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L'Économie politique

2001/3 (no 11)


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Richesse et pauvreté des nations, de David S. Landes, éd. Albin Michel, 2000.

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David S. Landes n'est évidemment pas le premier à poser la question qui compose le sous-titre de son (gros) livre : " Pourquoi des [nations] riches ? Pourquoi des [nations] pauvres ? " Historien américain des techniques, David S. Landes a eu de nombreux prédécesseurs qui se sont intéressés aux raisons ayant suscité, depuis le XVIIIe siècle, l'essor d'une révolution industrielle génératrice d'une formidable accélération de la croissance économique. En gros, et au risque de simplifier de façon abusive, deux grands courants se sont opposés dans la recherche de cette genèse : les uns ont privilégié les raisons techniques, les autres, les explications sociologiques.

FACTEURS MATERIELS ET FACTEURS QUALITATIFS

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Le premier camp est bien sûr dominé par la figure de Marx, pour qui c'est le changement technique qui, in fine, engendre des rapports sociaux d'un certain type, lesquels suscitent ou bloquent le changement économique : le moulin à vent a donné naissance à la féodalité, la manufacture au capitalisme. Mais bien d'autres, sans forcément reprendre une problématique marxiste à laquelle il a été souvent reproché son déterminisme excessif, ont souligné l'importance des facteurs matériels : Fernand Braudel, notamment, insistant sur le long mûrissement de la révolution industrielle, née sur le terreau d'une économie de marché du quotidien fertilisée par l'enrichissement de marchands pratiquant le "commerce à la grande aventure ". On peut encore évoquer, dans ce camp " matérialiste ", Paul Bairoch, faisant de la baisse des coûts de transport et, surtout, de l'augmentation des rendements agricoles le primum movens de la révolution industrielle. Et même les " cliométriciens ", ainsi qu'aiment se qualifier les partisans de la " nouvelle histoire économique ", comme Douglass North, pourraient être classés dans ce premier camp : ne font-ils pas du calcul coûts-bénéfices et de la réduction des coûts de transaction, qui ont permis au marché de prendre progressivement une place croissante, l'alpha et l'oméga de la croissance économique ?

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A l'opposé de ces raisonnements, d'autres auteurs ont mis l'accent sur les facteurs qualitatifs. Ainsi, dans la chaîne causale, Max Weber privilégia la réponse d'ordre religieux : c'est en effet dans les sectes puritaines que "l'esprit du capitalisme " put prendre naissance, parce que l'éthique protestante, en rupture sur ce point avec l'éthique catholique exaltant " l'ascèse monastique ", avançait que " le devoir s'accomplit dans les affaires temporelles, qu'il constitue l'activité morale la plus haute que l'homme puisse s'assigner ici-bas "[1][1] L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1905,....

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Plus près de nous, Jean Baechler a mis l'accent sur la dimension politique : à la fin du Moyen Age, le capitalisme a pris son essor dans les vides laissés par des pouvoirs politiques locaux, trop faibles pour contester la naissance des villes, trop forts pour favoriser la naissance d'un Etat centralisé : " L'expansion du capitalisme tire ses origines et sa raison d'être de l'anarchie politique "[2][2] Les origines du capitalisme, coll. Idées, éd. Gallimard,....

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Très clairement, David S. Landes se situe dans ce deuxième camp : " S'il est une chose que nous apprend l'histoire du développement économique, c'est que la culture fait la différence. " Et de préciser le terme ainsi : " La culture, au sens des valeurs et comportements internes qui guident une population " (p. 662). Toutefois - et en cela Landes s'efforce de bâtir un pont entre les deux approches antithétiques -, " la culture n'est pas seule en jeu. (...) Pour les processus complexes, les facteurs déterminants sont immanquablement pluriels et étroitement liés " (p. 663). C'est évidemment cette pluralité - et, du même coup, cette complexité dans l'analyse - qui fait l'intérêt d'un livre formidablement stimulant.

