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L'Économie politique

2001/4 (no 12)


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Je fais parfois ce rêve étrange d'une science sociale que j'aime et qui est douce à ceux qui l'aiment. Qui leur est douce, autrement dit qui ne les admoneste pas en permanence sur ce qu'ils ont ou n'ont pas le droit de faire, sur leurs fréquentations, sur les frontières de savoir au-delà desquelles il leur est interdit de pénétrer. Qui ne décourage pas les philosophes de s'intéresser à l'économie, les sociologues d'aller voir du côté de l'histoire ou les économistes de cultiver un penchant pour l'anthropologie etc. Bref, qui ne passe pas son temps à administrer la discipline... Cette science sociale n'est certainement pas pour autant le règne du n'importe quoi. Elle guide ceux qu'elle aime en leur suggérant comment accéder à la rigueur, à davantage de précision empirique, à une plus grande clarté conceptuelle. Mais, plus encore, elle leur apprend à pressentir l'existence de faits dont personne n'avait la moindre idée jusque-là, de pans de la réalité radicalement insoupçonnés, d'explications inconcevables encore hier et soudain lumineuses. Elle encourage aussi ses praticiens à dialoguer les uns avec les autres. Non, disons-le franchement : elle les incite à débattre, à s'opposer, même violemment, au lieu de s'ignorer en se cantonnant chacun dans une petite case académique, dans son clan, dans sa chapelle, dans sa discipline ou, plus vraisemblablement, dans sa sous ou sa sous-sous-discipline.

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Enfin et surtout, si elle est produite, nécessairement, par des spécialistes, elle ne l'est pas à leur seul usage. Les professionnels qui s'y adonnent vivent de la science sociale - il faut bien vivre - , mais ils vivent aussi pour elle. Ce qu'ils écrivent est destiné à d'autres spécialistes - il faut bien se soumettre au jugement de ses pairs -, mais concerne également les non-spécialistes : les hommes politiques en quête d'une redéfinition des politiques économiques, les militants associatifs qui cherchent les voies d'un renouveau démocratique, les hommes et les femmes ordinaires simplement désireux de comprendre leur temps et son rapport aux temps passés et futurs. Elle doit donc savoir parler aussi leur langage. En un mot, cette science sociale, intraitable dans la construction des jugement de fait ou de raison, ne se cache pas derrière son petit doigt aussitôt qu'il s'agit d'énoncer des jugements de valeur. Elle se reconnaît au contraire pleinement impliquée dans la conversation démocratique, dans le siècle, dans la lutte des hommes (et des femmes, bien sûr).

Le rêve d'une science sociale

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Ce n'est qu'un rêve, dira-t-on, et il n'est même pas sûr que ce soit un beau rêve. Tel est en tout cas l'avis d'Edmond Malinvaud qui, dans le dernier numéro de L'Economie Politique (n˚ 11, 3e trimestre 2001), exposait avec beaucoup de clarté, et avec toute l'autorité que lui confère son statut de professeur honoraire au Collège de France, un point de vue parfaitement orthodoxe sur l'organisation disciplinaire des sciences sociales, aux antipodes de celui que nous venons d'esquisser et tenterons de défendre ici. En un mot, il défend avec acharnement le principe disciplinaire contre la perspective d'une science sociale supradisciplinaire. C'est en réaction aux revendications des étudiants de sciences économiques insatisfaits de ce qu'on leur enseigne et "pour éviter à ses collègues les déceptions qui pourraient résulter de vains espoirs" qu'Edmond Malinvaud se "sent", nous dit-il, "le devoir de [s']expliquer" pour réfuter "une croyance persévérante en l'existence d'une stratégie de recherche qui constituerait une alternative"donnant"accès à une compréhension synthétique de l'ensemble des phénomènes économiques et sociaux" (p. 7). S'il faut "restreindre les ambitions explicatives" (p. 11) de la science économique, qui seule l'occupe ici - spécialisation et honneur disciplinaires obligent -, "ce n'est donc pas de gaieté de coeur, [...] mais plutôt avec le sentiment d'être incapable de faire mieux" (p. 10), sachant que cette science n'accède à la rigueur que grâce à la mathématisation de ses théories, "dont l'étude exige de longs efforts" (p. 9). Malinvaud admet et déplore que les économistes se soient souvent montrés trop dédaigneux vis-à-vis des autres sciences sociales, alors que celles-ci permettent d'expliquer "un certain nombre d'éléments que les économistes prenaient pour donnés" (p. 20). Les psychologues, par exemple, nous montrent que "les êtres humains raisonnent plus en termes de droits et de devoirs qu'en termes de logique déductive" (p. 25). Mais rien de tout ceci ne doit nous conduire à remettre en cause les séparations disciplinaires établies. Pas celles, en tout cas, qui confèrent à la science économique sa splendide indépendance et sa sûreté d'elle-même. Il y a eu beaucoup d'innovations en économie durant ce dernier demi-siècle, mais aucune d'entre elles, nous dit Edmond Malinvaud, "ne s'est située à l'intersection avec une autre discipline. Il y a bien eu spécialisation accrue des économistes, mais à l'intérieur de grandes catégories qui n'ont guère évolué". Rien ne doit donc inciter à modifier la perception que la science économique a d'elle-même - une discipline indépendante et autosuffisante dont la scientificité repose sur l'usage intensif des mathématiques -, et moins encore à risquer de la noyer dans une science sociale synthétique aux contours indéfinis. "Evitons donc de rêver", conclut Malinvaud (p. 25).

