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L'Économie politique

2001/3 (no 11)


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Certains collègues affecteront de se plaindre du ton excessivement polémique de ce texte. Les meilleurs apôtres diront même que c'est regrettable, car cela cache le fait que tout n'est pas toujours sans intérêt dans ce qui est avancé. Ils voudront surtout y voir les effets d'un caractère trop exubérant, trait que l'âge ne peut qu'aggraver. Ils commettront toutefois une erreur d'interprétation : si on croit absolument, comme ils semblent le faire, à la science économique, il n'est en effet pas de place pour la polémique, l'économétrie peut suffire à régler les querelles... Si toutefois cette science n'en est pas vraiment une, parce que l'observateur est décidément trop contaminé par son sujet, elle redevient ce qu'elle fut aux plus grands moments de son histoire, économie politique. Mais il faut alors ajouter que, si l'on peut croire que la science est unique (encore que), l'économie politique est évidemment plurielle : celle des libéraux n'est pas celle des transformateurs sociaux, qu'on pourrait appeler, faute de mieux, sociaux-démocrates (après tout, Lénine l'était bien dans sa jeunesse). Et cette pluralité s'enrichit encore d'hybridations plus ou moins réussies. Le présent texte s'intéresse à une de ces espèces fort à la mode - le social-libéralisme -, même si nous expliquons en chemin que son destin ne nous paraît pas bien glorieux, ne semblant capable d'engendrer que des " machines à perdre " les élections pour tous les gouvernants qui ont eu le malheur de les écouter trop fidèlement. De Laurent Fabius (1986) à Jacques Chirac (1988), de Michel Rocard et Pierre Bérégovoy (1993), d'Edouard Balladur (1995) à Alain Juppé (1997), l'alternance précipitée de notre vie politique depuis vingt ans (et qui contraste tant avec la continuité des vingt-trois années précédentes) est corrélative de la montée des idées sociales-libérales dans les allées du pouvoir.

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On comprendra donc que, s'il est bien question d'opposer des politiques économiques, au nom d'économies politiques contradictoires, l'économétrie, si utile par ailleurs, n'y suffise pas et que la polémique (la disputatio des anciens) y ait toute sa place, avant qu'en bonne démocratie, une fois de plus, les citoyens dûment informés énoncent leur verdict  [1][1] Ce texte était, pour l'essentiel, rédigé à la fin de....

Eloge de Keynes par un non-keynésien

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Ainsi donc, Keynes est revenu à la mode. Vers le milieu de la dernière décennie, il fallait s'assumer comme archaïque ou rebelle (ce qui était un peu la même chose, au temps d'une pensée unique déclarant modernes les meilleures imitations du XIXe siècle) pour oser se réclamer de l'auteur de la Théorie générale. Aujourd'hui (nous voulons dire depuis 1997, mais cette apparente audace ne cesse de grandir), il suffirait de se déclarer keynésien, sans pour cela rien changer aux prescriptions offertes aux gouvernements précédents, pour décider de qui est vraiment de gauche, c'est-à-dire moderne.

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Bien entendu, ce retour de Keynes n'est que justice : l'auteur de la Théorie générale restera, quels que furent les mérites de Joseph Schumpeter et de quelques autres grands économistes, l'auteur le plus important du XXe siècle, au sens où il introduit une véritable rupture dans la manière d'aborder les questions économiques, non seulement rupture épistémologique au niveau des spécialistes, mais aussi rupture avec l'idéologie libérale, dominante depuis un siècle et demi, au niveau du grand public. Cette rupture prend bien des formes, mais, pour s'en tenir à un aspect que nous ne retrouverons qu'incidemment dans la suite de ce texte, on évoquera les rapports de l'épargne et de l'investissement : pendant des siècles, tous ceux qui rencontraient le problème considéraient, de manière plus ou moins explicite, que l'épargne était un préalable à l'investissement. Or, Keynes démontre que l'investissement génère sa propre épargne ! Au-delà du renversement copernicien des perspectives théoriques, il signifie que l'épargne n'est pas nécessairement une vertu, que la dépense, même publique, même improductive (ce qui n'est pas la même chose, mais ouvrirait un autre débat), peut être plus vertueuse ou, plus précisément, plus efficace du point de vue de la collectivité. Du coup, la morale bourgeoise ne peut plus être ce qu'elle était : les relations à l'argent, aux arts, à la sexualité, etc. - il n'est que de se reporter à sa biographie -, sont changées, ou du moins relativisées ; ce qui n'empêche nullement Keynes de garder une haute conscience de l'intérêt général, lui qui fut, pendant les années les plus noires de l'histoire, le grand conseiller économique et financier du gouvernement britannique.

