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L'Économie politique

2001/4 (no 12)


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Vouloir débattre de questions d'économie politique, comme la présente revue et toute l'oeuvre de Karl Polanyi  [1][1] Je remercie Christel Vivel (Centre Auguste et Léon... nous y invitent, semble relever, à l'aube du XXIe siècle, d'une absolue gageure. Sur le plan académique, l'économie politique s'est métamorphosée en une "science" économique fondée sous le double sceau de l'individualisme méthodologique et de l'affirmation d'une dichotomie totale entre faits et valeurs. A l'inverse, l'anthropologie de Polanyi se fonde sur un socialisme humaniste qui fut nourri par des lectures de Karl Marx et un ancien projet de "sociologie chrétienne". Sur le plan théorique et politique, Karl Polanyi cherche à justifier une conception de la démocratie comme contrôle social de notre devenir. Dès 1922, chose qui est peu soulignée, il tente de penser un modèle de socialisme décentralisé pour répondre à ce qu'il considère comme l'impasse du libéralisme et l'erreur que constitue la planification centralisée.

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Pour comprendre l'apport de Karl Polanyi, il nous faudra, dans une première partie, examiner les défis que posent son argumentation et la validité des réponses que ses intuitions, parfois provocantes, souvent mal formulées, ont provoquées. Mais l'intérêt que suscite de nouveau Polanyi tient à ce que ses analyses nous sont utiles pour discuter les dimensions politiques de la mondialisation. Phénomène réputé nouveau et irrésistible, elle aurait détruit la cohérence des économies nationales et vidé l'espace dpolitique dont les Etats étaient jadis les vecteurs. Que ce phénomène soit l'expression contemporaine de la dernière forme de l'hégémonie américaine, comme le soutient Gowan (2000, p.74-75), ne change rien au fond de l'affaire : nous devons faire face, à nouveau, à l'illusion selon laquelle la logique marchande nous aurait délivré du fardeau de faire de la politique.

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Comme nous le verrons dans une seconde partie, c'est cette erreur que dénonce Polanyi en mettant au jour les origines de la société de marché : il lui fallut déjà comprendre l'aveuglement intellectuel de son époque, qui fut celle de la domination britannique et du premier triomphe de l'utilitarisme marchand. La société de marché n'est pas le fruit d'un curieux évolutionnisme qui nous aurait enfin conduits au meilleur des mondes. En réalité, fruit de contingences historiques, comme le furent les actions délibérées des Etats et la volonté d'incarner un projet essentiellement utopique, la société de marché doit être comprise comme une création humaine porteuse de catastrophes.

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C'est en effet la fin de la société libérale inventée au XIXe siècle, puis la catastrophe nazie, que nombre d'intellectuels contemporains de Polanyi tentent de penser : la réponse de celui-ci, qui met en avant l'aspect désocialisant du One Big Market [2][2] Ou "Grand Marché unique" (Polanyi, 1944, p. 107). Par... est assurément partielle, mais elle ne peut être négligée à un moment où l'utilisation marchande des biotechnologies, les déréglementations financières et l'individualisation du rapport salarial contribuent à réinstituer fictivement la terre, le travail et la monnaie dans l'univers de la marchandise.

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Reste à s'interroger sur la pérennité de la thèse polanyienne à un moment où la Grande transformation qu'il crut voir à l'oeuvre dans les années 30 est mise à mal : le redéploiement du capitalisme sur des aires nationales, portant les marques de toutes sortes d'interventionnismes, semble en effet bien révolu. Mais il convient de comprendre l'enjeu capital de la démarche de Polanyi : la mise en évidence d'un processus continu d'autoprotection de la société devant les menaces inhérentes au Grand Marché. Après 1944, Polanyi insiste sur les dangers d'un totalitarisme de type nouveau qui serait inhérent à la civilisation technicienne et ses mass media, et il invoque un droit économiquement fondé à la dissidence dans une société portée au conformisme. On le voit, la démocratie, pour Polanyi, reste une finalité à accomplir.

Quelques principes de l'analyse de Polanyi

La thèse de l'embeddedness

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L'approche économique traditionnelle pose souvent la question de savoir quelle est l'entité pertinente devant servir de primat à l'investigation : la classe, ou quelque autre agrégat, ou bien encore l'individu  [3][3] Voir à ce sujet l'article de Pascal Combemale dans.... Polanyi pose différemment cette question cruciale : il estime que l'économiste doit expliciter la représentation qu'il se fait de la nature humaine, son anthropologie. Selon le contexte historique ou social, les significations en termes économiques des diverses classes sociales ou des motivations individuelles peuvent varier. La grande coupure se situe, selon lui, entre la "modernité", telle qu'elle s'institue au XIXe siècle avec son libéralisme, et la "non-modernité" typique des sociétés traditionnelles marquées par le holisme  [4][4] Dans de telles sociétés, les valeurs sociales subordonnent....

