2003
L'Année sociologique
Varia
Pourquoi la sociologie fiscale ne bénéficie-t-elle pas d’une reconnaissance institutionnelle en France ?
Marc Leroy
RESUME. — Cet article vise à expliquer pourquoi la sociologie fiscale, malgré son intérêt pour le chercheur, le citoyen et le décideur, ne bénéficie pas d’une reconnaissance institutionnelle en France. L’état du savoir n’étant pas en cause, la réponse à cette question de sociologie de la connaissance est à chercher dans l’analyse du marché de la recherche fiscale. D’abord, des obstacles socio-institutionnels bloquent la demande publique, compte tenu de la réticence de l’administration à encourager des études dont l’urgence sociale est peu visible. Ensuite, la spécialisation technique de l’offre de connaissances favorise l’hégémonie normative de l’économie et du droit. Les variables du modèle proposé croisent ainsi des facteurs relevant de la demande ou de l’offre publique de connaissances, de caractéristiques générales ou propres à un pays, de logiques socio-institutionnelles ou épistémologiques. La conclusion suggère que la sociologie fiscale progressera dans le dialogue critique avec le droit et l’économie.
ABSTRACT. — This article explains why fiscal sociology, despite its interest for the researcher, the citizen and the decision maker, doesn’t benefit from an institutional recognition in France. As the state of knowledge is not in question, the answer to this sociological question of knowledge is to be sought in the market analysis of fiscal research. First, socio-institutional hurdles stop public demand, given the reserve of the administration to promote studies whose social emergency isn’t yet visible. Then, the technical specialization of the offer of knowledge tends to develop the normative hegemony of both economics and law. The variables of the model meet thus factors related to public demand or offer of knowledge, of general characteristics or those specific to a country, of socio-institutional or epistemological logics. The conclusion suggests that fiscal sociology will evolve to a critical dialogue with law and economics.
La sociologie de l’impôt cherche à élucider les rapports entre la fiscalité, l’État et la société. Elle se centre sur le processus de constitution des institutions publiques autour de l’impôt, elle questionne la légitimité de l’État fiscal pour le citoyen-contribuable, elle propose une réflexion sur la justice sociale, notamment dans le domaine de la redistribution fiscale. Par son objet, la sociologie fiscale est essentielle pour le chercheur, le citoyen et le décideur ; pourtant, malgré son intérêt évident, l’approche sociologique des phénomènes fiscaux apparaît négligée et sa reconnaissance institutionnelle reste à bâtir en France. Il s’agit donc d’expliquer pourquoi elle peine à s’instituer comme discipline originale ou, au moins, comme pôle constitutif de domaines plus larges, déjà établis, tels la sociologie de l’État, des politiques publiques, de la déviance, de l’action... L’état des connaissances n’est pas en cause : le corpus scientifique disponible, sans être définitif ni complet, autorise une construction cumulative du savoir, y compris en France
[1].
La question de l’émergence d’une approche ou d’une discipline intéresse la sociologie de la connaissance. Le cas de la sociologie fiscale offre un terrain riche pour comprendre la logique de la construction sociale, scientifique et épistémologique d’un programme de recherche et de son paradigme dominant. La complexité technique de la fiscalité semble décourager les études strictement sociologiques, c’est-à-dire celles qui considèrent l’impôt comme un processus social susceptible d’être théorisé sur des bases empiriques. Les approches voisines de psychologie, basées sur des enquêtes d’opinion ou des expériences in vitro, sont moins gênées. Toutefois, ce facteur technique n’explique pas les différences de développement de la sociologie de l’impôt selon les pays ou selon les moments. Et, surtout, l’énigme de la faiblesse de la sociologie fiscale française reste entière, puisque, même en incluant les travaux de psychologie sociale, cette approche prometteuse ne s’établit pas comme un domaine constant de recherche. Le constat étant établi au regard de la définition de l’objet sociologique, les caractéristiques du marché de la recherche fiscale sont à mettre en cause. D’abord, des obstacles socio-institutionnels propres à notre pays bloquent l’expression de la demande publique, compte tenu de la réticence de l’administration à encourager des études dont l’urgence sociale semble peu visible et fragmentaire. Ensuite, la spécialisation de l’offre de recherche dans une optique à dominante techniciste favorise la doctrine juridique et la théorie économique dans leur définition normative de l’action (conseil fiscal). Mal établie, la sociologie fiscale suscite peu la demande publique par sa difficulté à se positionner dans sa dimension théorico-empirique de l’offre scientifique.
1. Une approche prometteuse, mais peu répandue
Rejoignant l’idée, défendue ici, de l’intérêt d’analyser le système d’imposition du point de vue du contribuable, le Conseil des impôts (2000, p. 13) regrette officiellement, pour la première fois, que « la psychologie et la sociologie fiscales restent des disciplines négligées en France ».
a) Un questionnement fondamental
La sociologie fiscale traite des phénomènes sociaux concernés par l’impôt : la réforme fiscale se rattache au changement social ; la mise en œuvre administrative de l’impôt conduit à la théorie de la bureaucratie ; l’acceptation sociale de l’impôt renvoie à la légitimité de l’action publique ; le prélèvement fiscal s’apprécie dans le contexte vécu de la justice sociale ; la fraude fiscale relève de la sociologie de la déviance ; la révolte fiscale est une forme d’action collective ; la décision du contribuable entre dans un modèle large de la rationalité... La sociologie de l’impôt propose donc un questionnement sociétal et politique général, elle ne se limite pas à l’application du droit fiscal ou à l’élaboration d’une expertise technique. Au-delà de la relation au droit, elle vise à penser (ensemble) le processus social et politique de la taxation, le modelage global et sectoriel de la société par l’impôt, l’élaboration contextuelle de la justice fiscale.
Du côté du pouvoir, la sociologie de l’impôt s’ancre sur les moments décisifs de l’évolution de l’État fiscal. Historiquement, la dimension politique de la fiscalité s’établit en relation avec la construction de l’État, du régime constitutionnel occidental, et de la centralisation administrative (Ardant, 1965, p. 7 ; Schumpeter, 1984, p. 249 ; Bercé, 1980, p. 17). La fiscalité, dès sa genèse régalienne, est au c
œur de la légitimité du gouvernement
[2], elle suscite donc des révoltes fiscales qui mobilisent les mouvements politiques (Ardant, 1971, p. 400 ; Campbell, 1993, p. 175). La nature politique de l’impôt ressort bien du débat récurrent sur la crise de l’État fiscal (Schumpeter, 1984 ; O’Connor, 1973 ; King, Gurr, 1988). La sociologie fiscale questionne aussi les facteurs de la décision publique, de la réforme et du changement bureaucratique
[3]. Par exemple, l’étude du cas de l’impôt sur le revenu (Leroy, 1996) montre que les déterminants classiques
[4] ne suffisent pas à rendre compte de cette politique qui s’analyse à partir de la fonction sociale de l’État-providence. La sociologie de la taxation rejoint ainsi celle de l’État interventionniste
[5], même si les politiques de limitation de l’État fiscal (Cox et Lowery, 1990) impulsées par le mouvement néo-libéral des années 1970 tentent de remettre en cause la fonction sociale de la taxation. Il faut cependant relever, dans le cas français, la reconfiguration de cette fonction sociale par le biais des nouveaux prélèvements sociaux sur le revenu
[6] et de la prime pour l’emploi, alors même que la baisse de l’impôt sur le revenu s’inscrit sur l’agenda de nombreux gouvernements.
Du côté de la société, la sociologie fiscale vise à modéliser la décision du contribuable dans les figures sociologiques de l’impôt (Leroy, 1992 ; 2003) au regard du corpus de modèles et de données relatifs à l’évitement (légal ou non) de l’impôt. La relation de l’individu à l’impôt, et donc les décisions d’évitement de l’impôt (évasion, fraude, corporatisme, délocalisation...), s’analysent à partir d’un modèle large de la rationalité (Boudon, 1989). L’intérêt d’éviter l’impôt, au fondement de la rationalité utilitariste, est mis en perspective au regard des modèles économiques de la fraude
[7]. La question du devoir fiscal
(compliance) met en jeu la rationalité axiologique à travers le problème de la légitimité politique et de l’obligation morale ou sociale
[8]. Mais seule l’approche cognitive de la rationalité est à même d’expliquer des phénomènes fiscaux tels l’appréciation du poids subjectif des prélèvements obligatoires ou d’un impôt particulier, la diffusion des mythes fiscaux, la logique de la déviance fiscale... La sociologie cognitive de l’impôt, en suivant la méthode des « bonnes raisons » de R. Boudon, se focalise sur la connaissance concrètement élaborée par le contribuable à partir des variables de contexte (l’action publique, la situation économique, les groupes de référence, les médias, les experts...).
