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L'Économie politique

2001/3 (no 11)


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" Un homme qui ne connaît pas les idées de ceux qui ont pensé avant lui est certain d'attribuer une valeur excessive à ses propres idées. "

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Il est fréquent de lire que l'économie politique, après son apparition au XVIIe siècle, se serait détachée de la politique et de la morale. C'est sur cette deuxième émancipation (le détachement par rapport à la morale) que nous nous penchons dans cet article.

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L'idée est ancienne ; elle a souvent été avancée aux XIXe etXXe siècles. A notre époque, elle a reçu une vigoureuse formulation dans le livre Homo aequalis, de Louis Dumont, qui utilise une variété d'expressions pour désigner ce phénomène : "émancipation ", " séparation radicale ", " détachement ", "indépendance radicale ", "autonomie ", " compartiment séparé ", etc.  [3][3] Louis Dumont, Homo aequalis, éd. Gallimard, 1985.. La " séparation radicale " en question est, d'après Dumont, un des traits distinctifs de ce qu'il appelle, avec mépris, l'" idéologie moderne " : un ensemble de valeurs, croyances et représentations typiques de la " société moderne " et propagées (selon Dumont) par des auteurs comme David Hume et Adam Smith.

L'émancipation de l'économie politique

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A première vue, on pourrait croire que, par " émancipation ", Dumont entend quelque chose de fort banal, que personne ne pourrait contester, à savoir : avec l'accumulation des écrits qui tentent d'expliquer l'enrichissement des nations, les afflux ou sorties de métaux précieux, la dépréciation des monnaies, etc., un domaine appelé l'économie a été vaguement circonscrit (un peu comme le domaine de la chimie a peu à peu été distingué de celui de la physique et des autres sciences) et que certaines manières communes de parler et de raisonner sur ce domaine ont été adoptées. Ainsi, dans les universités, où l'enseignement de l'économie politique n'avait été qu'une partie d'un cours de philosophie morale ou de droit, des cours d'économie et même des facultés entières sont apparus.

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Mais rapidement, on voit que c'est une thèse beaucoup plus discutable, que Homo aequalis veut faire passer. D'après Dumont, Adam Smith et ses successeurs auraient soutenu la thèse incroyable selon laquelle l'homme peut - en économie - désobéir à la moralité : l'individu doit obéir à des règles de morale dans tous les domaines d'activité dans lesquels il est engagé, sauf dans l'activité économique. Dans cette sphère particulière, il est autorisé à suivre uniquement son intérêt personnel, sans tenir compte ni des commandements de Dieu, ni des règles que dictent les sentiments moraux, ni de quelque autre ensemble de règles morales. Dumont répète inlassablement la même idée : " [Après s'être détaché du politique] l'économique avait aussi à s'émanciper de la moralité " (p. 46)  [4][4] Sauf mention contraire, c'est nous qui soulignons. ;

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" C'est comme si Dieu nous disait "N'aie pas peur mon enfant d'enfreindre apparemment mes commandements. (...) Tu es justifié à négliger la moralité dans ce cas particulier" " (p. 84) ;

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" Dans le système économique (...), chaque sujet définit sa conduite par référence seulement à son intérêt propre " (p. 98) ;

9

" Le sujet humain particulier est émancipé des contraintes morales " (p. 101).

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La croyance selon laquelle, dans l'économie, l'homme échappe à la moralité, serait, comme nous l'avons dit, un des éléments constitutifs de l'" idéologie moderne " véhiculée par Adam Smith notamment : " Adam Smith diverge de Quesnay (...). Avec Quesnay, l'économique n'est pas (...) séparé de la moralité " (p. 49) ;

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" Adam Smith a différencié l'action économique, à l'intérieur de l'action humaine en général, comme le type particulier qui échappe à la moralité " (p. 93).

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Dumont est très précis dans la datation de cette " séparation ". C'est dans La richesse des nations (le célèbre livre de Smith) que la transition vers l'idéologie moderne aurait été achevée " pour la première fois " (p. 48). Comme pour ses autres thèses, il insiste : " Ceci se produit avec La richesse des nations [1776] et n'était pas encore accompli dans les Leçons de 1763 " (p. 93).

Les classiques n'ont pas dit cela

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Mais Dumont se trompe lourdement en attribuant ces idées à Adam Smith, ou Hume, ou Ricardo ou John Stuart Mill. Ces auteurs ont soutenu exactement le contraire. Si par " moralité ", on entend un ensemble de règles ou lois auxquelles l'homme doit obéir (un certain nombre de limites qu'il ne doit pas dépasser dans la recherche de son intérêt privé), ces auteurs ont très clairement prescrit de telles règles pour le système économique qu'ils proposaient. Ainsi, dans La richesse des nations, Smith précise : " Dans le système simple et facile de la liberté naturelle, (...) tout homme, tant qu'il n'enfreint pas les lois de justice, demeure en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt "[5][5] Adam Smith, La richesse des nations, éd. Flammarion,....

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Dans ses réflexions sur la propriété privée, Hume dit la même chose :

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" La propriété peut se définir comme une relation entre une personne et un objet telle qu'elle permet à cette personne (et interdit à toute autre) le libre usage et la possession de cet objet pourvu qu'il ne viole pas les lois de justice  [6][6] David Hume, Les passions, Traité de la nature humaine....

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Dumont, n'a-t-il pas lu ces textes ? Ou, peut-être, ne sait-il pas que les " lois de justice ", dont parlent Smith et Hume, sont la partie la plus obligatoire de la moralité ?

A propos du mot justice

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Si l'on veut comprendre Smith et Hume (ainsi que les auteurs qui interviennent dans les débats anglo-saxons actuels autour des théories de la justice), il faut savoir que, d'après tous ces auteurs, la justice est une vertu, c'est-à-dire une " disposition " ou un " comportement habituel " qui sont moralement bons (qu'il est souhaitable d'avoir). Les actions qu'une vertu exige sont appelées " devoirs moraux " ou " règles de moralité ". Quant aux actions que la justice exige, elles constituent la partie la plus obligatoire et la plus précise de la moralité. Comme le dit Adam Smith : " Il est cependant une autre vertu dont l'observation n'est pas laissée à notre libre vouloir et qui peut être exigée par la force (...). Cette vertu est la justice (...). La force peut être (...) utilisée pour nous contraindre à observer les règles de justice, mais non à suivre les préceptes des autres vertus "[7][7] Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, éd. Puf,... ;

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" Les règles de justice sont les seules règles de moralité qui sont précises et exactes " [8][8]  Idem, p. 437..

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Et John Stuart Mill : " Le mot justice désigne certaines catégories de règles morales qui touchent de plus près aux conditions essentielles du bien-être humain et sont par suite plus rigoureusement obligatoires que toutes les autres règles pour la conduite humaine "[9][9] John Stuart Mill, " Du lien qui unit la justice et....

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Et Hume : " La notion d'injustice implique qu'une immoralité ou un vice s'exerce à l'encontre de quelqu'un d'autre "[10][10] David Hume, " De l'origine de la justice et de la propriété....

