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L'Économie politique

2001/4 (no 12)


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Au début des années 90, il était possible d'établir un diagnostic pessimiste sur l'hétérodoxie en attribuant partiellement son anémie au reflux des mouvements sociaux  [1][1] Voir "L'hétérodoxie n'est plus ce qu'elle était", La.... La situation semble aujourd'hui paradoxalement renversée : au moment où l'on tire à balles réelles sur les manifestants qui contestent l'ordre mondial néolibéral, la faiblesse de la critique hétérodoxe n'en apparaît que plus flagrante, surtout si l'on se réfère au champ de l'économie et au cas particulier de la France.

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Pour les générations dont la formation intellectuelle et politique date des années 60 et 70, la conjonction de cette mobilisation et d'une "infrastructure" théorique fragile, voire inexistante, devrait susciter un sentiment de malaise. La reconstruction d'une alternative passe par un travail de deuil qui n'a pas été effectué. C'est pourtant la contribution des sciences sociales à cette reconstruction, aussi improbable soit-elle, qui nous préoccupe ici.

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Partons du centre de la cible : la "science" économique. L'orthodoxie y a atteint un tel degré d'hégémonie qu'elle peut prétendre fonctionner comme une "science normale", au sens de Kuhn : il existe de réels débats, d'autant plus ouverts que l'on se rapproche des frontières de la recherche, mais qui ne transgressent pas le cadre défini par un langage et des méthodes communs. De cette normalisation, les manuels de premier cycle diffusés sur le marché mondial de la formation économique témoignent de façon caricaturale : par exemple, le Mankiw (Principes de l'économie, éd. Economica, 1998), qui prétend remplacer le "vieux" Samuelson, ou le Stiglitz (Principes d'économie moderne, éd. De Boeck, 2000). Tous communient dans le même credo, entonné en début d'ouvrage : l'économie est une science. La preuve en serait le consensus des économistes autour d'un même corpus de propositions (Mankiw en cite dix, du type "l'échange enrichit tout le monde"), voire de lois (dont l'inévitable "loi de l'offre et de la demande"). Joseph Stiglitz, pourtant présenté comme le grand "hétérodoxe" contemporain, le "nouveau Keynes", n'hésite pas à écrire : "Quelle que soit la puissance d'un Etat, il ne peut pas plus s'opposer à la loi de l'offre et de la demande qu'à la loi de la pesanteur" (p. 98). Certes, la lutte pour la renommée engendre des frictions entre tous ces économistes, mais dans les rares circonstances où ils se sentent critiqués de façon radicale, leur réaction témoigne d'une solidarité professionnelle insoupçonnable en temps ordinaire.

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L'une des meilleures preuves de la puissance actuelle de l'orthodoxie est sa capacité à transformer ses défaites en victoires ou ses contradictions en système de défense à géométrie variable. En voici quelques échantillons :

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- les modèles de concurrence imparfaite, présentés comme une avancée vers un plus grand réalisme par rapport à l'hypothèse traditionnelle des économistes d'une concurrence parfaite, sont construits dans un cadre d'équilibre partiel, c'est-à-dire où chaque marché (des biens, du travail, etc.) est considéré comme autonome. Les interdépendances entre les marchés, les effets en retour, dont l'importance ne cesse de croître dans une économie "globalisée", sont négligés. On ne devrait donc pas s'autoriser à se situer dans ce cadre pour étudier l'impact des politiques publiques, par exemple de taxation ou de réglementation. Pourtant, dès qu'il s'agit de promouvoir "le marché", la référence demeure la concurrence parfaite, comme si de rien n'était ;

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- la soi-disant nouvelle microéconomie, qui se démarque en introduisant certaines formes d'imperfection de l'information (tous les individus ne connaissent pas parfaitement toutes les informations nécessaires à leurs décisions), parvient à faire passer pour des innovations conceptuelles majeures des notions connues par les assureurs depuis plusieurs siècles (comme l'aléa moral, qui indique qu'une personne assurée a tendance à moins faire attention, par exemple à sa voiture, sachant qu'en cas de problème l'assurance paiera). Le paradoxe de cet univers glauque de défiance généralisé, dans lequel tout le monde est opportuniste et tricheur, donc suspect a priori, c'est qu'il appelle logiquement l'intervention d'un Etat quasi totalitaire chargé d'une surveillance systématique et permanente...;

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- le recours croissant à la théorie des jeux pour formaliser des situations d'interactions stratégiques conduit à une série de problèmes sans solution et de paradoxes qui démontrent le caractère autodestructeur de la rationalité individuelle en l'absence de toute socialisation, médiation ou régulation externes. Mais tout ceci n'a pas empêché la nouvelle économie classique de s'imposer en exhibant fièrement des fondements microéconomiques hallucinants : des individus hyper-rationnels forment des anticipations parfaites et se coordonnent grâce à des marchés toujours à l'équilibre.

