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L'Économie politique

2001/4 (no 12)


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L'économie politique et la sociologie entretiennent des rapports difficiles, alors qu'elles sont, pour reprendre les intuitions de Saint-Simon, toutes deux filles de la révolution politique, industrielle et intellectuelle qui bouleverse les modes d'existence des sociétés européennes entre les XVIe et XVIIIe siècles. Ces relations difficiles ont partie liée à l'émergence d'une tension durable entre l'économie, en tant qu'elle désigne une dimension autonome de la vie sociale, et la société considérée dans son ensemble, et par la signification politique que cette tension a prise dès le départ pour ne plus la quitter  [1][1] A titre d'illustration, on peut rappeler qu'en France,.... Au travers d'une présentation d'ordre historique, le présent texte va insister sur le fait que, au regard de la longue durée, et contrairement à la perception la plus commune, les deux disciplines ont souvent cherché à rassembler leurs forces plutôt qu'à se déchirer dans des querelles de frontières (querelles qui, la sociologie des sciences l'a montré, existent dans tout champ scientifique), sans pourtant parvenir à desserrer la tension fondatrice de leurs rapports difficiles. Cela rend la situation contemporaine particulièrement intéressante, avec la réapparition d'une sociologie économique vigoureuse et un intérêt accru pour des échanges fructueux entre les économistes et les sociologues, comme le récent article d'Edmond Malinvaud l'a rappelé aux lecteurs de cette revue  [2][2] Voir L'Economie Politique n? 11, 3e trim. 2001..

Un voisinage difficile

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L'affaire s'est mal présentée. En 1819, le jeune Auguste Comte est chargé par le fantasque et visionnaire Saint-Simon de s'occuper de la critique de l'économie politique. Cela ne déboucha pas immédiatement sur des travaux ou des résultats d'importance, mais, quelques années plus tard, présentant sa réflexion sur le système des sciences dans son Cours de philosophie positive, Comte lançait une attaque en règle contre l'économie politique, une pseudo-science ou, dans ses termes, une tentative prématurée pour élaborer la science sociale, c'est-à-dire le savoir adapté à la société industrielle en train de naître et destiné à lui insuffler tout à la fois ordre et progrès.

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La preuve, disait-il, que cette insuffisance de l'économie politique se trouvait dans l'incapacité de cette dernière à trancher le problème posé par les machines : étaient-elles ou non favorables au sort de la classe ouvrière ? L'incapacité des économistes à s'accorder sur ce point démontrait l'inanité de ce savoir. L'argument est médiocre, car on se demande quelle science, mathématique incluse, serait capable de satisfaire à un critère d'accord à propos d'un phénomène si nouveau. Comte proclamait donc la suprématie de la sociologie - terme qu'il invente pour l'occasion -, la reine des sciences, puisqu'elle parachève le système des sciences en traitant de l'objet le plus complexe qui puisse être : la société. Toutefois, la critique de Comte contenait un argument méthodologique pertinent : l'inanité de l'économie politique tenait à une erreur de méthode fondamentale selon laquelle on isolait une classe de faits - les faits dits économiques - du reste de la vie sociale, en contradiction avec ce qu'il appelait le consensus social, pour désigner le faisceau de liaisons rattachant entre elles les différentes dimensions de la vie sociale. Cet argument avait d'autant plus de portée que les sciences sociales étaient encore conçues comme formant un tout, comme le montre le nom de "sciences morales et politiques", utilisé en France pour regrouper l'économie politique, la morale, la politique, ou celui de "noble science of politics", employé en Angleterre pour ranger l'économie politique à côté des autres savoirs portant sur la société.

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On comprend que la doctrine de Comte fut mal reçue des économistes, avant même qu'il ne présentât ses idées sur l'organisation sociale - sa Politique positive -, qui faisaient une place bien trop large à l'Etat aux yeux d'économistes massivement libéraux. Néanmoins, les économistes étaient mis en demeure de réagir à l'attaque ; la réponse vint avec la Logique de John Stuart Mill, philosophe et économiste britannique, admirateur de Comte, qui suggérait de composer avec la fin de non-recevoir du sociologue français. Certes, le consensus s'étend à toutes les dimensions de la vie sociale, l'économie comprise, mais il n'en restait pas moins scientifiquement souhaitable de développer une science sociale spéciale - l'économie politique -, dont l'objet d'étude était défini par une hypothèse aussi simple que proche de la vérité, disait-il, selon laquelle l'être humain préfère plus de richesse à moins. Ainsi propulsé sur la scène de la science sociale, l'homo oeconomicus rendait possible l'existence d'une économie politique séparée des autres sciences sociales.