Restes diurnes et fragments de réalité de la science sociale

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Un rêve ? Peut-être ne sera-t-il pas malvenu de rappeler ici qu'il a été celui de nombre des meilleurs esprits des sciences sociales il n'y a pas si longtemps. On hésite à évoquer l'exemple d'Emile Durkheim et de l'Ecole française de sociologie réunie autour de L'Année sociologique. Il fait en effet souvent office de repoussoir. Historiens, économistes, ethnologues, philosophes ou psychologues, tous les représentants de ces diverses disciplines ont en effet lutté, avec un plein succès institutionnel, contre l'impérialisme de la sociologie durkheimienne, et même les sociologues ont depuis belle lurette renoncé à concevoir la sociologie comme la science reine des sciences sociales. Pourtant, on ne peut oublier le côté exemplaire de ce rassemblement de savants éminents dans leur partie, dans leur discipline, sociologues bien sûr, mais aussi économistes, juristes, anthropologues, indologues, sinologues, etc., unis par une même conception de la science sociale et persuadés de la complémentarité de leurs recherches. On ne saurait oublier non plus que cette visée d'unification des sciences sociales a été reprise à leur compte, contre les sociologues et à leur place, par les historiens de l'école des Annales  [2][2] Voir François Dosse, L'histoire en miettes, éd. La.... Avec pour avantage de faire pièce au dogmatisme de Durkheim, mais pour inconvénient de se débarrasser de l'essentiel des préoccupations proprement théoriques et conceptuelles des sociologues, interdisant ainsi à la science sociale, à la fois, de se constituer en tant que telle et de se montrer en mesure de débattre sérieusement avec les philosophes. Ces derniers, il est vrai, se sont eux-mêmes de plus en plus désintéressés des résultats ou des questions des sciences sociales pour basculer dans un autre type de schizophrénie disciplinaire.

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Quoi qu'il en soit, même si la chose s'est faite sous l'égide des historiens et non sous celle des sociologues, c'est bien le projet d'une science sociale plurielle, interdisciplinaire, qui a vu naître et qui alimente encore peu ou prou un de nos plus prestigieux établissements d'enseignement supérieur, connu désormais sous le nom d'Ecole des hautes études en sciences sociales, EHESS  [3][3] De même, et tout aussi curieusement, ce sont les historiens.... Observons donc que si en France, et en France apparemment plus que partout ailleurs, les universités fonctionnent selon une logique de plus en plus strictement disciplinaire, l'EHESS, elle, obéit en droit et en inspiration à l'ancien idéal universitaire d'unité du savoir et de complémentarité des disciplines. Est-il possible de concrétiser et de généraliser cet idéal au-delà de ce régime d'exception qui souffre précisément d'être tel ?

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Avant de répondre à cette question, il nous faut donner encore quelques exemples de contributions importantes à la science sociale, autres que celui si décrié, trop décrié, des durkheimiens. Le plus significatif est sans doute celui de Max Weber, qui reste aujourd'hui encore une source d'inspiration déterminante pour nombre de sociologues mais aussi d'historiens, d'anthropologues ou de politologues, et qu'il est difficile aux économistes d'ignorer dès lors qu'ils acceptent de lever le nez de leurs équations pour s'intéresser (pour en rester à quelques thèmes très à la mode ces derniers temps chez les économistes) aux déterminants de la confiance, à la formation du "capital social" ou aux formes déroutantes de la rationalité que font apparaître les réflexions d'un Maurice Allais ou d'un Jean-Pierre Dupuy à partir du théorème de la sure thing ou du paradoxe de Newcomb : et s'il était aussi ou plus rationnel d'agir parce qu'on croit avoir déjà gagné plutôt qu'en vue de gagner ? N'est-ce pas cette forme de rationalité déconcertante qui, selon Weber, se trouve au coeur de l'ethos puritain, et donc de l'esprit du capitalisme ? Weber était-il sociologue et donc étranger à lascience économique selon Malinvaud ? Lui-même ne se considérait pas comme tel. Au moins pas toujours. Lorsqu'il fait allusion à "notre discipline", c'est à l'économie politique qu'il songe, se rattachant ainsi à la puissante tradition de l'économie historiste allemande des Roscher, Bücher et Sombart, etc., dont l'économie institutionnaliste américaine de Veblen ou Commons est si proche d'esprit. Mais Weber, qui accomplissait à lui tout seul le même travail interdisciplinaire que les membres de l'école sociologique française, pourrait à tout aussi bon droit être considéré comme un juriste ou comme un philosophe. Posons simplement qu'il faisait de la science sociale. Une science sociale qu'il aimait et qui lui était douce (quand elle ne le rendait pas dépressif).

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La même chose pourrait être dite de toute une série d'auteurs plus proches de nous, importants mais marginaux en ceci qu'on ne sait pas trop où les ranger : un Karl Polanyi, par exemple, à la fois économiste, historien et anthropologue ; ou bien son commentateur et apologiste, l'anthropologue Louis Dumont, lorsque, quittant le terrain de sa spécialité originelle, l'anthropologie de l'Inde, il se fait, avec Homo æequalis, historien de l'économie politique et sociologue de la modernité ; ou bien encore, à l'opposé, son commentateur et critique (dans L'Orient en Occident, Seuil, 1999) Jack Goody, à la fois anthropologue et historien de la parenté et de l'écriture. Weber, Polanyi, Dumont, Goody, voilà quatre noms qui (avec beaucoup d'autres) circonscrivent un débat essentiel sur le degré d'universalité de la raison, de la rationalité, du commerce, du marché, du capitalisme et donc de l'économique. Et donc de l'Occident et de la modernité. Débat intéressant, concèderait sans doute Malinvaud, mais qui ne concerne pas les économistes. Ceux-ci, on l'a vu, doivent selon lui savoir limiter leurs ambitions. "Je ne crois pas, écrit-il, que la science économique puisse avoir l'ambition d'élaborer une théorie générale du développement économique et social" (p. 10). Tout ceci, en somme, est bon pour les historiens ; c'est "un sujet d'étude passionnant" (croit-il), mais toutes ces thèses, celles de K. Marx, de M. Weber ou d'A. Toynbee "ne constituent pas de véritables théories opératoires, [...] elles contribuent (simplement) à la culture" (p. 11).

