2003
L'Année sociologique
In memoriam
Henri Mendras (1927-2003)
Henri Mendras est mort le mercredi 5 novembre 2003, emporté par un cancer longtemps resté sournois. Fils et gendre d’officiers généraux, il avait su adapter au monde universitaire certains des meilleurs traits de la culture des militaires : l’élégance sobre, la droiture, la détermination, le sens des hommes et le goût du contact, mais aussi une défiance forte à l’endroit des débats théoriques captieux. Enfant, il avait connu Moscou où son père était attaché militaire. Est-ce là l’origine de la vocation de sa fille Marie, aujourd’hui politologue reconnue, spécialiste de la Russie ?
Élève du doyen Gabriel Le Bras et de Georges Friedmann, il fut du petit nombre de ceux qui, dans les années 1950, furent au cœur du développement de la recherche sociologique au CNRS. Il fonda au Centre d’études sociologiques le Groupe de sociologie rurale, promis à un bel avenir et qui devait prendre plus tard le tournant écologique. Dans sa grande thèse La fin des paysans, en 1965, il montrait, sans nostalgie, mais avec un respect presque admiratif pour les innovateurs du monde rural, comment les nouveaux agriculteurs devenaient, nécessairement, des entrepreneurs et n’avaient plus grand-chose de commun avec les paysans, bons fantassins de la République. Les leaders du Centre national des jeunes agriculteurs surent le lire, tandis que certains autres, conservateurs ou technocrates, criaient à la trahison.
En 1975, il quitte la sociologie rurale en donnant à Actes Sud un essai futuriste : Voyages au pays de l’utopie rustique, dans lequel la campagne se peuple d’urbains. Ses centres d’intérêt se déplacent ; il est à l’origine du programme CNRS d’études localisées du changement social, et avec son ami l’Américain Theodore Caplow il lance un projet international qui renouvelle la technique et l’intérêt des community studies. Parallèlement, il est le maître d’œuvre, en 1980, de La sagesse et le désordre, chez Gallimard, livre collectif qui fait le point sur la société française dix ans après Mai 68, avec certaines signatures les plus autorisées de la discipline.
En 1980, sa rencontre avec Jean-Marcel Jeanneney, fondateur de l’Observatoire français des conjonctures économiques, ouvre pour lui une seconde carrière. Il crée à l’OFCE une cellule sociologique qui construit une matrice pluridimensionnelle d’indicateurs des changements sociaux et culturels. Sous le pseudonyme collectif de Louis Dirn derrière lequel s’expriment, outre le maître, Michel Forsé et Louis Chauvel, de nombreuses études seront publiées, notamment La société française en tendances (PUF, 1995). Cependant il écrit seul La seconde Révolution française (Gallimard, 1993), livre brillant, pénétrant, parfois audacieux, dont l’optimisme sur les capacités de la France à réaliser en douceur des mutations profondes a suscité quelque scepticisme, bien ou mal fondé, précurseur de celui dont les échos s’entendent fort en cet hiver 2003. En revanche, il a fort intéressé, grâce sans doute à la médiation de Michel Drancourt, le monde des décideurs privés plus que publics.
Européen convaincu, mais adversaire de l’entrée de la Turquie au sein de la CEE, il avait dirigé en 1992 Six manières d’être Européen (Gallimard) avec, notamment, une remarquable contribution de Dominique Schnapper. Il a publié aussi, en 1997, L’Europe des Européens (et non des technocrates). L’un de ses derniers textes est une étude alarmiste du devenir démographique de l’Italie, pays qu’il aimait.
Aller faire ses études de sociologie à Chicago était une démarche pour le moins inédite au sortir de Sciences Po. Aller en Utah faire ses classes de jeune sociologue en étudiant les Mormons l’était certainement tout autant. De cette expérience américaine, il reviendra avec plusieurs convictions qu’il conservera tout au long de sa carrière.
Tout d’abord, l’importance du terrain pour le sociologue, même si, bien sûr, ce terrain peut se concevoir de plusieurs manières. L’un des derniers ouvrages qu’il a co-dirigé (Le sociologue et son terrain) confirme cet attachement à une sociologie empirique, qui ne se fait pas entre quatre murs. Non pas pour évacuer la nécessaire part de réflexion théorique, mais pour que le raisonnement soit toujours solidement ancré sur des données – aussi bien statistiques que des études de cas.
Car une des facettes de son originalité était de manier tous les registres d’administration de la preuve et de ne dresser aucune barrière entre sociologie, ethnologie et psychologie sociale. Ne pas s’enfermer sur son terrain lui apparaissait également indispensable. Chaque fois qu’il s’est livré à une étude monographique approfondie, chaque fois qu’il évoquait une telle étude dans ses livres ou ses cours, c’était pour trouver ou faire comprendre la « théorie de moyenne portée » qu’elle illustrait, comme aurait dit Merton. Il n’y a là aucun hasard puisqu’il avait traduit en français le principal ouvrage de ce grand sociologue américain (Éléments de théorie et de méthode sociologique).
Entré jeune au CNRS, il ne le quitta jamais, mais fut parallèlement, pendant plus de trente ans, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris. Les cours dispensés à des générations d’étudiants devinrent les deux manuels publiés chez Armand Colin où il dirigeait la collection « Le changement social en Europe occidentale » qui compte près de 40 titres, avec les signatures, entre autres, de Raymond Boudon, Basile Kerblay, Jean-Daniel Reynaud, Marie Durut-Bellat, Martine Segalen.
Il avait le charisme des grands maîtres sans le dogmatisme et l’autoritarisme fréquents chez les chefs d’école. Il était fréquemment invité à l’étranger, et, aux États-Unis, Daniel Bell et d’autres grands noms des sciences sociales comptaient parmi ses amis.
Jacques LAUTMAN