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Et de nos jours, Hart écrit : " La justice (...) est une composante précise de la moralité "[11][11] H. L. A. Hart, " Justice and Morality ", in The Concept....

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Pour comprendre ce que disent tous ces auteurs, il faut voir qu'ils n'utilisent pas le mot justice au sens où il est utilisé dans le français courant d'aujourd'hui, mais au sens qu'on donne à ce terme dans le droit et la philosophie morale. Dans la langue courante, on entend souvent par " justice " un souci qui vise à adoucir le dur résultat du marché. D'après cet usage du mot, les individus laisseraient la justice (ainsi que les autres sentiments moraux) au vestiaire lorsqu'ils participent au marché. Ce n'est qu'après (lorsque la production, la concurrence et les échanges ont eu lieu) que l'idéal de justice interviendrait, pour exiger que l'on corrige ce résultat en donnant un peu plus à ceux qui ont été défavorisés. Chez Adam Smith et Hume, le mot justice désigne tout à fait autre chose. Il se réfère (comme on le voit dans les citations que nous venons de donner) à des règles morales très précises qui doivent être respectées dans le processus marchand lui-même, et non des normes qui interviennent après, pour atténuer la sévérité de ce processus. C'est dans ce sens aussi que le mot est utilisé par Pufendorf, Turgot et Walras, comme aujourd'hui par Rawls et Hart.

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Quelles sont exactement ces règles de justice qui sont si précises et d'une telle importance qu'elles peuvent être exigées par la force ? Les classiques sont fort clairs à ce propos. Ainsi, Smith nous dit : " Les lois les plus sacrées de la justice (...) sont les lois qui protègent la vie et la personne de notre prochain ; les suivantes sont celles qui protègent sa propriété et ses possessions ; enfin viennent celles qui garantissent (...) ce qui lui est dû en raison des promesses faites " [12][12] Théorie..., op. cit., p. 137..

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En parlant de la propriété privée, Hume donne la liste suivante : " Les trois règles fondamentales de la justice [sont] la stabilité de la possession, son transfert par consentement et l'accomplissement des promesses "[13][13] David Hume, La morale, Traité de la nature humaine....

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Remarquons en passant qu'Adam Smith ne pouvait pas (comme le suggère Dumont) proposer que, dans le domaine économique, l'homme néglige les commandements de Dieu (ni la lettre ni l'esprit de ces commandements), puisque les plus importantes des lois de justice (les plus sacrées) font partie des dix commandements que Dieu a adressés à Moïse. Elles correspondent aux commandements 5, 7 et 8 des Tables de la Loi de Moïse : " Tu ne tueras point ", " Tu ne voleras point ", " Tu ne mentiras point ". Qui pourrait prétendre que les devoirs de justice ne sont pas des règles de moralité parmi les plus communément admises ?

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Pourtant, Louis Dumont écrit : " Il y a bien émancipation par rapport au cours général et commun de la moralité (...). [L'économique] échappe aux entraves de la moralité générale (...), il lui est permis d'échapper à la forme générale du jugement moral " (p. 83, c'est Dumont qui souligne).

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Dumont n'a aucune excuse, car les historiens de la pensée qui ont compris tout cela sont nombreux. Ainsi, dans sa biographie d'Adam Smith, Dugald Stewart écrit : " Les doctrines fondamentales du système de M.Smith sont si bien connues qu'il serait encombrant de les récapituler ici. (...) [D'après M. Smith] la manière la plus efficace dont un peuple dispose pour avancer vers la grandeur (...) est d'autoriser chaque individu, pourvu qu'il observe les règles de la justice, à poursuivre son intérêt à sa manière "[14][14] Dugald Stewart, Account of the Life and Writings of....

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Tandis que Jacob Viner écrit : " Dans son analyse économique, Smith se sert de l'hypothèse simplificatrice d'après laquelle les relations économiques entre les hommes sont fondamentalement impersonnelles, anonymes, distantes, de manière que leurs sentiments, exception faite de "la justice", demeurent en état de veille "[15][15] Jacob Viner, " L'homme économique et la main invisible....

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Remarquons, pour finir sur ce point, que, d'après les classiques anglais, les règles de justice à respecter dans les échanges commerciaux sont beaucoup plus nombreuses et détaillées qu'on ne pourrait le penser à première vue et exigent une réflexion morale assez poussée. Si, en parlant d'une manière très générale, l'on peut dire que ces règles exigent le respect des contrats, on voit, en regardant de plus près, que cela suppose toute une réflexion préalable pour déterminer quels contrats méritent d'être renforcés et quels contrats doivent être déclarés nuls.

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Et même au sein de la classe des contrats légitimes, la morale désapprouve ceux, par exemple, qui résultent d'un abus de position dominante. Ce qui présuppose toute une réflexion destinée à préciser à partir de quel degré de domination du marché commence la position dominante, quelles sont les actions qui constituent un abus et, bien que la morale doive toujours désapprouver de tels abus, il reste à préciser les cas précis où la force publique doit les réprimer. Un problème similaire se pose pour les contrats dans lesquels la chose vendue contient un vice caché.

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Ces questions sont clairement traitées dans le chapitre " Political Economy and Private Morality " dans The Principles of Political Economy, de Henry Sidgwick (livre III, chapitre IX). On consultera aussi avec grand profit le chapitre " Of the Functions of Government in General " du Principles of Political Economy de John Stuart Mill (livre V, chapitre I).

L'intérêt privé est-il spontanément bien orienté ?

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Mais pourquoi les grands économistes anglais, comme Hume et Smith, auraient-ils pensé qu'en économie l'homme peut négliger la moralité ? Parce que (nous sommes toujours dans le domaine des opinions absurdes que Dumont leur attribue), dans cette sphère d'activité, en cherchant uniquement son intérêt égoïste (sans se soumettre à aucune autre norme de conduite vertueuse), l'individu agit automatiquement pour le bien de la communauté. D'après Dumont, les grands économistes pensaient que " l'activité économique est la seule activité de l'homme où il n'y a besoin que d'égoïsme : en poursuivant seulement leurs intérêts particuliers, les hommes y travaillent sans le vouloir au bien commun " (p. 83).

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C'est une opinion que l'on attribue souvent aux classiques ; mais, ici encore, ils ont tous explicitement dit le contraire. Lorsque l'intérêt personnel agit spontanément et sans retenue, loin de produire des bienfaits, il est destructeur de l'ordre social. Il est souvent mal orienté par rapport à l'intérêt général. Et même lorsqu'il est bien orienté, il est souvent soit trop fort, soit trop faible. C'est ce que dit Hume dans ses réflexions sur la propriété privée  [16][16] David Hume, " De l'origine de la justice et de la propriété... : " L'amour de soi, quand il agit à sa guise, est à la source de toute l'injustice " (p. 79) ;

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" Cette avidité d'acquérir des biens et des possessions pour nous-mêmes et nos amis les plus proches est insatiable, perpétuelle, universelle et directement destructrice de la société. (...) Tous ont raison de la craindre, quand elle agit sans aucune retenue " (p. 92) ;

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" Les hommes ont découvert par l'expérience que leur égoïsme et leur générosité limitée s'exerçant librement les rendent totalement inaptes à la société (...). Ils sont naturellement conduits à se soumettre à la contrainte de règles telles qu'elles puissent en rendre le commerce plus sûr et plus commode " (p. 100) ;

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" Ils se contraignent eux-mêmes au moyen de ce que nous appelons de nos jours les règles de justice " (p. 108) ;

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" Sans justice, la société doit aussitôt se désintégrer " (p. 99).