La sociologie de la justice fiscale, en reprenant dans une même problématique les questions du citoyen-contribuable et des politiques fiscales, constitue une spécification intéressante de la question de la justice sociale. Le contexte historique et social intervient pour catégoriser la justice fiscale. Par exemple, dans le contexte de la féodalité, il peut paraître juste d’accorder un privilège fiscal à celui qui défend le pays. Dans le contexte des démocraties occidentales, une relation évolutive est établie entre la justice fiscale et l’égalité fiscale, jusqu’à l’apparition de l’idée, consubstantielle à l’État-providence, de la redistribution par l’impôt
[9]. Par-delà leur technicité, des problèmes essentiels sont en jeu, comme celui de l’acceptation sociale des inégalités, des préférences des citoyens, de la valeur des conceptions fiscales et des priorités axiologiques à privilégier... On constate ainsi que les changements radicaux du système fiscal, à des fins d’équité (comme dans le cas de la Révolution française), sont plutôt rares. Actuellement l’équité du système fiscal n’est plus appréciée globalement par les citoyens et par les décideurs puisque l’impôt est instrumentalisé dans des configurations sociales éclatées, ce qui altère, comme on le verra, la demande sociale d’analyse des faits fiscaux. Cette présentation, non exhaustive, suffit à démontrer le caractère fondamental du questionnement de la sociologie fiscale dont la reconnaissance institutionnelle reste pourtant faible.
b) L’absence de reconnaissance institutionnelle
Ainsi, comme champ de recherche strictement défini, la sociologie de l’impôt propose une approche théorico-empirique des déterminants sociaux des politiques fiscales, de la rationalité en situation du contribuable, et de la justice fiscale par l’impôt. Par son ancrage théorique à une conception globale des phénomènes fiscaux, elle se démarque des études de psychologie qui se limitent à questionner les attitudes des contribuables ; par ses modèles généraux empiriquement réalistes, elle autorise un dialogue critique avec les approches dominantes du droit et de l’économie. Il apparaît toutefois que, même en retenant une définition large, voire floue, de l’approche sociologique de l’impôt, sa reconnaissance institutionnelle n’existe pas en France.
L’approche strictement sociologique de l’impôt consiste à réunir dans la même démarche rigoureuse le pôle empirique et le pôle théorique de l’étude des processus fiscaux, dans le cadre d’une posture sociologique. Cette démarche, peu répandue, ne forme pas jusqu’ici un courant à part entière de la sociologie, même en incluant ici les travaux de science politique ou certaines études positives d’économie et de droit ; en outre, la contribution prometteuse de la sociologie de l’impôt aux domaines classiques de la bureaucratie, de la déviance, de l’État... reste à établir durablement. Certes, depuis les travaux anciens de Goldcheid (1967, p. 202), Schumpeter (1984), Mann (1943), des contributions significatives sont disponibles dans les revues anglo-saxonnes
[10], notamment avec l’article de Campbell (1993) relatif au changement de politique fiscale en réponse à des situations de crise. Mais ce corpus significatif est loin de couvrir la totalité du domaine de la sociologie fiscale, même si l’étude des pays en voie de développement et des anciens pays de l’Est a ouvert des perspectives (Leroy, 2002, p. 25-42). Dans le cas français, les travaux de G. Ardant (1965 ; 1971) occupent une place de choix, mais n’ont pas fait école, même si les fiscalistes continuent de piocher des données dans son
œuvre. Ardant développe la thèse de l’impôt comme technique libérale de l’économie d’échange, selon un modèle historique de nature structurale, mais retient une problématique déterministe dont la critique constructive
[11] nous a conduit à proposer une approche cognitive de la sociologie fiscale. Sinon, quelques études ponctuelles sont à relever
[12]. Finalement, beaucoup de travaux relèvent d’une approche large de la sociologie fiscale et préfèrent s’inscrire dans une conception hyperempirique qui néglige la recherche de modèles généraux.
La définition large de la sociologie fiscale inclut les travaux de psychologie et de psychologie sociale de l’impôt. Ces enquêtes par questionnaires, initiées pour la plupart dans les années 1970, réunissent des données empiriques sur l’opinion des contribuables, dans divers pays comme l’Allemagne (Schmölders, 1973), la Suède (Vogel, 1974), Israël (Dornstein, 1976), l’Angleterre (Lewis, 1982
a). Les résultats sont intéressants pour le sociologue, à condition de les relier à une théorie. De même, ces travaux insistent sur la nécessité de considérer les attitudes entre le stimulus économique et la réponse du contribuable (Lewis, 1982
b) et s’intéressent à la pression fiscale subjective (Schmölders, 1973, p. 120), au sentiment de justice fiscale (Vogel, 1974, p. 50), aux attitudes éthiques du civisme fiscal (Reckers, Sanders, Roark, 1994, p. 827). Sur ce terrain, le dialogue avec les économistes, appuyé sur les expériences et les enquêtes, apparaît fécond
[13]. En France, la première enquête embryonnaire de Raynaud (1947) sera relayée par les travaux de Dubergé (1961 ; 1990) en matière de psychologie sociale de l’impôt. Il faut relever que ces résultats (précieux) d’enquêtes négligent toute problématique sociologique relative à l’analyse des politiques publiques et la théorisation du fait fiscal au profit d’interprétations douteuses en termes de « profil caractériologique » (Dubergé, 1990, p. 138)
[14]. Pour construire ses modèles, la sociologie de l’impôt doit utiliser les données officielles (statistiques, documentation administrative...), les données juridiques et économiques, et surtout des matériaux empiriques et historiques. Comme approche large, elle cumule des résultats significatifs sur le plan international, notamment à travers les données d’enquêtes et d’expériences, mais demeure, dans le cas français, peu répandue, en raison d’abord du manque de demande publique.
2. Les obstacles socio-institutionnelsà la demande publique
La tradition de secret des services fiscaux ne facilite pas le traitement sociologique des faits fiscaux, alors même que les demandes des contribuables apparaissent éclatées sur les scènes fragmentées, voire corporatistes, des politiques publiques.
a) La réticence de l’administration fiscale française
Depuis sa création par le décret du 16 avril 1948, la Direction générale des impôts (DGI) s’est toujours montrée rétive à toute ingérence dans son autonomie. Pièce maîtresse de la citadelle de Bercy, elle hésite, pour des raisons à reconstituer, à autoriser l’étude indépendante de son fonctionnement, tout en développant des politiques de communication.
Sur le plan organisationnel, la tradition centralisatrice, autoritaire et formaliste de l’administration fiscale, bien décrite dans les années 1970
[15], est souvent invoquée pour expliquer la culture de la méfiance de la DGI. À propos de ses enquêtes, Dubergé (1986, p. 108) souligne « l’allergie des fonctionnaires, tant des impôts et du Trésor, à la présence de toute personne étrangère à l’administration ». Le rapport Choussat (1990), qui fait suite au mouvement de grève de 1989, parle de « bureaucratie hypercentralisée fondée sur un principe directeur : la méfiance ». Plus généralement, la DGI se positionne par sa mission régalienne de levée de l’impôt et par son appartenance au puissant ministère des Finances comme une administration d’autorité chargée d’appliquer le droit fiscal. Elle n’est donc pas portée à encourager l’analyse sociologique de la politique publique, de changement bureaucratique et du comportement du contribuable. Toutefois, le fonctionnement concret de l’administration diffère largement (Leroy, 1993) de cette réitération inexacte d’une tradition administrative française supposée immuable
[16]. Certes, l’administration fiscale rencontre des difficultés à se « moderniser »
[17], mais elle fait preuve d’une forte capacité gestionnaire : le cas original de l’organisation du contrôle fiscal qui pérennise le système déclaratif, et celui de la mise en place de la TVA intracommunautaire, le montrent bien. La raison n’est donc pas véritablement structurelle, mais relève d’une logique institutionnelle bien établie.
Sur le plan de la rationalité administrative, l’attitude des responsables s’explique surtout par le souci d’éviter toute remise en cause du pouvoir de la DGI. La permanence, même velléitaire, de réactions antifiscales alimente la réticence de l’administration à jouer la transparence. L’histoire des révoltes fiscales, notamment dans les avatars successifs des mouvements Poujade, Nicoud, reste sensible ; les pamphlets, essais, travaux savants sur l’allergie fiscale renforcent cette tendance au repli
[18] ; la médiatisation de certaines situations particulières, comme celle des artistes ou des élites économiques dénonçant l’inquisition et la spoliation fiscales, participe du même mouvement. La maîtrise de l’information, théorisée par l’école française de la sociologie des organisations, prend donc une forme particulière dans le cas de l’administration fiscale. À la logique du casier fiscal, consistant à collecter des données et documents sur la situation des contribuables pour recouper la sincérité des déclarations fiscales, s’ajoute une logique du secret qui vise à ne pas donner prise à la critique. « Le monopole de l’information est renforcé par le secret » (Lambert, 1984, p. 78). Certes le secret n’est pas propre au ministère des Finances, mais il est ici particulièrement prégnant : en matière de sociologie juridique, une « mentalité du secret » est aussi traditionnelle, mais elle porte sur la diffusion des études qui sont financièrement encouragées par les ministères de la Justice et de l’Intérieur (Arnaud, 1998, p. 47-48). Mais ce positionnement institutionnel s’accompagne d’un effort accru pour valoriser l’action administrative par la communication.