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Mais le Keynes qu'on nous consent aujourd'hui est bien éloigné de cela, simple petite tache que l'on veut rose dans l'océan de l'orthodoxie libérale qui tente de le submerger depuis plus de soixante ans.

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On montrera ainsi, dans une première partie, que la constance des tentatives de " récupération " de Keynes fait que, aujourd'hui, se dire son disciple ne garantit rien, si ce n'est peut-être le manque de culture (ou parfois de scrupules) de celui qui prétend s'en servir comme d'un masque plutôt que comme d'une source de réflexion. Nouveaux Di Lampedusa, leur devise pourrait être : " Généraliser la Théorie générale... pour mieux la relativiser. "

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Dans une seconde partie, on verra alors à quoi sert aujourd'hui principalement la référence à Keynes chez nos sociaux-libéraux.

Généraliser la " Théorie générale ", pour mieux la relativiser

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Bien entendu, un auteur d'une telle puissance n'appartient à personne, je veux dire qu'il appartient à tout le monde : il est donc parfaitement légitime que tout économiste s'en empare, pour le meilleur... ou pour le pire. Et puis, on ne saurait l'oublier, l'homme était un provocateur-né et le fait d'avoir titré son chef-d'oeuvre de 1936 la Théorie générale ne pouvait qu'inciter les économistes ultérieurs à vouloir généraliser la Théorie générale, autrement dit, la confiner à une théorie particulière, dont la validité se limiterait à des situations elles-mêmes très particulières, pour ne pas dire anecdotiques.

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A bien y regarder, on s'aperçoit que ces tentatives de généralisation furent de deux ordres : tandis que les premières relevaient plutôt de la dilution, les secondes tenaient du cantonnement dans un terme de plus en plus court.

De Hicks à Samuelson, la dilution de la " Théorie générale "

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Keynes réduit à une vulgate (celle de Hansen, notamment) se ramène à une arme, certes efficace pédagogiquement, mais scientifiquement bien réductrice : le multiplicateur de revenus agit sans considération des contraintes de financement et/ou des tensions inflationnistes qu'il risque de provoquer. Il était d'autant plus légitime d'éviter cette simplification en réintroduisant les effets en retour des taux d'intérêt et/ou des prix, que Keynes avait expressément mentionnés dans d'autres chapitres (il est vrai moins ressassés) de son oeuvre majeure. C'est ce que firent respectivement Hicks, avec le célèbre modèle ISLM, dans la fin des années 30, et Samuelson, dix ans plus tard, en ayant l'idée de transposer les courbes d'offre et de demande d'Alfred Marshall au niveau macroéconomique.

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On disposait ainsi d'une théorie de synthèse (" la " synthèse même, selon bien des manuels), où, suivant les circonstances, Keynes ou ses contradicteurs pouvaient avoir alternativement raison (suivant les élasticités aux taux de l'intérêt et aux prix des principales variables), compte tenu du fait que, le plus souvent, la vérité devait se trouver entre les deux.

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Dès lors, il n'était plus utile d'opposer politiques budgétaires et monétaires (ce qui évacuait la question autrement importante des mérites respectifs des dépenses publiques et des dépenses privées), il n'y avait plus qu'à doser le policy mix, en considérant comme irréprochable, au sens étymologique, la réaction des marchés financiers et des banques centrales.

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La question du plein-emploi, celle de Keynes et de Beveridge, s'estompait d'abord au profit d'un dilemme inflation-chômage, prétendant justifier une pratique de stop and go, où la régulation par la demande effective était au moins aussi souvent évoquée pour légitimer des politiques restrictives que des politiques de relance. Avant d'insinuer progressivement que les politiques d'offre (entendez la baisse des coûts des entreprises, dont les taux de marge étaient là encore considérés comme d'autant plus intangibles que les actionnaires étrangers sont de plus en plus censés les édicter) disposaient d'une supériorité intrinsèque, puisqu'elles devaient permettre d'améliorer simultanément le niveau de l'activité, de l'emploi et celui des prix, même si toute l'expérience démontrait que ce dernier objectif était plus facile à atteindre que le précédent.

