2003
L'Année sociologique
In memoriam
Philippe Besnard (1942-2003)
Né à Niort (Deux-Sèvres), diplômé de l’Institut d’Études politiques de Paris (1965), Philippe Besnard publia ses premiers ouvrages en 1970 : une anthologie sur les origines protestantes du capitalisme et, en collaboration, un livre de psychologie sociale. Il était alors ingénieur ( « chargé de travaux bibliographiques » ) à la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme. La même année, il fut recruté dans le comité de rédaction de la Revue française de sociologie (il en devint le directeur en 1998) et s’inscrivit en thèse d’État à l’Université de Paris X - Nanterre, où il venait d’obtenir un doctorat de 3e cycle.
Besnard choisit comme sujet de thèse l’anomie, notion parmi les plus répandues dans la science sociale, notamment aux États-Unis. Il s’appliqua à l’étude de ce sujet comme il se devait, en partant des précurseurs : Émile Durkheim et son cercle, les Durkheimiens. Il passa ensuite aux importateurs américains de la notion : Elton Mayo, Robert K. Merton, Talcott Parsons. Il inventoria les recours à l’anomie dans les domaines de la sociologie de la délinquance, industrielle et du travail et des études sur la violence collective. Il termina avec les épigones de Leo Srole, théoriciens de la personnalité anomique et constructeurs d’échelles d’attitudes. Sa thèse – L’anomie – fut soutenue en 1985, année où Besnard, qui entre-temps était entré au CNRS, fut nommé directeur de recherche. Elle parut en 1987. Son contenu doit être présenté séparément de la méthode employée par son auteur.
Anticipé par une dizaine de textes, dont un publié dans L’Année sociologique en 1984, le contenu de L’anomie est le suivant : Durkheim comprit l’anomie différemment dans De la division du travail social et dans Le suicide. Dans le premier ouvrage, il en fit une pathologie dérivant d’un défaut de coopération entre fonctions spécialisées. Dans Le suicide, l’anomie désigne l’illimitation des désirs dont font l’expérience les individus à la suite de la tendance à la mobilité ascendante qui caractérise les sociétés modernes. Mal appuyé sur les données, ce concept traduit les hésitations d’une théorie échouée, celle de la régulation sociale, symétrique à la théorie, réussie, de l’intégration. C’est pourquoi il est inexact de qualifier Durkheim de sociologue de l’anomie. D’ailleurs il délaissa son invention après 1901 et, qui plus est, aucun des Durkheimiens ne la recueillit. La carrière américaine de l’anomie fut sans rapport avec son moment français. Qu’y a-t-il de plus éloigné de l’anomie du Suicide que l’anomie selon Merton (1938), qui donne comme établi par la culture précisément ce qui est indéterminé chez Durkheim, c’est-à-dire les aspirations ? Une règle semble régir la prolifération des anomies post-durkheimiennes : il faut employer « anomie » de par ses vertus esthétiques indépendamment des réalités, hétérogènes, que ce mot se trouve à recouvrir. C’est ainsi que l’on voit l’anomie tantôt s’allier à l’aliénation, tantôt se confondre avec la marginalité, l’inadaptation et l’apathie, jusqu’à sa dé-sociologisation représentée par la notion d’anomie psychique. D’où la conclusion de Besnard : se passer d’un terme devenu inutilisable à cause de sa polysémie.
La méthode suivie par Besnard consiste en une combinaison des procédés de l’histoire des théories et de l’histoire de la sociologie en tant qu’institution. La première considère le vocabulaire sociologique du point de vue de sa valeur cognitive. Ce critère permet d’assigner à chaque mot un référent empirique et de rapprocher les différents sens d’un mot moyennant la mesure de leurs référents respectifs. L’histoire de la sociologie en tant qu’institution considère en revanche la terminologie scientifique du point de vue de son rôle symbolique. Il s’agit d’un ensemble de signes d’identification capables d’agréger les sociologues en groupes et écoles. Le cas de l’anomie prouve qu’il est vain d’essayer de rendre compte de la propagation d’un concept ainsi que de l’adhésion à une théorie d’après le critère cognitif uniquement.