La politique de communication de l’administration fiscale est « encore relativement nouvelle » (Clément, 1997, p. 31), même si une Direction générale des relations avec le public avait été créée en 1977 dans le but d’améliorer le rapport des contribuables à l’impôt
[19]. La création en 1991 d’une Direction de la communication fait suite au malaise exprimé en 1989 par les agents (grève). La communication interne est donc privilégiée avec, en particulier, un observatoire interne consistant à mener des enquêtes auprès du personnel dont les résultats sont, hélas, non pas diffusés aux chercheurs, mais directement commentés par l’administration dans le cadre des réseaux qui lui sont ouverts (par exemple, dans la
Revue française de finances publiques). Jusqu’à présent l’existence d’une Direction de la communication n’a pas beaucoup fait avancer la cause de la sociologie fiscale, du fait du goût du secret, du syndrome de « la citadelle assiégée » (Beltrame et Musselin, 1997, p. 23). La politique de communication reste donc à améliorer, y compris auprès des agents des impôts, en réduisant la dimension idéologique qui laisse dans l’ombre tout ce qui ne valorise pas l’image de l’administration centrale. Finalement les (rares) travaux explicitement encouragés par l’administration fiscale visent à promouvoir – ou, du moins, à ne pas affaiblir – son image. À côté des travaux historiques pointus du Comité d’histoire économique et financière créé en 1986 par P. Bérégovoy, on trouve donc les enquêtes ponctuelles (précitées) de C. Musselin sur les relations avec le public, dont les conclusions semblent vouloir préserver les commanditaires (Tilly, 1999, p. 380). Il faut signaler aussi le travail réalisé par l’économiste T. Piketty (2001) à partir des déclarations de revenus de 1901 à 1998 fournies par la DGI, qui semble par ce moyen appuyer la thèse de l’auteur en faveur du maintien d’un impôt sur le revenu fortement progressif. Ainsi, alors que la demande administrative d’une analyse sociologique de l’impôt n’existe pas, la fiscalité n’apparaît pas non plus comme un problème de société.
b) La fragmentation des champs d’appréciation de l’impôt
L’impôt, pourtant au centre des rouages sociopolitiques, ne constitue pas un problème social global dans les périodes calmes
[20], mais plutôt une contrainte sensible à éviter. Dans le cadre du fractionnement des politiques publiques (Dupuy, Thoenig, 1985, p. 71-116 ; Jobert, Muller, 1987), la fiscalité devient un instrument au service d’objectifs sectoriels hétérogènes où l’équité se pose de manière particulière. En l’absence de mouvement social d’ampleur (crise) par rapport à l’impôt, la connaissance partielle donnée par des sondages
ad hoc suffit aux autorités impliquées dans le jeu d’élaboration et de négociation des particularismes fiscaux. Les champs d’appréciation de l’impôt
[21], notamment l’équité, sont fractionnés en de multiples secteurs particuliers, ce qui inhibe toute demande sociale d’analyse globale de l’impôt. On sait qu’à partir de 1914 les finances modernes de l’État-providence puis de l’État keynésien sont interventionnistes : l’impôt n’est plus comme à l’époque libérale le pourvoyeur du Trésor, et les fonctions d’intervention et de redistribution apparaissent à côté de la fonction financière traditionnelle (Musgrave, 1959). Aujourd’hui cependant, comme l’atteste la diversité des politiques fiscales, même ces grandes fonctions économiques sont brouillées : la recherche de la cohérence globale et de la justice d’ensemble du système fiscal n’apparaît pas comme un problème de société pour les contribuables-citoyens et les décideurs politiques.
Le cas de la CSG (contribution sociale généralisée) est ici exemplaire. Cette réforme permet de dégager de nouvelles ressources (fonction financière) pour une dépense socialement valorisée (les Français sont attachés à la protection sociale). Son assiette touche une grande variété de revenus, contraignant notamment les revenus du capital à la solidarité, tout en autorisant un taux d’imposition proportionnel raisonnable. Elle rééquilibre la structure des prélèvements obligatoires (exception française) en augmentant la part des impôts directs et en diminuant celle des cotisations sociales. Elle constitue un impôt simple dans son principe. La CSG présente donc de réelles qualités, mais comporte aussi de sérieux inconvénients si on élargit l’analyse à la logique d’ensemble de sa mise en
œuvre : elle n’a pas d’effet redistributif, elle se décompose en plusieurs formes techniques de taxation
[22] et se superpose à l’impôt sur le revenu traditionnel et à divers prélèvements sociaux sur le revenu. Bref, la CSG répond à une politique fiscale particulière qui, tout en amorçant des changements significatifs du système fiscal, relève d’une configuration étroite, technique et complexe qui néglige la fonction de redistribution. Elle reste peu lisible pour le contribuable qui, en l’absence d’informations plus précises, a tendance à trouver illégitime ce nouveau prélèvement.
La redistribution fiscale n’est pas une priorité publique essentielle et mobilise peu les citoyens, en dehors de la considération d’un minimum vital pour les plus démunis. C’est une affaire de spécialistes, traitée épisodiquement dans quelques rapports de valeur (Bourguignon, 1998), même si la sociologie de la justice sociale est concernée au premier plan par cette dimension de la justice sociale (Boudon, 1995). Sans débattre de la légitimité sociale de la redistribution, on notera simplement que, dans des situations concrètes, le choix des individus varie en fonction de la genèse des inégalités, de sa position dans la hiérarchie sociale, de la justification des inégalités. Il n’est donc pas surprenant que les sondages et enquêtes ne donnent pas de réponse univoque quant à la préférence des individus
[23]. Mais, dans le système fiscal français, le problème est limité aux effets de l’impôt sur le revenu, si on écarte la question plus large (et non fiscale) des transferts sociaux. Or les effets redistributifs de l’impôt sur le revenu sont secondaires au regard de sa fonction sociale qui a évolué vers une catégorisation de la société de plus en plus poussée. Là aussi, l’équité fiscale ne se rapporte pas aux trois fonctions classiques de l’impôt, et notamment celle de redistribution, mais se comprend à l’aune de cette fonction sociale diluée dans l’évolution de l’État-providence. Même dans cette configuration de référence, la lecture de la justice fiscale ne forme pas un bloc cohérent, tant les particularismes catégoriels de l’impôt sur le revenu sont diversifiés (famille, hauts revenus, catégories professionnelles, activités...).
S’agissant de la nébuleuse des prélèvements obligatoires, celle-ci suscite quelques controverses électorales ou des revendications sociales, mais la discussion se focalise, en dehors des spécialistes, sur le poids de quelques impôts, au détriment de l’analyse de la structure d’ensemble. Là encore, les données techniques sont disponibles et (relativement) claires
[24] : comparativement aux autres pays, la France fait traditionnellement figure d’exception avec un taux de prélèvements obligatoires parmi les plus élevés et un poids relatif de l’impôt sur le revenu (sans la CSG) plus faible qu’ailleurs (et un poids plus fort des cotisations sociales). Il apparaît donc que le débat doit porter sur le taux, la structure et la cohérence des prélèvements obligatoires au regard des services publics. Les programmes de baisse de l’impôt sur le revenu, les suppressions partielles d’impôts
[25] renforcent une fois de plus l’éclatement du champ d’appréciation de la justice fiscale. Les polémiques et les annonces démagogiques cherchent à flatter les électeurs mais méprisent le citoyen, tout en délégitimant l’impôt dont les enjeux sociopolitiques et le lien avec les dépenses publiques sont déformés. Une certaine naïveté sociologique sous-tend aussi ces calculs électoralistes dont l’efficacité n’est jamais acquise. De même, l’affaire de la cagnotte fiscale de la fin des années 1990, où, malgré les plans de baisse des impôts, la pression fiscale (au sens large) a augmenté, illustre bien les risques de ces stratégies particularistes
[26].
La prime pour l’emploi, avatar français de l’impôt négatif, relève aussi d’un particularisme social intéressant. Ce dispositif vise à établir un compromis entre deux conceptions de la justice : l’idée néolibérale de la lutte contre la trappe à l’emploi
[27] et l’idée social-démocrate d’une redistribution vers les plus pauvres
[28]. Si cette réforme ponctuelle, aux résultats pour l’instant peu évidents
[29], marque une tentative de synthèse politique intéressante, elle acte le refus de toute réflexion globale sur la justice sociale de l’impôt. Ainsi, les nombreux particularismes de la demande sociale segmentent l’expression du problème fiscal dans la société moderne, ce qui explique que les différences fiscales entre individus, catégories professionnelles, territoires ne sont pas traitées globalement, surtout quand l’action publique n’a pas à répondre à une urgence sociale.
L’absence de grand mouvement social par rapport à l’impôt n’alimente pas une demande sociale d’analyse du phénomène sociologique de l’impôt. Certes ce facteur n’est pas requis pour le développement scientifique, mais il facilite (les exemples abondent) l’institutionnalisation, en particulier au niveau financier, d’équipes de recherche en phase avec des interrogations sociales pressantes. Toutefois la relation entre la demande sociale, même socialement urgente, et la recherche est plus complexe
[30]. Dans notre domaine, si les mouvements de révolte fiscale ont suscité des études de sciences sociales
[31], cela n’a pas été décisif dans le cas français. La constitution d’un vaste courant international de recherche sociologique autour de l’impôt reste encore à réaliser. Mais, plus profondément, il apparaît que le contexte « moderne » de mécontentement fiscal favorise plutôt, pour parler comme Hirschman (1972), les stratégies non protestataires, c’est-à-dire les stratégies individuelles et corporatistes d’évitement de l’impôt (fraude, évasion, avantages fiscaux) que les révoltes fiscales. Une évolution de la demande sociale se dessine toutefois avec, notamment, dans des genres très opposés, la diffusion des idées d’Attac sur la taxation des capitaux spéculatifs et des discours populistes de l’extrême droite sur le fiscalisme. Cette évolution, ou cette « crise » au sens de Dobry (1992), pour contribuer à l’émergence de la sociologie fiscale, devra cependant s’accompagner d’une modification de la spécialisation de la recherche fiscale.