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Cette non-modernité ayant constitué une part prépondérante de l'expérience humaine, Polanyi peut écrire, pour souligner le caractère exceptionnel des deux derniers siècles, que : "Aristote avait raison : l'homme n'est pas un être économique mais un être social. Il ne cherche pas à sauvegarder ses intérêts individuels dans l'acquisition de biens matériels, mais plutôt à garantir sa position sociale, un certain statut et des avantages sur le plan social" (Polanyi, 1947b, p. 65). Et il précise : "Les relations sociales de l'homme englobent en général son économie (...). Il n'accorde de valeur aux biens ma tériels que pour autant qu'ils servent cette fin" (Polanyi, 1944, p. 74-75.)  [5][5] Notre traduction de l'anglais, comme tous les textes.... Ces passages de l'oeuvre de Polanyi sont devenus célèbres car la thèse de l'embeddedness[6][6] Ce mot est traduit parfois par "encastrement", embedded... de l'économie dans les liens sociaux est énoncée ici.

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Polanyi remarque que l'expérience humaine a longtemps consisté à organiser l'économie autour d'une motivation dominante, comme l'honneur, le respect de la tradition ou le service du prince (Polanyi, 1947b, p. 68-69), ce qui peut dès lors laisser penser que l'homme a pu être essentiellement déterminé par la tradition ou le politique. De telles organisations de l'économie n'impliquent pas que l'homme soit par nature moins égoïste qu'il ne l'est devenu. Contre certaines critiques faisant de lui un auteur nostalgique du bon sauvage, il suffit de rappeler la lettre même de ses écrits ; s'agissant du l'homme primitif, l'anthropologie a discrédité "son manque supposé d'appréciation de ses propres intérêts personnels et ainsi de suite. La vérité est que l'homme a été assez semblable à lui-même tout au long de l'histoire" (Polanyi, 1947a, p. 99).

L'économie, entre vivre et économiser

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Le marché doit être considéré comme une institution, car il ne peut exister du fait de simples échanges survenant de façon occasionnelle. L'importance de l' "infrastructure institutionnelle" des économies de marché a été reconnue récemment par un tenant éminent de l'analyse économique dominante (Stiglitz, 2000, p. 13) ; il est vrai que les problèmes du développement ou de la transition vers le capitalisme offrent à cette analyse de singuliers défis. On ne s'étonnera donc point que J. Stiglitz insiste sur le rôle positif joué par les gouvernements pour la structuration des processus marchands (p. 14).

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A cet égard, Polanyi insiste sur le fait que l'efficacité économique et la liberté sont, à ses yeux, le fruit d'une fécondation mutuelle. Il remarque ainsi que le lien fort entre redistribution et échange est une condition de la démocratie athénienne. Il est d'ailleurs surprenant que P. Simonnot (2001), dans un article par ailleurs fort incisif, ait réduit l'oeuvre de Polanyi à une sorte de paradigme antimarché, qui serait l'exact symétrique du paradigme économique dominant. Il est important de souligner ici que le travail de Polanyi relatif à l'économie de l'Antiquité doit être lu pour lui-même, et non au travers du prisme des interprétations de Moses Finley, aussi enrichissantes soient-elles par ailleurs.

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Pour ce qui est de la période moderne, le maintien des marchés semble souhaitable à Polanyi, car ceux-ci participent de la liberté du consommateur et du système d'information qui produit les valeurs économiques. Un tel argument était implicite dans le modèle de socialisme décentralisé qu'il prônait à l'encontre de l'économie centralisée.

Le commerce et les marchés archaïques

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Contre la vision traditionnelle, Karl Polanyi observe que la monnaie, le commerce et le marché peuvent exister de façon indépendante. Les représentations usuelles de sauvages individualistes passionnés par le troc nous apprennent peu sur la genèse et le sens de l'institution de la monnaie. Nombreuses sont les sociétés qui ont pu disposer de systèmes monétaires hautement raffinés alors que les marchés n'existaient pas ou étaient insignifiants ; la raison provient de ce que la monnaie règle des obligations statutaires qui ne sont pas d'origine économique. De même, à la suite de Max Weber, qui montre que le commerce entre peuples a précédé les formes d'échanges internes, Polanyi développe l'idée que le commerce (le commerce extérieur en fait, trade), lié au système de réciprocité entre élites et à la redistribution, n'est aucunement le fruit d'échanges marchands inter-individuels. Grâce à cette précaution analytique, les historiens, notamment ceux de l'Antiquité, doutent aujourd'hui à bon droit de l'évidence prétendue de la présence de marchés, alors qu'autrefois il suffisait que mention soit faite de pratiques monétaires ou d'échanges à longue distance pour que la présence de marchés fût tenue pour certaine.

