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L'Économie politique

2001/2 (no 10)


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Malgré le besoin impérieux et très humain de donner du sens et de trouver de l'ordre dans l'oeuvre de toute une vie, on rencontre de nombreux problèmes lorsqu'on tente d'établir quelle a été la contribution à sa discipline d'un universitaire de premier plan, surtout si tôt après sa mort. Ces problèmes sont amplifiés par le caractère unique de la contribution personnelle et intellectuelle de Susan Strange à la discipline des relations internationales et à un sujet dont elle avait fait son domaine, du moins au Royaume-Uni, sinon aux Etats-Unis : les études contemporaines d'économie politique internationale (EPI). Nous nous trouvons en effet face à un ensemble important de publications qui, non seulement s'étendent sur près de cinquante ans, couvrent une large variété de sujets, de problèmes et de questions, mais encore prennent des formes très variées : journalisme, brochure, discours, allocutions, séminaires, articles universitaires, chapitres d'ouvrages collectifs et bon nombre de livres importants  [1][1] Merci à Chris May pour son aide et pour sa bibliographie.... De plus, Strange avait fini par considérer que son travail se situait hors de la pensée dominante et constituait en pratique une approche critique. C'est d'ailleurs comme cela qu'il était accueilli par la plupart de ceux qui, parmi nous, travaillaient dans le domaine des relations internationales et de l'EPI.

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Dans ces conditions, il est encore plus risqué de tenter d'en donner une vue d'ensemble sans avoir laissé s'écouler un temps suffisant pour disposer d'un certain recul et pour que l'échange intellectuel et les événements du monde réel aient eu le temps de rendre leur jugement sur son oeuvre. Il est souvent trop tentant d'imposer un ajustement rétrospectif, un modèle, un ordre et une hiérarchie, en imaginant des liens et des cheminements qui relevaient, à l'époque, plus de l'intuition que de la logique, plus du ressenti instinctif que de conclusions soigneusement élaborées.

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Néanmoins, je pense que, dans le cas présent, cela vaut la peine de prendre le risque. Tout en gardant à l'esprit ce que j'ai écrit plus haut, et conscient de ma grande proximité personnelle avec quelqu'un que j'admirais énormément, je proposerai un essai d'évaluation de la contribution intellectuelle de Susan Strange aux relations internationales et à l'économie politique internationale. Qu'est ce qui est le plus important dans son oeuvre et pourquoi ? Qu'est-ce qui devra retenir plus particulièrement notre attention dans les vingt prochaines années ? Quelle empreinte intellectuelle et politique laissera-t-elle à la postérité ?

Les apports de Susan Strange

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Susan Strange a travaillé en dehors de - et à maintes reprises en opposition à - ce qu'on a fini par considérer comme la pratique orthodoxe d'une économie politique internationale largement dominée par les Américains  [2][2] Robert Cox décrit cette différence comme celle qu'il.... Strange est, par exemple, intervenue avec vigueur dans le débat " décliniste " sur la relative perte de puissance des Etats-Unis - qu'elle contestait -, qui a occupé l'université américaine et les cercles politiques pendant une grande partie des années 80  [3][3] Voir notamment " The Persistent Myth of Lost Hegemony.... Elle considérait aussi, là encore à rebours de l'opinion largement admise par les économistes, que les Etats-Unis ont continué pendant une longue période à agir de façon irresponsable dans la gouvernance du système financier mondial  [4][4] Voir notamment Casino Capitalism (Blackwell Publishers,.... De plus, à la même époque, cela faisait partie de sa critique ontologique que de présenter la discipline (américaine) de l'EPI, non pas comme une économie politique internationale, mais comme une médiocre et peu judicieuse " approche politique des relations économiques internationales ", reposant sur une conception étroite des relations économiques entre les Etats  [5][5] Pour un de ses derniers exposés publiés sur cette question,....