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Cette puissance de l'orthodoxie provient, pour partie, de sa capacité à fédérer des théories très diverses et à récupérer toutes les critiques qui ne s'at taquent pas aux piliers de l'édifice. Cette plasticité est un atout majeur : elle permet de mettre en scène les débats qui animent la vie académique à l'intérieur même du paradigme installé, sans risque de déstabilisation de l'ensemble. L'opposition de façade entre nouveaux keynésiens et nouveaux classiques en donne une illustration, puisque les premiers acceptent l'hypothèse d'anticipations rationnelles, qu'un keynésien digne de ce nom devrait pourtant considérer comme une insulte ! Quant à la récupération des critiques, elle s'effectue par le détour de leur neutralisation préalable, qu'opère la traduction en langage "scientifique", sous le prétexte de la formalisation : on intègre ainsi l'incertitude, mais probabilisable, les anticipations, mais rationnelles, les firmes, mais comme "noeuds de contrats", etc.

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Rien de tel du côté de l'hétérodoxie, où prévalent plutôt, dans une logique infantile de la distinction ("plus pur que moi, tu meurs"), les tendances centrifuges ("plus tu es proche de moi et plus je t'ignore"). Malgré des tentatives récentes de rapprochement entre différentes chapelles institutionnalistes, les effets de la balkanisation perdurent : quelques intégristes continuent à cultiver fièrement des jardins invisibles ; la quête compréhensible d'une reconnaissance "scientifique" conduit les autres à se placer sur le terrain de l'adversaire, à adopter son langage, ses méthodes, etc., et le processus de neutralisation-récupération s'enclenche. Le peuple désuni sera toujours vaincu.

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Faut-il s'en désoler ? Pas nécessairement : il n'est pas infamant de se convertir à l'orthodoxie, bien que cela fasse plus chic de jouer à l'hétérodoxe maudit. Mais si l'on veut vraiment que l'hétérodoxie relève le gant, alors il faut commencer par construire une maison commune, accueillante, à lérieur de laquelle il sera facile de circuler : autrement dit, un espace qui rende possible une fédération des théories, écoles et courants... alternatifs ! Quelles sont les conditions à réunir ?

Le cas de l'économie des conventions

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La construction d'une infrastructure qui préserve la diversité dans la plasticité ne peut s'effectuer au plus près des théories particulières, encore moins des travaux empiriques ; elle doit se concevoir en amont, quand se cristallisent les choix épistémologiques, éthiques, politiques... A un tel niveau de généralité, l'accord semble facile à réaliser. Pourtant il n'en est rien ; c'est pourquoi les quelques foyers de guérilla hétérodoxe demeurent éparpillés et, de ce fait, condamnés à l'inefficacité. Afin de le montrer sans trop nous disperser, nous choisissons de nous intéresser ici à un cas par ticulier, celui de l'économie des conventions  [2][2] L'économie des conventions ne se substitue pas aux..., parce que la plus proche de la frontière avec l'adversaire.

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"Le programme de recherches de l'économie des conventions s'est fixé pour objectif de reprendre la question de la coordination des activités économiques, dans la tradition de l'individualisme méthodologique, mais en réformant celle-ci de l'intérieur par l'adoption d'un point de vue réaliste sur les capacités cognitives et la prise de décision des agents économiques"[3][3] "Salaire, emploi et économie des conventions", par.... Cette citation d'Olivier Favereau confirme l'appartenance del'économie des conventions, revendiquée avec constance, au camp de l'individualisme méthodologique  [4][4] Comme nous l'a justement fait remarquer l'économiste.... Cet ancrage est tellement fort que les conventionnalistes en ont fait un préalable à toute tentative de rapprochement avec d'autres courants au sein d'un conglomérat institution naliste. Ce choix identitaire est bien sûr légitime et respectable, mais il interdit la construction d'une véritable hétérodoxie.