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L'étude des deux institutions que sont le "port de commerce" et les marchés archaïques permet de réfuter l'existence universelle de la triade monnaie, commerce et marché. Dans la première institution, ni le risque ni la structure des prix ne déterminent les flux commerciaux dont la finalité est la sécurité collective. Une figure emblématique de ce type de transaction est le "commerce sans marché" que Polanyi (1957) mit en évidence pour l'ancienne Mésopotamie. La rémunération des agents (factor) de ce commerce dérive fondamentalement d'un statut social important ; l'acteur des petits marchés locaux de l'ère archaïque (mercator), motivé non par le statut mais par le profit, est socialement inférieur. Sur ces marchés, Polanyi note le rôle crucial de l'action collective (poids de la coutume, intervention du monarque ou de la cité) dans la détermination des prix, l'absence de banque créatrice de monnaie : c'est pourquoi, plus que de "marché" au sens plein du terme, Polanyi qualifie parfois ces institutions d'"éléments de marché". La séparation que le politique établit entre la sphère marchande interne et les flux économiques externes est par ailleurs remarquable.

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La démarche de Polanyi a été fortement critiquée par F. Braudel. Pourtant, s'agissant de l'exemple du haut Moyen Age, G. Duby (1974) lui-même souligne la valeur de l'hypothèse de la division institutionnelle du marché et du commerce. Il reste à illustrer la logique profonde d'une telle division institutionnelle.

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Polanyi prolonge sa réflexion en analysant l'histoire d'Athènes entre le Ve et le IVe siècle avant Jésus-Christ. D'une part, l'extension considérable des pratiques monétaro-marchandes tend à asseoir la culture démocratique ; c'est ainsi, par les transactions marchandes, qu'il est possible de se libérer de dettes (Polanyi, dans Dalton [dir.], 1968, p. 314) qui furent la cause de nombreuses guerres civiles. D'autre part, toutes ces pratiques favorisent des formes nouvelles de l'intérêt personnel : d'où l'attention portée par la cité aux formes de l'échange et aux richesses des citoyens, dont une répartition trop inégale serait problématique pour la vie civique.

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L'accroissement des inégalités, qui ne peut que surgir de l'approfondissement des rapports monétaro-marchands, est une négation de ce sentiment de bienveillance réciproque qui tient la cité, cependant que la subordination de chacun à la quête infinie du gain est l'antinomie de la liberté (Morris, 1993, p. 58)  [7][7] C'est pourquoi, selon Polanyi, Aristote est un penseur.... Ce n'est pas un hasard si, pour protéger la cité de la discorde, une caractéristique de l'Athènes classique est l'implication tout à fait remarquable des étrangers, nécessairement non citoyens, dans l'organisation commerciale. Faut-il rappeler à cet égard que M. Weber (1998, p. 114) insiste également sur le "caractère politique spécifique des communautés antiques" qui engendre et "accroît l'instabilité du capital existant et de la formation du capital" ? Ne remarque-t-il pas que le "droit de disposition" de la cité sur les fortunes individuelles est "souverain", lequel est inconnu à ce point au Moyen Age (p. 114) ? Les intuitions de Polanyi et de Weber expliquent en partie ce trait particulier au monde grec : il n'y a pas de transformation spontanée des jeux de l'échange en un système de marché.

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Nous voyons donc que les sociétés humaines, même si elles ne sont pas marchandes de façon immémoriale, font vite l'expérience de cette ambivalence du marché, qui libère mais, dans le même mouvement, peut produire une inégalité à même de nier l'identité collective. Si Aristote "découvre" l'économie, comme l'écrit Polanyi, c'est parce la quête de l'accumulation monétaire pour elle-même contredit l'idéal de la vie civique, qui exige que l'échange soit notamment rabattu sur une fonction jugée naturelle : assurer l'autosuffisance de la famille élargie et la sécurité de la cité.

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Ainsi, Polanyi ne nie pas l'universalité du principe du marché, mais montre combien les modalités de son fonctionnement sont contingentes à la géographie et à l'histoire (Caillé, 1998, p. 140-141). A cet égard, la "révolution commerciale" qui commence au XVIe siècle est un moment très important (Polanyi, 1944, p. 97-101 et 364)  [8][8] Polanyi (1977) met en lumière une première esquisse.... En effet, la constitution des Etats-nations suppose la mobilisation de ressources sur des ter ritoires beaucoup plus vastes qu'auparavant. Le mercantilisme est cette politique qui brise les entraves propres au vieux commerce municipal. Bienévidemment, il ne s'agit pas de déréglementer, mais d'étendre la réglementation à un niveau inconnu jusque-là : le nouvel espace national. Autrement dit, le développement d'un marché intérieur va de pair avec uneextension de ce que les économistes appellent communément des "interventions" qui, bien loin d'être une entrave aux développements premiers de ces marchés, sont leurs conditions de possibilité. On est loin de l'autonomisation de l'économie par rapport au politique.

