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L'Économie politique

2001/1 (no 9)


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Même s'il m'arrive d'en signer, je n'aime pas le débat motion contre motion. Car il pousse les uns et les autres à la caricature et à l'intolérance, au moment où la complexité des théories à analyser et des décisions à prendre exige plus de communication et de passerelles entre les diverses sensibilités s'exprimant sur les questions économiques et sociales. C'est pour contribuer (un peu) au débat repris dans ce numéro de L'Economie Politique que cet article va aborder deux points : d'abord, quelques remarques sur la démarche de l'économiste pour mettre en perspective les interrogations actuelles sur la formalisation ; ensuite, certaines observations sur l'enseignement de l'économie en France.

Quelques remarques sur la démarche économique

Comment satisfaire l'exigence de cohérence et de rigueur ?

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Il n'y a pas une seule réponse à cette question, ni une seule voie. Souvent, la modélisation mathématique est vitale pour rassembler et expliciter les hypothèses (rien de pire que les hypothèses sous-jacentes, voire cachées !), les mettre en relation et en déduire, sous la contrainte de la cohérence interne du modèle, un certain nombre de propositions. Des propositions que certains économistes appellent d'ailleurs un peu trop vite des "théorèmes", en poussant trop loin l'analogie entre l'économique et la mathématique. De vrais théorèmes, au sens épistémologique, il n'en existe pas beaucoup dans notre discipline. Parmi ceux qui me paraissent vraiment en avoir le statut, je citerai le théorème d'Arrow sur l'agrégation des préférences individuelles et la question de la détermination des préférences collectives, qui a d'ailleurs été le point de départ de plusieurs travaux décisifs d'un autre prix Nobel, Amartya Sen. Je pense aussi à la correspondance entre équilibre général et optimum de Pareto qui, dans le cadre de l'axiomatique à la Debreu, débouche sur des propositions ayant bien la nature de théorèmes.

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Le modèle mathématique utilisé par l'économiste ne doit pas "tomber du ciel", pas plus que la monnaie concrète ne tombe de l'hélicoptère imaginé par Milton Friedman pour justifier son hypothèse d'offre de monnaie exogène à l'économie. La séquence résumant la demande expérimentale de Claude Bernard - le fait, l'idée, le fait - peut et doit servir de guide à l'économiste, même si nous sommes bien d'accord pour rappeller que l'économie n'est pas assimilable aux sciences expérimentales explicitement visées par Claude Bernard.

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L'intérêt et la difficulté de la démarche économique sont renforcés par la nécessité de combiner outils variés et approches complémentaires. L'histoire et la géographie jouent le rôle cardinal, même s'il faut se méfier de comparaisons audacieuses et de généralisations trop hâtives et même si, depuis trente ans, les nouvelles expériences d'instabilités dans les comportements ont fait du passé un piètre guide pour l'avenir. La "loi de Goodhart", au départ appliquée au domaine monétaire mais de portée plus générale, exprime le pessimisme ambiant à propos des capacités de prévision (du côté des analystes) et de régulation (du côté des politiques économiques) : toute régularité statistique tend à s'atténuer, voire à disparaître, lorsqu'elle est utilisée à des fins de régulation. Le pessimisme est, ici, poussé trop loin, mais il oblige à réfléchir à l'articulation entre la mémoire et le projet (élément déterminant des analyses de la formation des anticipations, y compris celles dites rationnelles), entre l'économétrie et son utilisation à des fins de prévision, entre les dimensions positive (comprendre et interpréter ce qui est) et normative (passer aux recommandations).

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Histoire, droit, géographie, sociologie, démographie, mathématiques et statistiques... l'économiste doit combiner des emprunts à ces disciplines, et à quelques autres, sans être en général spécialiste d'aucune. Sous cet angle, il est forcément "polytechnicien". Mais la combinaison n'a d'intérêt que parce qu'elle s'efforce d'apporter sa propre valeur ajoutée. C'est dans cette façon d'arranger et de pondérer des savoirs, y compris le sien propre, que l'économie révèle sa nature fondamentalement heuristique. L'intuition précède la formalisation, ce qui invalide dans notre discipline la mathématique et la statistique pour elles-mêmes, donc comme fins, malgré la beauté et la profondeur que chacun est susceptible d'y trouver.