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Ainsi croyait-on la pensée de Keynes soluble dans la synthèse, ne résistant plus que dans des circonstances très particulières, où les élasticités prenaient des valeurs limites  [2][2] Le fait de toujours utiliser des modèles théoriques.... Encore ne s'agissait-il que de conjoncture, c'est-à-dire d'un horizon un peu myope qui doit toujours s'incliner devant les vastes perspectives du long terme (à moins que ce dernier n'existe que comme enchaînement de court terme, mais cela n'a jamais été accepté par la pensée a-historique du libéralisme). Il n'y avait plus alors qu'à reformuler ce en quoi consistait le long terme.

De Solow à Milton Friedman, le cantonnement de la " Théorie générale "

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A quoi reconnaît-on le plus facilement un économiste libéral (social ou pas) ? Premier symptôme : à la première concession qu'il doit vous faire (et qui n'est parfois qu'anodine), il ajoutera : " Oui, mais, à plus long terme... ". Deuxième symptôme : à votre question " Qu'est-ce que vous entendez par plus long terme ? ", suit une réponse embrouillée, où on tente de vous expliquer que " le délai peut varier ", mais que cela risque d'arriver bien trop vite, comme s'il ne s'agissait que d'un sous-produit de la malédiction divine (à force de contrarier la Providence, comment voulez-vous y échapper ?).

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Ce n'était donc pas la peine que les plus brillants de leurs prédécesseurs fondent une distinction analytique précise entre courte et longue périodes (Marshall) ou que Raymond Barre consacre, il y a plus de cinquante ans, toute sa thèse de doctorat à la prise en compte du temps dans l'analyse économique !

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Remarquez que le malaise de nos libéraux vis-à-vis du temps ne date pas d'hier. Sans revenir sur le caractère évidemment statique de la plupart de leurs théories d'origine, on se souviendra que, à peine l'encre de la Théorie générale était-elle séchée, ils questionnaient le maître de Cambridge, n'osant le contredire directement : " Oui, mais à long terme ? " On a beaucoup reproché à ce dernier l'impertinence de sa réponse : " Nous serons tous morts ! " Ne devrait-on pas d'avantage revenir sur la légèreté irresponsable de la question ? A la fin de 1936, dans une Angleterre connaissant la situation dramatique que l'on sait, au bord d'une guerre par trop probable, il aurait fallu se passer des solutions keynésiennes au nom d'un long terme indéfini !

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C'est pourquoi les théories dites néoclassiques n'ont eu de cesse de raccourcir le degré de validité du raisonnement keynésien : avec Solow, on remarque que le chômage doit faire baisser le prix du travail (Pigou ne disait pas autre chose contre Keynes dans les années 30), que les investisseurs choisiront alors des techniques plus riches en emploi et cela jusqu'au retour à un équilibre de plein-emploi, sans aucune intervention publique. Finalement, le capitalisme serait décidément un système non seulement dynamique (ce que personne ne peut contester), mais spontanément stable, du moins tant que d'irresponsables interventionnistes ne viennent pas s'en mêler. La seule difficulté est que cette substitution n'opère pas pour l'essentiel sur les générations d'équipements installées, et que l'élasticité de substitution entre le capital et le travail est plus près de 0,1 que de 1; autrement dit, dix fois plus près de la vision technologique d'une substitution de long terme, telle qu'elle a été mise en avant par Wassily Leontief, que de celle, immédiate, de Cobb-Douglas. Finalement, si l'on devait s'en remettre au seul mécanisme " solowesque " pour retrouver un équilibre de plein-emploi, il faudrait au moins deux décennies. Sans oublier que cette théorie de la croissance et du progrès technique ne peut nous dire d'où vient la croissance, qui reste " exogène ", seule " mesure de notre ignorance ", selon le mot d'Abramowitz.