Des "origines de notre temps" au "capitalisme universel"

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Après avoir reconstitué le cadre analytique de l'approche de Polanyi  [9][9] Nous avons ailleurs proposé (Maucourant, 1997) des..., nous souhaitons nous arrêter à un moment de son travail, les années 1944-1945, lorsqu'il précise sa vision de l'émergence de l'économie de marché et des devenirs possibles d'un monde qu'il souhaite post-libéral. Nous essaierons donc de montrer, d'abord, comment Polanyi pense le libéralisme du XIXe comme politique et comme idéologie, sans sous-estimer la contrainte technique majeure qui fut nécessaire à la naissance de l'économie de marché, le machinisme. Polanyi souligne ensuite la possible résurrection du vieil ordre du monde sous une houlette américaine, en suggérant aussi que d'autres solutions existent, notamment pour le Royaume-Uni. Il a bien compris la dimension politique du consentement à l'hégémonie américaine, qui est au fondement du processus de mondialisation, ce qui confère à son oeuvre une acuité certaine. Un aspect un peu oublié de son travail en France sera souligné, la critique du conformisme inhérent à l'accélération des progrès techniques : Polanyi nous invite à penser "la liberté dans une société complexe". A l'heure où la fascination de la technique et le retour de l'utopie du Grand Marché sont une réalité, il convient d'entendre cet appel à la dissidence.

Naissance de la société de marché : retour sur l'embeddedness

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Il nous faut revenir ici sur l'examen, par Polanyi (1944, p. 97-101 et 364), des politiques mercantilistes. L'effacement de la division institutionnelle du commerce et des marchés locaux, origine d'un marché national, est le fruit de ces politiques. Dans une société où tout est considéré comme marchandise, l'émergence du machinisme, sous la forme de "l'introduction de machines hautement spécialisées, (...) doit avoir des effets caractéristiques" (p. 68). En effet, l'amortissement sans risque démesuré de machines coûteuses requiert un fonctionnement adéquat du marché de tous les inputs. Or, pour que l'homme soit prêt à s'offrir de façon permanente sur les marchés, il faut que son comportement soit déterminé par desconsidérations strictement éco nomiques. C'est pourquoi Polanyi met en lumière le rôle crucial de l'Etat qui, par toutes sortes d'exactions et de violences, extrait une prétendue marchandise dénommée "travail" du tissu des relations sociales où, jadis, l'emploi de la force de travail était mobilisé par une série d'incitations qui n'étaient pas nécessairement d'origine économique. Ce n'est que fictivement que le Grand Marché peut traiter l'homme, la terre et la monnaie comme des marchandises, alors qu'il va de soi que l'être humain et l'environnement naturel, par exemple, n'ont pas été produits pour être vendus (p. 107). Polanyi soutient que les pratiques coloniales ont eu un équivalent fonctionnel au moment de la révolution des enclosures ; la révolution industrielle fut, selon lui, plus une catastrophe culturelle qu'une catastrophe économique.

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La thèse essentielle de Polanyi pour expliquer l'écroulement de la société de marché dans les années 30 repose sur l'hypothèse que l'extension croissante des marchés nécessitait des régulations qui finirent par miner la capacité autorégulatrice du système. Les contre-mouvements d'autoprotection de la société sont le fruit sans cesse renaissant de l'institution permanente de la "libération" (p. 112) des "forces du marché", car "la prétendue marchandise qui a nom "force de travail" ne peut être bousculée, employée à tort et à travers, ou même laissée inutilisée, sans que soit également affecté l'individu humain qui se trouve être le porteur de cette marchandise particulière" (p. 108). Le double mouvement de "libération" des marchés et de "protectionnisme social" est donc la marque de la société de marché. Autrement dit, il souligne l'impasse probable de ce double mouvement, dialectique typique de la société de marché. Certes, il observe que le cas des Etats-Unis est différent. En premier lieu, la victoire contre le nazisme a permis de réactiver l'idéologie d'un universalisme marchand. En second lieu, la mentalité de marché y est restée beaucoup plus vivace que dans le Vieux Monde ; ce n'est pas sans pertinence qu'il met en évidence la forte imprégnation idéologique de l'âge d'or américain, où la frontière se dérobait sans cesse devant la volonté d'annexion du colonialisme marchand.

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Ainsi, les diverses formes de la Grande transformation, qui indiquent toutes les ruptures avec la société de marché, ont été fort différentes. Une forte montée de l'économie publique sur le Vieux Continent, que les régimes soient ou non capitalistes, une avancée plus faible de cette économie aux Etats-Unis, pour les raisons que nous avons évoquées. Certes, quand Polanyi insiste sur le fait que le New Deal a peu affecté la mentalité de marché américaine, il sous-estime peut-être ce que l'histoire économique et sociale des Etats-Unis nous apprendra pour la période 1950-1980. Mais il est vrai que l'idéologie du disembedding, c'est-à-dire la volonté d'extraire et de rendre dominante la dimension économique des relations sociales, est toujours restée plus forte dans cette partie du monde.