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Devons-nous comprendre que, pour Malinvaud, les économistes n'ont pas à se préoccuper des déterminants historiques et sociaux effectifs de la croissance et du développement économique, mais uniquement des facteurs qu'ils savent mettre en équations (comme l'ivrogne cherchant sa clé perdue sous un lampadaire, non parce qu'il a la moindre raison de penser qu'elle s'y trouve, mais parce qu'au moins il y a de la lumière) ? Probablement, puisque, dans le sillage direct de son assignation de Marx ou Weber au rayon de la seule culture générale, sympathique mais étrangère à la science, il ajoute que, de même, "nombre d'économistes prétendent ainsi avoir été inspirés dans leurs recherches par les thèses de J. Schumpeter" (p. 11-12). Etrange formulation en vérité, voire incompréhensible aussi longtemps que, conformément à l'usage établi, on considère Schumpeter comme un économiste, et même parmi les plus grands. Pourquoi s'étonner que des économistes aient pu être inspirés par un économiste ? Tout s'éclaire si on comprend que, pour Malinvaud, Schumpeter n'est pas un économiste, mais simplement une sorte d'essayiste.

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Voilà donc Schumpeter dégradé et exclu des rangs de la science économique scientifique. Tant mieux ! Quelle belle recrue pour la science sociale! Et au train où vont les choses, gageons que la liste des économistes qui n'en sont pas, ou plus, selon les canons mathématiques et économétriques désormais en vigueur, va s'accroître chaque jour. Prenez Keynes, par exemple. On ne peut quand même pas dire que la Théorie générale mette en oeuvre des équations et un appareillage mathématique bien sophistiqués, n'est-ce pas ? Faut-il encore le considérer comme un représentant de la science économique ? Voilà qui est bien douteux. S'il revenait, on lui ferait apparemment savoir, comme le grand inquisiteur des Frères Karamazov au Christ, qu'il serait mieux partout ailleurs que dans les départements de sciences économiques.

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Je vois bien cependant la faiblesse apparente de l'argument que j'esquisse ici. Cette science sociale dont je me fais le porte-parole n'a-t-elle pas constamment et systématiquement avorté ? A mille lieues des sciences sociales effectives, disciplinaires, forcément disciplinaires, de ce qui se fait en effet et concrètement aujourd'hui même dans tous les laboratoires de recherche et dans toutes les revues de sciences sociales, n'est-elle pas le carrefour des illusions déçues, des théories déjà mortes, le cimetière des grands ancêtres qu'on vénère rituellement les jours de fête mais dont on ne sait que faire en pratique ? Pour répondre à cette objection, plutôt que d'accumuler les exemples de ce qui se produit dans de multiples lieux, sous des intitulés infiniment variés, et qui pourrait ou devrait être inscrit sous la rubrique de la science sociale, examinons a contrario d'un peu plus près maintenant le "programme de recherche" monodisciplinaire que défend Edmond Malinvaud. Est-il alléchant et cohérent ?

La science économique rationnelle et raisonnable selon Malinvaud

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Trois choses sont particulièrement frappantes dans l'exposé que nous donne Edmond Malinvaud de l'état actuel de la science économique et de ses rapports aux autres disciplines des sciences sociales.

Une science apparemment modeste

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La première est la grande modestie apparente de sa caractérisation de la discipline économique. Nous n'en sommes plus à la définition de l'économie politique des classiques - la science de la production et de la circulation des richesses -, ni à celle des néoclassiques - la science de l'allocation des ressources rares à des fins alternatives -, mais à un repérage strictement empirique de ce que sont les phénomènes économiques : l'inflation, le chômage, le niveau des salaires ou des taux d'intérêt, etc. Tous ces phénomènes, nous dit-on, ne sont pas seulement mais principalement économiques. Modestie apparente encore, la science économique est présentée comme simplement opératoire : on "n'attend pas d'elle une description ou une explication, mais une prescription". Mais, du coup, c'est à elle de dire finalement beaucoup de choses, et décisives : comment organiser au mieux la production, s'il faut on non réglementer les marchés ? Aelle encore de décider des politiques économiques et financières envi sagées par les pouvoirs, etc. (p. 8).

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A vrai dire, on ne voit pas trop comment cette science pourra légitimement prescrire si elle ne sait ni décrire ni expliquer, et comment elle fera pour surmonter les incertitudes de la politique économique et trancher scientifiquement, comme Malinvaud semble la croire en mesure de le faire, entre les choix idéologiques antithétiques. Sur ce point, Malinvaud nous laisse cruellement sur notre faim. On s'attendrait à ce qu'il nous décrive les brillantes et récentes victoires de la science économique moderne, celles qui l'autorisent à prescrire d'un ton assuré. Mais il se borne à nous dire que l'étude de la science économique "exige de longs efforts", afin de savoir exprimer les théories par des systèmes mathématiques, d'"appliquer souvent de savantes procédures statistiques pour tester des hypothèses ou estimer des paramètres", et "élaborer des modèles quantifiés servant à prédire les effets des changements subis ou des décisions envisagées". Bref, comprenons-le à demi-mot : la science économique, en son noyau dur, c'est d'abord, c'est seulement l'économétrie. C'est elle qui la fait "ressembler aux sciences de la nature et de la vie plus qu'aux sciences sociales" (p. 9).