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Mill était très explicite sur ce point, quand bien même il entourait ce pas décisif de quelques précautions : "L'économie politique considère le genre humain comme occupé uniquement par l'acquisition et par la consommation de la richesse ; son but est de montrer quelle serait la conduite des hommes vivant en état de société, si ce mobile [couplé à l'aversion pour le travail et au plaisir procuré par la jouissance immédiate de biens coûteux] était la règle absolue de leurs actions." Bien sûr, au-delà de la réponse de nature épistémologique permettant la définition d'une science économique autonome, la démarche de Mill - qui avait travaillé très jeune en collaboration avec Jeremy Bentham, le fondateur de l'utilitarisme moderne - ouvrait aussi la voie à une vision politique utilitariste, plus ou moins tempérée, au sens où le comportement d'optimisation devenait la règle de l'ordre social. Ce à quoi, bien évidemment, les sociologues se sont fortement opposés, au nom de la défense des comportements non utilitaires ou non égoïstes.

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On aurait tort d'inférer de ces tensions une séparation brutale entre les deux domaines. En effet, il est tout à fait remarquable de constater que les économistes marginalistes furent souvent favorables à un dialogue entre l'économie politique nouvelle, qu'ils contribuaient à créer, et la sociologie. William Stanley Jevons a été le premier à aller dans ce sens en 1879 : la science économique, disait-il, doit prendre en charge la dynamique des sociétés modernes - ce que Comte avait désigné par le terme de progrès et que son grand continuateur, Herbert Spencer, avait étudié sous le nom d'évolutionnisme social. Or, dans sa version marginaliste, la théorie économique était désespérément statique : aussi Jevons conseillait-il la création d'une sociologie économique, branche de l'économie politique chargée d'étudier la dimension évolutionniste, dynamique, des faits économiques et sociaux. Ainsi, loin que le dialogue fut rompu, il était activement recherché par les promoteurs de l'économie politique néoclassique, maintenant devenue dominante.

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Au tournant des XIXe et XXe siècles, l'idée d'une sociologie économique prendra corps, avec de grands théoriciens de l'économie, comme Vilfredo Pareto, Joseph Schumpeter ou Max Weber  [3][3] La présentation de Weber en tant qu'économiste peut..., ou de grands sociologues, comme Emile Durkheim. Trois conceptions de la relation entre sociologie et économie se font alors jour. Durkheim et l'école durkheimienne (François Simiand notamment) développent une critique virulente des catégories économiques, avec pour projet de substituer à la théorie économique une sociologie économique, ou économie positive dans le langage de Simiand. Pareto ne peut admettre une telle démarche ; cependant, persuadé que l'économie politique ne peut expliquer à elle seule aucun phénomène, pas même un phénomène "économique" comme le protectionnisme, il propose de compléter l'économie politique grâce aux apports d'une sociologie générale qui ne réduise pas l'agir humain à la conception étroite explicitée par Mill.

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La position de Weber est plus souple : sociologie et économie gardent leur autonomie, c'est-à-dire s'efforcent de répondre à la question qui leur est propre (là, les conditions de fonctionnement d'un groupement humain, ici, la formation des prix sur les marchés) au moyen des outils théoriques qui leur conviennent (là, la démarche compréhensive, ici, les modèles ou idéals types de comportement strictement économique). Mais il suggère d'y adjoindre une sociologie économique dans laquelle, au moyen d'un ensemble plus vaste d'idéals types de comportement social - l'action rationnelle en finalité (l'action instrumentale de l'économie), l'action rationnelle en valeur, l'action affective et l'action traditionnelle -, on articule l'approche économique et l'approche historique de la société. Il sera alors possible de traiter de trois types de questions que posent les faits économiques : l'analyse de la structure sociale des rapports économiques présents ; l'étude de leur signification culturelle ou sociale ; l'étude historique de leur formation comme configuration unique.