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C'est presque mot pour mot ce que dit Adam Smith dans sa Théorie des sentiments moraux : " La justice est le pilier principal qui soutient toute la construction. Si elle était supprimée, le grand et immense édifice de la société humaine (...) serait en un instant dispersé en atomes " (p. 141-142) ;

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" La société peut se maintenir sans bienfaisance, quoique dans un état qui ne soit pas le plus confortable ; mais la prédominance de l'injustice la détruira absolument " (p. 143).

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Et dans La richesse des nations, il précise que, sans justice, il n'y a pas de prospérité économique : " L'établissement de la parfaite justice, de la parfaite liberté et de la parfaite égalité est le secret extrêmement simple d'assurer (...) le plus haut degré de prospérité " (vol. II, p. 289) ;

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" L'avarice et l'ambition chez l'homme riche, (...) l'amour du bien-être et de la jouissance actuels chez l'homme pauvre portent à envahir la propriété (...). Le commerce et les manufactures ne peuvent guère fleurir longtemps dans un pays qui ne jouit pas d'une administration bien réglée de la justice " (vol. II, p. 555).

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Dumont paraît faire une confusion incroyable. Ayant entendu dire, d'un côté, que " ce n'est pas de la bienveillance du boucher que nous attendons notre dîner, mais du soin qu'il apporte à ses intérêts " [17][17] Richesse..., vol. I, p. 82. et, d'un autre côté, que le mécanisme des prix (l'offre et la demande) joue un rôle régulateur dans l'économie, il semble avoir compris que ce sont les intérêts personnels non encore amadoués par la morale (tels qu'ils se manifestent avant que les devoirs de justice n'en ait fait un tri) qui s'affrontent sur le marché et qui réagissent aux fluctuations des prix du marché. C'est impossible, car il n'y a même pas de prix du marché ni d'échanges réguliers avant que la propriété, les personnes et les promesses (la justice) ne soient respectées.

" Harmonie naturelle " des intérêts

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Mais Dumont n'en reste pas là ; il attribue à Smith et à son école une thèse beaucoup plus absurde encore : les individus, en suivant uniquement leurs intérêts particuliers (en négligeant donc la moralité), sont censés engendrer, non seulement une société viable (capable de subsister) mais encore harmonieuse. Thèse que Dumont a prise, comme il nous le dit lui-même, chez Elie Halévy : " Dans cette doctrine de l'harmonie naturelle des intérêts, comme Elie Halévy l'a appelée, la moralité est supplantée " (p. 83-84).

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Ici encore, Dumont se trompe lourdement. Si par " harmonie " nous entendons l'existence d'un " accord parfait entre les parties d'un tout " ou une " absence de conflit d'intérêt " (qui sont les acceptions que donnent les dictionnaires Larousse et Le Robert), alors la thèse de Dumont est totalement fantaisiste. Comme nous l'avons vu, d'après Smith et Hume, il est indispensable qu'une morale de base (les règles de justice) soit observée, sinon c'est le chaos. Mais, même lorsque de telles règles sont scrupuleusement respectées, les intérêts de tous ne sont pas, pour autant, toujours en harmonie.

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Prenons quelques exemples extraits de La richesse des nations. D'abord, celui souvent cité de la division du travail : " Dans le progrès que fait la division du travail, l'occupation de la masse du peuple se réduit à un très petit nombre d'opérations simples (...). Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d'opérations simples (...) n'a pas lieu de développer son intelligence ni d'exercer son imagination. (...) Il perd donc naturellement l'habitude de déployer ou d'exercer ses facultés et devient aussi stupide et aussi ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le devenir. (...) Elle affaiblit même l'activité de son corps (...). Cet état est celui dans lequel (...) la masse du peuple doit tomber nécessairement dans toute société civilisée et avancée en industrie, à moins que le gouvernement ne se donne la peine de le prévenir "[18][18] Richesse..., vol. II, p. 406..

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Quelle étrange harmonie " naturelle " qui détériore peu à peu les facultés intellectuelles et physiques des ouvriers et condamne la masse du peuple à devenir " naturellement " aussi stupide et aussi ignorant qu'il est possible de l'être ! Ce qui n'empêche pas Dumont d'écrire que, pour Adam Smith (à l'opposé de Quesnay), " tous les intérêts économiques s'harmonisent par eux-mêmes " (p. 49).

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Et son inspirateur, Elie Halévy, d'affirmer que, " dans la philosophie d'Adam Smith, la division du travail permettrait aux égoïsmes individuels de se satisfaire tous sans conflit " (vol. II, p. 134).

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Prenons un deuxième exemple, celui du nombre de personnes qui affluent spontanément vers les différentes professions ou métiers. Le libre jeu des intérêts individuels suffit-il pour établir les proportions qu'exige l'harmonie de l'ensemble ? Smith et Hume ne le pensaient pas du tout : " La plupart des métiers et des professions dans un pays (...) sont de telle nature que, tout en servant l'intérêt général de la société, ils sont en même temps utiles et agréables à quelques particuliers (...). Mais il y a aussi quelques métiers qui, quoique utiles et même nécessaires dans un pays, ne rapportent ni avantage ni agrément à aucun individu en particulier (...). Il faut leur donner des encouragements publics "[19][19] Il s'agit d'un texte de Hume repris par Adam Smith....

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Nous sommes ici devant un principe général (il couvre tous les cas envisageables). Il s'agit d'un principe fort clair, que l'on peut comparer avec ce qu'écrit Elie Halévy, l'inspirateur de Dumont : " L'identité des intérêts se réalise spontanément : il est donc nécessaire, pour qu'elle se réalise, que l'Etat n'intervienne pas " (vol. I, p. 216 de l'édition 1901-1904, p. 149 de l'édition 1995) ;

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" La thèse fondamentale, dont toutes les autres thèses, chez Adam Smith, sont des corollaires (...), c'est la thèse de l'identité naturelle des intérêts, ou, si l'on veut bien, de l'harmonie spontanée des égoïsmes " (vol. I, p. 160 de l'édition 1901-1904, p. 113 de l'édition 1995).

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Remarquons, en passant, que Dumont ne semble pas avoir une opinion bien établie concernant le statut de cette harmonie naturelle qu'Adam Smith est censé avoir attribué à l'économie. Ainsi, à la page 48, il nous dit qu'il s'agit d'un axiome (une proposition que l'on ne démontre pas) : " L'intérêt individuel coïncide avec l'intérêt général (...), axiome que Elie Halévy a appelé celui de l'"harmonie naturelle des intérêts" " (p. 48).