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Depuis, sous la houlette de Romer, la croissance est devenue endogène et les meilleurs auteurs, parmi lesquels on note quelques-uns des adeptes les plus convaincus des anticipations rationnelles, insistent sur l'importance des politiques d'éducation et de formation (Lucas), de celles de recherche et de développement (Grossman) et même des infrastructures publiques (Barro)... Décidément, le terrain de la croissance et du développement n'est sans doute pas le meilleur pour cantonner l'interventionnisme keynésien.

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Qu'à cela ne tienne : si la croissance néoclassique ne peut sérieusement borner le champ de validité de la théorie de Keynes (car quel gouvernement et quelle opinion publique auraient attendu une génération que la substitution fasse spontanément son oeuvre présumée, de surcroît sans être capable de réduire les retards de développement ?), il reste à inventer un long terme, plus court (si nous osons dire) que le précédent, et ne laissant donc au mieux au " principe de demande effective " que le temps fugace de la conjoncture. Ce fut la tâche historique de Milton Friedman que de proposer un confinement beaucoup plus étroit de Keynes, malgré l'instabilité des concepts successivement utilisés pour arriver à cette fin : depuis son concept surprenant de " chômage naturel " (car enfin, quoi de plus artificiel ?), jusqu'à l'actuel chômage structurel, en passant par les Nairu, Nawru  [3][3] Non accelerating inflation rate of unemployment et... et autres chômages d'équilibre (comme si la contradiction interne de cette dernière expression ne posait pas de problème à ses utilisateurs !). Nous avons eu récemment l'occasion de voir voter par les représentants des partenaires sociaux un rapport  [4][4] La conjoncture économique et sociale à la fin de l'an... qui rappelle quelques évidences trop souvent écartées des débats publics : s'il existe un chômage structurel, il est évidemment variable et, en particulier, il varie dans le même sens que la conjoncture, n'étant d'ailleurs dans les calculs jamais très éloigné du chômage observé. Il n'a donc que le statut idéologique d'un mirage libéral qui, comme tout mirage d'ailleurs, recule à chaque fois que l'on avance...

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Finalement, le chômage structurel est un objet théorique aussi intéressant que la croissance équilibrée, mais il ne peut davantage servir à débattre des normes concrètes de politique économique. Il ne peut guère servir qu'à rappeler, s'il en était besoin, qu'il faut toujours réaliser des réformes de structures, mais quant à savoir lesquelles, toutes les opinions demeurent possibles, de l'extrême droite à l'extrême gauche !

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Les sociaux-libéraux, eux, ont des convictions en ce domaine, mais puisque l'on ne peut décidément pas se débarrasser de Keynes, ne serait-ce que parce que la gauche au pouvoir le trouve plus sympathique que n'importe quel économiste libéral, voyons donc comment on pourrait faire avec.

Pourquoi le social-libéralisme a-t-il aujourd'hui besoin de Keynes ?

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Un social-libéral est quelqu'un qui croit aux " lois " du libéralisme économique, mais qui sait que, spontanément, le bénéfice social en est douteux et du moins lointain, et qui considère par conséquent que le pouvoir politique doit faire quelque chose pour que les retombées positives sur le plus grand nombre soient mieux assurées et, si possible, plus rapprochées. C'est donc là une pensée parfaitement honorable, dont on pourrait faire remonter l'origine à John Stuart Mill (1848) au moins.

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Malheureusement, en France, les gouvernements de droite sont le plus souvent velléitaires dans ce domaine (demander donc à ceux qui ont espéré influencer Balladur ou Chirac, sans parler naturellement de Juppé). Quant à la gauche, du moins par les temps qui courent (après 1997), elle en fait trop dans l'autre sens, aux yeux de nos sociaux-libéraux : 35 heures sans baisse des salaires, emplois-jeunes, etc., essayez de retrouver qui était pour  [5][5] Fait exception Olivier Blanchard qui, après avoir courageusement... parmi les meilleurs conseillers actuels du gouvernement, il vous restera les doigts de l'autre main pour tourner les pages ! Mais ces pilules avalées (un libéral a une forte propension à se soumettre aux faits), le dialogue peut se rétablir dans la communion à une religion qui, compte tenu de ses généralisations successives, ne doit plus faire peur à personne : le keynésianisme.

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Il faut alors donner une consistance intellectuelle à ce retour en arrière, avant de voir pourquoi nos sociaux-libéraux n'abandonnent pas pour autant leur idée fixe (qui les apparente aux libéraux qui s'assument) : maintenir une politique de bas salaires.