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L'individualisme méthodologique  [5][5] "L'individualisme méthodologique énonce que, pour expliquer... se décline sous des formes très variées, plus ou moins sophistiquées selon le type de rationalité attribué à l'individu (absolue, limitée, procédurale, etc.) et les modalités de coordination entre les individus (par des prix, des contrats, des règles, des conventions, etc.), mais il demeure dans tous les cas la marque de l'orthodoxie. Sa victoire n'est pas si ancienne que l'on ne puisse retrouver les traces des luttes qui l'ont préparée. Et ce retour en arrière est instructif, car il révèle que les raisons profondes de ce choix, effectué en particulier par l'économie des conventions, sont de nature politique et idéologique, beaucoup plus qu'épistémologique.

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L'un des coups gagnants des partisans de l'individualisme a consisté à entretenir délibérément la confusion entre les différentes dimensions du problème : méthodologique, idéologique, politique... Les défenseurs du holisme furent tous suspectés d'être, soit des réactionnaires nostalgiques des sociétés de castes, soit des révolutionnaires préparant des cauchemars totalitaires contre lesquels il faut lever l'étendard des droits imprescriptibles de l'individu. Nous sommes convaincus que les conventionnalistes, avec d'autres, sont tombés dans ce piège car ils appar tiennent à cette fraction de génération qui a subi, dans sa jeunesse estudiantine, la domination du marxisme et s'est formée, sans recul, contre elle. La peur du péril rouge étant conjurée, le moment n'est-il pas venu de reconsidérer plus froidement la question ? Afin de remettre la réalité sur ses pieds : c'est le holisme qui l'emporte sur le plan méthodologique, et il est tout particulièrement important de le comprendre lorsque l'on prétend vouloir défendre les droits de l'individu (plus précisément : de la personne).

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Ce que les partisans de l'approche individualiste prennent comme donné est au contraire produit : l'individu sans attaches, ni parents, ni amis, ni culture, n'est rien, strictement rien. Il ne sait en tout cas pas ce qu'il désire, encore moins qui il est  [6][6] Si l'individu n'est pas programmé, soit par la nature.... Quiconque s'y est essayé devrait pourtant savoir quelle dépense de temps, d'énergie, d'attention, d'intelligence, de sensibilité requiert l'éducation d'un enfant. Comment peut-on s'imaginer des êtres asociaux qui auraient des préférences parfaitement définies, avant tout apprentissage, toute relation sociale ? Si la vie sociale n'est pas un chaos permanent, si le comportement d'autrui est suffisamment prévisible pour permettre un ajustement réciproque, c'est bien à ce processus de socialisation qu'on le doit : lorsque je croise un économiste conventionnaliste, je ne le confonds pas, au premier coup d'oeil, avec un guerrier cheyenne ; je peux même supposer qu'il ne collectionne pas les nains de jardin ni ne possède un berger allemand qui s'appelle Rintintin.

Les contradictions de l'individualisme méthodologique

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Or, sur le plan de la méthodologie, la même conclusion s'impose : rien n'est plus complexe, contradictoire, ambivalent, imprévisible qu'un individu, rien n'est donc moins modélisable  [7][7] Ce que confirment tous ces modèles fondés sur un "soit.... C'est au niveau de l'ensemble qu'il devient possible d'observer des régularités, des tendances, des propensions. Faut-il rappeler la démonstration effectuée par Durkheim dans Le suicide ? Malgré ses limites, l'analyse des statistiques met en évidence des déterminants sociaux, alors que l'acte individuel lui-même demeure souvent une douloureuse énigme pour les proches. Cet exemple illustre aussi l'erreur d'interprétation commise par ceux qui accusent tous les holistes de percevoir les individus comme de vulgaires marionnettes. Le sociologue ne prétend pas expliquer pourquoi Marcel Dupont s'est suicidé le 16 juin 1975 à 16 h 37 à Plouarnec, mais essaie de comprendre les conditions sociologiques du suicide (le rôle du lien familial, etc.). Comme tout un chacun, les vertueux "individualistes" passent une bonne partie de leur temps à classer les personnes qu'elles rencontrent dans des catégories (plus haut, plus bas, à respecter, à craindre, à ignorer, etc.), et s'il leur arrive de se tromper ("je ne suis pas celle que vous croyez"), ils par viennent le plus souvent, eux aussi, à se repérer avec suffisamment de précision pour conduire sans incident majeur les interactions de leur vie quotidienne. Leur pratique sociale contredit en permanence leur "individualisme". Il en va d'ailleurs de même sur le plan théorique : une argumentation sommaire sert à justifier la chasse aux concepts holistes (les classes sociales, la nation, l'Etat, etc.), accusés de ne renvoyer à aucune réalité ("on ne peut pas inviter une classe sociale à déjeuner", etc.), mais on ne se prive pas de les utiliser en contrebande (dans des phrases telles que "l'Etat opprime le contribuable", "le capitalisme est un facteur de progrès", etc.).