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Soixante pages plus loin, l'harmonie naturelle est devenue un théorème (une proposition démontrée) : " Halévy conclut de façon pénétrante que Smith offre ainsi une démonstration (...) du "théorème de l'identité des intérêts" " (p. 111, les guillemets sont d'Halévy).

La théorie et la pratique

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La question qui vient immédiatement à l'esprit est de savoir comment Dumont réussit à concilier ce principe d'harmonie naturelle de l'économie, qu'il veut absolument voir dans La richesse des nations, avec les nombreuses affirmations d'absence d'harmonie que l'on trouve un peu partout dans ce livre et dont nous venons de donner quelques échantillons. Sa réponse est qu'il existerait, chez Smith, une contradiction entre les principes et les faits : dans les principes, tous les intérêts privés s'harmonisent et ils le font tout seuls ; dans la pratique, c'est le contraire qui se passe. Dumont avance l'idée timidement dans son chapitre sur " l'émergence de la catégorie économique " : " Chez Adam Smith, (...) tous les intérêts économiques s'harmonisent par eux-mêmes (...). Ils le font en principe, sinon toujours en fait " (p. 49).

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A la fin du chapitre sur La richesse des nations, il répète l'idée : " Il faut ici ajouter une note pour limiter cette affirmation générale en ce qui concerne Adam Smith (...). La transition [vers l'idéologie " moderne "] qui nous a occupés est complète au plan des principes, elle ne pénètre pas encore véritablement sa pratique. En ce sens, elle se poursuit et se complète chez Ricardo " (p. 129-130).

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Cette opinion est également totalement fantaisiste. Lorsque Smith soutient que, avec la division du travail, l'ouvrier devient " naturellement " de plus en plus stupide, ce n'est pas dans certains cas particuliers (dans la pratique) que cela arrive : c'est dans le cas général. Et ce n'est pas parce que, dans le monde concret (par opposition au monde de la théorie), la concurrence est " empêchée " par une quelconque friction ou imperfection, mais parce que la concurrence joue sans aucune entrave.

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Quant à l'affirmation selon laquelle Ricardo aurait complété la doctrine de l'harmonie naturelle en l'étendant à la pratique, elle est aussi erronée que la plupart des autres thèses de Dumont. A plusieurs reprises, Ricardo a explicitement rejeté cette doctrine. Prenons, par exemple, sa correspondance avec McCulloch, dans laquelle il indique sept points sur lesquels il est en désaccord avec les Lectures de cet auteur :

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" McCulloch : (Point 6) "L'intérêt des individus n'est jamais opposé à l'intérêt public".

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Ricardo : Je ne suis pas d'accord sur ce point. Dans le cas des machines, les intérêts des patrons et des ouvriers sont souvent opposés. Les intérêts des propriétaires fonciers et ceux du public seraient-ils toujours les mêmes ? Je suis sûr que vous ne le pensez pas "[20][20] David Ricardo, " Lettre 497 ", Works, vol. IX, 1952,....

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Le point de vue de Hume, Smith et Ricardo sur ces questions était parfaitement clair. Si les agents suivent leurs intérêts personnels sans respecter les règles morales prescrites par la vertu de justice, le marché ne fonctionne simplement pas ; il en résulte le désordre. Lorsque ces règles sont scrupuleusement respectées, l'intérêt personnel coïncide avec l'intérêt général " souvent ", " fréquemment ", " dans beaucoup de cas ", " la plupart du temps ", mais certainement pas " toujours ". C'est ce que l'on peut lire, par exemple, dans la plus célèbre des phrases de La richesse des nations : " Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour but d'y travailler. (...) En cela comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible " (vol. II, p. 43).

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Ici encore, Dumont n'a aucune excuse. Les historiens des idées qui ont rejeté cette lecture tendancieuse de Smith et des classique sont nombreux, et parmi les plus prestigieux. Ainsi, Jacob Viner écrit : " Dans La richesse des nations, cette harmonie ne s'étend pas à tous les éléments de l'ordre économique, et là où elle prévaut, elle est souvent partielle et imparfaite "[21][21] Jacob Viner, " Adam Smith and Laissez-Faire ", dans....

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Et Lionel Robbins : " Si nous examinons attentivement le degré d'harmonie que Smith revendiquait pour ce système, nous constatons qu'en réalité il est très limité. On ne voit pas cela dans les livres sur des livres (in books about books). Mais cela apparaît très clairement en lisant les textes eux-mêmes "[22][22] Lionel Robbins, The Theory of Economic Policy in English....

62

Et Keynes : " C'est ce que l'on prétend que les économistes ont dit. En réalité, aucune doctrine de la sorte ne peut être trouvée dans les écrits des plus grandes autorités "[23][23] J. M. Keynes, The End of Laissez-Faire, op. cit., p. 17.....

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Les inexactitudes et hésitations de Dumont nous permettent de nous demander s'il ne s'est pas trop appuyé, dans son analyse, sur une littérature secondaire qui offre un schéma bien ficelé et facile à retenir, mais qui ne correspond pas du tout à ce qu'ont écrit les classiques anglais  [24][24] Sur la manière dont Elie Halévy déforme la philosophie.... Ainsi, à plusieurs reprises, il nous dit lui-même qu'il s'est appuyé " fortement " sur la lecture de La formation du radicalisme philosophique (le livre d'Elie Halévy) pour sa compréhension de l'économie politique classique anglaise : " C'est le type de livre sur quoi toute la recherche [toute sa recherche ?] sur l'idéologie moderne repose " (p. 39).

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Et dans l'édition américaine de son livre, il est encore plus explicite : "C'est le type de livre sur lequel, il m'a semblé, je pouvais m'appuyer fortement dans ma recherche en général " [25][25] Louis Dumont, From Mandeville to Marx, University of....

Dumont et " la morale "

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Revenons à la thèse que Dumont attribue avec tellement d'insistance aux économistes classiques, selon laquelle, pour eux, l'économie se détache de la morale. Bien qu'il la répète constamment, il ne semble pas totalement convaincu par sa thèse. On assiste ainsi à une véritable schizophrénie, l'auteur n'arrêtant pas de se dédire et de se contredire. Ainsi, à la page 46, il vient à peine d'énoncer (pour l'énième fois) sa thèse sur l'émancipation que, à la ligne suivante, il la met en doute : " l'économique avait aussi à s'émanciper de la moralité. (La formule n'est pas exacte mais elle suffira pour le moment.) "

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Mais, si la formule " n'est pas exacte ", pourquoi l'avancer si souvent ?

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Trente-sept pages plus loin, il récidive : " A vrai dire, parler d'une émancipation est ici trop simple : c'est tout à fait excessif et insuffisant " (p. 83).