De la croyance libérale aux habits de Keynes

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Commençons par énoncer une conviction particulièrement répandue : l'évolution des marchés (qu'on supposera irrépressible et irréversible, pour la commodité du propos) est telle, par un mélange indicible de mondialisation et de nouvelles technologies, que l'éventail des productivités doit nécessairement s'ouvrir de plus en plus. Autrement dit, " il est juste et bon " (si nous osons utiliser ce vocabulaire d'église) que l'éventail des salaires, censé refléter celui des productivités, s'ouvre de plus en plus. Autrement dit encore, les riches doivent devenir toujours plus riches et les pauvres plus pauvres, du moins en valeur relative. A partir de cette conviction, qui est si largement partagée par des experts, dont il est à peine nécessaire de rappeler qu'ils se trouvent (comme de juste ?) parmi les riches, de deux choses l'une :

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- ou bien on se reconnaît dans le libéralisme économique et on s'assume politiquement en tant qu'homme de droite. On peut alors soutenir que la meilleure façon de venir en aide à tous ceux qui sont dépourvus de travail, c'est de supprimer le Smic, de réduire tous les avantages sociaux, d'affaiblir les insiders (entendez par là les syndicats), en bref, d'abaisser par tous les moyens possibles le coût du travail, de telle sorte que les employeurs en viennent à embaucher cette main-d'oeuvre, aussi peu employable soit-elle. La regrettable limite inférieure de ce raisonnement, c'est qu'il faut bien assurer, même au moins productif (ne serait-ce que pour des raisons de sécurité publique), le minimum pour vivre ; mais un revenu dit de subsistance devrait permettre d'y satisfaire, sans qu'il en coûte trop, compte tenu de toutes les économies réalisées par ailleurs, grâce (?) à cette politique ;

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- ou bien on préfère se reconnaître dans les valeurs sociales de la gauche, et la faible valeur du travail peu qualifié, ne devant en aucun cas être imputée aux chefs d'entreprise et ne pouvant pas être indéfiniment supportée par les intéressés, doit être assumée par la collectivité publique. Comme l'impôt, en France, est particulièrement peu redistributif et qu'on ne changera évidemment pas cette situation en baissant en priorité les impôts sur le revenu (dont le rendement est le plus faible d'Europe), notamment en abaissant la tranche supérieure de l'impôt progressif, cela signifie qu'on entend faire payer la compassion nécessaire à l'égard des plus déshérités par la masse des salariés-contribuables : charité bien ordonnée commence par les autres. Ici se trouve bien, en effet, une continuité idéologique et sociologique avec Alain Minc (ancien expert de la deuxième gauche, mort au champ d'honneur lors du deuxième tour de l'élection présidentielle de 1995), qui établissait le clivage principal entre " ceux qui [avaient] la chance d'avoir un emploi " et les autres  [6][6] Voir, par exemple, le débat télévisé où il affirmait....

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Il faut alors évidemment un habillage intellectuel à cette posture qu'on peut qualifier de sociale-libérale. Surtout si on veut pouvoir influencer une majorité de gauche, qui avait pleinement exercé son devoir d'inventaire sur la gestion 1982-1993 et qui en avait logiquement tiré une leçon élémentaire : il ne peut y avoir de base électorale pour une politique sociale-libérale, parce que, d'une part, la masse de l'électorat de droite préférera toujours l'original aux contrefaçons, et que, d'autre part, une partie décisive de l'électorat de gauche préférera rester chez elle plutôt que d'aller soutenir une politique à laquelle elle se sent évidemment étrangère.