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Bien que portées par les plus grands noms du moment, ces tentatives n'aboutiront pas. La sociologie économique s'efface avec le développement de la théorie économique au cours des années 1830 et 1840, son institutionnalisation américaine, puis mondiale, après la Seconde Guerre mondiale, d'une part, avec la progressive institutionnalisation de la sociologie comme discipline spécifique, d'autre part. La vision dominante, telle qu'elle est rapportée par Schumpeter, suggère que la théorie économique s'occupe des choses sérieuses (les choix rationnels), alors que la sociologie s'intéresse aux raisons pour lesquelles les individus ne peuvent ou ne savent faire de tels choix. Bref, il ne resterait plus qu'une sociologie des miettes de la vie économique.

Une domination sans partage ?

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Cette vision fournit assez souvent l'arrière-plan selon lequel on juge des relations entre la sociologie et l'économie : deux sciences voisines, opposées dès le départ, avec, pour finir, un démenti cinglant de l'histoire adressé à l'argumentaire de Comte, puisque l'économie a pris le dessus ; c'est elle qui est devenue la reine des sciences sociales, renvoyant la sociologie dans les limbes. Le déploiement de l'approche économique au-delà de sa sphère traditionnelle - le système de marchés autorégulateurs - en est la preuve. L'outillage théorique, présent dès le début du XXe siècle, repose sur l'idée selon laquelle toute action humaine demande l'emploi de ressources rares susceptibles d'usages alternatifs (le temps passé à lire le journal aurait pu être affecté à la réparation de la machine à laver). Dans les années 60, cet outillage qui fait de l'économie la grammaire universelle de l'action humaine se diffuse à la démographie, à la science politique, au droit. La sociologie elle-même n'est pas épargnée et elle n'avait d'ailleurs aucune raison de l'être. En témoigne le développement d'une sociologie du choix rationnel, courant désormais bien implanté en sociologie, avec sa vision économiciste de la vie sociale, au sens où l'on y généralise la forme de comportement suggérée par Mill, de manière à rendre compte de faits sociaux (les mouvements sociaux ou l'absence de ceux-ci, les relations de pouvoir, etc.) en termes de comportements rationnellement intéressés des individus ou d'agrégats stabilisés de ceux-ci.

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Certes, comme toujours, on peut relever l'existence de courants dissidents. Aux Etats-Unis, l'approche institutionnaliste de Thorstein Veblen ou de John R. Commons, qui n'est pas sans avoir de profondes affinités avec la sociologie économique durkheimienne, se maintient et continue son travail d'élucidation des faits économiques considérés dans un registre plus sociologique, c'est-à-dire prenant en compte les valeurs, leur historicité, les modes d'accords entre les individus et, plus généralement, l'ensemble des phénomènes collectifs que l'on regroupe sous le terme d'institution. En outre, des thèmes importants comme le travail, l'organisation ou le développement économique permettent à des auteurs hétérodoxes (on peut penser notamment à des économistes comme François Perroux en France, ou Albert O. Hirschman aux Etats-Unis) de poursuivre d'une manière plus silencieuse le dialogue entre les deux disciplines.

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Néanmoins, à l'inverse de cette vision, l'histoire longue des relations entre les deux domaines fait apparaître l'existence d'un dialogue continu ; de ce point de vue, les années 1930-1970, pendant lesquelles la rupture a été profonde, ne sont pas la règle, mais l'exception. Au point qu'on peut même mettre en doute la profondeur de cette rupture, comme le cas français invite à le faire, dès lors que l'on prend en compte l'ensemble des travaux à la croisée des deux domaines, souvent tenus pour négligeables ou peu dignes d'être pris au sérieux.

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La tradition sociologique durkheimienne, avec sa très forte composante de sociologie économique  [4][4] De sa thèse (La classe ouvrière et les niveaux de vie...., a pu jouer un rôle favorable, quoique limité. Durant l'après-guerre, en net décalage avec les sociologues durkheimiens, les sociologues français délaissent le dialogue entre sociologie et économie : en lieu et place, on observe la montée des travaux en deux domaines proches, la sociologie du travail, avec Georges Friedman, Pierre Naville et Alain Touraine (sans compter la création de Sociologie du travail en 1959), et la sociologie des organisations, avec les travaux de Michel Crozier.