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Nous n'aurons pas le mauvais goût de nous interroger sur l'efficacité opératoire réelle de cette science économique ainsi peinte aux couleurs de la science naturelle. Sans s'appesantir sur les difficultés rencontrées par les modèles les plus sophistiqués, il est permis de se demander si, par principe, le nombre des interactions économiques, sociales et psychiques à prendre en compte par les modèles n'est pas tel que l'idée même d'une science économique qui soit à la fois purement opératoire et purement mathématique n'est pas contradictoire et autoréfutante. Elle suppose en effet la connaissance détaillée, analytique et objective de toutes les grandeurs pertinentes et de la forme de leurs interactions. Or une telle connaissance est des plus improbables, et pour de multiples raisons  [4][4] Comme l'expliquait très clairement et judicieusement.... A telle enseigne qu'en matière de politique économique (comme en médecine), des connaissances et des informations générales, alliées à un certain bon sens, ont des chances de se révéler plus opératoires en définitive que des modèles infiniment détaillés et sophistiqués mais à la précision fallacieuse  [5][5] Ce qui ne signifie pas qu'on doive se passer de l'avis.... Or, Edmond Malinvaud nous laisse entendre, au contraire, que le coeur de la science économique est fait de certitudes, aussi assurées que celles des sciences de la nature. En ce lieu-là, il n'y a pas de place au doute. Au moins pas pour les profanes. Les mathématiques pourraient ainsi suppléer à la théorie et se substituer au débat politique. C'est à partir de ce présupposé -que rien dans son texte ne vient pourtant étayer- qu'il peut alors se pencher sur le rapport de la science économique avec les autres sciences sociales. Avec une certaine condescendance, bien compréhensible chez qui parle depuis le lieu de la certitude.

Une certaine condescendance

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En second lieu, cette condescendance frappe, en effet, dans sa présentation des rapports entre l'économie et les autres sciences sociales. Elle se marque d'emblée par les deux sous-titres qui annoncent respectivement les parties consacrées à la description des apports de la science économique aux sciences sociales et ceux des sciences sociales à l'économie. Le premier énonce : "Des économistes visitent les sciences sociales" ; le second : "Les économistes recevront des autres sciences sociales". Traduisons : la science économique, parce qu'elle est réellement scientifique, comme les sciences de la nature, est utile aux autres sciences sociales. Celles-ci, en revanche, ne lui servent de rien, mais on ne saurait exclure, ne serait-ce que par courtoisie, qu'elles puissent lui être utiles un jour. Qu'apportent-elles à la science économique en effet ? A en croire Malinvaud, à peu près rien. Il constate bien que le concept de rationalité, si central et axiomatique pour l'économie, a sérieusement évolué ces derniers temps. Mais on a le sentiment, à le lire, que tout ceci n'a aucune incidence sur le noyau rationnel de la science économique. Comme si cette dernière était par nature indifférente, non seulement au réalisme ou à l'irréalisme de son axiomatique constitutive - comme un Milton Friedman s'en faisait étrangement gloire il y a déjà longtemps -, mais aussi à sa consistance logique et conceptuelle. Que la rationalité soit paramétrique ou stratégique, objective ou subjective, limitée ou procédurale, substantielle ou contextuelle, égoïste ou altruiste, voire irrationnelle, peu importe au fond, aussi longtemps qu'on peut toujours écrire des équations ! Et en tout état de cause, ce qui importe, c'est que ces remises en cause du concept crucial soient le fait des économistes eux-mêmes. On leur accorde le droit d'être influencés un jour ou l'autre, plus tard, par des psychologues (p. 22), mais il est clair que seuls des économistes peuvent remettre légitimement en cause le dogme économique central.

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De même, en constatant l'existence de rigidités des prix et des salaires contraires à la théorie, on est appelé à invoquer le poids des "facteurs sociologiques" (p. 24). Mais, là encore, seuls des économistes sont habilités à les évoquer, surtout pas les sociologues, car, entre économistes et sociologues, "il serait naïf de conclure que les méfiances réciproques ont disparu" (p. 25). Le recours à l'histoire peut servir aux économistes qui s'inscrivent dans le cadre d'une référence à l'"économie institutionnelle", comme l'école de la régulation en France. Ceux-ci "jouent vis-à-vis du coeur de la discipline un rôle critique opportun", mais tout ceci ne se traduit "pas par une fragmentation de la science économique" (p. 26)  [6][6] La position d'E. Malinvaud est ici assez dédoublée..... Simples amusements à la marge, en somme. Quant à l'anthropologie économique, "les économistes n'auront sans doute guère d'enseignements àen tirer pour résoudre les problèmes contemporains sur lesquels ils doivent travailler" (p. 12). On aurait pourtant pensé qu'une réflexion sur la monnaie, par exemple, pourrait ne pas manquer d'intérêt pour les économistes. Est-il alors possible d'ignorer les travaux de Viviana Zeliser, par exemple, qui montrent, dans le sillage des analyses anthropologiques de Maurice Bloch et Jonathan Parry, comment la monnaie n'est jamais utilisée en fait par les particuliers comme une grandeur homogène, indéfiniment additive et neutre, mais qu'elle est toujours spécifiée (earmarked) selon sa provenance et ses usages prévus ? Ou de faire silence sur l'ouvrage interdisciplinaire coordonné par deux économistes de renom, Michel Aglietta et André Orléan, La monnaie souveraine, bel exemple d'une mise en oeuvre de la science sociale contemporaine alliant économistes, historiens, anthropologues et psychanalystes  [7][7] Même si je ne souscris pas pour ma part à un certain....

Un triomphalisme étrangement discret

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L'exposé de l'impact de la science économique sur les sciences sociales, de son côté, est à la fois triomphaliste mais aussi, en définitive, étrangement réservé, pour une raison qu'il nous faudra découvrir. Triomphaliste : Malinvaud nous rappelle comment les travaux de Gary Becker aboutissant à la constitution d'une économie de la famille renouvellent l'analyse démographique, en permettant d'éclairer les déterminants économiques de la fécondité, de la décision de mariage ou de divorce  [8][8] Et peu importe que les travaux économétriques qui en... ; comment l'intérêt croissant des économistes pour les contrats les amène naturellement à dialoguer avec les juristes ; comment encore la contribution de la science économique à la science politique est telle (qu'on songe aux théories de la justice et de l'équité, à la théorie du vote, à la "théorie des choix publics" ou à la "nouvelle économie politique") "qu'un économiste pourrait parfois se demander si cette science ne lui appartient pas" (p. 16). Dans cette même veine, Malinvaud pourrait, et devrait même signaler l'extraordinaire impact, via l'individualisme méthodologique, du modèle économique sur la sociologie contemporaine. Or, bizarrement, il n'en dit pas un mot. De même, après avoir célébré les travaux de Becker ou les apports de l'économie à la science politique, il s'efforce d'en minimiser radicalement la portée. Plus généralement, on est surpris de l'extraordinaire pauvreté et de la sélectivité étonnante du tableau dressé des évolutions de la science économique récente. Il ne nous dit rien d'explicite sur la nouvelle microéconomie et sur la théorie des jeux, rien sur l'école des droits de propriété, sur la théorie des coûts de transaction ou sur celle de l'agence, à peu près rien sur la New Economic History, guère sur le néo-institutionnalisme.