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Pourquoi répéter, encore et encore, une formule qui est " inexacte ", qui est " trop simple ", qui est " excessive et insuffisante " ? A notre avis, c'est parce que Dumont veut s'accrocher, simultanément, à deux thèses incompatibles : une thèse absurde, sur laquelle s'appuie une bonne partie du livre, selon laquelle, dans l'économie politique classique, l'homme échappe à la morale, et une thèse juste, qu'il énonce en passant, selon laquelle l'homme moderne change de morale.

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La thèse juste aurait pourtant été fort simple à énoncer. Avec la transition de la société traditionnelle à la société moderne, un code moral nouveau tend à s'imposer en matière économique. Certaines règles de ce nouveau code sont communes avec l'ancien : respecter les contrats, s'abstenir de voler, éviter le dol. D'autres règles sont différentes. Ainsi, dans la morale traditionnelle, le prêt à intérêt est en général réprouvé. Dans la morale moderne, c'est l'achat et la vente des êtres humains qui sont interdits, et les pratiques comme la primogéniture qui sont désapprouvées. On n'échappe donc nullement à la moralité.

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Dumont veut pourtant s'accrocher aux deux thèses à la fois. Alors il se contredit. A la page 97, il écrit que " la moralité est expulsée des affaires réelles des hommes " ; tandis qu'à la page suivante, il nous dit que ce qui s'est passé, c'est une " transition de la moralité traditionnelle à l'éthique utilitariste ".

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Mais on n'échappe pas à une contradiction logique en changeant un mot. La question à laquelle nous essayons de répondre est de savoir si, en économie, l'homme est soumis ou non à certains devoirs moraux (tu dois faire ceci ! tu ne dois pas faire cela !). Peu importe si on appelle ces devoirs " moralité " ou " éthique ". Or, il est évident que cette " éthique utilitariste " est une doctrine qui approuve certaines catégories d'actions et en désapprouve d'autres, qui dicte des commandements et des interdictions. Ne dit-elle pas qu'on doit tenir ses promesses, qu'on doit s'abstenir de porter atteinte à la propriété des autres ?

Le " nouveau " code moral et l'utilitarisme

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Dumont se trompe aussi concernant la relation qui existe entre le nouveau code moral libéral et la morale ou l'éthique utilitariste (qui, rappelons-le, juge les institutions et les lois d'après leurs répercussions sur le bonheur de la communauté). Il commet deux erreurs très répandues. Primo, il croit que l'utilitarisme est une doctrine nouvelle qui arrive à l'époque de Bentham ou de Mandeville, tandis que le " droit naturel " et les morales qu'il appelle " transcendantales " seraient plus anciennes. Secundo, il suggère que l'utilitarisme est plutôt favorable aux nouvelles règles libérales, tandis que les morales transcendantales leur seraient plutôt hostiles.

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Le fait est que ces différents principes, pour juger les actions et les institutions humaines, sont tous très anciens ; ils coexistaient déjà dans la société traditionnelle et ont continué à coexister au sein de la société moderne. Laissons parler deux auteurs qui défendent tous les deux le libéralisme classique et qui, en quelque sorte, sont les représentants par excellence, l'un de l'utilitarisme, et l'autre des morales transcendantales. D'abord, John Stuart Mill dans son essai Bentham : " Attribuer une quelconque nouveauté à la doctrine selon laquelle l'utilité générale est le fondement de la morale révèle une grande ignorance de l'histoire de la philosophie (...). A toutes les époques de la philosophie, une de ses écoles a été utilitariste - non seulement depuis le temps d'Epicure, mais bien avant "[26][26] John Stuart Mill, " Bentham ", dans The Collected Works,....

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Et dans son livre L'utilitarisme : " Plus de deux mille ans ont passé, et les mêmes discussions continuent ; les philosophes sont encore rangés sous les mêmes drapeaux ennemis "[27][27] John Stuart Mill, L'utilitarisme, op. cit., p. 37..

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A propos des doctrines " transcendantales " (dont son impératif catégorique est un des cas les plus connus), donnons la parole à Kant, qui dit, à propos de son livre Fondements de la métaphysique des moeurs : " On n'y établissait aucun nouveau principe (...). Qui donc voudrait introduire un nouveau principe de toute moralité et être, pour ainsi dire, le premier à le découvrir ? Comme si avant lui le monde avait été dans l'ignorance " [28][28] Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, éd.....

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Quant à la deuxième erreur de Dumont, selon laquelle l'utilitarisme serait plus favorable à la morale libérale que les autres doctrines éthiques, l'exemple du prêt à intérêt permet d'illustrer la fausseté de cette opinion.

L'exemple du prêt à intérêt

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Il suffit de lire un peu la littérature pré-libérale pour voir que les auteurs qui condamnaient le prêt avec intérêt fondaient leur jugement moral, parfois sur l'utilitarisme, parfois sur des doctrines a priori. Et ceux qui, cent ans plus tard, approuvaient le prêt à intérêt, en faisaient de même. Pour Martin Luther comme pour Bossuet, par exemple, le prêt à intérêt était considéré comme contraire à la morale. Luther avançait les arguments traditionnels d'équité naturelle et de conformité à la Raison (puisque l'argent ne fait pas des petits, il n'est pas raisonnable de réclamer un intérêt [29][29] La Raison le réprouve car ce serait récolter là où...). Bossuet, en revanche, donne des arguments utilitaristes : " Est-il un moyen de ruiner plus promptement un Etat que l'usure, qui produit les fraudes et l'oisiveté, qui fait languir les arts les plus utiles et la véritable industrie, (...) n'inspirant que du mépris pour l'agriculture, le plus nécessaire de tous les arts ? "[30][30] Cité par Guy Berger, " Les origines du libéralisme :....

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Une centaine d'années plus tard, Bentham et Turgot (qui sont tous deux des libéraux) considéraient le prêt à intérêt comme parfaitement licite. Et ils le justifiaient par les mêmes principes moraux dont Luther et Bossuet s'étaient servis pour le condamner. Pour Bentham, les argument sont exclusivement utilitaristes : la liberté du taux d'intérêt tend à favoriser les innovations et à augmenter la production. Pour Turgot, par contre, l'argument suprême est le respect de l'équité naturelle et la conformité avec la Raison (et non les conséquences que l'institution produit) : " Si l'on s'en tient à l'ordre naturel, l'argent doit être regardé comme une marchandise que le propriétaire est en droit de vendre ou de louer (...). Le propriétaire d'un effet quelconque peut le garder, le donner, le vendre, le prêter gratuitement ou le louer (...). Puisqu'on vend l'argent comme tout autre effet, pourquoi ne le louerait-on pas comme tout autre effet ? Par quel étrange caprice la morale ou la loi prohiberaient-elles un contrat libre entre deux parties qui toutes deux y trouvent leur avantage ? "[31][31] Turgot, Mémoire sur l'argent..

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C'est une erreur totale de croire que les arguments en faveur du libéralisme naissant sont, de manière systématique ou de manière prédominante, de type utilitariste. Des libéraux parmi les plus connus (Emmanuel Kant, Benjamin Constant, Condorcet, Thomas Jefferson) approuvaient les différentes libertés (tel le prêt d'argent avec intérêt), comme Turgot, à partir d'arguments non utilitaristes (conformité avec raison naturelle, conformité à l'ordre naturel, etc.)  [32][32] Dans notre livre Introduction aux fondements philosophiques....