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D'une manière quelque peu inattendue, ce sont les économistes et les historiens qui vont poursuivre la tradition de dialogue entre les deux disciplines. Ainsi, dans la Revue économique, créée en mai 1950, dont le comité de rédaction initial comporte des économistes (notamment Jean Marchal, bientôt rejoint par son frère, André, Jean Lhomme et Jean Weiller) qui occupent des places centrales dans l'institution (faculté de droit de Paris, Institut de sciences politiques) et des historiens (Fernand Braudel et Ernest Labrousse - élève de Simiand, il avait une formation d'économiste). Le programme de la revue est très explicitement de faire se rencontrer les sciences sociales - un projet de longue haleine, qui anime une grande part de l'oeuvre et de l'activité de Braudel, notamment à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)- et surtout de réduire l'isolement de la science économique. Le programme fait l'objet d'un début de réalisation, soit au niveau empirique, avec les recherches et publications sur la répartition effectuées par Jean Marchal et Jacques Lecaillon, soit avec les travaux méthodologiques d'André Marchal, même si, finalement, le programme échoue à orienter l'économie politique française dans la voie d'une économie sociologique qui avait la faveur des fondateurs. La revue devient progressivement le réceptacle de travaux académiques, de plus en plus dans la lignée de l'économie dominante, fortement influencée par les travaux américains et la montée en puissance de la formalisation mathématique, particulièrement en phase avec la tradition française d'ingénieurs-économistes.

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Au-delà de ces considérations d'ordre intellectuel, il faut insister sur la dimension institutionnelle, moins connue, mais décisive. Ces économistes et historiens sont très actifs dans les mutations du système d'enseignement français, tout particulièrement en ce qui concerne les relations entre la sociologie, l'histoire et l'économie. On sait le rôle joué par ces économistes lorsqu'il s'agit de fonder les études économiques en France au milieu des années 60, la marque la plus claire de leur impact étant le grand cours de "systèmes et structures", chargé de faire se rencontrer les approches historiques, sociologiques et économiques dans l'enseignement universitaire d'économie, une fois que ce dernier s'est autonomisé de l'enseignement du droit. Puis, dans les années 60-70, la France se dote d'une filière complète d'enseignement de sciences économiques et sociales. La filière prend pied dans les lycées - avec un baccalauréat spécifique -, ce qui entraîne la nécessité de former des enseignants ayant les compétences requises, d'où la création du Capes de sciences économiques et sociales, puis, à la fin des années 70, de l'agrégation de sciences sociales.

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La filière d'enseignement, sans équivalent en Europe, s'établit jusque dans les filières d'excellence spécifiquement françaises que sont les grandes écoles. La formation des enseignants de sciences économiques et sociales comporte un recrutement effectué auprès d'élèves ayant suivi les classes préparatoires, avec pour débouché les écoles normales supérieures (l'ENS de Cachan d'abord, puis une section ouverte à l'ENS de Fontenay, finalement à l'ENS d'Ulm). Au-delà du flux, assez limité, des normaliens et des agrégés en sciences sociales, la filière brasse beaucoup plus large et s'ancre dans le secondaire ainsi que le supérieur : il existe de ce fait en France un vaste public formé au dialogue entre les deux disciplines. Plus, même : un public ayant des attentes, des représentations dans lesquelles la séparation entre les deux domaines, ou bien la domination unilatérale de l'une ou de l'autre, apparaît comme une anomalie. On s'explique ainsi la vigueur de la sociologie économique française, dès lors que ce domaine de recherche réapparaît dans les années 70 et 80 à la suite de la reprise d'un dialogue entre les deux domaines.

L'émergence de la nouvelle sociologie économique

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Malgré l'importance des courants hétérodoxes dans l'économie politique française - notamment la théorie de la régulation ou l'économie des conventions -, qui introduisent explicitement des hypothèses, des outils et des démarches sociologiques et historiques, malgré l'impact du contexte institutionnel, ce n'est pas en France que le renouveau s'est fait jour. C'est aux Etats-Unis, au cours des années 70, que s'est produite une réaction des sociologues face à l'impérialisme de la théorie économique. On peut en prendre la mesure avec les travaux de Mark Granovetter et de Viviana Zelizer  [5][5] Ces deux auteurs sont représentatifs de deux tendances... : dans les deux cas, il s'agit de montrer que la sociologie peut éclairer des phénomènes économiques centraux.