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Pour moi, l'oeuvre de Strange est importante pour construire une véritable compréhension du présent et de ce que pourrait être notre avenir, compréhension fondée sur un travail empirique disposant d'une base théorique solide  [6][6] Ronen Palan a fourni une excellente analyse de la pertinence.... Ce qui ne signifie pas que son oeuvre ne pose aucun problème ! On y trouve parfois des contradictions internes, des raisonnements qui ne sont pas menés jusqu'à leur terme et il y manque souvent les considérations théoriques que beaucoup d'autres considéraient comme nécessaires. Tout ceci affaiblissait la réception de ses travaux, mais ils étaient toujours porteurs d'un message. Ce message, exprimé de façon plus complexe et dans des contextes variés les quinze dernières années de sa vie, comportait trois volets principaux, dont certains donnent, bien entendu, un sens différent à son oeuvre  [7][7] Voir, par exemple, " Strange Fruit : Susan Strange's... :

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- Le pouvoir est au coeur de l'économie politique. Il peut être exercé de nombreuses façons, en particulier dans des structures plutôt que dans des relations directes avec les entités. Le pouvoir structurel nous donne un schéma de l'EPI qui établit clairement l'importance de l'autorité. Pour analyser le pouvoir structurel, il nous faut examiner à la fois l'autorité et la puissance dans des circonstances historiques spécifiques. Il n'existe pas un ensemble de généralisations universelles capables de nous permettre de le comprendre.

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- La séparation de la politique et de l'économie, avec leurs structures disciplinaires respectives bâties sur cette dichotomie, rend presque impossible une analyse efficace de l'économie politique. Quand on s'y essaie, on obtient une analyse inappropriée qui risque de servir de base à des mesures politiques inefficaces. L'adoption de la rationalité par les sciences économiques aussi bien que par la science politique (américaine) est une tentative avortée de gagner en précision théorique et en légitimité scientifique, au détriment du réalisme.

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- S'intéresser exclusivement à l'Etat (stato-centrisme) est réducteur et conduit à élaborer une conception de la science politique qui ne permet pas de comprendre la condition humaine et qui ne tient pas compte des diverses entités ayant un pouvoir économique et politique, ni de l'ensemble des questions et des secteurs qui conduisent réellement la politique. L'entreprise est la plus importante des entités non reconnues par les relations internationales stato-centristes. De même, la science politique conventionnelle ignore les questions absolument primordiales de la finance, du crédit et de la technologie.

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Ce sont, à mon avis, les éléments centraux de l'approche de Strange et de son analyse de l'EPI. Ces éléments se rejoignent, dans le désordre parfois, pour indiquer une trajectoire intellectuelle claire. Cette trajectoire est diffuse dans la plupart de ses premiers travaux ; elle est plus nettement affirmée par la suite dans son scepticisme à l'égard des disciplines traditionnelles des relations internationales et de la science économique, ainsi que dans ce qui apparaît, après coup, comme une recherche conséquente d'une ontologie radicale de l'EPI, à la fois solidement argumentée sur le plan théorique et fondée sur l'observation empirique, ce qu'elle devait appeler par la suite " une nouvelle ontologie réaliste de l'économie politique globale "[8][8] Voir " Territory, State, Authority and Economy : a.... J'utilise ici la notion de Cox de l'ontologie. Il la définit comme une catégorie purement descriptive plutôt que comme une affirmation philosophique : " Nous ne pouvons pas définir un problème de politique globale sans présupposer une certaine structure de base constituée par les différentes sortes d'entités qui jouent un rôle important et par la forme des relations significatives entre elles "[9][9] " Towards a Post-Hegemonic Conceptualization of World.... Grâce à son travail sur la finance et le crédit et à sa compréhension des relations transnationales, Strange percevait le besoin de développer une compréhension très différente de ce qui constituait les " entités importantes " et la " forme des relations significatives entre elles " dans l'EPI. Sa recherche pour une ontologie radicale était basée sur une conception claire de l'économie politique internationale, du rôle de l'histoire et de la relation entre théorie et pratique  [10][10] Pour la discussion de la position théorique de Strange,....

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Cependant, il n'est pas raisonnable d'extraire ses écrits du contexte dans lequel ils ont été produits. Et il est particulièrement dommageable de séparer sa personnalité et sa personne de sa contribution et de ses interventions. Elle était iconoclaste, persuadée d'avoir raison, et son raisonnement, son message intégraient la certitude que ce n'est qu'en se plaçant hors de la pensée dominante qu'elle pouvait formuler une critique pertinente, parce que la pratique orthodoxe de l'EPI était trop étriquée et trop rigide dans ses opinions pour permettre les changements nécessaires à l'intérieur de la discipline. Sauf si la pensée dominante venait elle-même à changer, bien sûr !

