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L'Économie politique

2001/4 (no 12)


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Humaniser l'économie, de Jean-Paul Maréchal, coll. Sociologie économique, éd. Desclée de Brouwer, 2000.

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Et pourquoi ne laisserait-on pas "disparaître par famine" la fraction "inutile" de la population ? Aussi cruel que cela puisse paraître, ne faudrait-il pas y voir, dans une économie en situation d'excédent de main-d'oeuvre, un phénomène "naturel" d'optimisation parétienne, le signe que la main invisible effectue toujours son travail, y compris "par strangulation" ? Loin d'être une plaisanterie, voilà le type de questions que finit par se poser la science économique, quand elle en vient à croire ses modèles plus vrais ou plus réels que les êtres à qui elle les destine. Et quand elle pousse l'arrogance jusqu'à se définir comme la science sociale par excellence, une science qui serait (mais n'est pas, bien sûr) neutre à l'égard des finalités ou des valeurs humaines et, plus encore, infaillible dans ses démonstrations et prescriptions.

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Cela fait longtemps que l'économiste Jean-Paul Maréchal s'interroge sur le développement et le devenir de sa discipline, en particulier sur sa tendance à nier la dimension anthropologique de l'économie. Déjà dans un précédent ouvrage, il explorait les raisons pour lesquelles l'économie dominante parvenait si bien à confondre le rationnel et le raisonnable qu'elle finissait par tenir pour "rationnelles" des décisions destructrices d'êtres humains  [1][1] Le rationnel et le raisonnable. L'économie, l'emploi.... Dans Humaniser l'économie, l'auteur va plus loin, puisqu'il se propose de démontrer que la décision économique peut, sans renoncer à la logique d'efficience maximale (la seule que reconnaisse le paradigme néolibéral), également tenir compte de facteurs éthiques, et par là même replacer les besoins humains au coeur de ses préoccupations.

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La science économique n'a pas toujours été celle que nous connaissons aujourd'hui, celle qui tend à appliquer aux affaires humaines une logique désincarnée. La présentation des grandes étapes de l'analyse économique libérale permet justement à l'auteur de rappeler que les écoles physiocratique et classique cherchaient au contraire à inscrire la spécificité du fait économique dans l'ordre cosmique et à concilier intérêts particuliers et intérêt général. Mais avec l'école néoclassique, on passe au projet walrasien d'une économie politique pure, qui se traduira par une formalisation mathématique toujours plus poussée de l'équilibre du marché, et conduira finalement à une véritable "invention" du marché comme concept abstrait, englobant et envahissant, s'appliquant aussi bien au monde des objets qu'au reste de la vie, et même à l'amour, par exemple.

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Cette extension du champ d'application de la théorie économique libérale n'est pas allée sans un rétrécissement affligeant de son regard sur le monde. Il en va ainsi de cette activité si centrale et déterminante dans la construction de soi et du lien social qu'est le travail. Analysant plus particulièrement la question de sa rémunération, Jean-Paul Maréchal montre bien comment, de l'école classique à l'école néoclassique, la théorie économique est passée d'une "approche préoccupée par le thème de la reproduction du système économique dans son ensemble, à une vision exclusivement focalisée sur le problème de l'équilibre du marché et d'où toute référence aux besoins économiques et sociaux du travailleur a définitivement disparu". Or, le travail et, a fortiori, la privation de travail ne se laissent pas enfermer dans le statut de marchandise. Devant les difficultés persistantes des pays industrialisés à résoudre le problème de l'emploi, pays dont les richesses croissantes sont une injure aux plus démunis, les économistes orthodoxes n'ont rien à proposer d'autre qu'une alternative entre travail sous-payé et chômage de moins en moins indemnisé. Autant dire, avec Edmond Malinvaud, que les économistes ne font pas de découvertes, que l'imagination scientifique n'est plus au rendez-vous ou, encore, comme l'affirme Jean-Paul Maréchal, que "l'économie se révèle une science en crise".

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Ce n'est pas une fatalité. Ce serait plutôt, si l'on veut bien se souvenir de la double origine, éthique et mécanique, de l'analyse économique, une erreur profonde de méthode de la part de tous ceux qui refusent d'intégrer la dimension éthique au sein de l'analyse économique. Et puisque c'est "dans la sphère humaine et non en elle-même que l'économie doit chercher sa finalité", il est possible d'élaborer un "nouveau principe d'économicité" qui conserverait la logique d'efficience maximale, mais la mettrait au service d'une conception plus large et certainement plus vraie de la notion de coût et de résultat. Celui-ci devrait "être la couverture de ce que François Perroux appelait les "coûts de l'homme"" ou, pour le dire avec les mots d'Henri Bartoli, "la couverture des besoins du statut humain dela vie tels qu'ils s'expriment et croissent dans la communauté historique au gré de la civilisation et de la culture, pour tous et, prioritairement, pour les plus pauvres, aux moindres coûts humains, écologiques et instrumentaux, en englobant dans cette dernière catégorie les coûts matériels et les coûts financiers". Cette approche, souligne l'auteur, recoupe en tous points celle du développement durable, qui ne se ramène pas à la question des atteintes à l'environnement : partie prenante de la bioéconomie, elle participe d'un effort tendant à réencastrer "la sphère économique dans un jeu de contraintes sociales et naturelles hors du respect desquelles l'agir économique perdrait toute vraie justification".

