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L'Économie politique

2001/2 (no 10)


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Le débat actuel en France sur les sciences économiques, leur enseignement et la recherche s'est focalisé sur deux aspects : l'usage des techniques quantitatives et le pluralisme des paradigmes. On a beaucoup parlé du premier : il est peut être mineur, au sens où nous avons résolu depuis les années 70 un certain nombre de problèmes pédagogiques s'y rapportant, en accueillant chaque type d'étudiant à son niveau et en essayant de le faire progresser à partir de là, et pas d'un niveau hypothétiquement conçu comme idéal (en gros, le bon bac C des années 70 !).

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Il ne faudrait pas sous-estimer le second et boucler trop rapidement un débat de méthodes qui est au moins aussi profond et peut-être moins bien cerné. Nos hypothèses sont les suivantes : la compétition entre les idées et paradigmes scientifiques est le signe de l'existence d'une recherche libre ; le choix d'un modèle, le mode de recherche, qu'on le veuille ou non, est aussi une stratégie politique de connaissance : on choisit, parmi plusieurs voies possibles, la plus éprouvée mais aussi celle qui semble être la meilleure au regard de la gestion de certains conflits d'intérêt et de pouvoir. La stratégie de connaissance est donc nécessairement in fine " orientée ". Elle doit être mise en compétition avec d'autres stratégies et être, en même temps, ouverte sur le monde : l'arbitrage ou la sélection des idées scientifiques se fera en tenant compte des usages que la société peut en faire. Ces propositions valent en général pour toutes les sciences, et donc évidemment pour les sciences humaines et sociales (d'ailleurs, toutes les sciences, à l'exception des mathématiques et peut-être de la philosophie, qui méritent un statut à part, ne sont-elles pas ou n'ont-elles pas vocation à être humaines et sociales ? ). Elles valent pour l'économique.

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En économie, surtout dans l'enseignement, mais encore plus dans la recherche, sont souvent supposées bien posées et résolues par le jeu du " on peut faire comme si " les questions suivantes, pourtant cruciales pour les chercheurs en sciences économiques et sociales et pour les citoyens : les choix des agents, leurs problèmes d'information, de connaissance ; les contextes juridiques, temporels, spatiaux, sociaux et environnementaux sont supposés indépendants. On suppose aussi maîtrisables les lois macro-économiques et, en conséquence, les effets des politiques économiques... Les questions abordées étant dites claires, précises et bien posées d'emblée, les modélisations standard sont ensuite jugées de qualité scientifique indéniable.

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Mais ces questions sont aussi souvent trop simplistes et ne permettent pas toujours d'introduire l'analyse de systèmes économiques emboîtés dans les systèmes juridiques, politiques ou sociaux, systèmes complexes et dynamiques. Manquent de plus en plus aussi, en raison du caractère statique de nombreuses réflexions, les réponses que l'on pourrait obtenir grâce aux simulations comme substituts à l'expérimentation. Il faudrait donc élargir les champs et raisonner aussi en termes de dynamique ce qui n'est pas qu'une statique dynamisée. Cet élargissement de la réflexion ne fait que commencer dans la recherche, et l'enseignement est naturellement un peu plus en retard : on devrait donc maintenant songer aux programmes de Deug et de deuxième cycle et y renforcer, selon une séquence d'apprentissage appropriée, l'étude de l'irréversibilité, de l'incertitude, de l'auto-organisation, les questions d'émergence, d'évolution, de création, d'information imparfaite, de rationalité limitée (on a encore une trop grande confiance dans la généralisation et la portée des modèles où l'on utilise une notion étroite de la rationalité économique individuelle). On devrait aussi élargir et traiter des conventions, des institutions, du droit, examiner les réglementations et le processus de sélection et d'évolution des réglementations, être capable de renforcer l'évaluation économique ou autre des lois et règlements, l'évaluation économique ou autre des politiques publiques, l'évaluation économique du non-marchand dans le cadre d'une orientation vers le développement durable.