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Si les individualistes se réfèrent à la seule réalité physique (l'individu qui existe "en chair et en os") pour invalider les concepts holistes, refusant toute spécificité aux sciences sociales, alors nous les laissons volontiers continuer à administrer des décharges électriques à des rats en cage pour vérifier expérimentalement qu'ils maximisent correctement leur fonction d'utilité. L'individualiste ne se promène jamais dans une forêt, mais au milieu de quelques arbres, il ne se baigne jamais dans le même fleuve, il change de club de tennis chaque fois qu'un nouvel adhérent s'y inscrit, il est citoyen d'un Etat inexistant, il n'écoute jamais une mélodie, mais une succession de sons. Comme le montre bien Vincent Descombes  [8][8] Intervention lors du colloque "Philosophie et anthropologie",..., auquel nous empruntons ces exemples, l'individualiste semble ne pas vouloir comprendre que les individus collectifs ne sont pas des individus en plus des individus ordinaires, mais des individus considérés dans leur structure.

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En fait, l'individualisme ne vaut que négativement : nous devons à ses partisans d'avoir critiqué les excès, quelquefois détestables, du holisme : l'"essentialisme", qui conduit à rechercher une réalité déterminante, dissimulée derrière l'apparence des phénomènes, invisible aux yeux des acteurs, conférant ainsi une supériorité quasi divine au "savant", seul capable d'accéder à la vérité cachée du monde social ; le "substantialisme", qui conçoit la réalité comme substance, et non comme système de relations ; surtout, la réification des concepts, lorsqu'elle incite à les confondre avec des êtres réels et agissants, l'erreur la plus répandue consistant à traiter les êtres collectifs comme des sujets dotés d'une conscience et d'une volonté, ainsi que le font tous ceux qui s'érigent en porte-parole ("la classe ouvrière pense que..., elle veut que..., ses intérêts sont...").

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Mais ces critiques salutaires ne valent pas pour toutes les formes de holisme. Les "individualistes" ne se privent pas de se démarquer de l'individualisme le plus simpliste, pourquoi les holistes ne s'offriraient-ils pas aussi le luxe de la complexité ? De ce point de vue, Alain Caillé  [9][9] "Les termes du choix de société", Cahiers internationaux... a raison de définir le holisme par deux propositions : ce sont les phénomènes collectifs qui façonnent les individus ; les individus sont infiniment plus complexes que les phénomènes collectifs qui les ont façonnés. Il conviendrait d'en ajouter d'autres (du type : "Il existe une réalité sociale, contraignante pour les individus, mais qu'ils peuvent transformer par une action collective ; cette réalité, produit d'une histoire, est, à un moment donné, structurée par des rapports sociaux"), mais il est inutile d'entrer dans les détails avant un accord de principe sur la légitimité de l'approche holiste. Or, celle-ci reste très contestée, pour des raisons idéologiques et politiques.

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La force de l'individualisme méthodologique provient d'abord de son adéquation à l'idéologie moderne, elle-même individualiste, au sens où elle est tout entière construite autour de la fiction d'un individu indépendant et souverain. Rien ne semble plus pouvoir exister qui ne procède du libre accord des volontés individuelles. Chacun est supposé savoir ce qu'il préfère, ce qui est bon pour lui, quelles fins il doit poursuivre. Ce droit imprescriptible à mener sa vie comme bon lui semble n'est borné que par la reconnaissance d'un droit identique à autrui. Sous ces hypothèses, ne subsistent que des problèmes de coordination, et la technologie sociale qui sert de panacée est le contrat, explicite ou non. Toute critique holiste de ces prémices est immédiatement suspectée de menacer les libertés individuelles et d'ouvrir la voie vers le goulag. C'est ce vieil amalgame qui paralyse l'hétérodoxie ; les conventionnalistes, comme beaucoup d'autres candidats à l'hétérodoxie, ne sont pas individualistes pour des raisons principalement épistémologiques, mais d'abord pour des raisons idéologiques  [10][10] Il faudrait prendre le temps de reconstruire sociologiquement.... Or, le problème posé par l'idéologie en sciences sociales n'est pas le risque de contamination d'énoncés que l'on voudrait purement objectifs, mais celui de sa dénégation. Pourquoi se cacher de placer la liberté individuelle en haut de la hiérarchie des valeurs ? Pourquoi ne pas introduire ouvertement ce critère idéologique dans la comparaison de l'individualisme et du holisme ? De crainte de découvrir un paradoxe désagréable ?