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Il manquait à cette brillante démonstration un terrain d'application pour achever de convaincre le lecteur. Jean-Paul Maréchal le trouve dans la crise actuelle du salariat, dont il établit le diagnostic avant d'explorer trois pistes de solution : la réduction du temps de travail, le développement de l'économie solidaire et, à défaut d'un revenu d'existence inconditionnel attribué à tous, l'instauration d'une allocation compensatrice de revenu qui permettrait, sous certaines conditions, de cumuler pendant une période indéterminée le revenu minimum d'insertion (RMI) et la rémunération d'une activité. Ces trois pistes sont complémentaires, aucune ne se suffisant à elle-même.

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Chacune d'elles est examinée avec beaucoup de rigueur. La première, la réduction du temps de travail, emporte totalement l'adhésion, car l'auteur réfute de façon magistrale toutes les objections et tous les préjugés relatifs à cette question. L'importance de cette analyse devrait être tout particulièrement signalée à l'attention des responsables politiques nationaux et européens qui espèrent augmenter le taux d'emploi, notablement faible en France, au moyen d'un investissement presque exclusif dans l'économie du savoir, sur laquelle ils fondent tous leurs espoirs de réduction du chômage et de compétitivité internationale. Pourtant, insiste Jean-Paul-Maréchal, cette économie-là, représentée par des firmes telles que AT&T, Hughes, Eastman Kodak, Xerox, ou par celles que l'on classe dans la Net-économie, est également destructrice d'emplois : "L'industrialisation du XIXe et de la première moitié du XXe siècle qui [...] créait plus d'emplois qu'elle n'en supprimait semble définitivement derrière nous."

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La question se pose alors de savoir si l'économie solidaire représente un secteur d'avenir et si, véritablement articulée à une politique de réduction du temps de travail et à l'hypothèse d'un intéressement (cumul du RMI et d'une activité rémunérée) auquel ne serait apportée aucune limite dans le temps, elle représenterait une voie de sortie de crise par le haut. Sur ce point précis, l'analyse de Jean-Paul Maréchal et de ceux qui la partagent, et qu'il cite, demande à être développée.

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Commençons par examiner la question de l'allocation compensatrice de revenu. Cette piste est proposée comme un moindre mal à la place de ce qui serait une "solution idéale" : le revenu d'existence. Il faut, provisoirement au moins, explique Jean-Paul Maréchal, mettre ce dernier entre parenthèses, car dans l'état actuel des choses, de trop fortes résistances sociales et politiques en compro mettent la mise en oeuvre. Celles-ci pourraient en dénaturer l'esprit et le placer au service d'une politique ultralibérale de flexibilisation du marché du travail.

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On voit mal, cependant, en quoi l'allocation compensatrice de revenu représente une solution alternative à moyen ou long terme. Certes, une telle solution ne doit pas être rejetée, elle doit même être soutenue dans l'immédiat, compte tenu de la faiblesse et, pour tout dire, de l'insuffisance des revenus procurés par le RMI. Mais on a de bonnes raisons de penser que les employeurs profiteraient de l'aubaine pour ne jamais proposer à cette main-d'oeuvre subventionnée que les emplois les plus dégradés et précaires découlant deleurs stratégies de flexibilité. Comprise autrement que comme une mesure d'urgence, la perspective ouverte par l'allocation compensatrice de revenu n'est guère éthique ou équitable pour les personnes concernées. A terme, ce n'est donc pas une vraie "piste de solution".

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Cela nous ramène à la discussion sur le revenu d'existence. L'objection de Jean-Paul Maréchal, celle qui l'amène à regret à abandonner cette perspective, est sérieuse. Mais pourquoi ne pas poursuivre l'exploration de cette piste en recherchant d'autres mécanismes de redistribution qui, dans un souci d'équité, passeraient inévitablement par un système progressif, et qui seraient susceptibles d'assurer à chacun -et d'abord aux moins nantis, qu'ils travaillent ou non- un revenu garanti qui procurerait un niveau de vie décent (ce que ne permet pas le RMI) - la décence devant être évaluée selon les normes d'une société riche et hautement industrialisée. Bien entendu, on s'aventurerait alors sur le terrain de l'augmentation des minima sociaux, et tout économiste rencontrerait immédiatement l'objection de la "paresse naturelle" des individus "assistés" (en termes plus élégants, ce serait l'"amoralité" d'un revenu distribué sans contrepartie d'aucune sorte). Mais cette objection a déjà été faite au principe du revenu d'existence et, là, Jean-Paul Maréchal n'a pas manqué de la réfuter (comme l'ont fait avec des arguments convaincants des chercheurs d'autres disciplines).

