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L'Économie politique

2002/1 (no 13)


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Les événements tragiques du 11 septembre 2001 ont, au moins temporairement, éclipsé le mouvement de contestation de la mondialisation, dont l'ampleur avait fait l'un des développements marquants de l'année. La nécessité de faire front contre la menace terroriste a en quelque sorte coupé l'herbe sous le pied des contestataires les plus radicaux. Certains en ont tiré la conclusion que ce mouvement n'avait été qu'un feu de paille, qui s'épuisait dans son propre désordre et dont l'intensité ne pouvait que retomber. D'ailleurs, la réussite du lancement d'un nouveau cycle de négociations commerciales multilatérales lors de la réunion interministérielle de Doha, en novembre, a (du moins symboliquement) effacé l'échec antérieur de Seattle.

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La thèse du feu de paille de la contestation n'est pourtant guère convaincante. Elle ramène le mouvement à sa seule dimension médiatique - en effet probablement temporaire -, alors qu'il pose des questions importantes sur la mondialisation et le rôle des institutions multilatérales et qu'il porte une revendication démocratique que l'on peut difficilement ignorer. En outre, certains des thèmes défendus par les contestataires ont déjà été intégrés dans les discours politiques ou les approches internationales. Par exemple, à Doha, l'accent mis sur le développement n'est pas étranger au fait que nombre de mouvements contestataires ont relayé des positions prises par les pays en développement eux-mêmes sur le thème de leur intégration inégale.

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Dans une première partie, cet article montre en quoi le mouvement de contestation a innové dans la période récente, par rapport à une longue pratique d'intervention des organisations non gouvernementales (ONG) dans les processus de décision internationaux. Une seconde partie examine la critique de manque de légitimité souvent faite aux différentes composantes de ce mouvement. L'article conclut en discutant trois scénarios possibles de réponses au mouvement de contestation de la mondialisation.

L'irruption de la contestation

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L'implication de la " société civile "  [2][2] Ce concept est la plupart du temps utilisé de façon... dans le processus d'élaboration des décisions internationales n'est pas un phénomène nouveau  [3][3] Voir l'article de Steve Charnovitz dans ce numéro.. Pourtant, le mouvement de contestation récent, qui s'est amplifié depuis l'opposition à l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) négocié dans le cadre de l'OCDE et surtout depuis l'échec de la réunion ministérielle de l'OMC à Seattle en novembre 1999, ne peut pas s'analyser dans la seule continuité des expériences précédentes. Au-delà de son ampleur, probablement sans précédent, il en a renouvelé la problématique suivant trois dimensions : celle d'une internationalisation plus authentique, celle d'une grande diversité d'expression et d'objectifs, et celle d'une radicalisation nouvelle, qui a largement contribué à son éclat médiatique et qui pose un certain nombre de questions de fond.

Une internationalisation plus authentique

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Ce qui est vraiment nouveau dans les mouvements récents ne tient pas à l'expression internationale de groupes des sociétés civiles au-delà des frontières. Il s'agit plutôt de la coïncidence temporelle de plusieurs revendications contestataires, toutes nourries par des problématiques de l'interdépendance internationale. Elles se sont unies dans une solidarité non seulement internationale (surtout entre pays développés), mais qui transcende aussi, au moins pour la circonstance, les barrières thématiques ou idéologiques, au prix d'un élargissement de la cible de la contestation : au départ l'AMI et la défense de l'identité culturelle, puis l'OMC à Seattle et l'opposition à la libéralisation commerciale, et dorénavant la " mondialisation libérale " telle que la mettent en oeuvre les gouvernements et les organisations multilatérales. Toutes les grandes réunions internationales fournissent dès lors l'occasion rêvée de se faire entendre et de profiter d'un large écho médiatique.

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Deux raisons complémentaires permettent de penser que l'internationalisation des mouvements contestataires est plus approfondie et " authentique " que ce ne fut le cas au XIXe siècle et au début du XXe siècle - même si elle est encore très incomplète, puisqu'elle s'étend peu aux sociétés civiles des pays en développement. D'abord, l'identité nationale était à l'époque beaucoup plus structurante pour les mouvements sociaux internationaux qu'elle ne l'est aujourd'hui : il s'agissait alors surtout d'établir une solidarité internationale pour mutualiser la défense d'intérêts et peser sur les gouvernements nationaux  [4][4] Voir l'interview d'Edgar Morin dans Libération, 5 février.... A l'heure actuelle, il s'agit toujours de peser sur les gouvernements, mais comme acteurs sur la scène internationale plutôt que sur les scènes strictement nationales  [5][5] C'est l'une des raisons que donne Christophe Aguiton.... Il s'agit aussi d'influencer les modalités d'action, les objectifs et le fonctionnement des organisations multilatérales, et de remplir en quelque sorte le vide social entre l'action internationale et son impact sur les individus.

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La deuxième raison tient au rôle des technologies de l'information et de la communication (TIC) et notamment de l'Internet, qui déborde natu rellement les espaces nationaux. Cet outil de communication très puissant, fondamentalement " dé-nationalisé ", permet de cimenter les sociétés civiles autour de projets politiques transnationaux. On peut ainsi considérer que les TIC élargissent l'espace public traditionnel des démocraties représentatives bien au-delà des catégories politiques définies par le principe national, ainsi que des frontières politiques et culturelles. Voilà donc typiquement un cas où l'outil de communication interagit avec le contenu et la nature du réseau qu'il permet de maintenir.