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En effet, quelle est la liberté de cet individu des théories individualistes ? Ses préférences n'étant pas expliquées et la situation étant donnée, son comportement est celui d'un automate programmé pour l'optimisation : un comportement tellement prévisible que ses partenaires de jeu sont capables de calculer ce qu'il va faire ! Quiconque se soucie réellement de défendre la liberté individuelle peut comparer ce déterminisme mécaniste avec celui que l'on prête aux holistes, lesquels opposent à la fable de l'individu autosuffisant se créant lui-même, une théorie de l'"individuation", c'est à dire des conditions socio-historiques qui rendent possible l'émancipation des individus au-delà de quelques cercles aristocratiques. Celle-ci est l'aboutissement d'une très longue conquête, qui passe par l'affaiblissement des tutelles communautaires, l'approfondissement de la division du travail, l'urbanisation, l'émergence d'un équivalent général monétaire, des droits garantis par l'Etat, les secours apportés par la Sécurité sociale, etc. Notre société n'est pas le produit des accords contractuels des individus, car l'existence même de ces individus libres de contracter est permise par cette société. L'image dominante de l'individu libre de toute attache, entrepreneur de lui-même, est une vision de dominant  [11][11] Celle du "renard libre dans le poulailler libre"... Pour les groupes dominés -les femmes, les travailleurs déqualifiés, les immigrés, etc.-, l'émancipation individuelle n'est pas une donnée naturelle ; elle dépend de l'issue de luttes collectives et de l'intervention massive de l'Etat dans une société démocratique... Les individualistes les plus cohérents, dans la lignée autrichienne, récusent logiquement l'idée de droits sociaux et jusqu'à la notion même de justice sociale. Si la société n'existe pas, si nous n'avons ni créance ni dette envers elle, ou si elle est réduite au statut d'une association à géométrie variable au service des individus, selon leurs intérêts du moment, sur quoi fonder l'exigence d'une solidarité durable et les politiques de réduction des inégalités  [12][12] L'exclusion est une autre façon d'illustrer les contradictions... ?

Les enjeux politiques du débat

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Le débat qui oppose les deux approches est donc aussi politique. C'est le moment de se souvenir que la théorie économique standard est l'héritière d'une philosophie politique appliquée. A la fin du XVIIIe siècle et au XIXe, émerge puis se consolide la réponse qu'apporte le libéralisme à la question du gouvernement des hommes dans une société désenchantée. D'une certaine façon, la force de cette réponse réside dans l'évacuation de la question : "Lors même que, parmi les différents membres de la société, il n'y a ni amour ni bienveillance mutuelle, la société n'est pas pour cela entièrement dissoute. Elle peut alors subsister entre les hommes comme elle subsiste entre les marchands, par le sentiment de son utilité, sans aucun lien d'affection, et se soutenir à l'aide de l'échange intéressé des services mutuels auxquels on a assigné une valeur convenue" (A. Smith, Théorie des sentiments moraux, chapitre III, 2e section, 7e partie). Des individus aux préférences différentes (y compris les préférences religieuses), ne partageant pas la même conception du bien commun, libres de maximiser leur intérêt particulier, peuvent coexister dans une "société" de marché réduite à l'échange mutuellement avantageux de biens et services, sans que ce paradis terrestre requière d'autre intervention de l'Etat que le minimum imposé par le respect du droit de propriété et des contrats. L'hégémonie de l'orthodoxie -et en son coeur, celle de l'économie standard- s'explique par le fait qu'elle fédère toutes les théories dont les hypothèses présupposent comme une donnée naturelle l'existence de cette société libérale, en nous expliquant comment nous devons nous comporter pour y vivre le mieux possible (de façon "optimale").