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Faut-il choisir entre l'heuristique et la modélisation ? On ne comprend pas bien pourquoi il en serait ainsi. Un modèle sert à mettre en forme une intuition et, ensuite, en cas de passage à l'économétrie, à en tester la portée empirique. Chacun sait que dans l'état actuel des techniques économétriques, et malgré leur raffinement, on débouche toujours sur un fort degré d'indétermination : l'économétrie permet de vérifier qu'une hypothèse n'est pas infirmée par les données empiriques, plutôt qu'elle sert à montrer qu'elle est confirmée. La sous-détermination dans cette affaire provient du fait que plusieurs hypothèses concurrentes sont susceptibles de n'être pas infirmées par les chiffres. On trouve là l'origine d'un débat ouvert par John Muth lorsque, le premier, il propose en 1961 la notion d'anticipations rationnelles et qu'il les définit comme des prévisions découlant de l'extrapolation du modèle économique "pertinent". La non-unicité du modèle pertinent, malgré ou à cause des techniques d'estimation statistique, laisse libre champ aux empoignades et aux affrontements idéologiques que nous connaissons bien.

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L'oeuvre keynésienne est, à mes yeux, la démonstration la plus claire de ce que l'heuristique peut, selon les cas, se développer via la formalisation ou bien en dehors. De sa thèse sur le calcul des probabilités à la Théorie générale (pour ne parler que de cela), le maître de Cambridge a appliqué à ses démonstrations le principe des avantages comparatifs, en fonction du thème traité, de la méthodologie privilégiée, de l'impact recherché... Pratiquement pas d'équation dans la Théorie générale, et il s'agit là sans doute de l'ouvrage le plus novateur et le plus profond de la pensée économique du XXe siècle. Mes deux autres idoles pour ce même siècle sont Schumpeter et Tinbergen qui, dans des styles différents et à partir de méthodologies fort distinctes, ont su admirablement mettre leurs intuitions au service de l'interprétation et de l'action.

Pourquoi les techniques quantitatives sont-elles incontournables ?

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La vie n'est pas nécessairement, ni toujours, un jeu à somme nulle. Prétendre que l'économiste doive disposer d'un bagage approfondi en mathématique, statistique, économétrie... n'implique pas qu'il ait à sacrifier pour autant l'histoire ou le droit. L'apprentissage précoce (dès le premier cycle), puis poussé des techniques quantitatives, au sens large, comporte plusieurs justifications présentées sans intention de hiérarchie.

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Tout d'abord, accéder à et maîtriser une littérature économique de plus en plus formalisée. On devient économiste en lisant les textes, livres ou articles, qui ont été à l'origine de courants, d'avancées et de controverses, et en se forgeant à leur contact sa propre interprétation et vision des phénomènes économiques et sociaux. Il y a trente ans, il fallait presque d'emblée choisir son camp, marxiste ou non, et à l'intérieur de la pensée non marxiste, monétariste ou keynésien. Marx est et restera un grand économiste, mais le dépérissement du marxisme en liaison avec la généralisation du capitalisme et le triomphe du marché modifie la donne. Le vieux clivage monétaristes-keynésiens est dépassé dans sa forme initiale, et il débouche souvent sur une synthèse monétaro-keynésienne promue à la fois par les organismes internationaux (FMI, Banque mondiale...) et dans de nombreux modèles de politique économique.

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Ensuite, se décomplexer. Rien de pire qu'un économiste complexé en mathématique et statistique, qui risque d'en rajouter dans le sens des mathématiques formelles, en n'ayant aucune chance d'éclairer des phénomènes ou des décisions et de passer à côté de formalisations plus fécondes pour faire le lien avec l'économie appliquée. En visite à l'université du Minnesota en 1978, j'avais pour voisin de bureau un garçon très doué, peut-être futur prix Nobel, qui passait ses journées à relâcher des hypothèses sur la convexité des ensembles de production dans un prolongement qui me paraissait très étroit du modèle Arrow-Debreu. Il en faut, et je respecte ceux qui choisissent ce type de programme de recherche tout autant que les autres. Les vrais matheux qui, à la suite de Gérard Debreu, apportent leur pierre à la construction de l'économique comme une axiomatique, font progresser directement ou indirectement la réflexion économique. Ce n'est pas d'eux qu'il faut se méfier, mais de certains économistes complexés en mathématiques, qui en rajoutent parfois pour des raisons d'image ou de carrière.