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Il y a là comme un mystère. Car enfin, au moins sur un point tout à fait important, Malinvaud est dans le vrai. Que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons, la science économique a en effet beaucoup évolué ces deux dernières décennies et elle a infiniment plus influé sur les autres sciences sociales en effet qu'elle n'a été influencée par elles  [9][9] Au choix, on dira que c'est parce qu'elle est plus.... Pourquoi alors ne pas le dire plus clairement et plus fièrement ? Pour une raison en définitive assez simple. C'est qu'il importe à Malinvaud, on l'a vu, d'affirmer qu'"aucune de ces innovations ne s'est située à l'intersection avec une autre discipline" (p. 25). Tout se serait produit depuis le coeur même de la discipline économique. C'est de son propre mouvement, indépendant, que la discipline aurait évolué. Or, dire que ces innovations ont été le fait d'économistes patentés est une chose. Mais dire qu'elles ne concerneraient pas l'intersection avec les autres disciplines en est une autre, et très manifestement fausse. On voit mal comment les sociologues des organisations pourraient ne pas être interpellés par les analyses néo-insitutionnalistes d'Oscar Williamson, par exemple, ou les politologues par les théories économiques de la démocratie. Sans compter que toute la philosophie politique américaine actuelle, si influente, de John Rawls à Ronald Dworkin ou à Robert Nozick, s'écrit dans la langue des économistes. S'il importe à Malinvaud de dénier cette évidence, c'est parce qu'il redoute que l'extension de l'empire des économistes ne le mène à la ruine. Plus l'empire s'étend et plus en effet il risque de devoir prêter attention à la culture des vaincus et de faire droit à des religions contraires à la religion officielle. Malinvaud préfère donc présenter l'empire sous les traits d'un royaume comme les autres, puissant certes, mais pas à l'excès. Car il lui importe avant tout de sauvegarder le principe disciplinaire. Est-ce tenable ? Est-ce souhaitable ?

Vers l'institutionnalisation de la science sociale

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Plus d'un lecteur jugera sans doute, et en partie à juste titre, toutes ces discussions bien scolastiques et oiseuses. A quoi bon pérorer à perte de vue sur ce qui relève respectivement de la science économique et des autres sciences sociales ? L'important n'est-il pas de s'attaquer aux vrais problèmes ? Assurément. Mais le problème est justement que la division instituée du travail intellectuel rend particulièrement difficile de s'attaquer à la plupart des vrais problèmes. Le hiatus croissant entre la science économique et la sociologie, l'état de révulsion réciproque qui sépare encore fortement ces deux disciplines, crée un gigantesque no man's land, une sorte de trou noir béant qui rend infiniment délicate et problématique l'accumulation raisonnée de connaissances à peu près établies sur l'économie réelle. Nul doute, cependant, que l'économie soit au coeur du monde contemporain globalisé et qu'il importe particulièrement de bien comprendre ses ressorts. Mais comment marche-t-elle vraiment ? Comment s'opèrent les fusions-absorptions au plan mondial ? Comment se détermine effectivement le cours des actions ou des monnaies ? A quel degré les mêmes règles de gestion s'imposent-elles dans le monde entier, dans quelle mesure au contraire les spécificités culturelles jouent-elles encore un rôle important ? Quel est le poids des réseaux ethniques ou confessionnels dans la structuration du commerce local, national ou international ? Quels sont les véritables effets de la globalisation économique et technologique, en Afrique ou en Asie du Sud-Est ? Les règles de la politique économique et budgétaire peuvent-elles s'appliquer partout de la même manière ? L'idée d'une protection sociale généreuse est-elle exportable hors d'Europe ? Et que penser de celle d'un revenu minimum garanti ? Qu'est ce qui explique le succès, relatif, de certains transitions du socialisme étatique au marché (Pologne) ou leur échec patent ailleurs (Bulgarie, Roumanie) ? Et mille autres questions encore.

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Des questions dont nous ignorons à peu près toutes les réponses puisque la discipline économique orthodoxe, à la Malinvaud, ne se soucie pas, on l'a vu, de décrire ou d'expliquer. Elle abandonne ces tâches vulgaires à d'autres. Mais les autres ne sont pas présents à l'appel. L'effet de terreur exercé par l'économie est tel, en effet, son monopole proclamé sur tout ce qui touche à l'économie si assuré, que personne ou presque n'ose s'intéresser aux phénomènes économiques concrets. Les économistes bien disciplinés ne s'y intéressent pas non plus, puisque seule leur importe la beauté de leurs modèles mathématiques. Et les tentatives d'exploration de ces contrées presque vierges par la socio-économie ou par la nouvelle sociologie économique sont encore timides et balbutiantes. On le pressent donc : quelque chose ne va pas dans le royaume des disciplines académiques. Plus elles se replient sur elles-mêmes, sur le noyau de leur identité disciplinaire, plus ce noyau, comme celui de l'atome, se révèle vide, et moins les sciences sociales se retrouvent en prise sur la réalité des sociétés qu'elles se proposaient pourtant d'éclairer.

