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L'Économie politique

2001/1 (no 9)


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La Richesse des nations, publié en 1776, reste l'un des ouvrages majeurs de la science économique, dont il est censé être la pierre fondatrice. A ce titre, et suivant ses intentions, le lecteur s'attend à y trouver les arguments favorables au libre-échange autant que les bases sur lesquelles entamer une critique de l'économie politique : revenir au texte smithien pour y trouver la quintessence de la société marchande, la "main invisible". Y revenir avec les préjugés accumulés au cours de deux siècles d'histoire de la pensée économique comme d'histoire de la science elle-même. Le défenseur de l'économie scientifique y cherchera avec émotion les prémonitions géniales de l'auteur écossais et la métaphore annonçant les formulations ultérieures de la théorie de l'équilibre général. Le pourfendeur ira y chercher les hypothèses et méthodes discutables, en espérant couper à la racine la chaîne discursive de l'économie politique : homo oeconomicus, rationalité des agents, concurrence pure et parfaite, équilibre décentralisé, Etat-gendarme... Autant de moulins pour le Don Quichotte moderne de la lecture rétrospective.

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Adam Smith n'est pas celui que les manuels nous montrent, enchâssés dans la tradition qui en fait le découvreur du marché autorégulateur. Le principe de la main invisible, c'est-à-dire l'idée selon laquelle les individus remplissent des fins (coïncidant avec le bien commun) qui n'entrent nullement dans leurs intentions, n'a rien de spécifiquement marchand. Elle relève d'une métaphysique qui trouve dans l'économie une place identique à celle qu'elle occupe ailleurs chez Smith : un principe transcendant, générateur d'harmonie.

La main invisible

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Il n'aura pas échappé au lecteur de La Richesse des nations que la formulation de la main invisible invite à examiner l'ensemble de l'oeuvre smithienne. Evoquant le fait que chacun, en employant son capital de manière à lui faire produire le plus de valeur possible, le dirige nécessairement vers les secteurs de l'économie nationale où il est le plus utile d'un point de vue collectif, Smith écrit : "En cela comme en beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir des fins qui n'entrent nullement dans ses intentions." La question qui se pose est de savoir quels sont, justement, ces nombreux autres cas auxquels Smith fait une référence explicite. Esthète, Smith ne pouvait se laisser aller à utiliser de trop nombreuses fois une formule qui aurait perdu tout attrait dans la répétition. Il faut donc chercher ces autres cas dans lesquels Smith parle de mécanismes conduisant les individus à agir, sans le vouloir, dans le sens de l'intérêt collectif.

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C'est dans La Théorie des sentiments moraux que se trouve une description claire et sans ambages du principe, lorsque Smith établit la distinction entre causes finales et causes efficientes. Lorsque nous constatons quel rôle joue la circulation sanguine dans le corps humain, il ne nous viendrait jamais à l'esprit d'imaginer que le sang remplit sciemment cette fonction essentielle qui est la sienne, et nous distinguons la manière dont le sang circule (cause efficiente), des bienfaits qu'apporte une bonne circulation (cause finale). Or, dans les questions morales et politiques, la vanité nous conduit à faire reposer sur la raison les motifs qui nous portent à nous conformer au bien commun, comme si ce dernier était la cause finale de nos actions. Dérisoire prétention, aux yeux de Smith, pour qui l'homme, "qui ne peut subsister qu'en société, a été adapté par la Nature à cette situation pour laquelle il a été fait" ; et plutôt que de compter sur les "lentes et incertaines déterminations de notre raison", l'Auteur de la Nature a sagement doté l'homme du désir immédiat et instinctif de servir les intérêts de la société, puisque ceux-ci sont "le soin particulier et chéri de la Nature".

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Impressionné par Newton, dont le système de philosophie naturelle lui apparaît comme le plus parfait, Smith cherche, comme de nombreux auteurs modernes, à établir un pont entre les raisonnements de la physique ou de la biologie et ceux des sciences sociales (morale, politique, économie), afin de constituer un système théorique capable de rendre compte de la mécanique susceptible de produire dans la société un ordre comparable à celui des mondes physique et animal. Cette tentative correspond à l'idée suivant laquelle le monde social est nécessairement ordonné comme le monde physique peut l'être, en raison de l'origine divine de l'univers : Dieu ne peut avoir laissé l'homme dans un chaos dont seul le respect des règles religieuses pourrait lui permettre d'échapper pour une vie meilleure dans l'au-delà.