3. La spécialisation de l’offre de connaissances
La technicité de la matière fiscale justifie, en apparence, un traitement privilégié par les spécialistes de l’économie et du droit de la fiscalité, qui exercent une hégémonie difficile à remettre en cause.
a) La technicité de l’objet fiscal
La fiscalité constitue à l’évidence un objet compliqué, en raison notamment de sa fonction interventionniste (Orsoni, 1995) que le droit cristallise dans des arcanes qui peuvent décourager les non-initiés
[32]. Cette discipline attire peu, y compris chez les juristes, les vocations de recherche, qui, en outre, sont détournées par le marché lucratif du conseil fiscal qui pousse à la spécialisation technique des compétences. Dans le cadre d’une problématique de sociologie de la connaissance, le problème est de savoir si un objet de recherche est accessible sans maîtrise de ses aspects techniques. La réponse est positive mais mérite d’être affinée en fonction du rapport de la technique juridique à la connaissance scientifique de l’objet fiscal. Bien sûr, on l’a vu, l’impôt, par-delà sa technicité, constitue un processus social et politique essentiel et donc accessible à ce titre, tant théoriquement que méthodologiquement, au sociologue
[33]. Il convient quand même, en s’inspirant de l’évolution de la sociologie juridique française, de mieux préciser, à partir d’exemples, le rôle de la technique fiscale par rapport à la connaissance sociologique.
L’évolution de la sociologie juridique offre ici une mise en perspective intéressante pour le cas particulier du droit fiscal. Malgré les travaux des fondateurs de la sociologie dans ce domaine, la sociologie du droit s’est, en France, plutôt éloignée de la sociologie générale, en raison notamment du contexte
[34]. Mais le cas français n’est pas unique car la technicité du droit tend généralement à renforcer la réticence des deux communautés scientifiques à confronter leurs approches : selon R. Treves (1995, p. 184), « la défiance que les juristes, même les plus ouverts aux problèmes sociaux, ressentent à l’égard des recherches sociologiques » répond à « la réticence que les sociologues manifestent à s’occuper de problèmes qui ne peuvent être approfondis sans faire appel à une science rigoureuse qui, comme la science juridique, a un langage propre et des exigences propres ». Plus récemment, A. -J. Arnaud (1998, p. 254), dans son état des lieux de la sociologie du droit, observe que « le droit est une matière requérant une haute technicité (...) (et que) les catégories juridiques défient tout rapport aux autres disciplines. En cela gît la spécificité du droit. Ici repose l’animosité traditionnelle entre les juristes et les chercheurs en sciences sociales ». Aujourd’hui, si la reconnaissance scientifique et institutionnelle de la sociologie du droit est établie
[35], il reste des traces de cette querelle de la spécificité technique de l’objet juridique : en France, l’attrait du positivisme juridique pour de nombreux juristes suscite toujours un certain mépris pour les autres approches de sciences sociales ! De l’évolution de la sociologie du droit,
a fortiori dans le contexte français, on peut conclure que la technique n’est pas un obstacle insurmontable, mais qu’elle cristallise les difficultés. Dans le cas de la fiscalité, le problème est encore accentué (en général) par le caractère très appliqué de l’enseignement fiscal.
La technique juridique est à questionner dans son rapport au processus fiscal, et donc à la connaissance sociologique. Il est certes possible de rendre compte sociologiquement de l’impôt sans s’intéresser à la technique fiscale. Des résultats significatifs sont d’ailleurs produits, ou sont susceptibles de l’être, par des recherches qui considèrent le droit fiscal comme une boîte noire : par exemple, la réflexion sur la rationalité du contribuable ou le sentiment de justice fiscale progresse, même en l’absence de considérations techniques. Mais la connaissance de la technique juridique apporte aussi des éclairages originaux sur la manière dont le droit structure l’action, comme le montrent les exemples qui suivent.
L’organisation du contrôle fiscal tend à répondre paradoxalement non pas à la lutte « objective » contre la (grande) fraude, mais plutôt à une logique de rendement
[36] négocié à partir des dispositions du droit fiscal. La construction cognitive de la décision juridique se réalise dans le cadre de
quatre classes générales de « fraude », quatre modèles d’élaboration des redressements : le modèle mathématique, le modèle juridique, le modèle gestionnaire et le modèle mixte. Le modèle mathématique concerne la fraude sur recettes – à savoir, plutôt les petites entreprises dont le chiffre d’affaires est reconstitué par le vérificateur à partir des dépouillements des achats revendus et d’un calcul de la marge réalisée. Le modèle juridique ne renvoie pas au principe de légalité, mais restrictivement à une violation indiscutable de la loi
[37]. Le modèle gestionnaire consiste à apprécier les conséquences de la gestion de l’entreprise : l’administration ne peut s’immiscer dans la gestion de l’entreprise qui est libre de ses décisions, mais elle peut en critiquer les conséquences (frais non conformes à l’intérêt de l’entreprise, acte anormal de gestion). Le modèle mixte utilise des données de plusieurs modèles, de la gestion et du droit, par exemple
[38]. Ces différents modèles de contrôle et de construction de la fraude, tous prévus dans les textes et soumis au juge dans le cadre du contentieux, structurent la négociation. Le modèle mathématique tire sa force de son caractère quasiment scientifique lié à l’objectivité des chiffres ; en réalité, la saisie des données est délicate et la quantification de certaines informations aléatoire
[39]. Le modèle juridique incarne la mission évidente du contrôle fiscal ; il a la force du droit, mais est parfois discuté par rapport à la légitimité des dispositions juridiques en cause. Le modèle gestionnaire a une force moins évidente car il relève de la sphère de compétence de l’entreprise, et non plus seulement de l’expertise fiscale du vérificateur ; sa légitimité est fragile dans un contexte de valorisation économique et sociale de l’emploi. L’interaction entre le vérificateur, le contribuable et son conseil s’organise alors dans les cadres sociaux de ces modèles juridico-techniques, avec des alliances de type 2 contre 1, selon des configurations variées
[40] pour négocier des compromis. Ainsi, en s’intéressant aux méthodes « techniques » du travail des agents qui interprètent le droit fiscal, la sociologie est à même de proposer une lecture fine du contrôle fiscal et de la définition organisationnelle de la fraude fiscale. Ces résultats supposent de croiser la logique d’action organisée avec la technique juridique de droit.
D’autres exemples de l’influence sociologique des normes juridiques existent. Notre étude du
marchandage bureaucratique en Mauritanie (Leroy, 2002, p. 42-49) montre comment le droit, inspiré de la législation française, est interprété, et même contourné, dans une logique rationnelle d’adaptation d’une législation
[41] au contexte d’un pays en voie de développement. Outre cette réflexion sociologique sur le réalisme du droit,
l’étude du formalisme du droit fiscal, sujet technique par excellence, apporte aussi du blé à moudre au moulin du sociologue. En droit fiscal, le formalisme important de la législation recouvre un formalisme de contrainte, institué au profit de l’administration fiscale, et un formalisme de protection, exercé en faveur du contribuable (Baylac, 2002). Le formalisme de contrainte est lié aux obligations déclaratives et à la nécessité de répondre aux demandes de l’administration. Le caractère impératif de la formalité (par exemple, le délai) est rigoureusement sanctionné, à la fois dans les textes et par le juge, ce qui place le contribuable défaillant dans une position difficile. Le formalisme de protection concerne les droits et garanties du contribuable face à l’administration. Ce formalisme, caractérisé par sa souplesse, a une portée relative, notamment par le caractère variable, et parfois très restreint, de la sanction prononcée par le juge à l’encontre de l’administration en cas de vice de forme ou de procédure. Sur un plan sociologique, plusieurs hypothèses de recherche se dégagent à partir de cette étude technique du droit, notamment : le formalisme complexe du droit fiscal brouille la légitimité de l’obligation fiscale pour le citoyen-contribuable ; il favorise la logique administrative de la négociation du rendement du contrôle fiscal décrite ci-dessus.
Ainsi, la connaissance technique du droit fiscal ne constitue pas un préalable nécessaire à toute étude sociologique de l’impôt, mais est indispensable pour traiter finement certaines questions, en particulier celles relevant d’une sociologie juridique de la décision rationnelle et/ou de l’action organisée. Les caractéristiques des normes juridiques (degré de clarté, de contrainte, de précision...) et de la sanction du juge (sévère ou non, prévisible ou variable...) interviennent dans les phénomènes sociaux de la déviance, de la bureaucratie, de la justice... Pour pallier la difficulté d’appréhender la technique fiscale, des équipes pluridisciplinaires pourraient être constituées, ce qui suppose de susciter des vocations sociologiques par rapport à un objet qui apparaît réservé aux économistes et aux juristes spécialisés.
b) L’hégémonie paradigmatique de l’économie et du droit
Instrument technique d’intervention de l’État, l’impôt est appréhendé de manière hégémonique par le droit et l’économie, au détriment d’une approche sociologique peu engagée dans le débat sur les limites des artefacts normatifs. L’impôt est considéré comme un objet d’étude dont le noyau dur technique relève des paradigmes de l’économie et du droit ; la sociologie est alors exclue, surtout dans le contexte français où le dialogue critique avec les juristes et économistes est difficile. La lecture épistémologique du statut de l’impôt dans le champ scientifique français montre que la fiscalité se définit plutôt comme un domaine d’expertise que comme un objet de sciences sociales ; l’offre scientifique se focalise sur une connaissance instrumentale de l’impôt, sans négliger la production de propositions générales, sociologiquement fragiles, mais suffisantes pour maintenir la puissance de ce modèle d’hégémonie paradigmatique, au sens de Kuhn.
