.
·
C. Larrère, 1997, « Le sexe ou le rang ? La condition de la femme selon la philosophie des Lumières », in Encyclopédie politique et historique des femmes, dir. Ch. Fauré, Paris, PUF.
·
E. Morin-Rotureau, 2002, Olympe de Gouges, PEMF, coll. « Histoire d’elles ».
·
P. Noak, 1993, Olympe de Gouges, courtisane et militante des droits de la femme, 1748-1793, Éditions de Fallois.
·
Poullain de la Barre [1673], 1984, De l’égalité des deux sexes, Paris, Fayard.
·
Correspondance de la Cour, 1792, Compte moral rendu et dernier mot à mes chers amis, par Olympe de Gouges à la Convention nationale et au peuple sur une dénonciation faite contre son civisme aux Jacobins par le Sieur Bourdon.
·
J.-J. Rousseau, 1959-1985, « L’Émile », in Œuvres complètes, Paris, Gallimard.
·
Notes
[1]
E. Morin-Rotureau (2002).
[2]
O. de Gouges (1786), préface.
[3]
Paule-Marie Duhet (1971) émet certaines réserves quant à la véracité des origines nobiliaires de Marie Gouze. Ainsi souligne-t-elle son souci de « se créer un personnage... elle tricha sur son âge... et elle affirma toujours être de descendance illustre » (p. 82).
[4]
Au contraire, Paul Noak (1993) et Olivier Blanc (1989) tiennent pour acquise la bâtardise d’Olympe de Gouges, et donc aussi ses origines nobles.
[5]
O. de Gouges ([1788], 1995).
[6]
P.-M. Duhet,
op. cit., p. 84.
[7]
O. de Gouges
, op. cit., p. 86.
[8]
O. Blanc,
op. cit., p. 186.
[9]
Art. VI : « La loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les citoyennes et citoyens doivent concourir personnellement, ou par leur représentant, à sa formation. »
[10]
Bien que le mot « féminisme » fût encore inconnu à la fin du XVIII
e siècle – on le doit à Fourier en 1837.
[11]
Déclaration des droits de la femme, art. IV.
[13]
« Sur l’admission des femmes au droit de cité »,
Journal de la société de 1789, 3 juillet 1790.
[14]
Selon la célèbre formule de Poullain de la Barre ([1673], 1984).
[15]
Sur l’écho dans la philosophie de cette approche nouvelle, voir Diderot,
L’Encyclopédie, notamment l’article « Jouissance » ; pour un exposé de cette évolution, voir Catherine Larrère (1997).
[16]
C. Larrère (1997)
.
[17]
L’expression est de Christine Fauré (1997 b).
[18]
En ce sens,
Du sort actuel des femmes, texte anonyme de 1791 : « Montrer les femmes gémissantes, c’est intéresser la pitié ; et ce n’est pas la pitié qu’elles demandent, mais un droit inhérent à leur être... Mais est-il permis de garder le silence quand, après avoir décrété les droits de l’homme, on a entendu ceux qui ont concouru à cette
œuvre dire avec ostentation que les droits de la femme n’y étaient pas compris (...) », cité par D. Godineau, in
Ils ont pensé les droits de l’homme, textes et débats, 1789-1793, Paris, Ligue des droits de l’homme, Études et documentations internationales, 1989.
[19]
Labenette, rédacteur au
Journal du Diable, à l’
Orateur du Peuple, à la
Savonnette Républicaine, publie en l’an IV
Les hommes démasqués aux femmes, 2 volumes, « devant servir à l’éducation des femmes et leur apprendre à se méfier et à se défendre ».
[20]
Correspondance de la Cour, 1792, p. 5.
[21]
Déclarations des droits de la femme et de la citoyenne.
[22]
Lettre à la Reine.
[23]
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Postambule.
[24]
L’idéologie du patriarcat imposait en effet, et imposera encore, dans une certaine mesure, jusqu’à nos jours « la dichotomie du dedans et du dehors : les femmes
dedans, les hommes
dehors, conformément à la disposition de leurs organes génitaux respectifs » (Knibiehler, 1996).
[25]
Ch. Fauré (1997 b).
[26]
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Préambule.
[27]
Sur la dimension d’action des énoncés performatifs, classification dont relèvent les
Déclarations, cf. Bourdieu, 1982 ; P. Amselek 1986 ; John L. Austin,
1991
.
[28]
Art. XI : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute citoyenne peut donc dire librement,
je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité. »
[29]
Ch. Fauré, 1985, p. 190.
[30]
Sur cette question, cf. E. Pulcini, « La modernité, l’amour et l’inégalité cachée », conférence présentée dans le cadre de la journée de travail sur « L’amour et le droit dans l’Union européenne », organisée par le P
r Yota Kravaritou à l’IUE de Florence, le 15 décembre 1997 ; Cl. Habib, 1987, p. 7 et s.
[31]
Il convient d’observer que cette partition des rôles entre les sexes au sein de la société civile est une caractéristique commune des théories du contrat social des XVII
e et XVIII
e siècles : la conception de la société civile maintient, jusqu’à la Révolution française, la distinction antique du politique et du domestique de la
polis et de l’
oïkos. Cf. C. Larrère (1997).
[32]
L’expression est de E. Pulcini,
op. cit.
[33]
Voir J.-J. Rousseau,
L’Émile, in
Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1959-1985.
[34]
In O. Blanc, 1989, p. 196.
[35]
Pierre-Gaspard Chaumette, 1793 ; v. aussi, D. Godineau, 1988, p. 268 et s.
[36]
La feuille du salut public du 17 novembre 1793.