Ne pas oublier les réflexions premières

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L'enseignement de l'économie oublie encore trop souvent des réflexions de base, du type de celles qui suivent.

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Toute la connaissance en sciences économiques, comme dans les sciences de l'homme et de la société en général, n'est pas nécessairement quantifiable. Il est vrai que les approches qualitatives ne sont pas la tasse de thé des économistes. Mais il est vrai aussi qu'on manque de discernement entre la possibilité de tendre vers une production objective ou semblant l'être parce que bien quantifiée - semblant libre d'interprétation a priori - et ce qui n'est que l'effet du mode de construction de ce qui est quantifié, celui du mode de collecte, d'interprétation ou d'observation des faits, sans oublier la stratégie politique qui accompagne nécessairement toute stratégie de connaissance. On se devrait de réintroduire plus de qualitatif, plus de " vécu " et d'expériences ou d'études de cas. Les ambiguïtés liées à des interprétations implicites restent insuffisamment prises en compte ; on ne multiplie pas suffisamment les regards de chercheurs opérant dans différents contextes, ceux d'experts orientés diversement pour obtenir de la recherche empirique réflexive et contradictoire. Toutes les références à des matériaux empiriques sont en effet les résultats d'interprétation, le langage est un code. Attention, cependant, au " tout se vaut ". Toutes les productions de connaissance quantifiable ou qualitative ne se valent pas, elles peuvent être passées au crible de la qualité de leur production : nous savons le faire, nous pourrons mieux le faire ; il faut pour cela disposer de la capitalisation des expériences antérieures de connaissance, autrement dit bénéficier des derniers acquis de la méthodologie.

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En d'autres termes, le scientisme et l'" ingénierisme " ont trop promu les idées d'un système humain contrôlé. Les modèles économiques empruntant cette voie sont trop mécaniques : ils font appel à des soi-disant lois universelles là où on devrait renvoyer à des modèles comprenant des actions qui s'appuient sur la liberté humaine, les liens sociaux, les formules de solidarité, l'organisation et la délibération politiques. Des simulations bien faites peuvent ouvrir de vrais débats et éclairer les décisions. L'aide à la décision ne se réduit cependant pas à la fourniture d'un résultat unique d'un modèle hypothétique et basé sur de telles lois. La multiplicité, la variété du monde réel peuvent justifier le recours à l'éclairage ou à l'illustration par des études de cas (comme en sciences de gestion), ou encore à la production locale de certaines données adéquates pour rendre compte des événements singuliers (sans faire confiance aux bases de données lourdes, construites dans un but donné, à usages sauvages multiples et non à vocation d'information universelle dans ses utilisations). On devrait donc attacher un grand prix à la qualité de cette démarche de construction-production de données moins " bonnes à tout faire ".

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Un cloisonnement subsiste entre les économistes " théoriciens " et les constructeurs d'observations ou de bases de données, qui paraît assez difficile à surmonter. Les théories peuvent donc, dans certains cas, sembler dotées d'une vie autonome. Les constructeurs de données, de leur côté, sont de grosses institutions encore souvent orientées par les priorités politiques immédiates et les nécessités administratives (malgré les indéniables qualités déontologiques des instituts nationaux de statistiques). On devrait affirmer très clairement que nous avons à construire beaucoup d'informations supplémentaires, que l'agenda devrait être élargi, régionalisé, sectorialisé..., cela nécessite évidemment une institutionnalisation renforcée, des procédures, des compétences et des ressources supplémentaires appropriées. Ceci implique dès à présent que l'on consacre de gros budgets à la recherche en sciences de l'homme et de la société (ce qui est difficilement reconnu en France).