La connaissance fiscale est surtout appliquée, ce qui tend à privilégier l’expertise technique au détriment de la dimension sociopolitique du phénomène de la taxation. Du côté des juristes, malgré quelques exceptions
[42], on trouve d’abord des spécialistes de la technique fiscale et des rouages de l’administration. Anciens fonctionnaires des impôts et/ou diplômés des troisièmes cycles spécialisés, ces experts sont des praticiens recherchés par les entreprises, les cabinets de conseil et les contribuables importants. Les caractéristiques du droit fiscal (complexité, pragmatisme, instabilité, prérogatives de l’administration, diversité des régimes d’imposition...) orientent et entretiennent ce marché de l’expertise praticienne ; l’optimisation fiscale et, plus prosaïquement, l’évitement de l’impôt, nécessitent des compétences technicistes adaptées. Du côté des économistes, la fiscalité prend place dans les outils de la politique économique et revêt les atours de la rigueur mathématique de cette discipline pour légitimer ses recommandations au Prince
[43]. Finalement, la communauté (assez restreinte) des fiscalistes pratique, peu ou prou, les métiers appliqués du conseil sous toutes ses formes. Ainsi, même si des réflexions de type philosophique sont parfois conduites, la connaissance de l’impôt la plus répandue est de nature pratique : « Les fiscalistes, qui se flattent de pratiquer une science dure, n’ont souvent que peu d’attrait pour une spéculation réputée molle » (Gutman, 2002, p. 7).
Sans l’existence de théories à vocation universelle, l’hégémonie de l’économie et du droit sur les phénomènes fiscaux serait réduite. En effet, juristes et économistes, du moins ceux qui ne se cantonnent pas à la technique appliquée, proposent des résultats généraux pour couvrir les trois grandes problématiques de la politique fiscale, du contribuable et de la justice fiscale. Ils utilisent, chacun dans leur discipline, une conception universaliste de l’impôt qui a vocation à modéliser toute représentation sociale des faits fiscaux. Or l’impôt-obligation des juristes et l’impôt-échange des économistes
[44], tout en ayant une certaine pertinence sociologique
[45], ne suffit pas à rendre compte de l’ensemble des figures sociologiques de l’impôt : celles-ci comprennent aussi, comme nos travaux le montrent, à côté de l’impôt indolore (qui marque une absence de représentation sociale), l’impôt-contribution qui vise la forme politique du consentement à l’impôt
[46], l’impôt-contrainte et l’impôt-tribut qui se situent avec l’impôt-obligation sur un continuum pour traduire le degré de contrainte ressenti par l’individu
[47]. Le manque de réalisme sociologique des théories dominantes de l’impôt s’appuie sur une manipulation épistémologique consistant à présenter ces hypothèses normatives spécifiques comme des résultats positifs généraux. Cette opération se retrouve dans le cas de la théorie de l’impôt unique, dont les avatars sont nombreux.
Les théories de l’impôt unique relèvent du mythe fiscal et/ou d’une surgénéralisation d’une situation particulière ou d’une contrainte spécifique
[48]. Le plaidoyer emblématique de M. Allais (1989, p. 36-41) en faveur de l’impôt sur le capital, malgré sa rigueur, propose ainsi une hiérarchie sociologiquement douteuse des objectifs d’un bon système fiscal : « Les impôts payés (...) peuvent être considérés comme la rémunération des services de toutes sortes que leur rend l’État (...). La fiscalité ne doit pas avoir pour objectif de fausser les choix individuels (...). Le principe d’impersonnalité conduit à préférer les impôts analytiques (...) et répond aux v
œux profonds des citoyens des démocraties occidentales (...). Le souci de l’efficacité rejoint ici le souci de justice. L’égalité devant l’impôt, c’est en somme la neutralité de l’impôt (...). La fiscalité doit frapper ceux des revenus qui ne peuvent être considérés comme légitimes. » Or la conception de l’impôt-échange, comme on l’a dit, n’est pas unique, la préférence pour les impôts analytiques n’est plus de mise aujourd’hui, l’assimilation de l’égalité devant l’impôt à la neutralité de l’impôt occulte la variété réelle des conceptions de l’égalité fiscale. Bref, il s’agit d’une conception universelle dans sa normativité, mais particulière dans sa pertinence épistémologique et sociologique. De nombreux autres cas illustrent cette démonstration. Par exemple, le « père » de la TVA, M. Lauré (1993, p. 19-25), défend l’idée d’une taxation pour les services rendus en raison de l’efficacité économique, ce qui n’est pas discuté ici, et considère, de manière plus hasardeuse par rapport à l’équité, que le problème de la juste égalité des chances est « budgétaire et non fiscal ». Plus récemment, certains économistes (Bourguignon, 1998) considèrent que la fonction de l’impôt sur le revenu doit être spécialisée dans la redistribution, alors que l’on a montré que cet impôt a, en relation avec sa genèse, une fonction sociale plus large. Ainsi, il existe bien une propension critiquable des économistes à glisser du discours normatif au discours positif, des résultats particuliers aux recommandations universelles. Techniquement sérieuses comme modèles économiques, ces conceptions généralistes sont épistémologiquement ambiguës et contestables par leurs prétentions sociologiques
[49].
Pour les juristes, le diagnostic est plus nuancé. Il existe bien une tendance à couvrir la totalité du champ fiscal par des analyses globalisantes où la distinction entre les données normatives et les données de fait n’est pas toujours claire, avec un recours (implicite) à des hypothèses sociologiques non démontrées et parfois douteuses. On peut reprendre ici l’exemple juridiquement rigoureux de l’ouvrage sur le formalisme en droit fiscal : l’auteur n’évite pas certains dérapages, notamment en prétendant « traduire la réalité des comportements des individus face aux exigences fixées par la norme fiscale » (Baylac, 2002, p. 59). Cette « analyse inédite des fonctions de la déclaration » (qui vise en fait les formalités déclaratives) conduit à des aberrations sociologiques évidentes
[50], mais assure une portée générale à la théorie juridique. Toutefois, les fiscalistes universitaires français, tout en restant attachés au positivisme juridique
[51], font preuve d’une réelle ouverture vers les autres sciences sociales non normatives (l’histoire, la science politique, la philosophie du droit
[52]). La théorisation de l’impôt par les juristes gagne de ce fait en solidité par l’apport de ces matériaux extérieurs au droit
[53], mais la sociologie apparaît (à tort, bien sûr) encore plus désarmée pour offrir des théories concurrentes, malgré sa vocation naturelle à théoriser sur des bases empiriques méthodologiquement pertinentes.
Les caractéristiques de cette matrice d’hégémonie paradigmatique sont d’autant plus efficaces que la sociologie néglige l’étude des phénomènes sociaux constitués par le processus de taxation. La combinaison, au sein du champ scientifique de la fiscalité, d’un noyau dur techniciste et de théories de portée générale assure le monopole de l’économie et du droit. Comme discipline de conseil, la fiscalité est orientée vers l’action pratique dans sa double dimension normative et technique. Comme discipline théorique, elle bénéficie du prestige général de la science économique moderne et des apports particuliers du droit public français
[54]. Le paradigme fiscal se rapporte donc bien à « la logique institutionnelle de la discipline et à sa structure épistémologique » (Lécuyer, 1986, p. 11). En France, dans le contexte d’une demande publique atone, les sociologues n’ont pas cherché à remettre en cause cette domination juridico-économique en subsumant l’heuristique technicienne de l’impôt pour proposer des théories concurrentes. La passion française pour les idées générales, bien analysée par Tocqueville
[55], semble peu aiguillonnée par cet objet de recherche qui cumule les défauts d’une technicité rébarbative et de la monopolisation par deux disciplines fortes
[56]. Ici, la voie « empirique », dans la ligne de J. Dubergé, constitue une solution moins risquée par rapport au paradigme juridico-économique dominant : elle apporte des données descriptives utiles sans prétendre théoriser sociologiquement le fait fiscal. Sa portée critique reste périphérique par rapport (dans le vocabulaire de Lakatos) au noyau dur du programme fiscal du bloc juridico-économique. Mais là aussi la situation française n’est pas optimale, en particulier par rapport aux pays anglo-saxons, en raison de la difficulté déjà signalée d’accéder aux données administratives
[57], mais aussi du fait d’un investissement moins résolu dans le pôle empirique, du moins sous la forme d’enquêtes à grande échelle.