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L'hétérodoxie ne peut espérer contester cette hégémonie sans s'appuyer sur un projet de société alternatif. Or, nos candidats à l'hétérodoxie, exception faite des marxistes ou de quelques maussiens, refusent d'admettre que cette question de l'alternative demeure l'ultime ligne de partage  [13][13] Elle reste souvent à l'état de non-dit, mais il suffit.... Nous en déduisons qu'ils considèrent que cette société-ci, certes perfectible, et parce que perfectible, est la moins mauvaise possible. Les arguments en faveur de cette position raisonnable sont d'ailleurs très puissants ; l'histoire du XXe siècle en fournit déjà un grand nombre.

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Voilà qui permet de résoudre d'un coup, d'un seul, le problème d'indétermination récurrent de tous les modèles individualistes : la convention des conventions, le contrat des contrats, l'accord originel, la cité des cités, c'est l'adhésion commune à l'ordre social libéral. Pourquoi ne pas le dire, en toute honnêteté, plutôt que d'essayer vainement de déduire les institutions des calculs individuels ?

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Voilà qui explique en même temps une réaction fréquente des étudiants : ces "hétérodoxes" leur paraissent fort sympathiques, mais ils ne comprennent pas vraiment où ils veulent en venir (si la perspective d'une société meilleure n'existe pas, à quoi bon critiquer l'orthodoxie, qui tente d'aménager confortablement celle-ci ?). En regard, les manuels standards, c'est-à-dire au standard anglo-saxon, annoncent joyeusement la couleur : bienvenue dans notre monde, nous allons vous expliquer pourquoi il est le meilleur et comment y réussir.

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Voilà qui explique enfin l'hostilité à toute idée de rapports de domination, d'exploitation ou d'aliénation, inscrits dans des structures sociales, ainsi que la moralisation subséquente des problèmes sociaux  [14][14] Comme l'a illustré l'argumentation invoquée pendant..., symptôme infaillible d'une lecture individualiste : une fois éliminés tous les états sous-optimaux, donc toutes les "réformes" effectuées à l'unanimité, il ne reste pas d'autre moyen de transformation sociale que les actes de charité individuelle.

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Comment parvenir à fonder une hétérodoxie sur des bases aussi... orthodoxes ? Si la réalité sociale n'est pas réductible à des rapports de domination, elle l'est encore moins à des problèmes de coordination. Ceux-ci présupposent l'existence d'un ordre établi, donc de rapports sociaux stabilisés, qui structurent un espace social relativement pacifié, plus ou moins hiérarchisé. Du fait de l'approfondissement de la division du travail et de l'allongement des chaînes d'interdépendance, dont la "globalisation" n'est qu'un aspect, ces rapports macro-sociaux deviennent de moins en moins visibles au niveau des interactions locales. Il est donc plus facile de les escamoter, et de se priver ainsi de leur imputer des effets terriblement concrets, comme l'illustrent régulièrement ces plans sociaux sans "coupables" immédiats (ou lointains, lorsque le capital estdilué par la médiation des fonds de pension). A trop vouloir se démarquer des théories du complot, on risque fort de perdre tout esprit critique  [15][15] Pour s'en tenir à une référence récente, on peut conseiller......

Rapprocher les hétérodoxies

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Les abus commis dans l'utilisation systématique des concepts de pouvoir, de domination ou d'aliénation ne peuvent justifier que l'on jette les bébés Marx et Weber avec l'eau du bain. Il ne suffit pas d'agiter le fanion de la démocratie pour s'autoriser à dépeindre nos sociétés comme des Disney Worlds. Si la moindre référence à des rapports de force économiques, politiques, symboliques est bannie, alors il sera difficile de s'entendre, d'autant que la maison commune doit nécessairement accueillir les différentes disciplines des sciences sociales et aller jusqu'à prévoir une place pour la philosophie morale et politique  [16][16] Nous ne développons pas ce point : nous partageons.... Ainsi, avec quelle sociologie nouer une alliance ? Pour les conventionnalistes, ce sera probablement celle de Luc Boltanski (qui étudie, avec Laurent Thévenot, les conditions dans lesquelles se réalisent l'accord entre des individus et les façons dont ils se justifient en cas de dispute), alors que pour certains régulationnistes, ce sera celle de Bourdieu (qui étudie plutôt les rapports de domination entre des groupes)... Or, il suffit de lire le texte d'Olivier Favereau sur Bourdieu  [17][17] Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes... pour comprendre que la cohabitation est mal engagée... Assurément, une grande distance sépare, de leur côté, certains orthodoxes - Amartya Sen n'est pas Gary Becker - et nous plaidons pour la plasticité et l'ouverture, mais le but est de travailler ensemble, au moins un peu...