LE POIDS DU DETERMINANT CULTUREL

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Veut-on des exemples du poids du déterminant culturel ? Au XVe siècle, la Chine possédait une flotte impressionnante, qui sillonna une partie du monde : certaines jonques mesuraient jusqu'à 120 mètres de long, nous raconte Landes, à comparer aux 39 mètres de la Santa-Maria, le bateau de Christophe Colomb. Ce sont pourtant les Portugais qui imposèrent leur suprématie maritime (donc commerciale, puis politique) en mer de Chine : appât du gain, bien sûr, mais aussi curiosité, " capacité à mobiliser et à exploiter les connaissances et les techniques les plus récentes ". Jusqu'au jour où " le Portugal plongea dans un abîme de bigoterie, de fanatisme et de pureté du sang " (p. 182) : alors, les Hollandais les doublèrent et les remplacèrent. Autre exemple : les sociétés qui tiennent les femmes à l'écart ne se privent pas seulement de talents, mais contribuent aussi à " saper le désir de réussite des garçons et des hommes. On ne peut élever des jeunes gens de manière à ce que la moitié d'entre eux se jugent biologiquement supérieurs sans émousser l'ambition et dévaluer la réussite " (p. 533).

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La culture, donc. Mais pas seulement : " Les institutions et la culture en premier, l'argent ensuite ; mais, au tout début et de façon croissante, ce fut le savoir qui fit toute la différence " (p. 357). Le savoir, pas uniquement les inventions. Car, chacun le sait, la Chine aussi, et les pays d'Islam également, furent des terres fertiles en inventions : poudre, imprimerie, papier... Ce qui compte, c'est l'usage qui en est fait, les explications qui en sont données, les expériences qu'elles engendrent, les perfectionnements qui en résultent. Tout cela produit un changement cumulatif qui est à l'origine de la révolution industrielle. Et pas seulement d'elle, d'ailleurs : au Moyen Age, lorsque la laine était quasiment la seule fibre utilisée pour se vêtir, les sous-vêtements du peuple étaient en laine. Laquelle se lave mal, et gratte. On se grattait, donc : " Ainsi, on avait les mains sales et la grande erreur était de ne pas se les laver avant les repas. C'est pourquoi les groupes à qui la religion prescrit de telles ablutions - les juifs, les musulmans - connaissaient des taux de maladie et de mortalité plus bas " (p. 18). Et Landes d'ajouter : " Cela ne jouait pas nécessairement en leur faveur. Il était facile alors d'imaginer que si les juifs mouraient en moins grand nombre, c'était parce qu'ils avaient empoisonné les puits des chrétiens. " Les riches pétaient donc dans la soie ; ce n'était pas seulement plus confortable, c'était aussi moins dangereux. Mais la soie, parce que c'est un fil trop fragile et coûteux, ne pouvait devenir le vecteur de l'industrialisation. Ce fut donc le coton, facile à filer, à tisser et à teindre. Et les sous-vêtements en coton, qui se lavent et ne grattent pas, réduisirent sensiblement la mortalité gastro-intestinale, première source de mortalité chez les enfants d'alors.

LE ROLE DE L'ARGENT SOUS-ESTIME

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L'argent aussi, nous dit donc Landes. Cette soif de l'or qui poussa les Espagnols vers les Amériques. Et qui les poussa - mais c'est vrai aussi de tous ceux qui voulaient faire fortune rapidement, et ils étaient nombreux - à piller, massacrer encore et encore, non sans avoir baptisé préalablement les futures victimes (sait-on jamais, au cas où elles auraient eu une âme) : " Le Petit Poucet semait des cailloux derrière lui, les Espagnols, eux, laissaient des cadavres. " Mais ne focalisons pas trop sur les Espagnols : le pillage fut la règle pour tous les conquérants. Pour Landes, si l'impérialisme eut des effets destructeurs souvent effroyables sur les peuples conquis, son apport dans le " décollage " économique de l'Europe fut nul, ou négligeable, et son effet de frein sur les pays concernés peu important, finalement. Forcément, puisque la thèse de l'auteur est que la culture et le savoir, davantage que l'argent, font le développement. Comme il n'est pas agréable pour les pays du Sud de se regarder dans la glace pour y découvrir ce qui cloche chez eux, ils préfèrent, nous dit l'auteur, reporter la faute sur autrui : " Quelques esprits cyniques iraient peut-être même jusqu'à suggérer que les théories reposant sur la notion de dépendance ont été la plus belle réussite en matière d'exportation de l'Amérique latine. Il demeure qu'elles ont un effet funeste sur le moral et les efforts des pays concernés. Elles encou ra gent un penchant morbide à la critique des autres, mais jamais de soi-même, et favorisent l'impuissance économique " (p. 422).