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La réputation de Susan Strange en tant qu'économiste politique reposera, je pense, sur la pertinence à long terme de son approche plus que sur l'éclat de tel livre, chapitre ou article. Même si elle a produit nombre de travaux très marquants, ce qui compte, c'est l'accumulation de thèmes, de sujets et d'analyses - le sentiment que son oeuvre révèle un monde que les autres n'ont pas vu et n'ont pas analysé. Cependant, c'est sa présence très physique, faisant entendre une critique constructive sur les changements complets de l'économie politique mondiale, qui apparaît comme le plus significatif. Comme elle l'a maintes fois remarqué, ce sont les événements réels qui dirigent l'économie politique internationale, à la fois dans sa théorie et dans sa pratique.

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Si nous considérons une question simple, mais fondamentale, nous trouvons que le coeur même de l'économie politique, le lien (redécouvert) entre l'économie et la politique, commence à être à peu près considéré comme une évidence aujourd'hui par les spécialistes de relations internationales (mais guère par les économistes). Juste avant 1950, presque tout le monde ignorait ce lien, mais Susan Strange le reconnaissait et l'exprimait clairement. Pour elle, c'était un lien nécessaire, qu'elle cherchait à analyser et à renforcer en dépit d'un contexte social dominant dans lequel la professionnalisation des sciences sociales, le renforcement de la théorie et de la pratique libérales (puis néolibérales) et l'institutionnalisation de cette théorie et de cette pratique dans l'ordre économique d'après-guerre mettaient l'accent sur la séparation " concrète " et normative des deux disciplines. A ce moment-là (comme maintenant), les relations internationales insistaient sur l'autonomie du politique, pendant que la science économique (internationale) ignorait totalement le pouvoir.

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Parmi ses premiers écrits universitaires, l'analyse que fit Strange en 1950 du quatrième point du programme de la politique étrangère des Etats-Unis défini par Truman  [11][11] Point du discours inaugural de Truman, le 20 janvier... s'attaque à la séparation problématique entre la science économique et la science politique, et à la nécessité de les lier étroitement  [12][12] " Truman's Point Four ", Year Book of World Affairs.... Ce problème de la séparation de l'économie et de la politique, et du lien réel et évident entre elles, devient le point de départ et le fil directeur permanent pour toute son oeuvre ultérieure. Il constitue la base de deux livres empiriques importants, qu'elle écrivit alors qu'elle était au Royal Institute of International Affairs  [13][13] Sterling and British Policy, Oxford University Press/RIIA,.... Il donne la trame de son exposé dans ce qui est peut-être son article le plus important : " International Economics and International Relations : a Case of Mutual Neglect "  [14][14] International Affairs, vol. 46, n? 2, avril 1970, pp.... et c'est encore le motif de son dernier article, en 1999 : " The Westfailure System "  [15][15] Littéralement, " Le système de l'échec occidental ",.... Vu d'aujourd'hui et avec une discipline de l'EPI maintenant bien assise, même si elle donne heureusement lieu à beaucoup de débats, il est facile d'oublier l'importance qu'avait cette question - et qu'elle a encore - face à l'idéologie dominante d'une globalisation néolibérale qui voit la société à travers l'économie et qui reconstruit la politique pour servir ses buts, tout en insistant sur la séparation concrète des deux.

Une approche théorique iconoclaste

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Avant d'examiner jusqu'à quel point Strange a réalisé son ontologie radicale, je vais passer rapidement en revue les engagements théoriques qui sous-tendent sa trajectoire intellectuelle. La suite logique de ce qui a été exposé ci-dessus est que, par ses écrits - y compris dans son activité ininterrompue de journaliste - et par sa personnalité, elle a aidé à créer la base universitaire et intellectuelle (ce qui n'est pas la même chose) pour le développement de l'EPI telle que nous la connaissons aujourd'hui. Elle ne l'a pas fait en exprimant quelque " grande " théorie de l'EPI, mais en réfléchissant sur des expériences qu'elle a réellement vécues et en posant des questions. La plus importante était toujours : " Cui bono ? " A qui cela profite-t-il ? Qui bénéficie d'un nouvel accord financier international, du libre-échange, des progrès des biotechnologies, du développement de l'entreprise, de la prédominance des idées néolibérales ?