En conclusion, les difficultés de la sociologie fiscale s’expliquent par une diversité de facteurs qui renvoient à la demande publique de connaissances (notée D après) ou à l’offre scientifique de recherche (O), à des caractéristiques générales (G) ou particulières à un pays (P), à des logiques socio-institutionnelles (I) ou épistémologiques (E). Les variables principales
[58] de notre explication peuvent être classées en fonction de ces facteurs, à savoir : la réticence administrative (D, P, I), la fragmentation du questionnement social sur les politiques publiques (D, G, I), l’intensité du mouvement social (D, P, I), la technicité (O, G, E), l’hégémonie de l’économie (O, G, E), le statut du droit (O, P, E), les orientations de la sociologie (O, P, E). Ce modèle rend compte, de manière opératoire, de la faiblesse de la sociologie de l’impôt en France et, de manière formelle, de la variété des situations selon les moments et les pays. En France, la situation décrite n’est pas immuable, si certaines évolutions se confirment : d’abord, un mouvement social antifiscal n’est jamais à exclure ; ensuite, l’offre scientifique peut se trouver modifiée
[59] ; enfin, la diffusion des travaux réalisés est susceptible de désarmer la réticence de l’administration et de la communauté scientifique. Il reste à souligner que l’analyse exposée ici entre bien dans les lignes générales de l’épistémologie du paradigme et du programme de recherche, tout en insistant sur l’importance du contexte socio-institutionnel et sur la particularité du noyau dur techniciste de la discipline fiscale qui, dans sa logique d’expertise normative, répond aux questions (énigmes) du contribuable et du gouvernement. De ce fait, la sociologie de l’impôt doit construire des théories générales, sur une base empirique, en engageant un dialogue critique avec le droit et l’économie, y compris dans la dimension normative de la politique fiscale.
Marc LEROY
Université de Reims
·
P. Adair (dir.), 1998, La psychologie économique, Paris, Economica.
·
M. Allais, 1989, L’impôt sur le capital, Paris, Hermann.
·
G. Ardant, 1965, Théorie sociologique de l’impôt, Paris, SEVPEN.
·
— 1971-1972, Histoire de l’impôt, Paris, Fayard, 2 vol.
·
A.-J. Arnaud, 1998, Le droit trahi par la sociologie. Une pratique de l’histoire, Paris, LGDJ.
·
J. Backhaus, 2002, « Fiscal sociology : What for ? », The American Journal of Economics and Sociology, vol. 61, no 1, January, p. 55-77.
·
C. Baylac, 2002, Le formalisme du droit fiscal, Paris, L’Harmattan, coll. « Finances publiques ».
·
G. S. Becker, 1968, « Crime and punishment : An economic approach », The Journal of Political Economy, no 76, p. 169-217.
·
P. Beltrame, C. Musselin, 1997, « Les enjeux de la communication interne dans les administrations financières », Revue française de finances publiques, no 57, p. 7-23.
·
Y.-M. Bercé, 1980, Révoltes et révolutions dans l’Europe moderne : XVIe-XVIIIe siècle, Paris, PUF.
·
S. Blount, 2000, « Public opinion and tax aversion in Australia », Journal of Sociology, vol. 36, no 3, p. 275-290.
·
R. Boudon, 1989, « La théorie de l’action sociale de Parsons : la conserver, mais la dépasser », Sociologie et sociétés, vol. 21, no 1, avril, p. 55-67.
·
— 1995 a, Le juste et le vrai, Paris, Fayard.
·
— 1995 b, « À propos des sentiments de justice : nouvelles remarques sur la théorie de Rawls », L’Année sociologique, vol. 45, no 2, p. 273-295.
·
— 1996, « Pourquoi devenir sociologue », Revue française de science politique, vol. 46, no 1, février, p. 52-79.
·
F. Bourguignon, 1998, Fiscalité et redistribution, Conseil d’analyse économique, Paris, La Documentation française.
·
F. Bourguignon, D. Bureau, 1999, L’architecture des prélèvements obligatoires : état des lieux et voie de réforme, Conseil d’analyse économique, Paris, La Documentation française.
·
J. Bouvier, 1973, « Le système fiscal français du XIXe siècle. Étude critique d’un immobilisme », in R. Schnerb, op. cit., p. 226-262.
·
M. Bouvier, 1987, « Anthropologie et finances publiques : réflexions sur la notion de sacrifice fiscal », Revue française de finances publiques, no 17, p. 183-203.
·
J. L. Campbell, 1993, « The State and fiscal sociology », Annual Review Sociology, no 19, p. 163-185.
·
Centre de sociologie des organisations (CSO), 1970, Les relations des services extérieurs du ministère des Finances avec leur environnement, Paris, Archives du ministère.
·
J. Choussat, 1990, Rapport sur l’amélioration du dialogue social et la modernisation de la gestion au ministère de l’Économie, des Finances et du Budget, Paris, Ministère des Finances.
·
F. Clément, 1997, « La communication au sein de la Direction générale des impôts », Revue française de finances publiques, no 57, p. 31-37.
·
C. T. Clotfelter, 1983, « Tax evasion and tax rates : An analysis of individual returns », The Review of Economics and Statistics, 65, August, p. 363-373.
·
C. T. Clotfelter, 2000, L’imposition des revenus, 18e rapport, Paris, Conseil des impôts.
·
J. Cox, D. Lowery, 1990, « The impact of the tax revolt era State fiscal caps », Social Science Quarterly, vol. 71, 3, September, p. 492-509.
·
M. Crozier, 1963, Le phénomène bureaucratique, Paris, Le Seuil, coll. « Points ».
·
— 1987, État modeste, État moderne, Paris, Fayard.
·
— 1996, « Comment je me suis découvert sociologue », Revue française de science politique, vol. 46, no 1, février, p. 80-95.
·
M. Dobry, 1992, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la FNSP.
·
M. Dornstein, 1976, « Compliance with legal and bureaucratic rules : The case of self-employed taxplayers in Israel », Human Relations, vol. 29, 11, p. 1019-1034.
·
J. Dubergé, 1962, La psychologie sociale de l’impôt dans la France d’aujourd’hui, Paris, PUF.
·
— 1986, « Psychologie sociale de l’impôt et relations publiques en matière fiscale », Revue française de finances publiques, no 15, p. 85-117.
·
— 1990, Les Français face à l’impôt, Paris, LGDJ.
·
F. Dupuy, J.-C. Thoenig, 1983, Sociologie de l’administration française, Paris, Armand Colin, coll. « U ».
·
— 1985, L’administration en miettes, Paris, Fayard.
·
A. Euzeby, 1996, « L’incidence des prélèvements obligatoires », Revue française de finances publiques, no 55, p. 83-91.
·
R. Goldscheid, 1967, in R. A. Musgrave, A. T. Peacock, Classics in the Theory of Public Finance, London, New York, Macmillan-St Martin’s Press, p. 202-213.
·
D. Gutman, 2002, « Du droit à la philosophie de l’impôt », Archives philosophiques du droit, 46, p. 7-13.
·
A.-O. Hirschman, 1972, Face au déclin des entreprises et des institutions, Paris, Les Éditions Ouvrières.
·
B. Jobert, P. Muller, 1987, L’État en action, Paris, PUF.
·
E. R. Kantowitcz, 1985, « The limits of incrementalism : Carter’s efforts at tax reform », Journal of Policy Analysis and Management, vol. 4, 2, p. 217-233.
·
D. S. King, T. R. Gurr, 1988, « The State and fiscal crisis in advanced democracies », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 12, no 1, p. 87-106.
·
T. Lambert, 2001, Vérification fiscale personnelle, Paris, Economica.
·
— 1984, « Contribution à l’examen des critères relatifs à la domiciliation fiscale des personnes physiques », Droit fiscal, no 37, p. 1245-1250.
·
M. Laure, 1993, Science fiscale, Paris, PUF.
·
B.-P. Lecuyer, 1986, « Sociologie des sciences et des techniques. Présentation », L’Année sociologique, vol. 36, p. 9-16.
·
P. Le Gales, 1990, « La réforme du système fiscal en Grande-Bretagne », Les Annales de la recherche urbaine, no 48, p. 108-119.
·
M. Leroy, 1992, « L’individu et l’impôt. Contribution à une sociologie cognitive de l’impôt », L’Année sociologique, no 42, p. 319-343.
·
— 1993, Le contrôle fiscal. Une approche cognitive de la décision administrative, Paris, L’Harmattan.
·
— 1994, « L’organisation du contrôle fiscal : une forme originale de bureaucratie », Revue française de science politique, vol. 44, no 5, octobre, p. 811-835.
·
— 1996, « L’impôt sur le revenu entre idéologie et justice fiscale », Politiques et management public, vol. 14, no 4, décembre, p. 41-71.
·
— 1997, « Fiscalité et patrimoine culturel : des incitations contrôlées », Droit fiscal, no 31-36, juillet-septembre, p. 1016-1022.
·
— 2002, La sociologie de l’impôt, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? ».
·
— 2003, « Sociologie du contribuable et évitement de l’impôt », Archives européennes de sociologie, vol. 2.
·
A. Lewis, 1979, « An empirical assessment of tax mentality », Public Finance, 2, p. 245-257.
·
— 1982 a, « The social psychology of taxation », British Journal of Social Psychology, 21, p. 151-158.
·
— 1982 b, The Psychology of Taxation, Oxford, Martin Robertson.