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En fait, nous aurions besoin d'une quantité croissante d'informations quantitatives et qualitatives qui soient pertinentes pour les programmes de recherche que nous nous donnons. Ce qui exige des enquêtes, une plus grande production et un traitement plus massif de l'information quantifiable, mais aussi le traitement des connaissances acquises selon des méthodes plus qualitatives. Or, malgré la volonté des autorités présentes - comme, en France, le très pertinent Conseil national de l'information statistique -, le programme de travail est trop réduit. En conséquence, les théories économiques ou sociales sont très souvent difficiles à tester sans ambiguïté : certaines variables sont inobservables ; les conditions initiales sont instables ; certaines données sont peu fiables car entourées de biais d'observation ou inadéquates ; les hypothèses de type ceteris paribus - variable explicative fixe - ne sont pas vérifiées ; les hypothèses de type variable explicative négligeable ne sont pas contrôlables... En outre, la discipline a des particularités : lorsque certaines théories économiques ont été infirmées, elles ont pu survivre à certains tests empiriques. Une des raisons est peut-être que l'évolution de la discipline se fait encore plus sur la base des lois en vigueur dans le milieu professionnel des économistes ou sur la base de celles de leurs organisations scientifiques publiques que sur la base d'une progression de la capacité prédictive ou de la force de l'argumentaire comparée à la force d'autres argumentaires déroulés par d'autres experts (politistes, sociologues, juristes...).

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En conclusion de ce point, on peut donc se demander si ce qui est produit en recherche économique et enseigné n'est pas trop souvent constitué par des modèles, certes " cohérents ", mais ayant peu de force persuasive et peu prédictifs. Pire, on note quelquefois que les modèles a priori les plus prédictifs peuvent conduire leurs auteurs à se demander en permanence pourquoi leurs prédictions semblent, au vu de la réalité, erronées. On devrait aussi répéter que, dans certains cas, plusieurs modèles concurrents sembleraient plus adaptés. Les économistes se facilitent la vie en travaillant avec un seul paradigme, en le mettant au coeur de l'enseignement de base et en utilisant un seul modèle standard : cela les conduit intentionnellement ou involontairement à avoir des présupposés de méthodes et des croyances qui peuvent rassurer par leur simplicité et leur unicité, mais qui sont mal adaptés à des questions que travaillent actuellement les plus grandes équipes et les plus grands chercheurs dans différents champs. Et mal adaptés aussi à l'enseignement.

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On ne pourra pas, de toute façon, " survendre " la robustesse des résultats obtenus et faire croire au fort pouvoir prédictif des sciences économiques et sociales, car, au-delà des problèmes politiques posés, cela peut générer, après coup, des désillusions auprès des hommes politiques ou des opinions publiques et conduire à une attitude " antiscience " (on le voit bien dans l'expérience de la mauvaise communication qui a pu, dans certains cas, être faite des résultats des évaluations trop économistes des effets de politiques économiques et sociales).

Enseigner le recul et le choix

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Le recul historique et le recul méthodologique apparaissent comme insuffisants et mériteraient des enseignements et des approfondissements :

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- on devrait reconnaître le caractère historique de la science économique. Lors de sa leçon inaugurale au Collège de France le 9 novembre dernier, Roger Guesnerie a constamment fait référence aux fondateurs, aux pensées successives et aux poids des idées qui ont été dans l'air du temps ;

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- ainsi pourrait-on aussi laisser plus de place au débat sur les questions de méthodes de production des connaissances dans les sciences de l'homme et de la société (nous ne sommes pas, faut-il le rappeler, en sciences physiques). Là, une idée-force devrait s'imposer. Ce débat n'appartient pas seulement aux laboratoires spécialisés dans la méthodologie. Chaque chercheur doit être capable de réfléchir aux questions de méthode. Les choix implicites ou explicites de construction des protocoles de recherche sont, rappelons-le, en effet déjà et nécessairement des stratégies qui méritent un instant de réflexion et un début de décodage...

Plan de l'article

  1. Elargir
  2. Ne pas oublier les réflexions premières
  3. Enseigner le recul et le choix

Pour citer cet article

Baslé Maurice, « La réflexion sur les méthodes ne doit pas être oubliée », L'Économie politique, 2/2001 (no 10), p. 94-100.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-2-page-94.htm
DOI : 10.3917/leco.010.0094


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