L'Année sociologique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130557197
256 pages

p. 263 à 284
doi: 10.3917/anso.062.0263

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Vol. 56 2006/2

Bonne et mauvaise abstraction

Raymond Boudon
RéSUMé. — Selon Durkheim, l’abstraction est une démarche naturelle à toute science, mais il y a une bonne et une mauvaise abstraction. La mauvaise se caractérise notamment par l’utilisation d’ « êtres de raison », à savoir des concepts dont on n’est pas sûr qu’ils correspondent à une réalité. Tocqueville et Weber partagent cette idée essentielle avec Durkheim. Leurs explications se sont imposées parce qu’elles évitent soigneusement les « êtres de raison ». Ce n’est pas toujours le cas des sciences sociales contemporaines. Sociologues, anthropologues et psychosociologues les utilisent au contraire généreusement. Pourtant, on obtient des explications scientifiquement beaucoup plus convaincantes en les éliminant, ce qu’on peut souvent faire en recourant aux ressources de la « psychologie rationnelle » au sens de Nisbet : celle qui se conforme au postulat wébérien de la « compréhension ». L’abus que les sciences sociales font des « êtres de raison » est dû à ce que, sous l’influence de mouvements de pensée importants, elles témoignent couramment d’une vision causaliste de la psychologie de l’acteur social. En empruntant à ces mouvements les sciences sociales espéraient se consolider. Elles en ont été au contraire fragilisées. ABSTRACT. — According to Durkheim, abstraction is a procedure common to all sciences, but there is a good and a bad abstraction. The bad one is characterized by the fact that it uses notions with no correlates in the real world (êtres de raison). Tocqueville and Weber share with Durkheim this essential idea. Their theories have been recognized as valid because they avoid carefully such notions, by difference with contemporary social sciences. Sociologists, anthropologists and social psychologists use them generously, although more satisfactory scientific explanations are derived when they are eliminated. This can often be done by using the resources of « rational psychology », in Nisbet’s sense : it is congruent with Weber’s notion of « understanding ». The overuse of « êtres de raison » in social sciences is due to the fact that, under the influence of important intellectual movements, they endorse currently a causalist approach of the psychology of social actors. By borrowing to these movements, they expected to become more solid, while this move made them more fragile.
• Une intuition capitale de Durkheim
• Tocqueville, Weber partagent l’intuition de Durkheim
• Qu’est-ce qu’un être de raison ?
— Type 1 : Les êtres de raison hypothétiques
— Type 2 : Les êtres de raison conjecturaux
— Type 3 : Les êtres de raison boîtes noires
• Les êtres de raison de types 2 et 3 sont très utilisés dans les sciences sociales
— Le cas de la sociologie
— Le cas de l’anthropologie
— Le cas de la psychosociologie cognitive
• L’autre stratégie : supprimer les êtres de raison
— Exemple 1 : Tocqueville contre Guizot
— Exemple 2 : Weber et Durkheim contre Lévy-Bruhl
— Exemple 3 : Les êtres de raison de la psychosociologie cognitive peuvent également être évacués
— L’expérience de Tooby et Cosmides
• Peut-on se débarrasser complètement des êtres de raison ?
• Annexe
• RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES


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