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Notre intention n'était pas d'accabler les conventionnalistes, d'autant qu'ils ont déjà apporté des contributions au projet de rapprochement des hétérodoxies. Beaucoup de ces remarques pourraient s'appliquer à d'autres courants, y compris aux régulationnistes, du moins à certains de leurs travaux  [18][18] Depuis le tournant des années 80, il est de plus en.... Il s'agissait seulement de s'interroger sur quelques-uns des obstacles à une fédération des forces hétérodoxes, alors que semble renaître une demande sociale d'analyses critiques, que des initiatives transversales, telles que l'économie politique internationale  [19][19] Lire "L'approche hétérodoxe de Susan Strange", par... ou la sociologie économique, ouvrent des espaces à investir en commun et, last but not least, que des étudiants se sont mobilisés avec succès  [20][20] Un succès international, dont témoigne la lettre électronique... pour secouer le cocotier orthodoxe.

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Rétrospectivement, on perçoit mieux à quel point le marxisme cumulait des qualités qui font défaut à l'hétérodoxie aujourd'hui : il permettait la circulation entre l'histoire, l'économie, la sociologie et la philosophie ; il mêlait les dimensions normatives et positives ; sa critique de la rationalité collective du capitalisme s'accompagnait de la promesse d'une société alternative ; il donnait du sens à l'action collective. Les hétérodoxes sont-ils disposés à se fédérer pour reconquérir ces qualités ? Le rejet de l'individualisme méthodologique nous semblerait un bon test de cette volonté. Mais le choix le plus stratégique, au sein d'une alliance pluridisciplinaire, sous la contrainte d'une interdépendance assumée entre les dimensions épistémologique, idéologique et politique, est un choix de société.

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Peut-être n'y a-t-il plus à choisir, peut-être avons-nous définitivement choisi ? Dans ce cas, la longue maladie de l'hétérodoxie sera sans rémission.

Notes

[1]

Voir "L'hétérodoxie n'est plus ce qu'elle était", La revue du Mauss n? 3, 1994.

[2]

L'économie des conventions ne se substitue pas aux théories existantes, c'est plutôt une tentative pour infléchir la façon dont on fait de la théorie économique. Elle postule que, pour que l'économie de marché fonctionne correctement, il ne suffit pas de laisser faire le marché et l'intérêt personnel de chacun. Il faut aussi qu'il existe des coordinations non marchandes qui, en réduisant les risques de tromperie ou d'erreur et en stimulant les relations de confiance, vont faciliter l'échange, le rendre moins coûteux, plus efficace et peut-être plus équitable. Ces coordinations non marchandes, ce sont les conventions [NDLR: pour une présentation de cette approche, voir Alternatives Economiques n? 151, septembre 1997].

[3]

"Salaire, emploi et économie des conventions", par Olivier Favereau, Les cahiers d'économie politique n? 34, printemps 1999.

[4]

Comme nous l'a justement fait remarquer l'économiste Gilles Raveaud, tous les travaux des conventionnalistes ne sont pas strictement individualistes ; par exemple, les "mondes de production " de Salais et Storper accordent de l'importance aux objets, aux organisations, à l'Etat... Nous ne nions pas l'extrême diversité du territoire individualiste, ni sa richesse, mais nous nous préoccupons ici des conditions de reconstruction d'une hétérodoxie.

[5]

"L'individualisme méthodologique énonce que, pour expliquer un phénomène quelconque, il est indispensable de reconstruire les motivations des individus concernés par le phénomène en question, et d'appréhender ce phénomène comme le résultat de l'agrégation des comportements individuels dictés par ces motivations." Raymond Boudon (in P. Birnbaum et J. Leca, Sur l'individualisme, FNSP, 1986). Pour le holisme méthodologique, ce sont les phénomènes collectifs qui façonnent les individus, mais les individus sont infiniment plus complexes que les phénomènes collectifs qui les ont façonnés, cf. infra.

[6]

Si l'individu n'est pas programmé, soit par la nature (les gènes), soit par la surnature (la grâce divine), alors il se trouve dans un état d'indétermination complète (dont Girard montre qu'il est un état de violence) que l'individualisme lève, soit en fuyant le problème (le microéconomiste n'explique pas les préférences), soit en spécifiant le contexte (un marché avec un commissaire-priseur, une contrainte budgétaire ou technologique...) et une règle de comportement (optimisation...), ce qui revient, selon un renversement paradoxal dénié, à basculer dans la détermination la plus complète (celle des équations d'équilibre) ; comme l'a rappelé F. Vergara dans cette revue, ce n'est pas un hasard si Smith prend la peine de doter ses individus d'un respect des principes de justice avant de les propulser dans la sphère du marché.