·
D. Lowery, L. Sigelman, 1981, « Understanding the tax revolt : Eight explanations », American Political Science Review, vol. 75, p. 963-974.
·
F. K. Mann, 1943, « The sociology of taxation », The Review of Politics, vol. 5, p. 225-235.
·
D. de la Martinière, 1987, « L’évolution des structures de l’administration fiscale », in H. Isaia, J. Spindler (dir.), Histoire du droit et des finances publiques, Paris, Economica, p. 518 et s.
·
H. Mendras, 1995, Comment devenir sociologue. Souvenirs d’un vieux mandarin, Arles, Actes Sud.
·
C. Musselin, 1984, « Les relations avec le public dans les administrations financières », Politiques et management public, vol. 2, p. 25-40.
·
R. A. Musgrave, 1959, The Theory of Public Finance, New York, McGraw-Hill.
·
A. Newell, H. A. Simon, 1972, Human Problem Solving, Englewood Ciffs, NJ, Prentice-Hall.
·
OCDE, 1999, Statistiques des recettes publiques, 1965-1998, Paris.
·
J. O’Connor, 1973, The Fiscal Crisis of the State, New York, St Martin’s Press.
·
M. Olson, 1978, La logique de l’action collective, Paris, PUF.
·
G. Orsini, 1995, L’interventionnisme fiscal. Paris, PUF, coll. « Fiscalité ».
·
T. Piketty, 2001, Les hauts revenus en France au XXe siècle. Inégalités et redistributions, 1901-1998, Paris, Grasset.
·
P.-L. Raynaud, 1947-1948, « La psychologie du contribuable devant l’impôt », Revue de science et de législation financières (1re et 2e parties).
·
P. M. Reckers, D. L. Sanders, S. J. Roark, 1994, « The influence of ethical attitudes on taxpayer compliance », National Tax Journal, vol. 47, 4, december, p. 825-836.
·
J. Richard, 1986, « Un modèle économique des comportements de fraude fiscale : intérêt et limite », Politiques et management public, vol. 4, no 3, septembre, p. 95-115.
·
G. Schmolders, 1973, Psychologie des finances et de l’impôt, Paris, PUF.
·
R. Schnerb, 1973, Deux siècles de fiscalité française, Paris, Mouton.
·
J. T. Scholz, N. Pinney, 1995, « Duty, fear, and tax compliance : The heuristic basis of citizenship behavior », American Journal of Political Science, vol. 39, 2, May, p. 490-512.
·
J. Schumpeter, 1984, « La crise de l’État fiscal », in Impérialisme et classes sociales, Paris, Flammarion, p. 229-282.
·
A. Sen, 2000, Repenser l’inégalité, Paris, Le Seuil.
·
M. W. Spicer, S. B. Lundstedt, 1976, « Understanding tax evasion », Public Finance, vol. 31, 2, p. 295-305.
·
B. Tilly, 1999, La compétence des agents du fisc, Paris, L’Harmattan, coll. « Finances publiques ».
·
A. de Tocqueville, 1986, L’Ancien Régime et la Révolution, et De la démocratie en Amérique, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins ».
·
R. Treves, 1995, Sociologie du droit, Paris, PUF, coll. « Droit, éthique, société ».
·
J. Vogel, 1974, « Taxation and public opinion in Sweden : An interpretation of recent survey data », National Tax Journal, vol. 27, 4, december, p. 499-513.
·
J. Wolff, 1996, La psychologie économique, Paris, Economica.
[1]
En France avec les travaux d’Ardant et nos contributions : pour une présentation, cf. Leroy, 2002.
[2]
Tocqueville (1986, p. 1012) le suggère : « Au XVIII
e siècle, c’est le pauvre qui jouit, en Angleterre, du privilège d’impôt ; en France, c’est le riche. »
[3]
Cas de l’organisation du contrôle fiscal français (Leroy, 1993 ; 1994) qui caractérise une forme originale de bureaucratie, distincte du célèbre modèle de M. Crozier (1963, 1987).
[4]
À savoir : le clivage gauche-droite, les contraintes économiques et juridiques, les situations de crise.
[5]
Selon l’analyse ancienne de Mann (1943, p. 225), la taxation, avec l’État interventionniste, est passée graduellement de la sphère des finances publiques (fonction de financement) à celle de la sociologie (fonction de levier social).
[6]
Contribution sociale généralisée (CSG), contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) qui sont juridiquement et techniquement des impôts sur le revenu destinés à la protection sociale.
[7]
La théorie économique du risque considère notamment le niveau de taxation (cf. Laffer) et de sanction, et recoupe l’économie du crime (Becker, 1968) : l’utilité objective de la fraude s’apprécie au regard de la dissuasion résultant des sanctions applicables et de la fréquence des contrôles. La théorie des biens collectifs s’appuie sur le paradoxe d’Olson (1978) : l’individu n’a pas intérêt à payer ses impôts pour financer des biens dont il profite quand même. Les objections empiriques et théoriques à ces modèles économiques relèvent de la rationalité subjective du contribuable.
[8]
Si la légitimité politique est centrale, la condamnation morale de la fraude ressort peu des enquêtes (Schmölders, 1973, p. 106 ; Vogel, 1974, p. 506 ; Lewis, 1979, p. 249 ; Dubergé, 1990, p. 225). Des attitudes éthiques influencent le civisme du contribuable (Reckers, Sanders et Roark, 1994, p. 827-828), mais l’heuristique du devoir fiscal (Scholz et Pinney, 1995) renvoie au raisonnement du contribuable.
[9]
Cf. par exemple la discussion de la théorie de la justice de Rawls par R. Boudon (1995
a, p. 373-437, et 1995
b, p. 273-295) au regard de la légitimité sociale de la distribution des revenus et cf. Leroy, 2002, p. 86-100.
[10]
Outre l’étude précitée de O’Connor (1973), il faut citer les études relatives à la contestation fiscale américaine (à propos de la Proposition 13 en Californie : Lowery, Sigelmann, 1981), l’impact des politiques de plafonnement financier (inspirées de l’exemple californien : Cox et Lowery, 1990) ; les limites de l’incrémentalisme (à partir du cas de la réforme fiscale sous le président Carter : Kantowitcz, 1985) ; la définition de la sociologie fiscale (comme complément de l’analyse économique : Bachhaus, 2002) ; à l’aversion fiscale (sur le cas australien : Blount, 2000)...
[11]
Critique bâtie (Leroy, 2002, p. 74, et 2003) à partir de la théorie de la frustration relative initiée par Tocqueville (1986, p. 1055-1058) qui analyse les causes de la Révolution française non pas en fonction de la structure des échanges économiques (Ardant, 1972, p. 119), mais au contraire par rapport à la prospérité économique qui accroît le sentiment d’inégalité. Il n’existe pas de déterminisme historique du système fiscal (Schumpeter, 1984, p. 250).
[12]
Études de sociologie historique de l’impôt (Schnerb, 1973), de l’influence de l’environnement sur l’agent des impôts (CSO, 1970), de la discussion du modèle économique de la fraude (Richard, 1986), de la réforme de l’impôt local anglais (Le Galès, 1990), du profil des agents des impôts (Tilly, 1999), des relations et de la communication de l’administration avec le public (Musselin, 1984 ; Beltrame et Musselin, 1997).
[13]
Par exemple, Clotfleter (1983) prétend valider empiriquement que les individus situés dans les tranches élevées du barème de l’impôt ont un civisme fiscal plus faible que les autres. Autre exemple : il apparaît que la tendance à l’évitement de l’impôt est corrélée au nombre de fraudeurs connus personnellement (Vogel, 1974 ; Spicer et Lundstedt, 1976), ce qui montre l’importance de ce que j’appelle le principe de concrétisation.
[14]
Critique qui vise aussi la notion de « mentalité fiscale des peuples » de Schmölders (1973, p. 145), malgré l’intérêt de ses travaux. En outre, les données épisodiques des sondages (peu diffusés) et les opinions toutes faites alimentent l’approche floue de l’impôt.
[15]
La mission de la Rationalisation des choix budgétaires (RCB) écrit : « Leur organisation, par contre, a peu évolué, marquée par une tradition de réglementation minutieuse et de centralisation (...). L’administration centrale est organisée comme une armée en ordre de bataille » (Mission RCB, « Enquête sur les objectifs et les moyens de l’administration »,
Archives du ministère des Finances, 1969-1971).
[16]
On retrouve les analyses de sociologie administrative de Dupuy et Thoenig (1983).
[17]
Il a fallu plus de vingt ans, de 1948 à 1970, pour réaliser la fusion des anciennes régies financières (Martinière, 1987). De même, la démarche de changement initiée en 1990 peine à concilier les logiques du public, de l’État et des personnels (Leroy, 1994, p. 828), sauf, selon Tilly (1999, p. 333), dans le discours idéologique.