Du principe disciplinaire

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Doit-on alors viser l'abolition des disciplines ou à une mirifique pluri ou transdiciplinarité ? Assurément pas. Et nous ne critiquons pas quant à nous la défense par Malinvaud de sa discipline, mais la crispation identitaire qui le rend aveugle à nombre d'enjeux du savoir contemporain. Avant de préciser ce point, il convient de faire d'abord remarquer l'étrangeté et la dimension paradoxale de l'idée même de discipline en matière de savoir. L'avènement des sciences modernes est indissociable de l'émergence de disciplines séparées qui rompent avec l'ancien idéal, à la fois religieux etimpérial, d'un savoir global unifié d'en haut par l'instance théologico-politique. Elles se constituent sur le même modèle que les monarchies et les Etats-nations naissants, à partir du constat de l'impossibilité d'un pouvoir ou d'un savoir universel. Chaque Etat occupe un territoire déterminé. De même, chaque discipline se définit par un objet spécifique. Sur cet espace ou sur cet objet, le souverain - le roi, le peuple, le corps des savants - n'a de compte à rendre qu'à lui-même. Le paradoxe, propre à la fois à l'idée de nation et à celle de discipline, vient de ce que si l'une comme l'autre se définissent par une particularité, un territoire ou un objet donnés, elles ne s'en veulent pas moins également universelles. Qu'on pense à la Grande-Bretagne, à l'Allemagne ou à la France revendiquant chacune au cours des siècles une forme de légitimité universelle particulière. La même chose est ou a été vraie de la sociologie, de l'histoire, de la géographie ou de la science économique. La question se pose alors de savoir comment organiser les rapports entre ces particularités universelles, entre ces souverains partiels, qui se veulent aussi souverains universels potentiels  [10][10] Renvoyons le lecteur intéressé par ces questions au....

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Le modèle de relations interdisciplinaires défendu par Edmond Malinvaud est le modèle épistémologique classique, comparable à la théorie économique du commerce international fondée sur le théorème des avantages comparatifs. Comme elle, il dénie les rapports de force et de domination. A chacun son domaine, chacun chez soi faisant exclusivement ce qu'il sait le mieux faire, et tout ira pour le mieux. Or, ce modèle n'est pas caduc. Il conserve sa part de pertinence. Mais il se révèle chaque jour plus insuffisant. Comme celui, d'ailleurs, de l'Etat-nation. Le niveau national-disciplinaire est en effet doublement remis en question. De l'intérieur, par l'explosion des localismes ou des micro-spécialisations d'une part. Et de l'autre, de l'extérieur, par l'interpénétration croissante des diverses disciplines, de la philosophie politique, de la science économique ou de la sociologie historique, contre laquelle on légiférera en vain et qu'il vaudrait mieux tenter d'organiser de manière utile et efficace  [11][11] Et ne parlons pas ici de l'internationalisation de.... C'est ici que la question de la science sociale resurgit, et de façon en définitive étonnamment concrète et urgente.

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Pour la formuler dans toute son ampleur et sa complexité, il faudrait poser la question de l'irréductible spécificité des sciences sociales au regard des sciences de la nature. D'autant plus que Malinvaud tire la science économique fortement du côté de ces dernières et que ce scientisme est probablement à la racine de la plupart des déboires rencontrés par les sciences sociales  [12][12] Comme le montrait d'ailleurs fort bien un autre économiste.... Nous ne poserons pas cette question ici, mais nous bornerons à prendre note de l'état d'insatisfaction déclaré qui règne au sein des sciences sociale et à suggérer qu'il conduit logiquement à tenter de faire passer le rêve de science sociale dans la réalité.

L'aspiration à la science sociale

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On n'en finirait pas de compter les économistes mécontents du fonctionnement autoréréfentiel, fermé sur lui-même, de leur discipline. On retrouve d'ailleurs le même sentiment de malaise et d'insatisfaction au sein de chaque discipline des sciences sociales, mais centrons-nous sur le débat ouvert au sein de la science économique. Car débat il y a. Et récurrent. Nous avons fait allusion plus haut à l'écart et, bien souvent, à l'opposition des économistes institutionnalistes ou historicistes aux formulations des économistes classiques ou néoclassiques. L'article de Malinvaud avec lequel nous menons débat a été écrit en réponse au mouvement impulsé par les étudiants d'économie des écoles normales supérieures d'Ulm et de Cachan, souvent brillants mathématiciens, mais excédés par le matraquage mathématique qu'on leur fait subir et par le sentiment d'autisme qu'il dégage. Ils ont reçu le soutien, on le sait, d'un nombre assez considérable de professeurs de sciences économiques des universités. De même, l'appel lancé en 1994 par La Revue du Mauss à la création d'un enseignement universitaire socio économique  [13][13] Dans La Revue du Mauss n˚ 3, "Pour une autre économie",..., qui exprimait une forte lassitude face au régime institué de la monodisciplinarité, avait recueilli environ deux cents signatures d'universitaires et de chercheurs du CNRS. Il ne faut pas oublier enfin qu'existe dans le secondaire une importante filière d'enseignement des sciences économiques et sociales, pourvue en enseignants de haute valeur, mais qui se retrouve dans la situation étrange, unique, de n'avoir aucun débouché spécifique qui lui corresponde dans l'enseignement supérieur. Or, en creux, ce débouché existe. Il n'est autre que la science sociale dont nous parlons ici depuis le début.

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Considérons un instant les choses sous un angle un peu inhabituel. Adam Smith, John Stuart Mill, Tocqueville, Marx, Weber, Durkheim, Mauss, Schumpeter, Polanyi, Keynes ou, plus récemment, et pour rester en France, Bourdieu, Boyer, Boudon, Aglietta, Dupuy, Boltanski, Thévenot, Latour et tant d'autres, sont-ils économistes, sociologues, politologues, philosophes ? L'une ou l'autre chose, sans doute, selon les cas. Rétrospectivement, en tout cas, et vus depuis l'état actuel de la structuration disciplinaire du savoir. Mais d'un autre point de vue, il est clair que ces étiquettes sont sans importance. Ce que ces auteurs ont tous en commun, c'est de s'inscrire dans le champ de la science sociale considérée dans sa généralité plutôt que dans le cadre de telle ou telle discipline spécifique. Pourquoi donc ne pas faire apparaître ce champ de la science sociale en tant que tel et préparer les étudiants qui le désirent à y pénétrer directement, plutôt que condamner tout le monde à une monodisciplinarité de principe ? A cette science sociale, il n'est possible de contribuer aujourd'hui, en effet, que de façon quasiment clandestine, non déclarée, en fraude, et en s'échappant subrepticement des cadres disciplinaires institués. Cette situation n'est pas saine.