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Réfléchir sur des expériences réellement vécues l'a aussi amenée à s'intéresser au pouvoir comme base de sa grille d'analyse, de sa " méthode de diagnostic de la condition humaine ", ce qui était son unique définition de l'EPI  [16][16] Ceci était exposé dans le premier livre où Strange.... Ceci fait d'elle une " réaliste ", mais pas une " Réaliste " au sens du paradigme dominant dans les relations internationales, qui voit l'Etat et le pouvoir politique comme l'ontologie de base de tout le système mondial. Strange déclarait : " L'essence du réalisme comme je l'entends est la reconnaissance que les résultats, même en matière de commerce et de finance, ne peuvent pas être analysés correctement (avec tout le respect dû aux économistes) en négligeant la répartition du pouvoir "[17][17] " Territory, State, Authority and Economy... ", p.....

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Son intérêt pour le pouvoir et pour la possibilité qu'il soit exercé par des entités autres que l'Etat persiste tout au long de son oeuvre et conduit à ce qui a été considéré, après coup, comme son " manifeste " original  [18][18] Voir Cox, " Take Six Eggs... ".. Dans un article de 1970  [19][19] " International Economics and International Relations..., elle affirme que ni l'économie internationale (à cause de son manque de compréhension du pouvoir et de sa fixation sur la théorie abstraite) ni les relations internationales (à cause de leur fixation sur l'Etat et sur la puissance militaire) ne permettent de comprendre correctement l'économie politique mondiale. Elle estime qu'il est nécessaire de rapprocher les deux disciplines pour construire une perspective heuristique, recoupant de nombreux domaines d'étude, dont l'histoire et l'entreprise. Ce sont des thèmes permanents, tout au long de son oeuvre, qu'elle a développés pendant près de trente ans de critique et d'intervention. En 1997, elle pouvait encore (à juste titre, à mon avis) déclarer que " la carence des théories de l'économie internationale a été de ne pas tenir suffisamment compte - voire de ne pas tenir compte du tout - du pouvoir " et " les théoriciens des relations internationales se sont attachés aux relations politiques, aux motivations et aux objectifs politiques, faisant preuve de la plus grande indifférence à l'égard des forces économiques, des marchés et des opérateurs sur ces marchés " [20][20] States and Markets, p. 9.. Malheureusement, sa démonstration claire et continuelle des insuffisances des relations internationales et de la science économique (internationale) n'a pas suffi à faire évoluer les orthodoxies de ces disciplines, ou du moins les changements ont été inférieurs à ce qu'elle estimait nécessaire pour permettre de comprendre les problèmes urgents de l'économie politique mondiale et d'élaborer des politiques pertinentes. Il faut dire que ses arguments se sont accompagnés, les dernières années, d'un mépris qui n'a pas toujours été productif et parfois de positions politiques et intellectuelles déconcertantes.

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Elle n'aurait pourtant pas dû être trop étonnée par la capacité de l'orthodoxie universitaire à résister au changement. Sa propre conception particulière de la nature de la théorie, son expérience des moeurs universitaires et son acceptation de la thèse selon laquelle la théorie est conduite par l'intérêt suffisaient à expliquer de façon plausible le pouvoir des courants de pensée dominant dans les disciplines qu'elle critiquait. Mais elle paraissait réticente, comme on le montrera plus tard, à appliquer l'analyse de l'économie politique de la connaissance, qu'elle avait développée en premier dans States and Markets, au savoir réellement produit par les universitaires, y compris au sien propre. Ce qui semble dû, à la réflexion, en partie à son désir de se colleter avec les événements, plus qu'avec une réflexion sur les théories  [21][21] Voir Palan, " Susan Strange... ", p. 126., et peut-être en partie à la conviction que sa propre analyse était objective. Quelle qu'en soit la raison, cette réticence, marquant une limite épistémologique spécifique, finit par provoquer des difficultés importantes pour elle, dans son projet ambitieux de bâtir un cadre nouveau et pertinent pour l'EPI.