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Il y a là un problème. Sans doute, Landes a raison de souligner que l'argent ne suffit pas à impulser le développement (sinon, l'Espagne aurait précédé l'Angleterre, et de loin) et d'écrire, à propos du Moyen-Orient, que " la gigantesque manne pétrolière a été un gigantesque mal heur " (p. 535). Sans doute a-t-il raison, aussi, de soutenir que les colonies enrichirent des individus, mais rarement des nations. Reste qu'il sous-estime deux choses. D'une part, comme l'a bien perçu Marx dans son analyse du rôle et de l'importance de l'" accumulation primitive ", que certaines de ces fortunes acquises en Inde, en Algérie ou aux Antilles financèrent bel et bien l'essor de certaines activités industrielles ou commerciales : la prospérité de Bordeaux et celle de Marseille se bâtirent sur ces formes de recyclage de l'argent de la traite des Noirs et du pillage, comme aujourd'hui celle de la Côte d'Azur doit au moins un peu (beaucoup ?) aux mafiosi russes. D'autre part, que, pour les pays du Sud ainsi pressurés, la pauvreté accrue eut sans aucun doute sa part dans la création de ce " cercle vicieux du fatalisme " décrit par beaucoup : les très pauvres ne se révoltent pas, ils se résignent, puisqu'ils ne peuvent espérer soulever le couvercle qui les écrase. En d'autres termes, la fameuse culture ne renvoie-t-elle pas, au moins partiellement, aux conditions de vie ?

L'ETAT ET LES INSTITUTIONS PUBLIQUES

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Institutions, enfin. Et, au premier chef, institutions publiques : car Landes, contrairement aux libéraux dont il se démarque clairement sur ce point, ne croit pas que le marché suffise (" ce n'est pas parce que les marchés émettent des signaux que les gens y répondent en temps voulu ou comme il faut ", p. 669). Regardez la doctrine des avantages comParatifs, nous dit-il. Doctrine, car ce fut un argument destiné à masquer l'avantage du plus fort, notamment la Grande-Bretagne quand elle avait beaucoup d'avance sur les autres : " Le libre-échange devint un dogme et une pratique britanniques : les autres pays s'y essayèrent, mais trouvèrent l'eau bien froide " (p. 578).

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David Landes reprend là une thèse déjà soutenue par Joan Robinson (" A chaque époque, les règles régissant les relations économiques internationales sont modelées pour s'adapter aux vues du pays qui est alors le plus puissant ", écrit-elle en 1965, dans l'introduction de sa leçon d'inauguration de la chaire à laquelle elle venait d'être nommée à Cambridge) et par Maurice Dobb dans ses Etudes sur le développement du capitalisme (éd. Maspéro, 1969). Mais il va plus loin que ce constat, somme toute banal, qui veut que celui qui dispose d'un avantage cherche à le pousser en le justifiant par la notion d'intérêt général. Landes insiste sur les effets dynamiques ou régressifs de certaines spécialisations productives. Certains avantages comParatifs immédiats - dans le domaine des matières premières, par exemple - peuvent se révéler des pièges, parce qu'ils ne sont porteurs d'aucune dynamique, en termes de savoir, de technique, d'emploi, de richesse.