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Dans sa thèse, Granovetter (1974) montre que l'obtention d'un emploi ne peut être expliquée, ainsi que les économistes le font, en supposant des individus qui optimisent la recherche d'informations sur les emplois disponibles sur le marché du travail. Dans l'échantillon étudié par le sociologue américain, la majorité des emplois ont été obtenus grâce à des relations sociales (familiales ou amicales), souvent sans que l'individu ait cherché ; de surcroît, ces emplois sont en moyenne mieux rémunérés et plus satisfaisants pour ceux qui les occupent que ceux obtenus par les procédures marchandes (annonces, candidatures spontanées). Au moyen de la sociologie des réseaux sociaux, Granovetter éclaire le fonctionnement du marché du travail, en montrant comment les relations amicales et familiales sont le support par lequel transitent des informations économiquement pertinentes, sans pourtant être destinées et recherchées pour cela.

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La thèse de Zelizer (1979) s'intéresse à un tout autre marché, puisqu'il s'agit d'expliquer comment et pourquoi l'assurance-vie, une marchandise rejetée aux Etats-Unis jusqu'au milieu du XIXe siècle, donne lieu à un marché très actif dans les décennies 1880-1900, pour devenir une marchandise commune dès le début du XXe siècle. Très informé historiquement, l'ouvrage montre que la commercialisation d'une telle marchandise heurtait les valeurs sociales américaines (concernant la mort, la prise en charge des veuves et des orphelins par les proches, etc.), en mettant en contact la vie humaine et la monnaie par l'intermédiaire de la prime d'assurance touchée au décès de l'assuré, ce qui était perçu comme la profanation d'une valeur sacrée. A côté des transformations de la vie sociale elle-même (l'urbanisation, avec l'affaiblissement de la vie sociale communautaire qu'elle entraîne ; la montée de classes moyennes dont le patrimoine est souvent lié à la personne même ; la notion de probabilité et son application à la vie humaine, de manière à concevoir pratiquement la notion de risque assurable), Zelizer souligne l'importance des transformations institutionnelles (création des représentants en assurances-vie, alors que cela n'était pas nécessaire pour les assurances incendie) et des modifications dans les valeurs (à propos de la relation entre le père de famille et sa famille), sans lesquelles il était difficile à un tel produit de trouver son marché.

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Avec ces travaux et ceux qui les ont suivis, on voit que, loin d'une querelle stérile sur les frontières entre les deux disciplines, loin d'une défense du pré carré des sociologues face aux envahissements de l'impérialisme économique, la réponse des sociologues rappelait que l'économie a bien du mal à rendre compte à elle seule des phénomènes économiques (marché du travail, marché de l'assurance-vie), parce que, en ne faisant intervenir que le comportement instrumental, elle laisse dans l'ombre des médiations sociales (les relations familiales ou amicales, les valeurs), sans lesquelles on ne peut comprendre des comportements qui ne se réduisent pas à la seule rationalité économique. On en revient au problème posé par Comte et Mill, avec la tension entre la simplicité de l'économie considérant seulement la rationalité instrumentale et la complexité de la sociologie faisant usage d'une gamme plus large d'actions.

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La sociologie économique connaît depuis lors un fort développement : aux Etats-Unis comme en Europe, elle commence à s'institutionnaliser  [6][6] On mentionnera la récente création d'une section "economic..., ce qui est le gage d'une inscription durable dans le champ académique et d'une relation intellectuelle soutenue entre les deux sciences sociales. Ce nouveau départ n'efface pas la diversité des options relevée dès le début du XXe siècle. Le projet de Pareto d'achever l'économie politique par une sociologie générale n'a plus guère de défenseurs, tant une telle tâche paraît hors de portée ; la critique des catégories économiques, au nom de la supériorité scientifique de la sociologie, demeure vivante, notamment avec l'approche de Pierre Bourdieu et son école  [7][7] La sociologie de Bourdieu se rapproche de la sociologie..., ou encore avec la sociologie anti-utilitariste d'Alain Caillé et du Mauss  [8][8] Le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales.... L'approche de Weber, dans laquelle la sociologie économique s'efforce d'articuler histoire et théorie économique grâce aux outils d'investigation de la sociologie, est la plus communément développée, comme on peut le voir avec les travaux de Granovetter, de Zelizer ou de bien d'autres encore. Mais à l'intérieur même de cette dernière perspective, se posent avec acuité des questions essentielles, hier comme aujourd'hui, notamment celle de la relation de l'économique et du social.