L’incursion dans l’œuvre des Durkheimiens sur les traces de l’anomie perdue signifia pour Besnard l’ouverture d’un nouveau front de recherche. Célestin Bouglé, Henri Hubert, Paul Lapie, François Simiand et les autres membres de l’équipe de la première série de L’Année sociologique (1898-1913) étaient à ce moment-là des oubliés. Besnard publia sur ces auteurs un numéro pionnier de la Revue française de sociologie en 1976 (refondu dans le livre The Sociological Domain, 1983), un numéro de L’Année sociologique elle-même (1998) et des documents inédits (manuscrits et correspondances). Il consacra à ce groupe bien des articles, en partie réunis dans ses Études durkheimiennes de 2003. Ses retours à Durkheim, notamment à l’occasion des centenaires de 1993, 1995 et 1997, bénéficièrent de ce travail de fouilles dont l’édition des Lettres à Marcel Mauss (avec Marcel Fournier, en 1998) fut la réalisation majeure.
Besnard ne parvint pas à rédiger le texte sur l’unité de l’école durkheimienne (l’ « école française de sociologie », préférait-il dire) qu’il avait à l’esprit. On sait cependant ce qu’il aurait écrit. Les collaborateurs de L’Année sociologique partageaient, selon lui, les trois idées suivantes : la sociologie ne diffère guère de l’histoire, pourvu que l’histoire soit une discipline comparative ; en effet, la sociologie étudie le présent en étant tournée vers le passé, convaincue qu’elle est qu’expliquer un phénomène social consiste, tout d’abord, à remonter à sa genèse ; les uniformités engendrées par les actions humaines ne sont vraiment observables que si l’on a affaire à des phénomènes de longue durée – l’idéal étant que ces phénomènes soient susceptibles d’une objectivation statistique.
Cette dernière idée inspira les travaux sur la société française dans lesquels Besnard s’engagea : l’étude des causes dont relève le choix des prénoms depuis la fin du XIXe siècle avec Guy Desplanques (Un prénom pour toujours, 1986) et la recherche sur les variations cycliques de la vie collective pendant l’après-guerre (Mœurs et humeurs des Français au fil des saisons, 1989).
Refondu en 1994 et mis à jour chaque année depuis, guide pour les parents désireux de donner à leurs enfants un prénom original mais pas trop (une entreprise vouée à l’échec), le « Besnard-Desplanques » s’appuie sur le constat, fait par Besnard dans les Archives européennes de sociologie en 1979, que rien, mieux que la consommation obligatoire d’un bien gratuit, n’est à même de montrer à l’état pur la fonction de conformisme et de distinction propre à la mode et, par là, les lois de la stratification sociale des goûts. Elles sont au nombre de deux, classiques quant à leur formulation, si l’on veut, mais jamais complètement vérifiées avant ce livre : la loi de la transmission verticale (ou en cascade), du haut en bas de la pyramide sociale, et la loi de la transmission horizontale (ou par contagion), à l’intérieur d’une même couche. La première loi l’a longtemps emporté sur la seconde. Les données signalent un équilibre entre l’action des deux lois à partir des années 1980, ce qui a permis à Besnard de parler (également dans un article paru dans L’Année sociologique en 1993) d’un processus de « ségrégation sociale » des goûts en cours, « chaque groupe ayant de plus en plus de dégoût pour les goûts des autres groupes ». De son côté, menée d’après le calendrier des naissances et des morts, du mariage et du crime, de la Bourse et du chômage, l’enquête sur les rythmes qui gouvernent la vie des Français aboutissait au problème, éternel et inépuisable, du conflit de l’individuel et du social : les actes apparemment les plus personnels et imprévisibles sont ceux dont les variations saisonnières sont les plus régulières.
Affecté à l’Observatoire sociologique du changement depuis 1994 (en provenance du GEMAS), Besnard en assura la direction tant que la maladie qui l’avait agressé en 1999 le lui permit. Membre de plusieurs organisations scientifiques internationales et élu à l’Academia Europaea en 2002, il avait été aussi membre du Jury de l’agrégation en sciences sociales (de 1988 à 1992) et du Comité national du CNRS (de 1995 à 2000). Il professait une conception de la sociologie comme science à part entière qu’il n’hésitait pas à qualifier de démodée, voire de désuète par rapport à l’opinion courante selon laquelle la sociologie est, de par sa nature, partisane et vise à la solution de problèmes pratiques. Il s’exprima de la façon suivante dans un entretien avec Jean-Christophe Marcel trois semaines avant sa mort :
« Pour moi, je ne comprends pas l’argument qui consiste à dire que toute démarche sociologique est nécessairement imprégnée d’idéologie ; donc tant qu’à faire allons-y ! C’est l’argument essentiel des sociologues militants. Je crois, naïvement, que l’objectif de la sociologie n’est pas de dénoncer les inégalités sociales mais d’élucider les mécanismes sociaux. »
Massimo BORLANDI