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Et Smith de poursuivre ainsi son raisonnement sur causes efficientes et causes finales dans les questions sociales. "Quand par des principes naturels nous sommes conduits à servir des fins qu'une raison raffinée et éclairée nous recommande, nous sommes très enclins à imputer à cette raison, comme à leur cause efficiente, les sentiments et les actions par lesquels nous parvenons à ces fins. Nous imaginons que c'est là l'effet de la sagesse de l'homme, alors qu'il s'agit en réalité de la sagesse de Dieu. Pour un regard superficiel, cette cause semble suffisante pour produire les effets qui lui sont attribués"[1][1] Id., pp. 142-143..

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On trouve ici les fondements de la critique à l'encontre des systèmes qui se réfèrent à une cause unique, par exemple l'utilité, pour expliquer l'ensemble des phénomènes sociaux. Selon Smith, l'homme est habité de multiples passions qui le conduisent à remplir des fins qui n'entrent nullement dans ses intentions ; des passions qui poussent l'homme vers les moyens de réaliser les objectifs de la Nature : "L'économie de la Nature (...) a constamment doté le genre humain non seulement du désir de la fin qu'elle se propose, mais également du désir des moyens qui seuls peuvent conduire à cette fin"[2][2] Id., p. 126..

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Ce sont les passions, les sentiments, qui mènent à ces fins : la faim, la soif qui nous poussent à la préservation de l'espèce, l'amour qui nous pousse à la propagation de l'espèce, le self-love qui nous conduit à réprimer nos intérêts égoïstes pour mieux nous faire aimer des autres et de nous-mêmes par l'intermédiaire du spectateur impartial, la volonté d'améliorer notre sort qui nous pousse au travail et à l'épargne, qui excite le démon de l'industrie...

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Mais ce sont aussi ces passions individuelles qui nous conduisent là où notre propre intérêt ne nous conduirait pas : c'est l'amour du luxe et de l'oisiveté qui permettra, par exemple, que les propriétaires fonciers issus de l'Europe féodale, obstacles à l'introduction de la logique capitaliste dans la production agricole, disparaissent au profit d'une nouvelle classe plus apte à permettre le cours naturel du progrès économique (voir le livre III de La Richesse des nations). "Ainsi, une révolution qui fut si importante pour le bonheur public fut consommée par le concours de deux différentes classes de gens qui étaient bien éloignés de penser au bien général"[3][3] La Richesse des nations, I, p. 509.. De la même manière, alors que le gouvernement civil fut originellement institué pour défendre les riches contre les pauvres  [4][4] "Le gouvernement civil (...) est, dans la réalité,..., l'accumulation de richesses entraîne des dépenses croissantes pour l'Etat (défense, justice) qui, pour les financer, devra faire appel à l'impôt et se trouvera dans l'obligation d'introduire une plus grande impartialité dans les institutions que les plus faibles eux-mêmes devront financer.

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Smith ne fera donc qu'appliquer à certains mécanismes marchands (et non pas à leur totalité) un principe d'analyse qu'il a déjà éprouvé en maints domaines ; la main invisible est celle de Dieu.

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Mais cette origine transcendantale de la machine-monde n'empêche pas de penser l'immanence des lois qui conduisent à l'harmonie, puisque c'est bien des comportements individuels que naissent concrètement les mécanismes d'harmonisation : la liberté individuelle devient ainsi indispensable parce qu'elle est le meilleur moyen pour que jouent les causes efficientes conçues par Dieu. Qu'importe que les hommes ne soient pas rationnels : c'est justement leur caractère passionné qui les conduit vers les fins divines, tandis que la raison suit des cheminements lents et incertains  [5][5] La Théorie des sentiments moraux, p. 127.. Même, les hommes ne rempliraient pas mieux les desseins de Dieu s'ils en étaient conscients et qu'ils le souhaitaient : "Ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions"[6][6] La Richesse des nations, II, p. 43., nous explique La Richesse des nations, en écho à La Théorie des sentiments moraux : "et il est heureux que la nature nous abuse de cette manière"[7][7]  La Théorie des sentiments moraux, p. 256.. C'est d'ailleurs cette idée forte qui poussera Smith à formuler une philosophie libérale comme un éloge à la modestie du chef d'Etat.

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Que la main invisible soit la main de Dieu et que cette main agisse en beaucoup d'autres cas explique l'optimisme général dont Smith fait preuve, voyant dans cette nation moderne une nation en marche vers plus de bien-être matériel et plus de justice sociale, alors même qu'il explique que les maîtres exercent un pouvoir sans partage sur le marché du travail, que le pouvoir politique est nécessairement corrompu et à la solde des maîtres, ou bien encore que la division du travail conduit à une aliénation des individus impliquant une corruption des sentiments moraux indispensables à l'harmonie sociale.