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En effet, en mettant en oeuvre les développements de la sociologie structurale  [9][9] On peut définir la sociologie structurale ou relationnelle... au travers des notions de réseaux sociaux et d'encastrement social, Granovetter montre que l'action économique passe par l'intermédiaire des relations familiales et amicales. Cela donne un sens concret et empirique à l'idée d'encastrement de l'activité économique dans le social, idée avancée à titre d'explication générale de l'histoire de l'Europe par Polanyi (1944). Toutefois, cette démarche suppose que l'on sache ce qu'est un phénomène économique qui serait encastré dans quelque chose qui l'engloberait : le social. On peut reprendre la position de Mill et considérer que le social se caractérise par des motifs différents de celui de l'homo oeconomicus, motifs plus variés, plus nobles, qui infléchiraient le cours de l'action, position que Weber lui-même avait reprise à son compte. Mais, en fait, cette réponse suppose acquise la distinction qu'il s'agit d'expliciter, en ne faisant que la rapporter à des mobiles considérés comme distincts, ce qui est précisément le point en question.

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La démarche de Zelizer est ici sensiblement différente : les faits économiques, y compris ceux qui apparaissent les plus puissants pour déstructurer les relations sociales (la monnaie et le froid paiement au comptant, qui remplacent, ainsi que l'écrivaient Karl Marx et Friedrich Engels dans le Manifeste du Parti communiste, les relations familiales ou politiques), sont tout autant modelés par les faits sociaux qu'ils ne les modèlent. Par exemple, s'il est vrai que l'assurance sur la vie est offensante pour les valeurs en mettant un prix sur la vie humaine, elle devient aussi le matériau à partir duquel est redéfinie la "bonne mort", la mort de celui qui a assuré à ses proches les moyens de poursuivre leur trajectoire sociale sans se trouver dans le besoin. Dans cette perspective, le fait économique et le fait social sont difficiles à dissocier, l'encastrement devient mutuel et perd de ce fait sa portée heuristique. Pour cette raison de fond, on soulignera l'intérêt de l'approche de Michel Callon qui, parti de la sociologie des sciences et des techniques, suggère une piste de recherche selon laquelle il est important de faire apparaître la "construction économique des relations économiques", c'est-à-dire d'étudier la manière dont les représentations économiques véhiculées par la théorie économique, mais plus encore par la pratique et les intérêts économiques, qu'il s'agisse du monde marchand ou du monde industriel, s'inscrivent dans des objets ou des équipements qui définissent les cadres de notre compréhension du monde, d'une part, des interactions économiques, de l'autre, en nous permettant de nous y orienter d'une manière adaptée  [10][10] A titre d'illustration, on mentionnera la passionnante....

La tension essentielle

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Ce bref tour d'horizon a insisté sur le fait que les relations ont souvent été d'une nature conflictuelle entre les deux sciences sociales, mais aussi qu'elles n'ont pas cessé d'exister, sauf peut-être dans la période qui va des années 30 à la fin des années 60. Cela n'est pas le fruit du hasard. Entre ces deux disciplines proches existe une tension essentielle, puisque, cherchant à expliquer les phénomènes nés du bouleversement des sociétés occidentales, elles prennent en charge, chacune à sa manière, l'existence d'une sphère économique qui prétend s'autonomiser, voire dominer la vie sociale tout entière. Contre l'anathème comtien, aussi bien que contre l'impérialisme économique, cette tension est une réalité incontournable et, dans la mesure où elle signifie une rivalité entre les savants pour fournir des explications plus satisfaisantes de la réalité sociale, il est souhaitable qu'elle le demeure. La sociologie économique ne changera probablement pas cet état de fait, même si elle peut contribuer à rendre le dialogue plus facile, sans toutefois aller jusqu'à un appauvrissement des différences, et donc un affadissement d'une tension favorable à ce que Weber désignait comme l'objectif du savant : un effort de clarification.