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Cette construction mentale est fortement réactivée depuis une décennie, au moment où le capital est à même d'investir de nouveaux espaces (nouvelles technologies de l'information et de la communication, création du vivant comme nouvelle marchandise fictive, conquête du capital de certains pays émergents), relançant la dialectique du double mouvement.

Une forme catastrophique de la Grande transformation : le fascisme

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La réflexion précédente sur le double mouvement nous conduit à revenir sur l'issue catastrophique de cette dialectique que connaît l'Europe dans les années 30. Si le New Deal, le Front populaire et la fin de l'étalon-or, sanctionnée par le gouvernement britannique lui-même, sont autant de manifestations de cet "élan vital" (selon les propres mots de Polanyi) conduisant à abolir des institutions essentielles de la société de marché, le fascisme italien, comme sa forme radicale, le nazisme, sont des manifestations mortifères de l'issue de cette dialectique.

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L'objet principal de La grande transformation n'est pas de décrire analytiquement les fascismes, mais de préciser les conditions de possibilité de leur surgissement. Polanyi (1944, p. 305) écrit : "On peut décrire la solution fasciste à l'impasse  [10][10] En français dans le texte. où s'était mis le capitalisme libéral comme une réforme de l'économie de marché au prix de l'extirpation de toutes les institutions démocratiques." Deux explications sont mobilisées : du point de vue politique, l'opposition des libéraux à toute forme de dirigisme accélère la montée de la revendication autoritaire. Avec un fondement idéologique qui est essentiel pour Polanyi (p. 330) : "La privation totale de liberté dans le fascisme est, à vrai dire, le résultat inéluctable de la philosophie libérale qui prétend que le pouvoir et la contrainte sont le mal." Le libéralisme, comme politique et comme représentation du monde, contient la dérive fascisante qu'il répugne souvent à reconnaître, ce qui explique la vive hostilité de certains milieux libéraux à l'encontre du travail de Polanyi.

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Approfondissant ce point, une dizaine d'années avant l'écriture de La grande transformation, Polanyi (1935) analyse à ce moment L'essence du fascisme comme éternisation du rapport social capitaliste, qui n'est pas, par principe, fondé sur des relations entre des personnes. Polanyi définit alors le projet "totalitaire", s'agissant des personnes, par le fait suivant : "Si elles coopèrent en produisant les biens, elles ne sont pas en relation les unes avec les autres, mais au produit. Rien n'a de substance à moins d'être objectivé, c'est-à-dire impersonnel" (p. 381.)

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Cette réification radicale du rapport social s'accompagne de la mise enplace d'un autre projet "vitaliste", pour ce qui est du nazisme en particulier. L'effacement de la personne comme coeur du monde social se fait ici au profit d'un "spectre" qui se nourrit "du sang et du sol"[11][11] Nous avons développé cet aspect de la pensée de Polanyi.... Cette idéologie tente de nier l'histoire, en retrouvant une pureté d'avant l'histoire ; la politique, entendue comme espace commun où les hommes peuvent discuter et construire leur destinée, est niée au nom d'une vie mythique où la conscience même des individus n'a plus sa place. Polanyi ne peut, en 1935, soupçonner l'aspect à ce point criminel de ce fantasme nazi : mais le rôle qu'il accorde à la production de l'"inconscience" comme caractéristique du national-socialisme est importante au plus haut point. C'est ainsi l'impersonnalisation de la société sous un tel régime qui retient son attention. Ceci ne doit pas nous étonner, dans la mesure où son modèle de 1922 est déjà tout entier fondé sur la nécessité d'inventer des rapports sociaux plus transparents et de donner de la place à la responsabilité personnelle dans une communauté industrielle moderne.

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Il est évident que seule la violence peut engendrer ce type inédit de société où la personne est niée. Plus précisément, un tel résultat est obtenu par la destruction de l'"état politique" (p. 393) : "Les êtres humains sont considérés comme producteurs et producteurs seulement (...). La représentation est accordée à la fonction économique ; elle est technique et impersonnelle." Une question se pose dès lors : puisque fascisme et socialisme se caractérisent par un réencastrement de l'économie dans le politique, n'a-t-on pas affaire à des régimes semblables quant à l'essentiel ? Ce type de question moderne est évidemment lié à la problématique du "totalitarisme". Pourtant, Polanyi ne prononce ce mot (dans ce texte de 1935) que pour désigner des idéologies de droite. Or, la destruction des formes politiques est un trait commun aux régimes nazi et stalinien. Plus généralement, le sens de l'Etat total est l'extirpation de la société de son vieux fondement : les relations entre les personnes. La raison de ce fait, nous semble-t-il, est l'évidente proximité de la catastrophe nazie, qui l'a empêché d'étendre son raisonnement au socialisme dit réel des années 30. Il est tout de même vrai que Polanyi (1944, p. 330) reste prudent au sujet des libertés en URSS  [12][12] Il doute même, au tournant de l'année 1945, que l'égalité.... Dans les années 50, Polanyi (1955, p. 4) estime que l'Allemagne nazie et la "Russie totalitaire" sont "les précurseurs d'un mouvement général de la civilisation contre les libertés".