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Cet habillage commence donc par emprunter quelques oripeaux à Keynes, avant de cheminer le long des voies néoclassiques ordinaires. Au départ, donc, on se veut keynésien. Certains n'ont pas de mérite, ils l'étaient depuis toujours (nous pensons, par exemple, aux économistes de l'OFCE). D'autres ont eu plus de mérite : il a fallu 1997 pour qu'ils se souviennent de cette appartenance. Au demeurant, pour se déclarer keynésien, il suffit de bien peu de choses : on reconnaît que la demande joue un rôle en courte période, ce qui est après tout évident pour tout le monde, puisque même les modèles des banques (centrales ou non) le reconnaissent. Il leur faut quand même oublier tout ce que Keynes recommande en matière de finances publiques, puisque nos experts partagent avec les monétaristes l'idée qu'il faut absolument réduire le plus possible la part des prélèvements obligatoires, supprimer le plus vite possible les déficits publics, augmenter les excédents structurels pour annuler la dette publique, ergo tailler dans les dépenses publiques, avec pour seule limite que ce soit " socialement acceptable ", d'où l'intense bataille idéologique qu'ils mènent au nom du courage et de la modernité. Par courage, c'est celui qu'ils demandent aux pauvres ; par modernité, c'est celle qu'ils puisent dans les recettes du XIXe siècle !

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Ajoutons à cela qu'ils parlent eux aussi de trappes... comme Keynes. Evidemment, ce ne sont pas les mêmes que celle de la Théorie générale, mais, quand même, cela leur paraît sonner presque pareil  [7][7] Nous nous permettons de renvoyer ici à notre article... ! Sans doute, ces autoproclamations de keynésianisme ne sont que des enfantillages, qui ne prouvent évidemment rien. On pourrait commencer ici par rappeler que rien n'autorise à classer clairement Keynes dans les rangs de la gauche : d'abord, parce que ce n'était pas son problème ; ensuite, parce que, comme tout auteur de génie, on peut en faire des récupérations dans tous les sens. Mais il y a beaucoup plus sérieux, qui permet de qualifier d'antikeynésienne la méthode suivie par nos auteurs sociaux-libéraux, et cela pour deux raisons fondamentales.

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En premier lieu, s'agissant de la création d'emplois, ce qui est le sujet en débat (pour ceux qui l'auraient oublié en route), Keynes réalise une autre rupture épistémologique, corrolaire de la précédente, avec tous les auteurs libéraux : il démontre que la solution du déséquilibre apparent du marché du travail ne se trouve pas sur ce marché (du moins du côté de l'offre de travail), mais du côté du marché des biens et services, c'est-à-dire de celui de la demande effective (plus prosaïquement : les carnets de commande), et, de ce fait même, de la demande de travail des employeurs. Or, c'est à une approche en termes d'offre de travail que nous convient nos pourfendeurs de trappes en tout genre. En termes historiques, ils sont du côté de Pigou et de la théorie du chômage volontaire, contre la vision keynésienne du chômage involontaire.

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En second lieu, et de façon encore plus essentielle, Keynes n'est-il qu'un néoclassique quelque peu égaré, le successeur d'Alfred Marshall, dans sa chaire de Cambridge, réductible à l'individualisme méthodologique des mic-mac (fondements microéconomiques de la macroéconomie) ? Ou bien était-il l'initiateur d'une approche socio-économique (que seul Marx et de rares auteurs socialistes avaient précédé), où la rationalité de chaque groupe d'acteurs est bornée, de façon différente, par les contraintes de son environnement ? Toute analyse sérieuse de son oeuvre montre que Keynes choisit la seconde réponse. Il rompt avec les robinsonnades de ses adversaires libéraux, en ce qu'il ne s'adonne pas à leur individualisme et ne reconnaît pas le même type de contraintes aux différents groupes d'agents. Ainsi, pour en rester au plus évident, le comportement des ménages-consommateurs, contraints à court terme par leurs revenus courants (sa " loi psychologique fondamentale "), est irréductible aux anticipations de profit à long terme des chefs d'entreprise-spéculateurs, qui évaluent leur " efficacité marginale du capital " à l'aune des taux d'intérêt des obligations. Et c'est bien la coexistence de ces deux types de contrainte irréductible qui pèse différemment sur la rationalité des uns et des autres et qui fonde le caractère improbable d'une coordination spontanée (celle des partisans du laisser-faire) que légitime l'intervention de l'Etat.