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On s'aventurerait aussi sur le terrain de la discrimination positive, et il serait utile que les économistes humanistes contribuent à ce débat central. En effet, la recherche d'autres mécanismes de redistribution supposerait que soit abandonnée la solution d'universalité préconisée par les partisans du revenu d'existence. L'universalité est une fausse bonne idée. Est-elle vraiment de nature à éviter l'effet de stigmatisation découlant de l'attribution sous conditions de ressources d'une allocation type RMI ? Il se trouve que l'effet de stigmatisation ne tient pas essentiellement, et peut-être pas du tout, au fait que le RMI ne soit attribué qu'à une catégorie ciblée de la population. Il tient à l'ambiguïté de la notion d'insertion, qui a donné lieu, à l'occasion de sa reconduction ou de sa suspension, à une "époustouflante entreprise d'exploration de l'intimité" [2][2] Voir Isabelle Astier, Revenu minimum et souci d'insertion,... des individus, guidée par l'obsession de la fraude. Parce qu'elles qualifient les êtres plutôt que les situations, ces pratiques sont terriblement stigmatisantes.

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Elles ont été permises, justement, par la fragilisation (quand ce n'est pas l'abandon) de toute considération liée à l'éthique politique dans la régulation publique. Cela se vérifie, par exemple, dans les attaques en règle que subit, y compris en France, la notion républicaine de service public. Au nom de la priorité donnée à la concurrence, la finalité du bien commun ou de l'intérêt général est de moins en moins assumée par le service public, sinon au niveau du minimum requis par la cohésion sociale (et non par la solidarité). Certes, il ne s'ensuit pas que cette finalité disparaît d'un seul coup. Mais, par le truchement de la gouvernance (expression polysémique qui masque mal le renvoi de la responsabilité politique sur les gestionnaires des dispositifs publics et sur la société civile), elle tend à être "déversée", soit dans les lieux où s'élaborent et se gèrent les politiques dites territoriales ou de proximité, soit dans des structures de type associatif qui sont un vivier pour l'économie solidaire.

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Avec l'économie sociale ou solidaire, nous abordons la troisième solution préconisée par Jean-Paul Maréchal. Celle-ci fonctionne, on le sait, sur la base de critères de gestion nettement distincts de ceux du secteur privé traditionnel. Il ne s'agit pas d'obtenir les marges les plus élevées possibles, mais de satisfaire au moindre coût et de la meilleure façon possible les adhérents ou sociétaires. Il n'est pas nécessaire d'insister sur le bien-fondé d'une telle orientation à l'heure des "licenciements boursiers". Cependant, les critères liés à la gestion ou à la forme non lucrative des entreprises de ce secteur ne suffisent pas à garantir une sortie par le haut des modes déshumanisants de gouvernance. Sur le terrain, qui est un des lieux privilégiés de développement de l'économie solidaire, on s'aperçoit en effet que ces critères ne sont pas en soi un facteur favorisant la conciliation entre efficacité et justice, ou entre régulation centrale et locale. C'est notamment le cas des associations ou entreprises d'insertion qui, n'en déplaise à Jean-Paul Maréchal, sont à n'en pas douter un "prolongement vaguement honteux du service public". Il peut arriver, et il arrive souvent, qu'elles acceptent, au nom des subventions qui leur sont accordées, de devenir des opérateurs de politiques à la carte, et alors de faire prévaloir sur la visée du bien commun des objectifs quantitatifs dont la force motrice est d'ordre politicien ou gestionnaire.

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En d'autres termes, le problème ici n'est pas de réfuter, avec la plus extrême clarté, l'idée selon laquelle les structures se réclamant de l'économie solidaire sont parfois un prolongement honteux (en fait, honteux pour les dirigeants politiques) du service public, mais de pousser plus loin l'investigation sur les causes et les moyens de remédier aux échecs répétés des politiques standard. Le problème n'est donc pas seulement -même s'il est aussi- celui du statut donné à une entreprise sociale. Comme dans l'exemple cité plus haut du RMI, il est d'abord et avant tout celui d'une commune mesure, c'est-à-dire d'une règle de jugement qui soit la traduction politique du nouveau "principe d'économicité" et qui permette en toute objectivité de comparer les mots et les choses les plus dissemblables et de trancher en équité les conflits de devoirs sans avoir à en passer par une qualification des êtres.

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Une telle règle ne saurait émerger en l'absence d'un débat de fond sur la finalité des mesures de discrimination positive, et donc sur le contenu que la société actuelle veut bien donner à l'idée de solidarité.

Notes

[1]

Le rationnel et le raisonnable. L'économie, l'emploi et l'environnement, coll. Des sociétés, éd. Presses universitaires de Rennes, 1997.

[2]

Voir Isabelle Astier, Revenu minimum et souci d'insertion, éd. Desclée de Brouwer, 1997.

Plan de l'article

  1. Humaniser l'économie, de Jean-Paul Maréchal, coll. Sociologie économique, éd. Desclée de Brouwer, 2000.

Pour citer cet article

Burgi Noëlle, Maréchal Jean-Paul, « Humaniser l'économie », L'Économie politique, 4/2001 (no 12), p. 107-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-4-page-107.htm
DOI : 10.3917/leco.012.0107


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