Au-delà de la société de marché

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Pour Polanyi, la société moderne doit accroître la liberté effective de tous. C'est pourquoi, il est nécessaire de redistribuer le revenu social et de réglementer. Polanyi met en évidence ce que ne tolère pas l'élite sociale : "Tout ce qui est prévu, c'est d'étendre aux autres la liberté acquise dont ils jouissent eux-mêmes" (p. 327). Il estime donc que la peur de Hayek relative à la "servitude" comme résultat obligé de la fin de l'économie de marché (Polanyi, 1947b, p. 75) n'est pas fondée. L'expérience même de la Seconde Guerre mondiale, époque où la réglementation s'étend, est, souligne Polanyi, un moment où les libertés n'ont jamais été aussi vigoureuses en Grande-Bretagne (p. 76).

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Mais cet au-delà de la société de marché qu'il voit s'esquisser durant la Seconde Guerre mondiale n'est pas sans risques : il est évident que l'extension continue des domaines de l'intervention publique fait courir des dangers à la liberté individuelle. Les libertés des citoyens doivent donc être garanties, moyennant un autre cadre constitutionnel, contre "toute autorité municipale, étatique ou professionnelle" (Polanyi, 1944, p. 328). Notre auteur n'a de cesse que de vouloir conserver ces "hautes valeurs de l'économie de marché qui s'est effondrée", telles la liberté morale et l'indépendance personnelle. Il est intéressant de constater que Polanyi insiste sur le respect de l'opinion politique et la non-discrimination raciale ou religieuse. Plus, il accorde unegrande importance à un "droit à la non-conformité" face aux excès immanents de ces nouveaux fonctionnements des pouvoirs politiques  [13][13] La monopolisation des économies capitalistes dans le....

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A la fin des années 40, Polanyi va chercher d'autres raisons expliquant une uniformité dangereuse dans les sociétés modernes. Une première origine de cette tendance provient du machinisme du XIXe siècle, qui fait de l'homme un élément interchangeable ; Polanyi met en cause l'aspect pesant, en termes de "discipline", que les contraintes techniques inhérentes aux sociétés industrielles impliquent. De plus, les progrès techniques du XXe siècle rendent l'homme conscient du caractère destructible de l'espèce humaine, comme le montre Hiroshima (Polanyi, 1947b, p. 76). La croissance des pouvoirs d'une totale mise à mort sur les populations, surtout en des temps de compétition pour l'hégémonie, ne favorise pas la liberté authentique de pensée. L'émulation, aux Etats-Unis notamment, devient une simple "incitation à l'imitation" (Polanyi, 1955, p. 2) ; le maccarthysme est ainsi le "poison mortel" engendré par le conformisme. D'où l'absolue nécessité, ici réaffirmée, de donner une place au "déviant", dont la vie même ne peut qu'être profitable à tous (Polanyi, 1959, p. 10). L'importance de ce droit à la dissidence s'éclaire si l'on garde à l'esprit le caractère nouveau et potentiellement destructeur que le machinisme et l'accélération des progrès techniques peuvent entraîner pour la conscience humaine. De ce point de vue, la question des "média électroniques de communication de masse" (Polanyi, 1955, p. 5) pose un problème bien plus délicat que la vieille contrainte physique (que l'Etat peut exercer). Celle-ci n'a pas "d'accès direct à l'esprit : l'opinion en a" (p. 7). Tout le problème est bien alors celui de la volonté d'être libre. Il est évident, pour Polanyi, que la liberté dans notre société complexe, pour être réelle, a un coût (direct ou indirect, en refusant certains "progrès" technologiques par exemple), mais ce coût doit être assumé (Polanyi, 1959, p. 9).

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Le souhait de Polanyi, selon lequel l'efficacité technique ne doit être qu'une motivation parmi d'autres de la construction de la société, peut paraître daté ; les années 60 et 70 connaissent un sommet de la critique du capitalisme, qui est paradoxalement délégitimé par la crise de la fin des années 70, dans la mesure où la précarisation croissante du travail sape les bases de sa combativité. Par ailleurs, la contestation intellectuelle du système est intrumentalisée de facto par le capital qui, par le biais d'une nouvelle idéologie managériale, sait intégrer les revendications d'autonomie  [14][14] Pour des points de vue différents sur ce problème,.... Mais l'urgence de repenser les modalités du contre-mouvement doit être plus forte que jamais, du fait du triomphe actuel de la société de marché. En outre, jamais les appareils d'Etat et les grands groupes ne sont en mesure d'influencer plus grandement l'opinion qu'aujourd'hui, justifiant ainsi les craintes de Polanyi sur le conformisme mortel de la société moderne. Faut-il, pour autant, comme lui, dire que la présence de ces nouveaux pouvoirs qui font l'opinion relève du "totalitarisme" ? Disons, plus sûrement, qu'est là mise en évidence une tendance de la modernité.