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Son approche n'était pas longuement mûrie ; ce n'était pas un modèle réduit parfait, une solution théorique ou un code pour les problèmes qu'elle voyait se multiplier dans l'économie politique mondiale. Elle a émergé, au départ, d'un patchwork de convictions, d'hypothèses, de scepticisme et d'observation. Le point de départ approprié est ici la vision et l'usage que Strange faisait de la théorie. Ronen Palan et Robert Cox  [22][22] Voir Palan, " Susan Strange... ", et Cox, " Take Six... ont tout deux commenté la conception théorique et l'iconoclasme de Strange et je suis dans l'ensemble d'accord avec leurs analyses. Comme le dit Palan, Strange " avait horreur du jargon universitaire et s'attachait par-dessus tout à la simplicité et à l'efficacité de l'expression, pour s'adresser à un large public. Sa réticence à se lancer dans des débats théoriques l'amenait à accepter de laisser des failles dans ses raisonnements, qui présentaient souvent des contradictions ". Elle pouvait " être facilement abusée par un empirisme naïf, guidé par des convictions morales fortes. Elle apparaît comme empiriste parce que ses schémas conceptuels sont exposés comme s'ils dérivaient directement de la réalité, sans passer par la théorie ou par des processus cognitifs "[23][23] Palan, " Susan Strange... ", p. 122-123.. Palan a raison d'écrire qu'il est totalement erroné de voir en Strange une " empiriste naïve ". Pour elle, la théorie a toujours été un moyen d'intégrer la vie dans le savoir, la théorie était heuristique et, comme Palan l'exprime très justement, " ce n'était pas un code, mais une voix ".

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Strange regardait les affirmations de la discipline des relations internationales avec scepticisme et consternation. Elle pensait qu'une " grande " théorie n'était ni possible ni souhaitable et que, de plus, une grande théorie qui ignorait les questions économiques et les structures (en particulier la finance et le crédit) et qui réifiait l'Etat était clairement problématique. En réponse à Chris May, qui avançait qu'elle n'avait pas de théorie du changement, elle répondit : " S'il entend par là que je ne crois pas en une théorie générale du changement, il a raison. Je ne pense pas qu'une telle théorie soit possible, ni que toutes les formes de changement dans l'économie politique internationale puissent être réduites à un ensemble unique de facteurs classés dans un ordre d'importance prévisible "[24][24] " A Reply to Chris May ", Global Society, vol. 10,.... Dans son " Epilogue à Mad Money ", qui reste encore à publier, elle affirme catégoriquement : " La recherche de théories générales est vaine "[25][25] " Finance in Politics : An Epilogue to Mad Money ",.... Comme le dit bien Palan, étant donné le contexte large de son approche, Strange " aurait dû réaliser que son propre travail exigeait un contact plus étroit avec la philosophie et l'histoire "[26][26] Palan, " Susan Strange... ", p. 126.. Qu'elle n'ait commencé à le faire que très tard dans sa vie rend problématique la possibilité que son analyse débouche en fin de compte sur une véritable ontologie radicale pour l'EPI. Ceci provient en grande partie du rôle incontesté que continue à jouer, dans ce travail, un empirisme orthodoxe qui participe à la construction d'un univers orthodoxe-hétérodoxe  [27][27] John MacLean donne une analyse de ce problème ouvrant....

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Cependant, étant donné ses hypothèses et ses convictions, elle n'a jamais prétendu développer une théorie de l'EPI. Dans sa première tentative de grande ampleur pour réunir les éléments d'une approche de l'EPI, elle dit que " [ce livre] va vous proposer une façon de réfléchir sur la politique de l'économie mondiale, tout en vous laissant choisir ce que vous devez en penser "[28][28] States and Markets, p. 9.. Et pour elle, la seule façon de " réfléchir sur la politique de l'économie mondiale " était de commencer par la " condition humaine ", par les valeurs fondamentales de richesse, de sécurité, de liberté et de justice. Qu'elle s'intéresse surtout à ces questions signifie que l'EPI de Strange est fondée sur la société et non sur l'Etat - comme le montrent clairement Palan et Cox. La combinaison de l'histoire et de la société comme base de l'EPI conduit à apprécier le changement dans la durée. Cette attention portée à la condition humaine et à sa diversité a pour conséquence le refus par Strange de la possibilité et de l'utilité de la théorie réductionniste soutenue par le courant dominant du réalisme dans les relations internationales. Sa façon de chercher à comprendre l'économie mondiale est exprimée succinctement par Palan : " N'ayant pas de théorie telle qu'on l'entend habituellement, Strange ne se sentait pas obligée de donner aux événements un sens qui colle avec quelques construits théoriques préexistants "[29][29] Palan, " Susan Strange... ", p. 129.. Cela qui ne signifie pas, comme MacLean l'a brillamment montré, que nous - ou Strange - n'avons pas de convictions philosophiques et de construits théoriques préexistants qui limitent ou déforment notre capacité à reconnaître les développements de l'économie politique mondiale  [30][30] Voir MacLean, " Philosophical Roots... "..