Bibliographie

  • Bourdieu Pierre (1997): "Le champ économique", Actes de la recherche en sciences sociales n? 119.
  • Bourdieu Pierre (2000): Les structures sociales de l'économie, éd. du Seuil.
  • Caillé Alain (2000): L'anthropologie du don, éd. Desclée de Brouwer.
  • Callon Michel (1998): "The Embeddedness of Economic Markets in Economics", in Callon M. (éd.), The Laws of the Market, éd. Blackwell.
  • Cochoy Frank (1996) : Une histoire du marketing. Discipliner l'économie de marché, éd. La Découverte.
  • Gislain Jean-Jacques et Steiner Philippe (1995) : La sociologie économique (1890-1920). Durkheim, Pareto, Schumpeter, Simiand, Veblen et Weber, éd.Puf.
  • Godechot Olivier (2000) : Les traders. Sociologie du marché financier, éd. La Découverte.
  • Granovetter Mark (1974) : Getting a Job, Chicago University Press.
  • Granovetter Mark (2000) : Le marché autrement, éd. Desclée de Brouwer.
  • Heilbron Johan (2000) : "Economic Sociology in France", in European Societies 3(1).
  • Lebaron Frédéric (2000) : La croyance économique. Les économistes entre science et politique, éd. du Seuil.
  • Revue Economique, sept. 2000, numéro spécial cinquantenaire.
  • Smelser Neil J. et Swedberg Richard (1994) : Handbook of Economic Sociology, Princeton University Press.
  • Steiner Philippe (1999) : La sociologie économique, éd. La Découverte.
  • Swedberg Richard (1990) : Economics and Sociology. Redifining their Boundaries : Conversations with Economists and Sociologists, Princeton University Press.
  • Swedberg Richard (1994) : Une histoire de la sociologie économique, éd. Desclée de Brouwer.
  • Swedberg Richard (1999) : Max Weber and the Idea of Economic Sociology, Princeton Universty Press.
  • Zelizer Viviana (1979) : Morals and Markets. The Development of Life Insurance in the United States, Transaction Press.
  • Zelizer Viviana (1985) : Princing the Priceless Child. The Changing Social Value of Children, éd. Basic Books.
  • Zelizer Viviana (1994) : The Social Meaning of Money, éd. Basic Books.

Notes

[1]

A titre d'illustration, on peut rappeler qu'en France, l'économie politique des physiocrates prend une dimension sociale et politique éminente, non seulement en s'efforçant de rationaliser la politique économique et le prélèvement fiscal dans un moment où la France fait face à l'Angleterre pour la domination de l'économie-monde (on est alors en pleine guerre de Sept Ans, 1756-1763), mais aussi parce que ces économistes proposent une théorie politique fondée sur l'intérêt, en opposition à celle de Montesquieu, fondée sur l'honneur, ou à celle de Rousseau, fondée sur la vertu. Le maintien et la portée de la signification politique de la vision économique du social ont été tout particulièrement examinés dans La grande transformation, l'ouvrage classique de Karl Polanyi.

[2]

Voir L'Economie Politique n? 11, 3e trim. 2001.

[3]

La présentation de Weber en tant qu'économiste peut surprendre le lecteur habitué à rencontrer le grand savant allemand sous la figure du sociologue par excellence. Il ne s'agit pas d'une provocation ou d'un paradoxe : Weber reçut une formation de juriste et d'économiste. Il participa aux travaux et aux enquêtes du Verein für Sozialpolitik, qui regroupait les tenants de l'école historique d'économie, école alors dominante en Allemagne et aux Etats-Unis. Weber fut nommé professeur d'économie et ses notes de cours montrent une connaissance approfondie du domaine, économie mathématique comprise ; ce qui ne l'empêcha pas de participer aux travaux de l'Association allemande de sociologie. Finalement, il faut souligner que ce qui est considéré comme son grand ouvrage sociologique, Economie et société (Wirtschaft und Gesellschaft), était la contribution personnelle de Weber à une oeuvre collective qu'il dirigeait pour produire un nouveau Grundriss der Sozialökonomic, ensemble de manuels dont il signa la préface en 1914. La transfiguration de Weber en sociologue est presque idéalement achevée lors de la publication de la traduction anglaise de cet ouvrage, à laquelle on inflige le sous-titre d'Introduction à la sociologie compréhensive, qui n'existe pas dans l'édition originale.