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Là encore, on ne saurait s'opposer davantage. Nos sociaux-libéraux, eux, partent d'un offreur de travail purement abstrait : il est sans âge, sans sexe et sans vie de famille, sans qualification, sans nationalité, sans stratégie à long terme, et même sans lecture sérieuse, car s'il avait lu quelles belles pages sur la valeur intrinsèque du travail, écrites par nos mêmes experts, il ne se comporterait sûrement pas ainsi... Cet homo economicus inactivus maximise donc son avantage, en comparant l'utilité marginale (mesurée en termes strictement monétaires) instantanée à la désutilité de l'heure travaillée. Coupé de toute interférence avec son milieu, il est un moderne Robinson Crusoë, les cocotiers en moins, le HLM (s'il a seulement un domicile fixe) en plus... On se prend à penser que la distance qui sépare les palais ministériels des quartiers déshérités de nos banlieues est plus grande que celle existant entre Yves Coppens et le "Millenium Ancestor".

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Ainsi, tandis que le Docteur Jekill rappelle à son aimable clientèle qu'il est bien keynésien, Mister Hyde vagabonde, tout droit sorti des éprouvettes néoclassiques.

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Mais nous ne sommes pas en présence d'une aberration collective. Nos bons experts ont une conviction tout à fait sincère : ils continuent de penser que la feuille de paie est, d'une manière ou d'une autre, l'ennemie de l'emploi.

Une stratégie de bas salaires

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Lionel Jospin a eu beau se faire élire sur la conviction contraire, il a eu beau réussir sa politique d'emploi sur l'hypothèse inverse, nos experts en reviennent toujours à ce que nous avions baptisé, il y a quelques années, le " Kama Soutra de l'économie politique "[8][8] Cahier Lasaire, ronéo. : quelles que soient les circonstances, les conjonctures, les secteurs d'activité, bref, qu'importe la posture, on ne peut accéder au plaisir suprême (ils appellent cela l'optimum social) qu'en maintenant les salaires versés par les chefs d'entreprise le plus bas possible. Et si on ne peut les faire baisser, au moins qu'on évite de les augmenter ! L'économiste social-libéral répond même à une question encore plus difficile : " Et s'il n'est pas possible de ne pas augmenter le pouvoir d'achat des salariés les plus démunis, à l'heure des stock-options et des inégalités croissantes de revenus et de patrimoines ? " Il a heureusement trouvé une merveilleuse réponse : " Il suffit de faire payer la masse des contribuables. " Cela s'appelle l'impôt négatif ou, si l'on préfère, la " prime à l'emploi ". Avec cela, on ne voit pas bien pourquoi les chefs d'entreprise pourraient désormais consentir à une augmentation des salariés ainsi " primés "; la trappe à bas salaires est désormais bien en place.

Conclusion

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La conclusion de ces polémiques doctrinales est tout sauf abstraite. Elle revient à dire que le champ politique n'est pas structuré entre partisans de la demande et partisans de l'offre, entre un keynésianisme primaire (qui ignorerait aussi bien l'analyse des prix dans la Théorie générale que dans son oeuvre ultérieure, notamment " How to pay for the war ") et un libéralisme primaire (même s'il a pu inspirer les soi-disant nouveaux classiques, il n'a jamais convaincu le moindre policy-maker). Tout économiste sérieux prônera un mixage de politiques de demande et d'offre, suivant des dosages qui relèvent plus de la situation conjoncturelle du moment que des convictions politiques profondes des uns et des autres... comme ce fut déjà le cas de Keynes lui-même !

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Les clivages politiques décisifs (et ils traversent dans ce cas les partis de gouvernement) se situent dans le type de politique d'offre que l'on entend mixer avec une politique de demande. Propose-t-on les actions les plus fortes sur le marché des biens et des services (stratégie de mieux-disant) ou sur le marché du travail ? Et puisque l'action sur ce dernier marché ne doit évidemment pas être abandonnée aux seules forces de droite, propose-t-on à nouveau d'élever en priorité l'efficacité productive (à travers la formation, la réduction-réorganisation du temps de travail, la gestion concertée des emplois, etc.) - ce qui relève à nouveau d'une stratégie de mieux-disant -, ou consacre-t-on l'essentiel de ses efforts à réduire ou du moins empêcher de monter les coûts salariaux, quitte à subventionner les emplois peu qualifiés, quand on ne peut plus maintenir indéfiniment un niveau indécent des salaires ? C'est la stratégie du moins-disant, qui a fait, par exemple, de l'Angleterre, ancienne " usine du monde ", une friche industrielle (et agricole), au-delà du mile carré de la City.