L'imprécision du vocabulaire de Dumont

80

L'imprécision dans l'usage des mots est une des sources les plus courantes de confusion chez les auteurs qui écrivent sur les idées philosophiques et politiques. On comprend mieux, donc, les erreurs dans lesquelles tombe Dumont lorsqu'on constate le flou avec lequel il utilise les mots-clés de son discours (égoïsme, utilitarisme, libéralisme, etc.).

" Egoïsme " et " amour de soi " (" selfishness " et " self-love ")

81

Selon Dumont, la thèse centrale de La richesse des nations est que " l'activité économique est la seule activité de l'homme où il n'y a besoin que d'égoïsme " (p. 83).

82

On est donc surpris, en parcourant le grand livre d'Adam Smith, de constater que le mot " égoïsme " (selfishness) n'apparaît jamais.

83

Il semble que Dumont a confondu deux concepts parfaitement distincts, que Smith sépare clairement et désigne par des expressions différentes : " self-love " (que nous traduisons ici par " amour de soi ") et " selfishness " (que nous traduisons par " égoïsme "). Chez Smith, ainsi que chez beaucoup d'autres philosophes, l'expression " amour de " désigne cette famille de motivations qui nous font accomplir certaines actions en raison de l'attirance, inclination ou désir que nous ressentons : le mot se réfère surtout aux actions accomplies pour le plaisir, l'intérêt ou la satisfaction qui sont attendus. Les actions accomplies par amour (de soi ou de ses enfants) s'opposent ainsi aux actions accomplies, par exemple, par sens du devoir (comme lorsque nous aidons quelqu'un qui nous est désagréable).

84

L'expression " amour de soi " se comprend par rapport à son contraire, l'" amour des autres ". L'amour de soi est le principal ressort de la vie humaine ; c'est principalement par lui que l'homme mange, boit et fuit le mal - bien que l'on puisse manger et boire par sens du devoir (lorsqu'on est malade et sans appétit, par exemple). Depuis l'Antiquité, c'est un thème classique que l'amour de soi est parfaitement légitime, c'est même une obligation morale (un devoir). Mais il ne faut pas qu'il soit excessif. Ainsi, saint Thomas écrit : " Toute chose naturellement s'aime soi-même et cherche donc naturellement à se préserver et à résister à ce qui lui ferait du mal (...) ; c'est un devoir de s'aimer soi-même "  [33][33] Thomas d'Aquin, " Le suicide est-il permis ? ", Somme....

85

L'" égoïsme " (selfishness) désigne chez Smith quelque chose de tout à fait différent. C'est le nom qu'il donne à l'amour de soi lorsqu'il est excessif ou déréglé. La relation entre l'amour de soi et l'égoïsme est comme le rapport entre le désir de manger et la gourmandise (qui est un des sept péchés capitaux). Le premier est une inclination naturelle parfaitement légitime et nécessaire à la vie, tandis que la deuxième est le nom qu'on donne au vice qui en résulte lorsque cette inclination est excessive ou déréglée  [34][34] Nous ne prétendons pas ici que les mots égoïsme et....

86

On comprend donc qu'il serait illogique, pour Smith, d'écrire (comme le prétend Louis Dumont) que c'est à l'" égoïsme " du boucher ou du boulanger (à leur amour de soi " excessif et déréglé ") que nous nous adressons pour obtenir notre bifteck et notre pain. Puisqu'il suffirait de s'adresser à leur amour de soi simple et sain (à leur inclination naturelle et légitime d'améliorer leur situation). C'est pourtant ce que l'on comprend d'après la traduction maladroite que Garnier a fait de ce mot. Ainsi, Adam Smith écrit : " We address ourselves, not to their humanity, but to their self-love "[35][35] The Wealth of Nations, Glasgow Edition, vol. I, p.....

87

Ce que Garnier a traduit par : " Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme "[36][36] Adam Smith, Richesse..., op. cit., vol. I, p. 82..

88

Il est assez clair que Dumont confond les deux concepts en question, comme on le voit dans la phrase suivante, où il traite les deux mots comme des synonymes : " On admet généralement que le thème central d'Adam Smith, l'idée que l'égoïsme (self-love : "amour de soi") travaille pour le bien commun, vient de Mandeville " (p. 85).

89

Pourquoi Dumont traduit-il " self-love " par " amour de soi " dans la parenthèse de cette phrase, tandis qu'il utilise le mot " égoïsme " dans le reste du livre ? Parce que, en faisant un amalgame entre les mots, il peut ensuite faire une confusion entre les thèses : entre la thèse traditionnelle et modérée d'Adam Smith - " l'amour de soi peut fréquemment être un motif vertueux d'action "[37][37] Adam Smith, Théorie..., op. cit., p. 412. - et celle, fausse et provocatrice, de Mandeville - " toutes les actions bienfaisantes résultent uniquement de l'égoïsme ".

" Utilitariste " et " utilitaire "

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Une confusion similaire consiste à ne pas distinguer les mots " utilitariste " et " utilitaire ", et de glisser de l'un à l'autre sans se rendre compte que ces mots sont loin d'être des synonymes. En éthique, le terme utilitariste se réfère à la doctrine morale qui soutient que le " bonheur de la communauté " est le critère du bien et du mal en matière de morale et de législation. Le mot utilitaire, en revanche, désigne des personnes méprisables qui se déterminent exclusivement en fonction de leurs intérêts matériels et qui s'intéressent seulement aux choses les plus grossières (qui négligent l'art, la poésie, l'ornement, etc.). Le caractère péjoratif du mot utilitaire saute aux yeux, comme on peut le voir par l'usage qu'en fait Théophile Gautier : " Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu'aux roses, et je crois qu'il n'y a qu'un utilitaire au monde capable d'arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux. (...) Vous voyez que les principes utilitaires sont bien loin d'être les miens " [38][38] Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, Préface.

91

Et Bernanos : " Le matérialisme purement utilitaire du dernier siècle avait (...) de quoi rebuter les âmes nobles "[39][39] Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune,....

92

Quel crédit peut-on donner à un historien des idées qui utilise, pour désigner la doctrine philosophique qu'il critique, tantôt une appellation neutre, tantôt une appellation péjorative, comme un historien qui parlerait parfois des Allemands et parfois des " Boches " ? Pourtant, c'est ce que fait Dumont (pages 98 et 99, par exemple). Tout comme Elie Halévy, qui, dès la première page de son livre, et dans la même phrase, saute d'une expression à l'autre : " A l'époque où l'utilitarisme était une philosophie constituée, il fallait être radical pour être utilitaire (...). Si l'on ne sait pas cela, peut-on vraiment dire que l'on connaisse la morale utilitaire et le principe de l'utilité ? "[40][40] Halévy, op. cit., vol. I, p. 5..