[7]

Ce que confirment tous ces modèles fondés sur un "soit n individus identiques", ce qui est la négation même de l'individualité, si caractéristique des soi-disant "individualistes". Il y a une explication à cette contradiction : la théorie économique standard est un outil de gouvernement des hommes dans une société individualiste. Pour gouverner, il n'est pas nécessaire de sonder les âmes de ses assujettis ; un modèle de comportement sommaire (du type homo oeconomicus) suffit si les bons stimuli ont été identifiés. Là où le vilain holiste tenterait d'agir en profondeur sur les préférences, par l'éducation, ou de façon directe (Etat tutélaire), le gentil individualiste n'agit que sur la structure des incitations (beaucoup de carotte et peu de bâton).

[8]

Intervention lors du colloque "Philosophie et anthropologie", dont les actes ont été publiés par le centre Georges-Pompidou en 1992.

[9]

"Les termes du choix de société", Cahiers internationaux de sociologie vol. 88, 1990.

[10]

Il faudrait prendre le temps de reconstruire sociologiquement l'histoire de cette génération en remontant à la période de formation de ses goûts et dégoûts idéologiques.

[11]

Celle du "renard libre dans le poulailler libre"...

[12]

L'exclusion est une autre façon d'illustrer les contradictions de l'individualisme : chacun peut d'autant plus facilement revendiquer son indépendance qu'il s'est rendu indispensable aux autres, auxquels il vend ses services ; ceux dont personne n'a besoin se retrouvent seuls et sont libres de mourir de faim en toute indépendance...

[13]

Elle reste souvent à l'état de non-dit, mais il suffit que le ton monte un peu pour que l'on rappelle aux uns la catastrophe du socialisme réel et aux autres les tares de la société américaine.

[14]

Comme l'a illustré l'argumentation invoquée pendant le débat sur les 35 heures ; on avait l'impression qu'il s'agissait de convaincre les chefs d'entreprise que leur "devoir" était de coopérer, afin que "tous ensemble", on fasse reculer le chômage...

[15]

Pour s'en tenir à une référence récente, on peut conseiller la lecture du livre de Philippe Bourgois En quête de respect (éd. du Seuil, 2001). Il s'agit d'une enquête ethnographique, construite autour de quelques informateurs privilégiés, doncparticulièrement proche des "individus", de leur parole, de ce qu'ils vivent quotidiennement, et qui met bien en évidence les déterminants structurels et culturels, sans masquer les responsabilités individuelles.

[16]

Nous ne développons pas ce point : nous partageons entièrement la conclusion de l'article d'Alain Caillé (voir page 46). L'hétérodoxie est nécessairement pluridisciplinaire, ce qui complique sérieusement le problème dans ce pays, l'un de ceux où le chauvinisme disciplinaire est le plus exacerbé.

[17]

Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, sous la dir. de Bernard Lahire, éd. La Découverte, 2001. Ce texte est doublement rare, puisque les économistes ne font quasiment jamais l'effort de lire les sociologues et que les critiques directes et systématiques du dispositif théorique de Bourdieu se comptent sur les doigts d'une main.

[18]

Depuis le tournant des années 80, il est de plus en plus difficile de situer les régulationnistes dans leur ensemble ; pour une tentative de clarification, qui se conclut par un superbe schéma, on peut renvoyer à l'article de Bruno Théret paru dans La lettre de la régulation n? 35, décembre 2000.

[19]

Lire "L'approche hétérodoxe de Susan Strange", par Roger Tooze, L'Economie Politique n? 10, 2e trimestre 2001.

[20]

Un succès international, dont témoigne la lettre électronique du mouvement, consultable sur le site Web : www. autisme-economie. org (nous conseillons également le site Web anglais de la "post-autistic economics" : www. paecon. net).

Plan de l'article

  1. Le cas de l'économie des conventions
  2. Les contradictions de l'individualisme méthodologique
  3. Les enjeux politiques du débat
  4. Rapprocher les hétérodoxies

Pour citer cet article

Combemale Pascal, « La longue maladie de l'hétérodoxie », L'Économie politique, 4/2001 (no 12), p. 64-76.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-4-page-64.htm
DOI : 10.3917/leco.012.0064


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