Contre les prétentions à l'universalité du capitalisme

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Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Polanyi estime possible pour le Royaume-Uni de choisir des relations "égales" entre les Etats-Unis et l'URSS, chose qui n'était pas possible à l'époque où la société de marché avait un caractère "universel". L'effondrement du Grand Marché et de l'étalon-or redonne des libertés aux Etats-nations dans le choix des structures économiques et des alliances politiques. Il convient à cet égard de rappeler que l'hégémonie britannique était une entité coercitive autant du point de vue économique que politique (Polanyi 1944, p. 34). Ce n'est pas un hasard s'il écrit : "Il deviendra possible de tolérer de bon gré que d'autres nations donnent à leurs institutions internes une forme convenant à leurs inclinations, transcendant ainsi le dogme pernicieux du XIXe siècle, celui de la nécessaire uniformité des régimes intérieurs dans l'orbite de l'économie mondiale." C'est la raison pour laquelle Polanyi (1945, p. 90) s'oppose à "l'idéologie réactionnaire de Wall Street".

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Aujourd'hui, alors que l'hégémonie américaine a pris le relais de l'hégémonie britannique, les craintes formulées par Polanyi sont plus pertinentes que jamais. En Europe, le projet dominant associe le cadre politique d'une fédération et l'imaginaire des marchandises fictives. De plus, cette Europe ne se définit pas par une volonté intrinsèque d'autonomie vis-à-vis des Etats-Unis et du modèle qu'ils représentent. Pour ce qui est de l'euro, dont beaucoup aimeraient qu'il soit la fondation d'un nouvel Etat, voire d'une nouvelle nation, il est intéressant de constater que l'idée d'une "souveraineté monétaire nationale, sans limite ni restriction", fort bien garantie par des fonctionnaires tenus souverainement au-dessus du jeu politique, pourrait, comme par le passé, se combiner avec le phénomène que Polanyi (1944, p. 32) décrit pour les puissants pays occidentaux dotés de banques centrales reconnues : "une pression inflexible pour étendre partout ailleurs le tissu de l'économie de marché et de la société de marché. En conséquence de quoi, les peuples du monde possédèrent dès la fin du XIXe des institutions standardisées à un degré inconnu jusqu'alors". Le mécanisme de la société de marché transcende donc l'espace national, mais il ne signifie pas plus de liberté collective ou individuelle pour tous les membres de l'espace des échanges.

35

Cette conclusion que l'on peut tirer de l'oeuvre de Polanyi peut sembler étonnante aux lecteurs de son oeuvre qui ne retiendront de lui que le penseur des années 20 qui exalte, il est vrai, un socialisme faisant peu de place à l'Etat (Maucourant, 1993). Faut-il rappeler que son propos d'alors s'inscrit contre les prétentions de ceux qui veulent construire une économie totalement centralisée et une société absolument transparente ? Vingt ans après, il estime que la problématique pertinente est la suivante : "L'alternative authentique est entre le laisser-faire et une économie réglementée (regulated). La question de la propriété n'est plus première" (Polanyi cité par Litvan, p. 259).

36

Notre interprétation étonnera aussi les lecteurs de l'ouvrage de 1957, où Polanyi apparaît, dans ses recherches anthropologiques, comme penseur du "métissage" des formes d'intégration. Mais le travail de Polanyi comme anthropologue et historien ne doit pas occulter son travail en économie politique. La mise en évidence des pratiques de réciprocité a un objet précis : disqualifier l'arrogance de ceux qui estiment universelle, dans l'espace et le temps, la validité du paradigme économiciste.

Conclusion

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Polanyi construit une analyse spécifiquement économique des institutions qui n'occulte pas le fondement anthropologique de l'action humaine. La notion d'embeddedness qui est mise au jour est grandement heuristique. Dans le domaine plus directement politique, Polanyi en est venu, comme ceci est très visible à la fin de son oeuvre, à critiquer les dérives "totalitaires" des sociétés techniciennes parce que celles-ci nient, dans leur mouvement même, ce qui fait le substrat de la personne : sa liberté intérieure.

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Certains pourront objecter que le monde post-fordien semble éloigné du capitalisme dans lequel vivait Polanyi ; la diversité actuelle des modes de consommation, notamment, est en effet à l'opposé de l'uniformité qui a prévalu dans la consommation fordienne. L'essentiel n'est pas là, mais réside dans l'uniformité des consciences que ne semble pas contester en elles-mêmes très sérieusement le développement des NTIC. Plus que jamais, la course en avant du profit et le renouvellement accéléré des techniques, porteuses de massification réelle des modes de vie, doivent exiger des contre-pouvoirs fondés sur un "droit à la dissidence".