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Enfin, s'autoriser le passage vers l'économie appliquée. Par exemple, tout économiste, où qu'il exerce (universités, banques, entreprises, instituts de conjoncture, organismes internationaux...), doit connaître et si possible maîtriser les développements les plus récents relatifs à l'analyse des séries chronologiques. Rien que cette contrainte exige un investissement assez lourd. De la modélisation à la prévision, il n'y a qu'un pas, que seule l'instabilité des comportements conduit à ne pas franchir trop vite. Je n'étais pas monétariste (au sens doctrinal) dans les années 70, lorsqu'il était à la mode, et je n'ai pas changé d'avis maintenant qu'il l'est moins. Mais parmi les hypothèses de Milton Friedman, celle qui m'a toujours gêné le plus était relative à la stabilité des comportements de demande de monnaie. Une hypothèse "héroïque", déjà avant et a fortiori après l'accélération des innovations financières... Les ruptures et les instabilités dues à des changements structurels ou à des chocs ne doivent pourtant pas conduire à "jeter le bébé avec l'eau du bain" : les modèles macroéconométriques restent utiles, même s'ils débouchent par simple extrapolation souvent sur des erreurs de prévision, ne serait-ce que parce qu'ils éclairent et cadrent des scénarios. La modélisation est indispensable aux exercices de simulation.

A propos du poids de la théorie néoclassique

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Le poids actuel de la théorie néoclassique résulte de la conjugaison de plusieurs facteurs : sa cohérence interne et sa rigueur, sa beauté formelle résumée dans le modèle Arrow-Debreu progressivement enrichi par la prise en compte des régimes de concurrence imparfaite, des externalités, de l'information, des incitations, etc., la généralisation de l'économie de marché au plan mondial... En même temps, les vieux clivages s'atténuent, puisque l'hypothèse de rationalité microéconomique, apanage pendant longtemps de la théorie de l'équilibre général, est au coeur de nombreux modèles néokeynésiens (théories des contrats implicites de travail et du salaire d'efficience, équilibres non walrasiens...) et d'approches néo-institutionnalistes (analyse des coûts de transaction chez Ronald Coase, puis ensuite par Oliver Williamson). Après le temps des affrontements durs, vient celui des passerelles, pas nécessairement molles, qui permettent à l'économiste d'appliquer à sa propre démarche l'une des principales règles économiques, celle des avantages comparatifs : il convient de prendre dans la "boîte à outils", accessible à un moment donné, les concepts et les raisonnements qui semblent les mieux à même de rendre compte du phénomène à analyser, sous la contrainte qui est d'éviter les incohérences, les incompatibilités et les mélanges explosifs.

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Pour la clarté du débat, il serait utile de dissocier la théorie néo- classique comme grille d'analyse et comme outil de formation et d'apprentissage. Lorsqu'en 1973-1974, à Northwestern University, j'ai eu la chance de passer trois mois sur le premier chapitre ("Mathématique") de la Théorie de la valeur de Debreu, j'ai, sans en avoir conscience sur le moment, fait un investissement intellectuel utile même pour des sujets comme la monnaie et la dynamique financière, thèmes qui sont traditionnellement des parents pauvres de la théorie de l'équilibre général et qu'il vaut mieux, le plus souvent, aborder en dehors d'elle.

Observations sur l'enseignement supérieur de l'économie en France

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La question de l'enseignement de l'économie dans le secondaire et de l'articulation avec le supérieur est essentielle. Cependant, je me limiterai ici à quelques observations concernant l'enseignement supérieur en économie. Nous attendons tous beaucoup de la mission Fitoussi pour faire un état des lieux éclairé et "calme" de la situation française à la lumière d'inévitables et souhaitables comparaisons internationales. Tout en sachant qu'il faut, de toute façon, respecter la division du travail entre les uns et les autres : au XXIe siècle, l'Etat devra, plus que jamais, respecter les libertés académiques et la diversité des approches et des sensibilités. Tout ce qui ressemblerait à un "catéchisme" officiel, quel qu'il soit, nous ferait considérablement régresser.