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On en voit bien les raisons cependant. Elles sont loin d'être toutes mauvaises. La plus importante est qu'on ne peut pas tout savoir ni parler de tout, et qu'il n'y a pas plus de sens à abolir le principe disciplinaire que celui des nationalités, par exemple. Aussi arbitraires soient-elles sous certains aspects, nations ou disciplines n'en demeurent pas moins des réservoirs de traditions, de significations et de savoir-faire que rien ne peut remplacer. Face à la commande bureaucratique ou marchande de la recherche, l'exigence de la cohérence disciplinaire représente encore la ressource la plus précieuse pour résister au n'importe quoi. Ce n'importe quoi dans lequel versent trop facilement toutes les invocations rituelles à la pluri ou à la transdisciplinarité. Celles qui nous enjoignent de parler quelques mots de chaque langue ou de surmonter la diversité linguistique en jargonnant une sorte de métalangue universelle, un introuvable volapük ou espéranto. On conçoit que la perspective ne soit guère attrayante, et s'il n'y avait que ce choix-là, on rejoindrait facilement Malinvaud dans sa défense disciplinaire. Mais pourtant les exigences de la supranationalité sont là, et la science sociale existe bien, au moins à l'état potentiel. Alors, que faire ?

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La réponse n'est pas bien mystérieuse. On ne peut se contenter de savoir dire bonjour, au revoir et merci dans une trentaine de langues auxquelles on ne comprend rien par ailleurs, et la langue universelle n'existe pas (même si l'anglais s'en rapproche). Oui, mais rien n'interdit d'apprendre sérieusement deux langues et d'avoir de solides rudiments dans une, deux ou trois autres, que l'on sait lire à défaut de les parler couramment. C'est ce choix qui a présidé à la constitution, à l'université de Nanterre-Paris X, en 1996, des diplômes dits d'humanités modernes socio-économiques (ou socio-économétriques) et socio-historiques, composés de doubles licences puis de doubles maîtrises de sociologie et de sciences économiques ou d'histoire  [14][14] Les étudiants normaliens de Cachan, auxquels s'adjoignent.... Les étudiants acquièrent ainsi une véritable spécialisation dans deux disciplines principales, mais ils suivent également un cursus mineur en philosophie et en ethnologie. Depuis deux ans, ces diplômes ont obtenu une habilitation nationale sous l'appellation peu éclairante de "diplômes bidisciplinaires"  [15][15] Ces diplômes reçoivent un accueil de principe extrêmement.... Les choses seraient plus limpides s'ils étaient explicitement considérés comme des diplômes de science sociale. Et plus encore si l'expérience pouvait se poursuivre institutionnellement en aval  [16][16] Pour l'instant, seul le DEA de Paris X-Nanterre "Société,..., en offrant clairement le choix aux étudiants entre deux types d'insertion disciplinaire : soit dans le cadre des disciplines existantes, soit dans celui de la science sociale, dont l'existence devrait être explicitement reconnue, avec toutes les implications de cette reconnaissance en termes de carrière. Bien sûr, parce que la science sociale n'est pas un volapük transdisciplinaire, personne ne peut être reconnu savant en la matière sans plus et sans autre spécification  [17][17] Au fond, la principale difficulté que je vois à l'institutionnalisation.... En fonction du binôme disciplinaire principal choisi, l'appartenance à la science sociale serait donc assortie de la mention "socio-économie" ou "socio-histoire", etc.  [18][18] Bien sûr, toutes les autres combinaisons bidisciplinaires....

Conclusion

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Quelle différence existerait-il à terme entre un économiste monodisciplinaire cultivé, comme il en existe déjà beaucoup, et un socio-économiste (risquons ce nom) réellement compétent en économie ? Peut-être pas très grande. Et d'ailleurs, si elle s'amenuisait, ce serait une marque de la réussite de l'institutionnalisation de la science sociale, qui aurait contribué au désenclavement des disciplines. Car l'important n'est certainement pas de jouer une science sociale supradisciplinaire contre les disciplines existantes ou réciproquement. C'est d'affirmer l'égale légitimité de l'affirmation de soi disciplinaire, d'une part, et de l'ouverture aux autres disciplines, de l'autre. L'égale nécessité de la recherche de la précision analytique, d'un côté, et de la capacité à synthétiser, de l'autre. Aujourd'hui, on atteint à l'extrême de l'autisme autoréférentiel au nom des exigences d'analyse. Il est grand temps d'inverser la vapeur. Le mouvement étudiant de contestation de l'enseignement de l'économie a eu le grand mérite de percer l'abcès. Mais j'ai le sentiment qu'il est en train de se refermer sans avoir été vidé (l'économie en a vu d'autres) et je ne suis pas sûr que les étudiants aient apporté la bonne réponse. Octroyer un rôle relatif moins important aux mathématiques ? Accroître la part de l'histoire de l'économie et de la pensée économique ? Oui, assurément. Supprimer l'enseignement de la micro-économie en première année ? N'est-ce pas pousser le bouchon un peu loin, en s'en prenant directement au principe identitaire central ? Mais là n'est pas l'essentiel. L'essentiel est qu'on pourra toujours moduler à l'infini les divers enseignements, au gré des rapports de force et des majorités fluctuantes du moment. Mettre un peu plus de comptabilité là, un peu moins de macroéconomie ici. Ceci ne permettra pas de répondre à la seule question centrale qui compte : la science économique doit elle se considérer comme une science de la nature ou comme une science sociale ? Ou plutôt, comme un moment de la science sociale ? La contestation des étudiants n'a de sens que du point de vue du deuxième choix. Mais s'ils font effectivement celui-là, alors il leur faut en assumer toutes les conséquences et bien mesurer que l'important n'est pas de demander telle ou telle réforme ponctuelle de la pédagogie de la discipline, mais bel et bien de contribuer à l'auto-affirmation de la science sociale.