Bibliographie

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  • Polanyi K. (1947b), "Our Obsolete Market Mentality", p. 59-77, dans Dalton G. (1968).
  • Polanyi K. (1955), "Freedom and Technology", archives de l'Institut Polanyi de Montréal.
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  • Polanyi K. (1977), The Livelihood of Man, Academic Press, New-York-San Francisco-London.
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  • Stiglitz J. (2000), "Vers un nouveau paradigme du développement", L'Economie Politique n? 5.
  • Weber M. (1998), Economie et société dans l'Antiquité (précédé de) Les causes sociales du déclin de la civilisation antique, éd. La Découverte.

Notes

[1]

Je remercie Christel Vivel (Centre Auguste et Léon Walras, CNRS-Lyon) pour la lecture quelle fit d'une première version de ce texte. Les erreurs ou omissions de celui-ci n'engagent que moi-même. Adresse électronique : jerome. maucourant@ wanadoo. fr

[2]

Ou "Grand Marché unique" (Polanyi, 1944, p. 107). Par ce concept, Polanyi désigne un ensemble de marchés en tant qu'ils forment un système capable d'autorégulation. Ce Grand Marché ne peut fonctionner qu'avec des règles construites socialement, souligne Polanyi, qui met ainsi à nu les nombreux soubassements juridiques et politiques qui rendent possible la "liberté simple et naturelle" chère à Smith (p. 190). Plus encore, il nous faut comprendre que la société de marché qui s'affirme au XIXe siècle repose sur un imaginaire social nouveau, selon lequel le travail est naturellement une marchandise.

[3]

Voir à ce sujet l'article de Pascal Combemale dans ce numéro, page 64.

[4]

Dans de telles sociétés, les valeurs sociales subordonnent l'individu au tout de la société ; le principe de la hiérarchie est ici le fondement du tissu social. Au contraire, l'individu de l'ère libérale est protégé formellement par un système d'égalité devant la loi commune.

[5]

Notre traduction de l'anglais, comme tous les textes non encore traduits de l'anglais.

[6]

Ce mot est traduit parfois par "encastrement", embedded l'étant souvent par "englobé". Pourtant, Polanyi utilisant le terme de submerged, c'est la métaphore de l'immersion qui pourrait être retenue ; voir Polanyi (1947b, p. 65).

[7]

C'est pourquoi, selon Polanyi, Aristote est un penseur essentiel pour l'économie politique, Aristote dont l'importance est niée par Schumpeter.

[8]

Polanyi (1977) met en lumière une première esquisse de l'actualisation de ce principe du marché, à une échelle assez vaste, dans le monde grec du IVe siècle. Alain Caillé note avec justesse l'imprécision avec laquelle Polanyi semble situer l'essor véritable de l'économie de marché. Il nous semble toutefois possible de repérer certaines amorces de développement des formes sociales sans toutefois parier sur l'évolution tranquille de ces formes. Polanyi peut plutôt nous permettre de comprendre les discontinuités et les réversibilités du processus historique. Ainsi, il n'y a rien d'incohérent à affirmer que l'existence de prémices du commerce de marché n'est pas l'économie de marché car, comme le souligne Max Weber, les conditions institutionnelles générales au développement véritable de l'économie de marché comme "capitalisme rationnel" ne sont pas encore réunies.

[9]

Nous avons ailleurs proposé (Maucourant, 1997) des interprétations de quelques tentatives récentes visant à réfuter le travail de Polanyi : les théoriciens du courant dominant ne peuvent en fait réduire l'embeddedness à une forme de la ruse de la raison économique. Leurs explications, fondées (implicitement ou non) sur le postulat de "l'efficience" des "arrangements institutionnels" est tellement fragile - à y regarder d'un peu près - qu'il convient de ne pas l'adopter comme nouveau moteur de l'histoire.

[10]

En français dans le texte.

[11]

Nous avons développé cet aspect de la pensée de Polanyi dans Maucourant (2000).

[12]

Il doute même, au tournant de l'année 1945, que l'égalité soit le principe même de la construction du socialisme en URSS (Polanyi, 1944-1945, p. 12).

[13]

La monopolisation des économies capitalistes dans le cadre national doit avoir marqué l'esprit de Polanyi. Il pressent explicitement les dangers de l'"ère managériale".

[14]

Pour des points de vue différents sur ce problème, voir Le Goff (1998) et Boltanski, Chiapello (2000).

Plan de l'article

  1. Quelques principes de l'analyse de Polanyi
    1. La thèse de l'embeddedness
    2. L'économie, entre vivre et économiser
    3. Le commerce et les marchés archaïques
  2. Des "origines de notre temps" au "capitalisme universel"
    1. Naissance de la société de marché : retour sur l'embeddedness
    2. Une forme catastrophique de la Grande transformation : le fascisme
    3. Au-delà de la société de marché
    4. Contre les prétentions à l'universalité du capitalisme
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Maucourant Jérôme, « Une lecture de Karl Polanyi », L'Économie politique 4/2001 (no 12) , p. 90-106
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-4-page-90.htm.
DOI : 10.3917/leco.012.0090.


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