[4]

De sa thèse (La classe ouvrière et les niveaux de vie. Essai sur la hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles, 1912) à ses dernières études de sociologie économique publiées dans l'entre-deux-guerres, Halbwachs s'est intéressé tout au long de sa vie à la sociologie de la consommation. Mauss est bien connu pour son Essai sur le don (1925), dont il ne faut pas oublier qu'il porte sur une modalité des échanges de biens entre les êtres humains, et dont il faut rappeler, car on a fini par ne plus entendre l'auteur sur ce point, qu'il se termine par des "conclusions de sociologie économique et d'économie politique". Simiand, quant à lui, oeuvre toute sa vie à la croisée de la sociologie et de l'économie, avec des travaux sur la formation conflictuelle des salaires (Le salaire, l'évolution sociale et la monnaie, 1932) et sur la monnaie (La monnaie, réalité sociale, 1934).

[5]

Ces deux auteurs sont représentatifs de deux tendances de la nouvelle sociologie économique qui se sont fait jour au travers d'une série de recherches empiriques sur le marché du travail (Granovetter, 1974), sur la commercialisation de marchandises touchant à la vie humaine (Zelizer, 1979, 1985) et de réflexions programmatiques quant aux relations entre économie et sociologie (Granovetter, 2000; Zelizer, 1994).

[6]

On mentionnera la récente création d'une section "economic sociology" au sein de l'American Sociological Association, ce qui ouvre la porte à des sessions régulières sur ce thème à l'occasion des importantes réunions professionnelles que tient cette association. En Europe, on notera la création d'une Economic Sociology Newsletter (disponible à l'adresse Internet suivante : www. siswo. uva. nl/ ES).

[7]

La sociologie de Bourdieu se rapproche de la sociologie économique par de nombreux côtés (Bourdieu, 1997, 2000). Cette approche a une dimension de critique sociale prononcée dans la mesure où la croyance économique (Lebaron, 2000) est considérée comme un outil de domination, notamment dans la période présente de déploiement planétaire de l'idéologie économique libérale.

[8]

Le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales publie une revue semestrielle, la Revue du Mauss ; on lira avec intérêt la brillante et récente synthèse des idées directrices de son fondateur en faveur de l'approche sociologique de Mauss (Caillé, 2000).

[9]

On peut définir la sociologie structurale ou relationnelle par le fait qu'elle fait porter son attention sur la relation, et non sur l'individu ou le collectif - à ce titre, elle a pour origine les travaux de sociologie formelle de Simmel. Cette sociologie structurale s'est développée grâce à la mise au point d'outils permettant le traitement statistique de réseaux de relations dépassant quelques unités, de manière à étudier comment les caractéristiques du réseau de relations influent sur les résultats qu'obtiennent les acteurs, c'est-à-dire comment un réseau, selon sa forme et selon la place qu'on y occupe, permet ou ne permet pas à certains acteurs de bénéficier de ressources pertinentes pour leur action. L'exemple canonique de cette sociologie appliquée à la sociologie économique reste l'ouvrage de Grano vetter sur la recherche d'emploi (Granovetter, 1974).

[10]

A titre d'illustration, on mentionnera la passionnante étude de Frank Cochoy sur les dispositifs de commercialisation (étiquettes, emballages, etc.) des produits depuis le début du XXe siècle (Cochoy, 1996), ou bien le travail récent d'Olivier Godechot sur le fonctionnement d'une salle de marché financier (Godechot, 2000).

Plan de l'article

  1. Un voisinage difficile
  2. Une domination sans partage ?
  3. L'émergence de la nouvelle sociologie économique
  4. La tension essentielle

Pour citer cet article

Steiner Philippe, « Une histoire des relations entre économie et sociologie », L'Économie politique, 4/2001 (no 12), p. 32-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-4-page-32.htm
DOI : 10.3917/leco.012.0032


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