A propos du cursus économique

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Les formations économiques et de gestion s'adressent à un public d'étudiants très hétérogène dans le premier cycle. Comme ailleurs, mais peut-être plus qu'ailleurs, se mêlent des motivations positives et certaines motivations négatives. Au sujet de ces dernières, on ne peut nier que nos facultés d'économie accueillent, sur le total de leurs étudiants, une proportion non négligeable pour lesquels elles représentent un deuxième ou un troisième choix, le premier pour ceux-là, contrarié ou seulement retardé (grâce aux équivalences), correspondant à l'entrée dans une école de commerce. D'où de l'incompréhension et de la frustration, entre ceux qui cherchent un substitut plus ou moins parfait à un cursus type école de commerce, et des UFR d'économie qui, légitimement, appliquent le principe des avantages comparatifs et se battent sur un autre terrain du point de vue du bagage théorique et de l'équilibre entre la formation généraliste et celle plus directement professionnelle. Malgré la diversité des situations et des motivations, il faut se fixer comme objectif de donner satisfaction au plus grand nombre.

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On constate une très forte convergence à travers le monde du contenu des cursus économiques et des méthodes enseignées. Nouveaux "ponts aux ânes", nouvelle pensée unique ? Par certains côtés, la tendance à l'uniformisation des enseignements économiques peut être source d'un certain appauvrissement et de conformisme intellectuel nuisible à l'imagination et à la créativité. D'un autre côté, il était indispensable que le système français, victime pendant longtemps d'un péché d'orgueil et d'une conscience excessive de sa spécificité réelle ou supposée, s'ajuste sur les standards internationaux. La mobilité des enseignants et des étudiants y pousse de toute façon. Dans tous les pays désormais, l'enseignement de la macroéconomie en premier cycle est organisé autour du modèle IS-LM, plus ou moins raffiné, plus ou moins ouvert sur le reste du monde. Dans le même cycle, la microéconomie part de l'équilibre partiel du consommateur et du producteur pour aller vers l'équilibre général et l'analyse de l'optimum collectif. C'est en fait à partir du deuxième cycle que l'indispensable diversité réapparaît, avec des filières de spécialisation plus ou moins techniques, plus ou moins tournées vers les débouchés professionnels.

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Le "divorce" des économistes d'avec les juristes a été nécessaire en France, au cours des années 60, pour nous rapprocher des standards internationaux. En aucune façon il ne pouvait être considéré comme suffisant.

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Il subsiste dans notre dispositif des paradoxes et des contradictions que nous devrons progressivement surmonter. J'en donne une illustration qui concerne le niveau de la maîtrise. Un diplômé de maîtrise en économie ou en gestion, généraliste ou spécialisée, obtenue auprès de la plupart des UFR françaises, paraît largement au niveau d'un étudiant terminant la quatrième année du cursus undergraduate d'une bonne université américaine. Et pourtant, pour des jeunes gens de 22-23 ans, les perspectives ne seront pas tout à fait les mêmes : il est difficile aujourd'hui, malgré le recul du chômage, à un maître en sciences économiques de trouver avec son seul diplôme un emploi correspondant exactement à sa qualification, alors que l'étudiant américain pourra plus aisément le faire en attendant de compléter son cursus par un MBA, etc.

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C'est surtout à partir du troisième cycle que les formations françaises en économie tendent à accuser du retard par rapport aux bonnes universités anglo-saxones. Le DEA est trop court, et par certains aspects trop spécialisé. Il faudrait le faire passer à deux ans de formation approfondie avant d'accéder éventuellement à la préparation d'une thèse. On bute aussitôt sur la question des moyens budgétaires. Le "reprofilage" du troisième cycle n'est pas à mon sens définitivement réglé par la séquence 3-5-8 (licence, DEA, doctorat). C'est à son niveau que le dualisme universités-grandes écoles, si prégnant dans la tradition française, peut être surmonté grâce aux multiples passerelles mises en place.

Les mathématiques dans le cursus économique

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Il ne s'agit pas de faire moins de mathématique et de statistique, mais d'en faire mieux. A l'intérieur des UFR, il faut renforcer la communication et les échanges entre les mathématiciens et les économistes. On n'explique pas toujours aux étudiants l'intérêt, immédiat ou plus lointain, des techniques quantitatives enseignées. Les méthodes d'optimisation, avec ou sans contraintes, trouvent bien sûr des applications directes dans le champ économique. Certains résultats enseignés en premier cycle paraissent revêtir un intérêt plus diffus. La théorie des jeux, quelles que soient ses limites, est féconde dans la plupart des domaines de la réflexion économique et sociale, qu'il s'agisse de la concurrence imparfaite, de la production des biens et services collectifs, de la coordination internationale des politiques économiques, de la politique monétaire, etc. Au lieu d'en faire comme trop souvent une option offerte en bout de course, il conviendrait de la consolider comme un passage obligatoire intervenant assez vite.