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Et c'est pourquoi la révolution industrielle, loin d'être ce train dont la locomotive - le pays technologiquement en pointe - tire tous les autres wagons, selon un processus à la Rostow, est en réalité un processus qui " a enfanté des mondes multiples ", parce que certains ont gagné et d'autres ont perdu. Pour prendre une métaphore de type économique, la vision de Landes est à celle de Rostow (ou de Ricardo) ce que l'analyse de la croissance endogène est à celle de Solow : alors que, chez ce dernier, le marché aboutira inévitablement à des formes diverses de rattrapage, les théoriciens de la croissance endogène soutiennent que les écarts entre pays peuvent aller en s'accentuant. En fragmentant le monde, la révolution industrielle creuse les écarts, et aucun mécanisme ne permet spontanément de les réduire. A l'inverse, c'est en refusant de se plier à la spécialisation issue des avantages comParatifs que le Japon a enclenché, dans les années 50, le développement qui a fait de lui la deuxième puissance industrielle mondiale. Or, dans ce domaine - comme dans quelques autres -, l'Etat a joué un rôle essentiel. Le malheur, nous dit Landes, est que " l'interventionnisme d'Etat est à l'image de ces enfants qui, lorsqu'ils sont gentils, sont très gentils, mais qui, lorsqu'ils sont mauvais, sont franchement odieux " (p. 666).

UN TERME VAGUE

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Tout cela, on le voit, est roboratif. Pourtant, malgré la clarté de l'exposé, le bonheur des formules, la multiplicité des histoires qui nous sont contées et la formidable " culture " de l'auteur, d'où vient le sentiment de malaise qui saisit le lecteur ? De ce terme vague de culture, justement. Il est facile de botter en touche en disant - ce que fait Landes - que ce terme met mal à l'aise les économistes qui ne se plaisent que dans le quantitatif. Même si la critique incisive des " cliométriciens " à laquelle il se livre (p. 258 et suivantes) à ce propos est plutôt bienvenue, cela ne règle pas totalement le problème. Cette curiosité, cet esprit rationnel, cette soif de connaissances (et de gain potentiel), cette volonté de rompre les habitudes, bref, tout ce que l'auteur met sous ce terme de culture, on voit qu'il est facile de l'attribuer à une " mentalité ", pour prendre un autre terme vague. Ou un " caractère ", un " état d'esprit ", ou tout ce que l'on voudra. Mais, dans cette quête du facteur initial, du primum movens, est-on bien sûr que ces traits ne sont pas eux-mêmes le produit d'autre chose ? Vieux problème que celui de la poule et de l'oeuf. Vieux et indécidable.

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Voilà, au fond, ce qui gêne dans ce livre : non pas que l'auteur écrive que les pays aujourd'hui développés le doivent à leurs mérites, et ceux qui ne sont pas développés le doivent à eux-mêmes. Mais qu'il s'appuie sur un argumentaire qui pourrait facilement devenir ad hoc : en creusant bien, on peut toujours trouver des traits de caractère favorables au développement, et d'autres qui ne le sont pas. Ce n'est pas plus difficile que, pour le commentateur boursier, de trouver une explication bien convaincante aux évolutions des cours. Comme par hasard, cette explication, il la trouve toujours après coup. Il serait tellement plus intéressant qu'il l'annonce avant : au moins, on pourrait vérifier qu'elle est pertinente. Dans la masse des faits qui tissent l'histoire humaine, Landes en a sélectionné certains : qui peut nous assurer qu'ils sont pertinents ? La culture ? Allons donc...

Notes

[1]

L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1905, éd. Presses Pocket, 1990, p. 90.

[2]

Les origines du capitalisme, coll. Idées, éd. Gallimard, 1971, p. 127.

Plan de l'article

  1. Richesse et pauvreté des nations, de David S. Landes, éd. Albin Michel, 2000.
  2. FACTEURS MATERIELS ET FACTEURS QUALITATIFS
  3. LE POIDS DU DETERMINANT CULTUREL
  4. LE ROLE DE L'ARGENT SOUS-ESTIME
  5. L'ETAT ET LES INSTITUTIONS PUBLIQUES
  6. UN TERME VAGUE

Pour citer cet article

Clerc Denis, Landes David S., « Richesse et pauvreté des nations », L'Économie politique 3/2001 (no 11) , p. 107-112
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-3-page-107.htm.
DOI : 10.3917/leco.011.0107.


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