Les conflits de la société marchande et la dégénérescence du corps social

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Les conflits de la nation capitaliste portent sur le partage de la valeur. En abandonnant la société d'échange idéalisée des premiers chapitres, dans laquelle les individus sont des producteurs autonomes échangeant leurs surplus, Smith s'attaque rapidement à une économie de partage dont les modalités de règlement ne sont plus exclusivement marchandes : c'est l'empreinte bien visible de la ligue tacite des capitalistes qui se retrouve dans la pauvreté des travailleurs, dont les revenus sont réduits au minimum de subsistance.

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Certes, la main invisible permet de diriger les capitaux vers les secteurs susceptibles de porter une croissance génératrice d'une dissolution momentanée de la ligue capitaliste. Préoccupés qu'ils sont à trouver de la main-d'oeuvre, ils augmentent les salaires. Ce phénomène est explicité au moins à deux reprises. La première, dans le livre I, lors de l'analyse de la gravitation des prix de marché autour des prix naturels : les capitaux se dirigent toujours là où ils peuvent être le mieux rémunérés, ce qui correspond aux secteurs où l'offre est inférieure à la demande, secteurs à fort potentiel de croissance. La seconde, dans le livre IV, lors de l'analyse du commerce international, qui reprend les acquis du livre I et formule clairement le principe de la main invisible.

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Mais cette concurrence momentanée n'est pas une panacée contre la rapacité des maîtres et des marchands : leur ligue se reforme toujours rapidement, et il existe de toute façon un état stationnaire dans lequel les salaires ne pourront pas augmenter au-delà du minimum de subsistance.

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En fait, les sentiments moraux des capitalistes sont corrompus parce qu'ils ne prennent plus en compte les intérêts des autres classes sociales. Ils mettent alors en péril l'existence de la nation, en créant des conflits autour du partage de la valeur, qui est affaire de conventions et non plus de règles marchandes mécaniques et naturelles.

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La ligue tacite des capitalistes cherche à se faire entendre du pouvoir afin d'infléchir la politique économique dans un sens qui lui est intéressant, et Smith montre à quel point leur intérêt pouvait, dans le cas de l'échange international, aller contre celui de la majeure partie de la population. Animés par "une rapacité basse et envieuse"[8][8] Smith [1991], II, p. 86., les capitalistes vont même jusqu'à rompre le lien naturel entre intérêt national et intérêt du genre humain, en stimulant, par "l'esprit du monopole", ce véritable "vice", l'animosité entre les nations. L'action permanente des capitalistes en vue de détourner le pouvoir politique et judiciaire en leur faveur joue de la même manière en ce qui concerne la répartition. Ils sont aidés en cela par une législation qui ne les empêche pas de former une ligue, au contraire des travailleurs. Au-delà, dans le règlement des conflits, "toutes les fois que la législature essaye de régler les démêlés entre les maîtres et leurs ouvriers, ce sont les maîtres qu'elle consulte ; aussi, quand le règlement est en faveur des ouvriers, il est juste et raisonnable ; mais il en est autrement quand il est en faveur des maîtres". Smith évoque à plusieurs reprises ce problème : "Nous n'avons point d'actes du Parlement contre les ligues qui tendent à abaisser le prix du travail (...), mais nous en avons beaucoup contre celles qui tendent à les faire hausser" [9][9] Id., p. 137..

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Ainsi, les maîtres font pencher le pouvoir judiciaire en leur faveur, reproduisant les tares des sociétés antérieures, dominées par les propriétaires fonciers. Ils agissent alors contre la justice et la raison. Contre la justice parce que le traitement des deux classes est inégal, et contre la raison parce que l'injustice remet en question l'ordre social. Smith revient de très nombreuses fois sur cette situation intolérable de son point de vue : les droits naturels de chacun ne sont pas respectés, puisqu'une classe est dépendante et involontairement subordonnée à une autre qui abuse de ce pouvoir. Ce que Smith reproche au pouvoir politique influencé par les maîtres, c'est de ne pas respecter l'impartialité dont il devrait faire preuve dans la société civilisée. Or, si le pouvoir se corrompt, c'est faute de savoir résister aux tentations de la fortune. Les capitalistes sont à la fois corrompus et corrupteurs. Corrompus, parce que leur spectateur impartial se dissout au sein de leurs ligues égoïstes. Et corrupteurs parce que, possédant l'objet d'envie, ils attirent à eux les hommes en charge du pouvoir législatif : "Un membre du Parlement qui appuie toutes les propositions tendant à renforcer ce monopole est sûr non seulement d'acquérir la réputation d'un homme entendu dans les affaires du commerce, mais d'obtenir encore beaucoup de popularité et d'influence chez une classe de gens à qui leur nombre et leur richesse donnent une grande importance. Si, au contraire, il combat ces propositions, et surtout s'il a assez de crédit dans la Chambre pour les faire rejeter, ni la probité la mieux reconnue, ni le rang le plus éminent, ni les services publics les plus distingués ne le mettront à l'abri des outrages, des insultes personnelles, des dangers même que susciteront contre lui la rage et la cupidité trompées de ces insolents monopoleurs"[10][10] Smith [1991], I, p. 60..