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Les étudiants et leurs familles vivent souvent aussi les mathématiques et statistiques comme le critère de sélection principal des Deug d'économie ou gestion, un peu comme la physique et la chimie en première année de médecine. Une telle vision accentue sans doute les traumatismes et les réactions de rejet. Une meilleure intégration des enseignements économiques et techniques dès la première année du Deug fournirait un début de réponse.

L'articulation entre l'économie et d'autres disciplines

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Le dosage et l'intégration de l'économie et des techniques quantitatives auxquelles elle fait appel sont loin d'épuiser les défis à relever. Il faut, par exemple, réintroduire plus de droit privé dans les cursus économiques. Le "divorce" déjà évoqué entre économistes et juristes était indispensable pour permettre aux premiers d'exister. Il a été poussé trop loin. Tout traitement approfondi d'un thème économique et social nécessite des références institutionnelles voire juridiques. Comment, en finance, traiter correctement des instruments dérivés (contrats à terme, options, swaps) sans idée sur leur nature juridique ? Comment comprendre le fonctionnement concret du marché du travail sans aucune notion sur les différents types de contrat de travail ? On pourrait allonger la liste à l'infini. Juste une autre expérience concrète : dans le cadre des missions auxquelles j'ai participé en Russie de 1992 à 1997, les débats économiques (dettes interentreprises, déperdition de rentrées fiscales, crises bancaires, etc.) revenaient très vite vers leur dimension juridique (création d'un Etat de droit...).

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Il faut aussi conforter la dimension historique. La carence concerne moins l'histoire de la pensée économique, toujours au rendez-vous des cursus même s'il subsiste des interrogations sur le volume et la perspective à privilégier, que l'histoire des faits économiques et sociaux. Les UFR d'économie "fabriquent" de moins en moins d'historiens des faits, laissant le monopole de fait aux UFR d'histoire. La concurrence entre les unes et les autres me semble moins intéressante et plus anecdotique que le défi majeur d'une meilleure intégration des outils de l'économiste et de la démarche de l'historien, dans l'intérêt d'une meilleure interprétation par tous.

Un cursus pour quels débouchés ?

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Combien de polytechniciens font carrière dans les mathématiques ou la physique ? Une faible proportion, qui a même sans doute eu tendance à baisser avec, par exemple, l'attrait et les salaires des métiers de la finance. Combien d'étudiants en économie sont occupés dans des activités sollicitant, directement ou indirectement, l'analyse économique ? Egalement une faible proportion. Après tout, les postes d'économistes, au sens strict, ne sont pas si nombreux, même si en France comme ailleurs un marché d'économistes s'est progressivement constitué. Mais la formation économique, dans sa composante analytique comme dans sa dimension plus littéraire, est susceptible de mettre en valeur des qualités qui seront appréciées dans des fonctions et des secteurs très variés. La thèse de la philosophe Simone Weil - la culture a été inventée par des professeurs qui, à leur tour, forment des professeurs... - n'est, heureusement, qu'en partie vraie.

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Nous avons eu raison, à travers la multiplication des magistères, des DESS, etc., d'accroître la composante professionnelle des cursus en économie et en gestion. En vertu du principe des avantages comparatifs, les universités n'ont aucun intérêt à singer les écoles de commerce. L'un de ces avantages comparatifs consiste justement pour elles à conserver un bon équilibre entre la formation généraliste, indispensable à la mobilité et à l'affirmation d'ambitions dans les organisations (administrations, entreprises, banques...), et le bagage technique nécessaire pour rivaliser avec les meilleures écoles à l'occasion de la première embauche et des premières années de la vie active.

Plan de l'article

  1. Quelques remarques sur la démarche économique
    1. Comment satisfaire l'exigence de cohérence et de rigueur ?
    2. Pourquoi les techniques quantitatives sont-elles incontournables ?
    3. A propos du poids de la théorie néoclassique
  2. Observations sur l'enseignement supérieur de l'économie en France
    1. A propos du cursus économique
    2. Les mathématiques dans le cursus économique
  3. L'articulation entre l'économie et d'autres disciplines
    1. Un cursus pour quels débouchés ?

Pour citer cet article

de Boissieu Christian, « Sur la démarche et la formation de l'économiste », L'Économie politique, 1/2001 (no 9), p. 90-100.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-1-page-90.htm
DOI : 10.3917/leco.009.0090


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