Strange était-elle hétérodoxe ?

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Ces construits théoriques ont à la fois provoqué et rendu possible l'exposé par Strange de ce que j'ai appelé une " ontologie radicale ", de préférence à son étiquette de " nouveau réaliste ". Ce qui la rend " radicale " est, primo, son refus net de la validité de l'ontologie dominante. C'est en questionnant la validité de " l'hypothèse que la politique mondiale - les relations internationales - est conceptuellement différente de la politique nationale/intérieure " que cette ontologie ébranle la dichotomie fondamentale du courant dominant des relations internationales et " la problématique associée qui définit la discipline "[31][31] Voir Strange, " Finance in Politics... ".. De plus, elle montre que de nombreuses entités ont maintenant de l'importance en EPI et que, même si l'Etat ou les Etats (en fait, quelques-uns d'entre eux, en particulier les Etats-Unis, qui sont capitaux pour toute compréhension de l'EPI) est ou sont encore puissants, ces autres entités partagent la puissance et l'autorité avec l'Etat. Et elle avance que les relations significatives entre ces entités incluent nécessairement la finance et la technologie, et ne sont pas limitées à " la problématique de la guerre, de la paix et du conflit entre Etats "[32][32] Ibid. Pour une analyse plus large de ce point, voir....

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Secundo, Strange est radicale quand on la compare à la plupart des marxistes qui, dans l'analyse de la relation entre l'économie réelle et l'économie symbolique, considèrent l'accumulation comme la clé de la dynamique capitaliste. Plutôt que l'accumulation, Strange affirme que la structure globale du crédit (le casino !), rendue possible par les technologies électroniques, est historiquement identifiable et suffisamment importante pour changer la nature du capitalisme  [33][33] Voir les commentaires de Cox dans " Take Six Eggs.......

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Tertio, elle est radicale parce qu'elle utilise l'analyse des structures (la sécurité, la finance, la production, le savoir) et le pouvoir structurel pour construire une conception historiquement distincte de la politique, fondée sur une conception ouverte de la notion d'autorité et sur une définition opératoire du politique comme " toute action nécessitant la coopération d'autres "[34][34] The Retreat of the State..., p. 354..

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Son message est illustré par ce passage, extrait de son dernier article publié : " Nous devons échapper et résister au stato-centrisme inhérent à l'analyse des relations internationales conventionnelles. L'étude de la mondialisation doit inclure celle du comportement des firmes tout autant que celle des autres formes de pouvoir politique. L'économie politique internationale doit être réassociée à l'économie politique comparative au niveau infranational comme au niveau de l'Etat "[35][35] " The Westfailure System ", 1999, op. cit., p. 354. Mais jusqu'à quel point pouvait-elle " échapper et résister " à l'orthodoxie et quelle est l'efficacité de son ontologie radicale ?

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Il ne fait aucun doute que l'ontologie néoréaliste de Susan Strange est une contribution très importante à l'EPI. Elle propose, du moins à mes yeux, une description très convaincante des acteurs et des relations significatifs dans l'économie politique mondiale. Elle mérite l'attention pour elle-même, mais a aussi un sens en tant que pensée hétérodoxe, éclairant - et étant éclairée par - les limites et le pouvoir disciplinaire de la théorie et de la pratique de l'orthodoxie. Toutefois, je pense qu'il reste un certain nombre de problèmes de fond  [36][36] Ceux-ci sont examinés de façon plus détaillée dans.... Les voici, brièvement :