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Nos adeptes de la synthèse en tout genre (cf. supra), qui facilite, en effet, tous les opportunismes politiques - pouvant servir de Balladur à Jospin, en passant par la défunte Fondation Saint-Simon -, se récrieront qu'une telle opposition binaire est abusive et qu'il est évidemment préférable de concilier les avantages des deux démarches à la recherche d'une " compétitivité globale ", pour reprendre le slogan d'un ancien chef du patronat, mort sur l'autel des 35 heures. Mais cela n'est évidemment qu'une fausse habileté : pour ne donner que quelques exemples, allez donc convaincre patrons et salariés de faire un gros effort de formation adapté aux besoins spécifiques de l'entreprise, là où vous développez la précarité et multipliez les risques de licenciements ; allez donc glorifier le travail en équipes et en réseaux, là où vous privilégiez l'individualisation des rémunérations et des stock-options ; la transparence, là où vous cachez plus qu'ailleurs les rémunérations et primes des dirigeants ; des relations étroites avec l'environnement, là où à la moindre crise vous devez admettre que les centres de décision se trouvent dans un ailleurs que la cascade des contrôles financiers ne permet pas de cerner et encore moins de fléchir. Tout le monde doit être favorable à plus de compétitivité (sauf à être capable d'expliquer comment il entend rompre pratiquement avec cette exigence), mais entre moins-disant et mieux-disant, il faut avoir le courage de choisir sa stratégie !

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Nous sommes tous après Keynes, et nous ne pouvons tous être que meilleurs économistes, en le relisant le mieux possible. Mais nul ne doit prétendre avancer dans les voies libérales en se cachant derrière son masque. Nous savons tous qu'il faut conduire aujourd'hui une politique à la fois du côté de la demande et du côté de l'offre. Le vrai clivage politique est désormais le suivant : dis-moi quelle politique d'offre tu privilégies, et je te dirai qui (peut-être à ton insu) tu es.

Notes

[1]

Ce texte était, pour l'essentiel, rédigé à la fin de février 2001. Les récentes élections municipales ne m'ont malheureusement pas incité à en changer la teneur.

[2]

Le fait de toujours utiliser des modèles théoriques et économétriques linéaires est, ici, tout sauf anodin : il permet, en effet, de calculer des valeurs moyennes des élasticités et des propensions qui favorisent l'entreprise de dilution des oppositions théoriques que nous avons décrite ci-dessus. Accessoirement, cela permet de se placer dans le cadre d'un déterminisme prédictible, qui est non seulement rassurant, mais permet de discuter doctement des anticipations rationnelles.

[3]

Non accelerating inflation rate of unemployment et Non accelerating wage rate of unemployment, le taux de chômage compatible avec la maîtrise de la hausse des prix, pour le premier, et des salaires, pour le second.

[4]

La conjoncture économique et sociale à la fin de l'an 2000 : embellie et dangers, rapport au Conseil économique et social, éd. La Documentation française, décembre 2000.

[5]

Fait exception Olivier Blanchard qui, après avoir courageusement reconnu s'être trompé dans sa critique des 35 heures et de leur financement, leur reproche maintenant (dans Libération) d'avoir trop bien réussi... au point de faire fuir l'électorat populaire !

[6]

Voir, par exemple, le débat télévisé où il affirmait à André Bergeron qu'ils appartenaient à la même classe moyenne...

[7]

Nous nous permettons de renvoyer ici à notre article " La trappe nigauds ", Alternatives Economiques n? 191, avril 2001.

[8]

Cahier Lasaire, ronéo.

Plan de l'article

  1. Avertissement
  2. Eloge de Keynes par un non-keynésien
  3. Généraliser la " Théorie générale ", pour mieux la relativiser
    1. De Hicks à Samuelson, la dilution de la " Théorie générale "
    2. De Solow à Milton Friedman, le cantonnement de la " Théorie générale "
  4. Pourquoi le social-libéralisme a-t-il aujourd'hui besoin de Keynes ?
    1. De la croyance libérale aux habits de Keynes
    2. Une stratégie de bas salaires
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Taddéi Dominique, « Keynésiens et/ou sociaux-libéraux ? », L'Économie politique, 3/2001 (no 11), p. 62-75.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-3-page-62.htm
DOI : 10.3917/leco.011.0062


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