Notes

[1]

Derniers ouvrages parus : Association, démocratie et société civile, éd. La Découverte, 2001 (avec Jean-Louis Laville et alii) ; Anthropologie du don. Le tiers paradigme, éd. Desclée de Brouwer, 2000.

[2]

Voir François Dosse, L'histoire en miettes, éd. La Découverte, 1987.

[3]

De même, et tout aussi curieusement, ce sont les historiens de l'école des Annales qui ont été à l'origine de la création de l'enseignement de sciences économiques et sociales dans le secondaire, ainsi que de l'enseignement d'administration économique et sociale (AES) à l'université. On mesure l'étrangeté de la chose, qui voit créer par les historiens un enseignement qui concerne au premier chef économistes et sociologues.

[4]

Comme l'expliquait très clairement et judicieusement André Orléan dans une de ses chroniques de Libération.

[5]

Ce qui ne signifie pas qu'on doive se passer de l'avis des spécialistes, mais qu'on ne doit pas leur laisser le dernier mot. En médecine, pour continuer la métaphore, il faut aussi procéder à des examens et à des prises de sang, mais il est préférable de ne pas se faire soigner uniquement par des spécialistes.

[6]

La position d'E. Malinvaud est ici assez dédoublée. Il reconnaît aux régulationnistes leur légitimité d'économistes, mais il présente comme un historien (p. 27) le prix Nobel de sciences économiques Douglass North...

[7]

Même si je ne souscris pas pour ma part à un certain nombre de ses analyses ou conclusions. En un mot, l'ouvrage (Michel Aglietta et André Orléan, La monnaie souveraine, éd. Odile Jacob, 1999) sous-estime considérablement la différence de nature entre monnaie cérémonielle et monnaie moderne. Il apporte en revanche beaucoup à la critique des conceptions économicistes de la monnaie moderne.

[8]

Et peu importe que les travaux économétriques qui en résultent n'aient "pas toujours été couronnés de succès, loin de là", Malinvaud n'en considère pas moins que cette généralisation du modèle économique qui aboutit à représenter la famille comme une entreprise forme un modèle théorique cohérent, auquel tout spécialiste doit se référer (p. 14).

[9]

Au choix, on dira que c'est parce qu'elle est plus puissante qu'elles ou parce que cette discipline, qui prône généralement le libre-échange, est en fait éminemment protectionniste.

[10]

Renvoyons le lecteur intéressé par ces questions au n˚ 10 de La Revue du Mauss, "Guerre et paix entre les sciences. Disciplinarité, inter et transdisciplinarité", 2e semestre 1997.

[11]

Et ne parlons pas ici de l'internationalisation de la science sociale qui se produit sous les auspices d'une domination sans partage à la fois de l'anglais et des normes de légitimité cognitive propres à la culture philosophique et économique anglo-saxonne. Ce qui pose un autre type de problèmes.

[12]

Comme le montrait d'ailleurs fort bien un autre économiste de renom, Hayek, dans son Scientisme et sciences sociales, éd. Plon, 1953.

[13]

Dans La Revue du Mauss n˚ 3, "Pour une autre économie", 1er semestre 1994.

[14]

Les étudiants normaliens de Cachan, auxquels s'adjoignent une vingtaine d'autres étudiants, suivent des cours complémentaires à Cachan et préparent un "magistère d'humanités modernes", délivré conjointement par Paris X et l'Ecole normale supérieure de Cachan.

[15]

Ces diplômes reçoivent un accueil de principe extrêmement favorable de la part des étudiants, vite nuancé par le fait qu'ils se heurtent à une extraordinaire lourdeur administrative - toute la machine est organisée pour des diplômes monodisciplinaires et c'est une gageure que de combiner des emplois du temps qui concernent au moins quatre départements universitaires et plusieurs UFR -, et par le fait que, faute de moyens spécifiques, il n'est possible que de combiner des enseignements disciplinaires existants, et non pas de créer un véritable cursus de science sociale.

[16]

Pour l'instant, seul le DEA de Paris X-Nanterre "Société, économie et démocratie" se présente explicitement comme une continuation de ces formations bidisciplinaires.

[17]

Au fond, la principale difficulté que je vois à l'institutionnalisation de cette science sociale est d'ordre terminologique. Comment désigner ses spécialistes ? Le mot de sociologue est déjà pris et pas toujours bien vu. "Savant en science sociale" n'est ni court ni élégant. Je ne vois en fait que social scientist. Encore une victoire de l'anglais ? Damned !

[18]

Bien sûr, toutes les autres combinaisons bidisciplinaires sont possibles et souhaitables ; par exemple, ethnologie et histoire ou sciences économiques et philosophie morale et politique.

Plan de l'article

  1. Le rêve d'une science sociale
  2. Restes diurnes et fragments de réalité de la science sociale
  3. La science économique rationnelle et raisonnable selon Malinvaud
    1. Une science apparemment modeste
    2. Une certaine condescendance
    3. Un triomphalisme étrangement discret
  4. Vers l'institutionnalisation de la science sociale
  5. Du principe disciplinaire
  6. L'aspiration à la science sociale
  7. Conclusion

Pour citer cet article

Caillé Alain, « Pour la science sociale. Réponse critique à Edmond Malinvaud», L'Économie politique 4/2001 (no 12) , p. 46-63
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-4-page-46.htm.
DOI : 10.3917/leco.012.0046.


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