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Strange ne peut pas exploiter pleinement le potentiel de son approche radicale, à cause des limites inhérentes à l'épistémologie qu'elle continue d'utiliser dans sa pratique. Son refus initial de donner la primauté aux structures cognitives, aux façons qui nous permettent d'appréhender le monde, dans sa méthode d'analyse des " structures principales ", lui retire la possibilité de construire des significations qui facilitent la compréhension. Et ceci malgré un mouvement clair pour accepter la notion de comportement " réflexif " dans son dernier travail. Pourtant, elle a hésité à s'écarter plus nettement de ses racines positivistes et à construire sa propre pensée comme réflexive, même si, dans Mad Money, elle place au premier plan de ses analyses la puissance conceptuelle à la fois du néolibéralisme et du marché (en tant qu'institution sociale).

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Elle n'échappe pas aussi complètement qu'elle le souhaitait au stato-centrisme de l'orthodoxie. Une approche véritablement radicale nécessiterait de développer un langage, un sens et une structure de politique/économie politique qui permette d'englober dans le même discours les stratégies individuelles dans les organisations, la politique de l'entreprise et la politique internationale. C'est ce qu'elle voulait, mais il semble qu'elle n'ait pas trouvé un moyen d'y parvenir qui soit cohérent avec ses propres convictions politiques, philosophiques et méthodologiques.

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Enfin, elle est loin d'avoir atteint son objectif de construire un modèle réellement intégré de l'économie politique, condition nécessaire pour proposer une approche efficace et cohérente, et je pense qu'il n'est guère possible d'y parvenir en utilisant ses analyses. Ceci nécessiterait, disait-elle, une réintégration des valeurs (" philosophie morale "), aussi bien que ce que j'appellerai une " réelle " réintégration des sciences politiques et économiques. Les structures et le pouvoir structurel nous font faire un bout de chemin, mais ils commencent seulement à égratigner la surface du type d'analyse que je crois nécessaire pour parvenir à cette réintégration.

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Susan Strange aurait probablement été d'accord sur le fait qu'il s'agit là de problèmes importants, mais elle se serait alors simplement remise au travail pour les faire progresser. C'est aussi un message.

Notes

[1]

Merci à Chris May pour son aide et pour sa bibliographie critique dans Strange Power, par T. C. Lawton, J. Rosenau et A. C. Verdun (dir.), éd. Ashgate, 2000.

[2]

Robert Cox décrit cette différence comme celle qu'il y a entre les " solitaires " et les " groupies ", dans " Take Six Eggs... Theory, Finance and the Real Economy in the Work of Susan Strange ", in Robert W. Cox et Timothy J. Sinclair (dir.), Approaches to World Order, Cambridge University Press, 1996.

[3]

Voir notamment " The Persistent Myth of Lost Hegemony ", International Organization, vol. 41, n? 4 (1987), pp. 551-574.

[4]

Voir notamment Casino Capitalism (Blackwell Publishers, 1986) et son dernier livre, Mad Money (Manchester University Press, 1998).

[5]

Pour un de ses derniers exposés publiés sur cette question, voir " International Political Economy : Beyond Economics and International Relations ", Economies et Sociétés, Relations économiques internationales, série P n? 4, avril 1998, pp. 5-26.

[6]

Ronen Palan a fourni une excellente analyse de la pertinence de la position théorique de Susan Strange dans " Susan Strange, 1923-1998 : a Great International Relations Theorist ", Review of International Political Economy, vol. 6, n? 2, 1999, pp. 121-132.

[7]

Voir, par exemple, " Strange Fruit : Susan Strange's Theory of Structural Power in the International Political Economy ", par Chris May, Global Society, vol. 10, n? 2, mai 1996, pp. 167-189.

[8]

Voir " Territory, State, Authority and Economy : a New Realist Ontology of Global Political Economy ", in Robert W. Cox (dir.), The New Realism, éd. Macmillan, 1997, pp. 3-19.

[9]

" Towards a Post-Hegemonic Conceptualization of World Order : Reflections on the Relevancy of Ibn Khaldun ", in J. N. Rosenau and E.-O. Czempiel (dir.), Governance Without Government : Order and Change in World Politics, Cambridge University Press, 1992, p. 132.