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Et cette dégénérescence morale des maîtres va de pair avec celle des travailleurs. Abrutis par la répétition des tâches, les travailleurs perdent également tout sens moral et deviennent des "révolutionnaires en puissance", au point qu'on pourra lire chez certains que Smith fourbit les armes de Marx  [11][11] Voir Crospey, op. cit., et H. Phelps Brown, "The Labour....

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Le développement de la division du travail corrompt l'intelligence, et donc la faculté de sympathie des ouvriers eux-mêmes. Non seulement leur condition matériellement misérable diminue leur capacité à approuver le comportement des classes dominantes, donc le pacte social, mais en outre ils subissent un abêtissement lié à la répétition de tâches identiques. Abêtissement nuisible pour le corps social, comme le souligne Smith avec insistance : "Dans certaines circonstances, l'état de la société est tel qu'il place nécessairement la plus grande partie des individus dans des situations propres à former naturellement en eux, sans aucun soin de la part du gouvernement, presque toutes les vertus et les talents qu'exige ou que peut comporter peut-être cet état de la société. Dans d'autres circonstances, l'état de la société est tel qu'il ne place pas la plupart des individus dans de pareilles situations, et il est indispensable que le gouvernement prenne quelques soins pour empêcher la dégénération et la corruption presque totale du corps de la nation"[12][12] Smith [1991], II, pp. 405-406.. L'importance du sentiment moral pour la préservation de la nation apparaît dans ces passages, ainsi que la nécessité de faire jouer la main bien visible de l'Etat pour pallier les manquements moraux et sociaux de la société moderne. Car les "circonstances" qui conduisent à cette corruption sont celles où "la majeure partie de ceux qui vivent de travail, c'est-à-dire la masse du peuple, se borne à un très petit nombre d'opérations simples. (...) Or, l'intelligence des hommes se forme nécessairement par leurs occupations ordinaires"[13][13] Id., p. 406..

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Ce type de raisonnement avait conduit Smith, au cours du livre I, à glorifier l'homme des campagnes : "Toutefois, son intelligence, habituée à s'exercer sur une plus grande variété d'objets, est en général bien supérieure à celle de l'autre, dont toute l'attention est ordinairement du matin au soir bornée à exécuter une ou deux opérations très simples"[14][14] Smith [1991], I, p. 203.. Dans le livre V, Smith développe ses arguments : l'ouvrier "devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le devenir ; l'engourdissement de ses facultés morales le rend non seulement incapable de goûter aucune conversation raisonnable ni d'y prendre part, mais même d'éprouver une affection noble, généreuse ou tendre et, par conséquent, de former aucun jugement un peu juste sur la plupart des devoirs, mêmes les plus ordinaires, de la vie privée" [15][15] Smith [1991], II, p. 406.. Ces tares morales s'étendent au rapport à l'Etat : "Quant aux grands intérêts, aux grandes affaires de son pays, il est totalement hors d'état d'en juger et, à moins qu'on n'ait pris quelques peines très particulières pour l'y préparer, il est également inhabile à défendre son pays à la guerre (...). Ainsi, sa dextérité dans son métier particulier est une qualité qu'il semble avoir acquise aux dépens de ses qualités intellectuelles, de ses vertus sociales et de ses dispositions guerrières."

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La masse du peuple, dans les sociétés civilisées, n'est plus apte, en fait, à "porter un jugement passable sur les affaires relatives à l'intérêt général de la société et sur la conduite de ceux qui le gouvernent"[16][16] Id., p. 407.. C'est donc la capacité même d'approbation du corps social, de son fonctionnement et de son organisation par le gouvernement civil, qui est remise en question par l'aliénation manufacturière. Finalement, "tous les plus nobles traits du caractère de l'homme peuvent être en grande partie effacés et anéantis dans le corps de la nation"[17][17] Id., p. 408..