93

Cette confusion est d'autant moins excusable que la plupart des dictionnaires attirent l'attention sur le caractère péjoratif du mot utilitaire. Ainsi, le Lalande indique : " presque toujours avec un import péjoratif " (p. 1176), et, à l'entrée du mot utilitariste : " Il serait très souhaitable de l'employer de préférence à [utilitaire], (...) pour éviter l'équivoque entre l'esprit utilitaire (...) et les doctrines philosophiques de la morale fondée sur l'utilité " (p. 1178).

" Libéralisme " et " non-intervention "

94

En français, le mot libéralisme désigne deux choses tout à fait différentes. Dans la langue courante, le mot fait souvent allusion à une doctrine qui voudrait que l'Etat soit réduit au minimum ou qui prône que l'Etat reste en dehors de l'économie ; c'est l'usage populaire du mot. Dans l'histoire des idées politiques, en revanche, il désigne généralement un projet ou l'idéal de société élaboré pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle et dont les auteurs de référence sont Smith, Turgot, Jefferson et Kant. Il suffit d'avoir lu n'importe lequel de ces auteurs pour voir que les deux acceptions du mot sont très différentes ; les pères fondateurs n'étaient absolument pas partisans ni de l'Etat minimal ni de la non-intervention de l'Etat.

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Ainsi, afin d'éviter les confusions entre les deux acceptions de ce mot, les historiens sérieux différencient deux familles de pensée très différentes : une première famille, qu'ils appellent " ultralibéralisme ", ou " libéralisme manchesterien ", ou " laisser-faire ", ou quelque autre expression similaire, et une seconde famille, à laquelle ils réservent l'appellation de " libéralisme classique " ou simplement " libéralisme " [41][41] Sur cette confusion, voir notre article " Libéralisme.... Lionel Robbins, par exemple, écrit : " Je ne considère pas l'économie politique classique et la soi-disant école de Manchester comme identiques - je pense fortement le contraire " (Robbins, 1953, p. 3).

96

Louis Dumont, de son côté, ne distingue pas les deux acceptions du mot (ni les deux projets de société que ce mot désigne), de sorte que, lorsqu'il utilise cette expression, c'est toujours avec un sens flou et imprécis. Ainsi, lorsqu'il tente une définition de ce mot, c'est clairement à l'acception vulgaire qu'il fait allusion : " Le "libéralisme" (...), c'est-à-dire essentiellement la doctrine du rôle sacro-saint du marché " (p. 15) ;

97

" Le libéralisme économique (...) était une doctrine intolérante, excluant toute intervention de l'Etat, une doctrine selon laquelle, le libre jeu de l'économie étant la condition de l'ordre, toute interférence était néfaste "[42][42] Préface à La grande transformation, de Karl Polanyi,....

98

Mais son livre Homo aequalis est presque entièrement construit de manière à faire ressortir La richesse des nations d'Adam Smith (où on ne trouve pas cette doctrine) comme la forme achevée du libéralisme.

L'idéologie et le projet de recherche de Louis Dumont

99

Dumont fait partie de ce large courant de sensibilité qui pense qu'à un certain moment de l'histoire moderne, la pensée occidentale a pris un mauvais chemin. Les sciences naturelles et la technologie se seraient remarquablement développées, mais quelque chose de profondément malsain et regrettable (réductionniste, dogmatique et simplificateur) se serait passé dans la manière dont l'homme se voit lui-même ainsi que dans sa façon de voir la société dans laquelle il vit.

100

Nous sommes passés de l'idéologie traditionnelle à l'idéologie moderne, dont le " détachement de l'économique " serait, d'après Dumont, un des éléments caractéristiques. Selon notre auteur, ce sont les écrits d'Adam Smith, de David Hume et de David Ricardo, notamment, qui ont véhiculé ces valeurs, représentations et idées. La richesse des nations (ou plutôt, ce que Dumont en a compris) serait le prototype de cette vision malsaine de la société, tandis que " l'apothéose de l'idéologie économique " se trouverait dans Marx (p. 137).

101

Dumont considère que cette évolution ou transition est regrettable pour deux types de raisons. Premièrement, parce qu'elle constitue un appauvrissement intellectuel, réductionniste et simplificateur, par rapport à l'" idéologie traditionnelle " (ou par rapport à ce qu'aurait pu donner cette idéologie). Deuxièmement, parce qu'elle a produit des " conséquences involontaires " catastrophiques, comme le fascisme en Allemagne et le communisme en Russie.

102

Afin de contribuer à la compréhension de ce qui s'est passé, de comprendre comment et pourquoi cette idéologie moderne si regrettable a pu surgir, il se propose d'en " rendre compte " en la situant par rapport à une " grille d'interprétation " ou " système de coordonnées ", ou " cadre de référence " qu'il construit à partir d'une connaissance des deux types de sociétés (traditionnelle et moderne) et de deux types de disciplines (économie et anthropologie). La première tâche est donc de dégager un certain nombre d'éléments (des " idéologèmes ") qui com posent l'idéologie moderne et la différencient de l'idéologie traditionnelle, une tâche qui relève de l'histoire des idées. D'après ses propres mots, il entreprend : " une enquête qui ressortit à première vue à ce qu'on appelle communément l'histoire des idées " (p. 11).

103

Parmi ces éléments, nous en avons vus quelques-uns qui constituent, d'après Dumont, l'idéologie moderne : primo, dans le domaine économique, l'homme est autorisé à échapper à la moralité, il peut suivre exclusivement son intérêt égoïste ; secundo, lorsque les individus suivent uniquement leur intérêt personnel, il en résulte une harmonie naturelle ; tertio, pour que cette harmonie se réalise, l'Etat ne doit pas intervenir.

104

Il suffit de parcourir cette gallérie d'horreurs intellectuelles que Dumont attribue à Hume et à Smith pour frissonner. Avec une telle idéologie, il n'est pas étonnant que l'histoire moderne ait engendré des monstruosités comme le fascisme et le communisme ! Heureusement, un espoir se dessine à l'horizon : Dumont nous dit que " nous assistons à une crise du paradigme idéologique moderne " (p. 18). Mieux encore, cette crise " a connu récemment une intensification " (p. 19). C'est au sein de cette crise du paradigme que se situe " [son] propre plaidoyer répété pour une perspective holiste " (p. 36). Dumont nous dit lui-même ce qu'il pense avoir fait, et nous dit quel critère nous pouvons utiliser pour le juger :

105

" Il s'agissait de regarder sous un angle nouveau nos conceptions modernes fondamentales " (p. 23) ;

106

" Si, à la fin, nous avons jeté quelque lumière sur l'histoire de la pensée économique (...), alors la perspective sera justifiée " (p. 38).