[10]

Pour la discussion de la position théorique de Strange, voir May, " Strange Fruit..., Palan, " Susan Strange... " et Cox, " Take Six Eggs... ".

[11]

Point du discours inaugural de Truman, le 20 janvier 1949, traitant de l'aide économique et des transferts de technologie aux pays sous-développés. Il lance à la fois le terme de pays sous-développé et les politiques d'aide au développement de la seconde moitié du XXe siècle [NDT].

[12]

" Truman's Point Four ", Year Book of World Affairs : 1950, éd. Stevens, 1950, pp. 264-288.

[13]

Sterling and British Policy, Oxford University Press/RIIA, 1971, et " International Monetary Relations ", in Andrew Shonfield (ed.), International Economic Relations of the Western World 1959-71 vol. 2, Oxford University Press/RIIA, 1976. Pour un commentaire sur le caractère central de ces textes dans l'oeuvre de Strange, voir " Susan Strange, a Critical Appreciation ", par Chris Brown, Review of International Studies, vol. 25, n? 3, juillet 1999, pp. 531-535.

[14]

International Affairs, vol. 46, n? 2, avril 1970, pp. 304-317.

[15]

Littéralement, " Le système de l'échec occidental ", un jeu de mots renvoyant au " Westphalia System ", dans lequel chaque Etat, à l'intérieur de ses frontières, dispose du pouvoir exclusif et du monopole de la violence légitime [NDT]. Review of International Studies, vol. 25, n? 3, juillet 1999, pp. 345-354.

[16]

Ceci était exposé dans le premier livre où Strange présentait longuement son approche de l'EPI, States and Markets : an Introduction to International Political Economy, éd. Pinter, 1988, p. 16.

[17]

" Territory, State, Authority and Economy... ", p. 4.

[18]

Voir Cox, " Take Six Eggs... ".

[19]

" International Economics and International Relations : A Case of Mutual Neglect ", 1970, op. cit.

[20]

States and Markets, p. 9.

[21]

Voir Palan, " Susan Strange... ", p. 126.

[22]

Voir Palan, " Susan Strange... ", et Cox, " Take Six Eggs... ".

[23]

Palan, " Susan Strange... ", p. 122-123.

[24]

" A Reply to Chris May ", Global Society, vol. 10, n? 3, septembre 1996, pp. 303-305.

[25]

" Finance in Politics : An Epilogue to Mad Money ", manuscrit, succession de Susan Strange (1998). Ce texte sera publié dans la deuxième édition de Mad Money.

[26]

Palan, " Susan Strange... ", p. 126.

[27]

John MacLean donne une analyse de ce problème ouvrant de nouvelles perspectives dans " Philosophical Roots of Globalization and Philosophical Routes to Globalization ", in Randall D. Germain (dir.), Globalization and its Critics : Perspectives from Political Economy, éd. MacMillan/PERC, 2000, pp. 3-66.

[28]

States and Markets, p. 9.

[29]

Palan, " Susan Strange... ", p. 129.

[30]

Voir MacLean, " Philosophical Roots... ".

[31]

Voir Strange, " Finance in Politics... ".

[32]

Ibid. Pour une analyse plus large de ce point, voir d'abord Rival States, Rival Firms, par John Stopford et Susan Strange, avec John S. Henley, Cambridge University Press, 1991 ; puis deux livres de Susan strange : The Retreat of the State : The Diffusion of Power in the World Economy, Cambridge University Press, 1996, et " Territory, State, Authority and Economy... ", 1997, op. cit.

[33]

Voir les commentaires de Cox dans " Take Six Eggs... ", notamment p. 179-183.

[34]

The Retreat of the State..., p. 354.

[35]

" The Westfailure System ", 1999, op. cit., p. 354.

[36]

Ceux-ci sont examinés de façon plus détaillée dans Reflections on IPE, par Roger Tooze, à paraître.

Plan de l'article

  1. Les apports de Susan Strange
  2. Une approche théorique iconoclaste
  3. Strange était-elle hétérodoxe ?

Pour citer cet article

Tooze Roger, « Susan Strange et l'économie politique internationale », L'Économie politique 2/2001 (no 10) , p. 101-112
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-2-page-101.htm.
DOI : 10.3917/leco.010.0101.


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