[18]
Dans cette fibre critique, il faut distinguer les travaux argumentés des réquisitoires polémiques, mais le résultat est le même ici. À propos de la deuxième catégorie, cf. G. Nicoud,
Les dernières libertés, Paris, Denoël, 1972 ; J. Bloch-Morhange,
Manifeste pour douze millions de contribuables, Paris, Plon, 1977 ; P. Poujade,
À l’heure de la colère, Albin Michel, 1977 ; P. Auberger,
L’allergie fiscale, Paris, Calmann-Lévy, 1984 ; J.-C. Martinez,
Lettre ouverte aux contribuables, Paris, Albin Michel, 1985 ; A. Harris, A. Guilloux,
C’est la lutte fiscale, Paris, Fayard, 1988 ; R. Matthieu,
Le racket fiscal, Paris, Albin Michel, 1990. Cf. aussi le succès des thèses de l’extrême droite contre le « fiscalisme ».
[19]
Le Conseil des impôts, créé en 1971, et les centres de gestion agréés (1975) entrent dans cette logique de dédramatisation.
[20]
La distinction entre les changements (fiscaux) des temps de crise et les changements des temps calmes est empruntée à J. Bouvier (1973, p. 246).
[21]
Cette notion croise ces conceptions : dans l’économie d’« espace de l’égalité » (Sen, 2000), dans les sciences cognitives d’« espace du problème » (Newell et Simon, 1972), dans la sociologie de « conception interactionniste concrète » (Boudon, 1995), dans la science politique de « référentiel » (Jobert et Muller, 1987). Pour plus de précisions, cf. Leroy, 2002, p. 105.
[22]
En fonction de la partie déductible ou non de l’impôt sur le revenu et du mode de recouvrement qui distingue les salaires des autres revenus.
[23]
Ainsi, une majorité des personnes se prononce parfois pour la baisse des impôts plutôt que l’augmentation des transferts sociaux, parfois pour l’amélioration du sort des plus défavorisés.
[24]
Les différences du taux de prélèvements obligatoires entre les pays s’expliquent largement par les modalités de financement de la protection sociale, puisque les parts du prélèvement public et du financement privé varient d’un pays à l’autre. Cf. Conseil des impôts, 2000 ; F. Bourguignon, D. Bureau, 1999 ; OCDE, 1999. De même, l’incidence des prélèvements obligatoires reste mal appréhendée par les économistes (Euzéby, 1996).
[25]
Ont été supprimées notamment la vignette automobile pour les particuliers, la part de la taxe professionnelle sur les salaires, la part régionale de la taxe d’habitation.
[26]
Ces observations montrent l’importance de l’élaboration d’une théorie sociologique de la démocratie fiscale...
[27]
L’impôt sur le revenu constitue une désincitation économique à travailler pour ceux qui bénéficient de transferts sociaux (RMI notamment).
[28]
La baisse des impôts ne bénéficie pas à la moitié des ménages non imposables à l’impôt sur le revenu.
[29]
Cf. Rapport du Centre d’étude des revenus et des coûts (CERC) du 27 février 2001.
[30]
Sur ce sujet, cf. le témoignage d’H. Mendras (1995) sur l’épopée de la sociologie française et les réactions de R. Boudon (1996) et M. Crozier (1996) dans la
Revue française de science politique.
[31]
Par exemple, une centaine d’articles sont parus entre 1978 et 1980 à propos des suites de la Proposition 13 de Californie (Lowery et Sigelman, 1981, p. 963).
[32]
L’exemple (parmi d’autres) de la territorialité fiscale le montre bien. Pour connaître le lieu d’imposition et donc déterminer le droit fiscal national applicable, il faut examiner les critères complexes de la domiciliation fiscale des personnes physiques et morales, en droit interne, par rapport aux conventions internationales, sans oublier le droit communautaire : cf. Lambert, 2001, et « La territorialité fiscale dans l’Union européenne »,
Les Petites Affiches, n
o 97, 15 mai 2002.
[33]
Comme l’attestent les
travaux présentés dans cet article. La fiscalité est un objet difficile par sa technicité, mais ne saurait rebuter une communauté scientifique qui réalise des recherches dans des domaines
a priori tout aussi délicats. Pour se limiter à deux exemples, il est évident que la sociologie des « sciences dures » ou de la santé ne nécessite pas d’être prix Nobel de physique ou de médecine, même si l’affaire Sokal a posé la question de la pertinence des résultats fondés sur une mauvaise maîtrise des démarches d’une discipline (ce qui n’invalide pas une sociologie de la production scientifique).
[34]
Avec, sous l’impulsion de Jean Carbonnier, une orientation sur l’adaptation des lois à la société en matière de droit civil notamment. Bien sûr, le droit pénal suscite aussi traditionnellement des recherches (cf. la revue
Déviance et société), tandis que la revue
Droit et société accueille aujourd’hui des recherches plus diversifiées.
[35]
Encore que son enseignement dans les facultés de droit reste problématique.
[36]
Le suivi des redressements fiscaux est réalisé sous la forme de statistiques qui orientent la décision de l’agent vérificateur (Leroy, 1993, 1994).
[37]
Non-respect d’une formalité de délai ou de déclaration, exclusions précises de la déduction de la TVA...
[38]
Par exemple, la déduction d’une provision pour clients douteux suppose que la perte soit probable (aspect juridique) et que les diligences de poursuite du client défaillant soient épuisées (aspect gestionnaire).
[39]
Par exemple, l’évaluation des offerts ou de la casse dans un bar...
[40]
L’alliance naturelle entre le chef d’entreprise et son conseil contre le vérificateur ne joue pas toujours. Parfois le vérificateur trouve un allié dans le conseil pour convaincre le chef d’entreprise de la logique des redressements. Parfois cette alliance des experts est remplacée par une alliance entre le vérificateur et le chef d’entreprise pour stigmatiser la négligence antérieure du conseil (bouc-émissaire).
[41]
Sévérité des sanctions, superposition mal acceptée de la taxation de certains revenus, personnalisation problématique du calcul de la valeur des propriétés, effet de seuil de certains régimes d’imposition, difficulté d’application du régime déclaratif, du contrôle et du recouvrement...
[42]
Exceptions constituées par les universitaires qui produisent des travaux plus théoriques, tout en disposant la plupart du temps de l’arsenal technique nécessaire à la pratique du conseil et de l’expertise.
[43]
De type simulation des rentrées fiscales, de l’impact d’une mesure, de l’intérêt de baisser un impôt...
[44]
L’impôt se définit pour les juristes comme un acte unilatéral de nature régalienne impliquant un prélèvement financier de l’autorité publique, définitif et sans contrepartie ; pour les économistes (du moins les utilitaristes), l’impôt est le prix à payer par l’individu pour les bénéfices (services) qu’il reçoit de la collectivité.
[45]
Cette conception, illustrée par le régime censitaire, conduit au célèbre paradoxe d’Olson déjà cité. De même, le sentiment de ne pouvoir éviter l’impôt existe bien, mais demande à être affiné sociologiquement (Leroy, 1992, 2003).
[46]
L’individu accepte de payer l’impôt pour soutenir une cause, un gouvernement, la guerre, l’aide à un secteur particulier...
[47]
Sachant que, contrairement aux conceptions utilitariste et juridique courantes, l’impôt n’est pas ressenti comme une contrainte uniquement pour des raisons financières ou par rapport à la loi.
[48]
L’impôt unique, en négligeant (par définition) certaines sources de revenus ou une partie de la matière imposable, et donc en surtaxant un élément particulier du système, finit toujours par paraître socialement injuste, même si certains spécialistes soutiennent le contraire.
[49]
C’est aussi le cas du livre de Piketty (2001) par rapport à la question de l’acceptation sociale des inégalités : cf. mon compte rendu critique à paraître dans cette revue.
[50]
Comme la « déclaration-prévention » où « le contribuable a intérêt de déclarer pour éviter une sanction d’office » (Baylac, 2002, p. 59).
[51]
En France, le Conseil national des universités (en droit public) privilégie les thèses traditionnelles de droit constitutionnel et de droit administratif, ce qui contribue à alimenter un certain repli disciplinaire.
[52]
Cf. le n
o 46 (2002) de la revue
Archives philosophiques du droit consacré à l’impôt.
[53]
Certaines tentatives sont ambitieuses, comme celle de M. Bouvier (1987) qui propose une lecture anthropologique de l’impôt. Cf. aussi, pour une approche de philosophie morale et politique, Lambert, 1984.
[54]
Le droit public français, bien avant la science politique, s’est posé en science de l’État et de l’action publique comme l’illustre la renommée des grands doyens des facultés de droit...
[55]
« Il semble, au contraire, que parmi nous le goût des idées générales soit devenu une passion si effrénée, qu’il faille à tout propos la satisfaire » (Tocqueville, 1986, p. 437).
[56]
Les exceptions rapportées dans cet article sont d’abord le fait de chercheurs (Ardant, Dubergé, Leroy) qui s’inscrivent dans plusieurs champs disciplinaires avec une maîtrise de la technique fiscale, sachant que le déterminisme économico-historique d’Ardant comme les deux enquêtes de Dubergé ne bousculent pas le pôle dominant des théories fiscales.
[57]
L’administration américaine diffuse les données fiscales anonymes (déclarations) pour la recherche.
[58]
On pourrait construire une sous-variable représentant les positions de pouvoir en mesurant l’influence des juristes et des économistes sur les lieux de décision et de diffusion de leurs idées (Conseil d’analyse économique, relation avec l’administration,
Revue française de finances publiques...).
[59]
Le regain d’intérêt pour la psychologie économique (Wolff, 1996 ; Adair, 1998) pourrait conduire à des études systématiques sur l’impôt.