107

Notre conclusion, dans cet article, est que Dumont, soit n'a pas compris les idées de Hume, Smith, Ricardo et Mill, soit les a déformées. Il pouvait donc difficilement les éclairer de quelque lumière que ce soit. Les " idéologèmes " qu'il attribue aux classiques anglais (dont nous avons examiné quelques exemples) ne sont pas les idées clairement exprimées par ces auteurs, mais les caricatures et déformations qui circulent à leur propos dans une grande partie de ce que l'on appelle la littérature secondaire. Comme le dit Lionel Robbins : " Il est vrai que ces doctrines (...) ont joui d'une large audience et ont été reprises par des célébrités de l'époque. Mais elles n'ont pas reçu l'aval des économistes classiques. Identifier de telles doctrines avec les opinions explicites et faciles à vérifier des économistes classiques est un signe certain d'ignorance ou de malhonnêteté "[43][43] Lionel Robbins, The Theory of Economic Policy in English....

Notes

[1]

Dernier ouvrage paru, Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, éd. La Découverte, 1992.

[2]

Lionel Robbins, A History of Economic Thought, The LSE Lectures, Princeton University Press, 1998, p. 7.

[3]

Louis Dumont, Homo aequalis, éd. Gallimard, 1985.

[4]

Sauf mention contraire, c'est nous qui soulignons.

[5]

Adam Smith, La richesse des nations, éd. Flammarion, 1991, vol. II, p. 308.

[6]

David Hume, Les passions, Traité de la nature humaine II, éd. Flammarion, 1991, p. 148.

[7]

Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, éd. Puf, 1999, p. 130-131.

[8]

Idem, p. 437.

[9]

John Stuart Mill, " Du lien qui unit la justice et l'utilité ", L'utilitarisme, éd. Flammarion, 1988, p. 148.

[10]

David Hume, " De l'origine de la justice et de la propriété ", La morale, Traité de la nature humaine III, éd. Flammarion, 1993, p. 88.

[11]

H. L. A. Hart, " Justice and Morality ", in The Concept of Law, p. 157-158.

[12]

Théorie..., op. cit., p. 137.

[13]

David Hume, La morale, Traité de la nature humaine III, éd. Flammarion, 1993, p. 185.

[14]

Dugald Stewart, Account of the Life and Writings of Adam Smith, dans Adam Smith, Works and Correspondence, Glasgow Edition, vol. III, p. 315.

[15]

Jacob Viner, " L'homme économique et la main invisible ", dans The Role of Providence in the Social Order, Princeton University Press, 1976, p. 32.

[16]

David Hume, " De l'origine de la justice et de la propriété " et " Des règles déterminant la propriété ", La morale, Traité de la nature humaine III, éd. Flammarion, 1993.

[17]

Richesse..., vol. I, p. 82.

[18]

Richesse..., vol. II, p. 406.

[19]

Il s'agit d'un texte de Hume repris par Adam Smith dans Richesse..., vol. II, p. 415-416.

[20]

David Ricardo, " Lettre 497 ", Works, vol. IX, 1952, p. 194.

[21]

Jacob Viner, " Adam Smith and Laissez-Faire ", dans J. M. Clark, Adam Smith, 1776-1926, Chicago University Press, 1928, p. 128.

[22]

Lionel Robbins, The Theory of Economic Policy in English Classical Political Economy, éd. Macmillan, 1952, p. 25.

[23]

J. M. Keynes, The End of Laissez-Faire, op. cit., p. 17. En français aussi aux éditions Agone, 1999, p. 11.

[24]

Sur la manière dont Elie Halévy déforme la philosophie anglaise, le lecteur peut consulter notre article " A Critique of Elie Halévy : an Important Distortion of British Moral Philosophy ", dans le numéro de janvier 1998 de la revue Philosophy (de la Royal Academy of Philosophy), qui peut être téléchargé en français sur le site Web Utilitarianism Resources : www. utilitarianism. com

[25]

Louis Dumont, From Mandeville to Marx, University of Chicago Press, 1977, p. 30.

[26]

John Stuart Mill, " Bentham ", dans The Collected Works, vol. X, p. 86- 87. Voir, en français, L'utilitarisme, op. cit., et Essai sur Bentham, éd. Puf, 1998, p. 184-185.

[27]

John Stuart Mill, L'utilitarisme, op. cit., p. 37.

[28]

Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, éd. Gallimard, 1985, p. 25, note de bas de page.

[29]

La Raison le réprouve car ce serait récolter là où il n'y a pas reproduction (des semences qui se multiplient) ; ce serait vendre la même chose deux fois ; ce serait vendre quelque chose qui n'existe pas.

[30]

Cité par Guy Berger, " Les origines du libéralisme : Pierre Nicole ", revue Commentaire, vol. IV, n? 14, été 1981.

[31]

Turgot, Mémoire sur l'argent.

[32]

Dans notre livre Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme (éd. La Découverte), nous dédions un chapitre aux auteurs qui défendent le libéralisme de ce point de vue.

[33]

Thomas d'Aquin, " Le suicide est-il permis ? ", Somme théologique, II, II, 5.

[34]

Nous ne prétendons pas ici que les mots égoïsme et amour de soi (et même le mot gourmandise) n'ont pas d'autre acception en français. Nous soutenons simplement que, pour comprendre les thèses de Smith, il faut distinguer ces deux concepts que Dumont confond et que Smith désigne par les mots self-love et selfishness. Il n'est rien de plus facile que de parcourir le texte électronique de The Theory of Moral Sentiments et The Wealth of Nations pour le vérifier. Les textes peuvent être téléchargés à partir du site Web : http ://panoramix.univ-paris1.fr/CHPE/

[35]

The Wealth of Nations, Glasgow Edition, vol. I, p. 27.

[36]

Adam Smith, Richesse..., op. cit., vol. I, p. 82.

[37]

Adam Smith, Théorie..., op. cit., p. 412.

[38]

Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, Préface.

[39]

Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune, 1938, p. 342.

[40]

Halévy, op. cit., vol. I, p. 5.

[41]

Sur cette confusion, voir notre article " Libéralisme et éthique ", L'économie politique n? 6, 2e trimestre 2000.

[42]

Préface à La grande transformation, de Karl Polanyi, éd. Gallimard, p. VI.

[43]

Lionel Robbins, The Theory of Economic Policy in English Classical Political Economy, éd. Macmillan, 1952, p.36-37

Plan de l'article

  1. L'émancipation de l'économie politique
    1. Les classiques n'ont pas dit cela
  2. A propos du mot justice
  3. L'intérêt privé est-il spontanément bien orienté ?
  4. " Harmonie naturelle " des intérêts
    1. La théorie et la pratique
  5. Dumont et " la morale "
    1. Le " nouveau " code moral et l'utilitarisme
    2. L'exemple du prêt à intérêt
  6. L'imprécision du vocabulaire de Dumont
    1. " Egoïsme " et " amour de soi " (" selfishness " et " self-love ")
    2. " Utilitariste " et " utilitaire "
    3. " Libéralisme " et " non-intervention "
  7. L'idéologie et le projet de recherche de Louis Dumont

Pour citer cet article

Vergara Francisco, « Les erreurs et confusions de Louis Dumont », L'Économie politique 3/2001 (no 11) , p. 76-98
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-3-page-76.htm.
DOI : 10.3917/leco.011.0076.


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