Conclusion

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Adam Smith est le père d'une philosophie libérale aux fondements métaphysiques. Cette philosophie n'est pas exempte de contradictions : ainsi, l'Etat est corrompu, mais doit intervenir lorsque le corps social dégénère. Qu'est-ce qui garantira que l'Etat pourra intervenir de manière efficace, alors que la raison ne permet pas de parvenir à l'harmonie complexe dont Dieu a confié le soin aux comportements individuels libres ? Quelle sera la garantie : la sagesse d'un homme d'Etat incorruptible, rompu aux pratiques de la vertu, un roi-philosophe ? Ou bien un technicien capable de pénétrer la machine-monde pour en connaître parfaitement les mécanismes ? Une société dirigée par la morale ou par les experts ?

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Smith, convaincu que les systèmes théoriques ne peuvent donner qu'une représentation tronquée d'une réalité complexe conçue par une intelligence supérieure et bienveillante, ne saurait livrer la société aux experts de l'économie ; il ne peut que la confier aux lentes et incertaines déterminations de l'histoire, convaincu que, nécessairement, ce monde a été conçu pour être toujours meilleur : il faudra bien que jouent des mécanismes correcteurs, comme il en a toujours été, il faudra bien que l'homme soit abusé par les ruses de l'histoire pour produire, involontairement, une société juste et équitable, une société impartiale.

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Cet optimisme ne repose en rien sur la science économique. Et l'utilisation que font les économistes de Smith ne repose pas sur la réalité des textes : revenir à Smith sans préjugés, c'est revenir à une économie politique, une économie qui trouve sa place naturelle au sein d'une réflexion globale sur la société moderne, qui ne saurait se passer de philosophie, qu'elle soit politique ou morale. Une économie qui pense la dynamique du monde moderne et ne se confine pas à l'élaboration en laboratoire de modèles d'équilibre irréalistes et à l'esthétique peu séduisante pour le Smith philosophe.

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La métaphysique smithienne rend impossible l'interprétation positiviste et scientifique de la main invisible, en même temps qu'elle propose une autre réflexion sur la société libérale ; l'optimisme smithien est fondé sur la croyance en une nature morale de l'homme, qui lui permet de corriger certains de ses penchants asociaux. Lorsque le système social lui-même favorise l'épanchement d'instincts égoïstes fragilisant l'accord social, Smith invite à réfléchir sur les conditions d'une répartition équitable des richesses et, surtout, sur les conséquences d'une dénaturation de l'individu qui n'est pas sans évoquer la version la plus élaborée de l'aliénation marxienne ; non pas seulement l'exploitation et l'abrutissement de l'ère mécanique, mais aussi et surtout la destruction de l'essence humaine.


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Notes

[1]

Id., pp. 142-143.

[2]

Id., p. 126.

[3]

La Richesse des nations, I, p. 509.

[4]

"Le gouvernement civil (...) est, dans la réalité, institué pour défendre les riches contre les pauvres ou ceux qui ont quelque propriété contre ceux qui n'en ont point" (La Richesse des nations, II, p. 337). Smith répète ici ce qu'il a déjà écrit dans les Lectures on Jurisprudence (op. cit., p. 401) : "Property and civil government much depend on one other. The preservation of property and the inequality of possession first formed it, and the state of property must always vary with the forme of government." Ce lien de causalité n'est pas plus développé par Smith, comme le montrent les développements de La Richesse des nations. Il n'est d'ailleurs peut-être pas explicite ici : lorsque Smith dit que l'état de la propriété varie avec la forme de gouvernement, il indique peut-être plus une concomitance historique qu'une détermination de la seconde sur le premier.

[5]

La Théorie des sentiments moraux, p. 127.

[6]

La Richesse des nations, II, p. 43.

[7]

La Théorie des sentiments moraux, p. 256.

[8]

Smith [1991], II, p. 86.

[9]

Id., p. 137.

[10]

Smith [1991], I, p. 60.

[11]

Voir Crospey, op. cit., et H. Phelps Brown, "The Labour Market", in The Market and the State, Skinner et Wilson éd., Oxford, Clarendon Press, 1976.

[12]

Smith [1991], II, pp. 405-406.

[13]

Id., p. 406.

[14]

Smith [1991], I, p. 203.

[15]

Smith [1991], II, p. 406.

[16]

Id., p. 407.

[17]

Id., p. 408.

Plan de l'article

  1. La main invisible
  2. Les conflits de la société marchande et la dégénérescence du corps social
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Prévost Benoît, « Adam Smith : vers la fin d'un malentendu ? », L'Économie politique 1/2001 (no 9) , p. 101-112
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-1-page-101.htm.
DOI : 10.3917/leco.009.0101.


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