Une grande diversité d'expression et d'objectifs

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Le mouvement de contestation de la mondialisation rassemble des composantes très disparates, depuis les héritiers des luttes idéologiques des années 60 et 70 et d'une gauche tiers-mondiste et anticapitaliste, qui stigmatise l'approche libérale et le pouvoir des multinationales, jusqu'aux défenseurs de dossiers spécifiques : protection de l'environnement et de la biodiversité, défense des droits de l'homme, lutte contre le blan chiment d'argent, remise de la dette des pays pauvres, etc. On y trouve des universitaires, des auteurs, des étudiants, des parlementaires, des journalistes, des associations nationales et internationales, des mouvements de jeunes, des syndicats professionnels, et bien d'autres participants. De fait, l'unité du mouvement est nécessairement précaire, et sa contribution à la gouvernance jusqu'à présent désordonnée et limitée, puisqu'il existe en s'opposant plutôt qu'en proposant  [6][6] L'une des exceptions étant la proposition sur laquelle....

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A ce caractère très disparate s'ajoute la diversité des modes d'action. Scholte (1999) y voit trois tendances : conformiste, réformiste et radicale. La première ne fait pas partie du mouvement de contestation : elle regroupe au contraire l'ensemble des partisans de la situation actuelle ou de ceux qui s'en satisfont et ne voient pas d'alternative viable. La tendance réformiste, à l'inverse, cherche à changer le système de l'intérieur, par réformes successives. Quant à la tendance radicale, elle conteste le principe même du système et s'oppose pêle-mêle à l'existence des institutions multilatérales et à l'action internationale des gouvernements, sans pour autant que l'on sache par quoi elles seraient rem placées. A chacune de ces tendances correspondent des modes d'action dif férents, la tendance radicale se caractérisant par l'existence en son sein de mouvements violents, dont certains  [7][7] Comme le mouvement dit " Black Block ", sorte de fédération... appartiennent à des mouvances anarchistes, au demeurant peu intéressées à la gouvernance de la mondialisation. La distinction entre ces trois tendances est pourtant quelque peu artificielle : plutôt qu'une simple négation de l'existant, la radicalisation est aussi un moyen temporaire de faire avancer les idées réformistes, et lorsque la réforme se produit, les réformistes deviennent aussi conformistes. Cette classification ne reflète donc ququestion de degré dans l'action, et oppose finalement ceux qui ont pour but d'influencer le système pour le faire évoluer et ceux qui, par des moyens souvent violents, ont pour cible son existence même.

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Enfin, malgré l'internationalisation plus authentique mentionnée ci- dessus, le mouvement de contestation présente aussi des caractéristiques nationales ou régionales marquées. Il apparaît en fait comme le miroir d'une mondialisation incomplète, caractérisée à la fois par une exigence accrue de solidarité, mais également par le maintien de préférences collectives très hétérogènes. Ce mouvement est en outre un reflet des tensions Nord-Sud : sous couvert, parfois, de vouloir défendre les intérêts des pays pauvres, les valeurs représentées par les diverses composantes du mou vement de contestation relèvent souvent de visions du monde propres aux pays développés, portées par des ONG créées dans les pays industrialisés et militant dans ces pays.

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Cette caractéristique en souligne d'ailleurs l'ambiguïté : il est frappant de constater que ce mouvement se réclame d'un objectif de meilleure répartition des richesses et de correction des inégalités de croissance et revenus entre pays, alors que certaines revendications visent à protéger les travailleurs des pays riches contre la concurrence des pays à bas salaires (défense de certains types de clause sociale, par exemple). Cette domination géographique n'est pas vraiment surprenante : elle s'explique par les ressources disponibles pour les ONG dans les pays industrialisés, par la vitalité des processus démocratiques, souvent encore naissants dans les pays en développement, et par le lien dialectique souligné ci-dessus entre représentation et société civile, dans un monde où le pouvoir glisse en partie du national vers l'international.

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Mais le mouvement social mondial reflète aussi des divisions entre pays développés. Par exemple, la contestation de la mondialisation qui se développe aux Etats-Unis reste très marquée par des considérations liées soit au commerce international (craintes de pertes d'emplois et de délocalisations), soit à la perte de souveraineté nationale. Ces différents aspects du débat sur la mondialisation ont également été présents dans les pays européens, mais ont été en quelque sorte surmontés avec la création du marché unique et le processus d'intégration européenne. Dans ces pays, et notamment en France, ce qui semble surtout nourrir aujourd'hui la contestation de la mondialisation, c'est l'internationalisation de la finance, et avant tout l'opposition entre les systèmes capitalistes européens et le capitalisme américain, en ce qui concerne tant la gouvernance d'entreprise que la protection sociale.

La tentation de la radicalisation

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C'est la radicalisation du mouvement de contestation qui lui a donné toute son audience et son impact depuis le démontage très symbolique du restaurant McDonald's de Millau par José Bové et ses partisans. Les manifestations de masse et les actions illégales ou violentes se sont succédé et ont garanti une couverture médiatique, obligeant les autorités à réagir et à prendre en compte les risques correspondants. D'où un rapport nécessairement ambigu à la violence : condamnation sans appel, certes, mais acceptation de la médiatisation et des réactions qu'elle a pu générer  [8][8] Par exemple, l'annulation pour des raisons de sécurité....

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On peut se demander pourquoi la tendance radicale a semblé dominer le mouvement social mondial dans les années récentes. Plusieurs raisons concurrentes peuvent être invoquées : un certain désenchantement vis-à-vis des méthodes participatives traditionnelles, dont les résultats sont jugés largement insuffisants et incapables de réformer en profondeur les pratiques des institutions multilatérales ; l'insuffisante prise en compte, aux niveaux tant national qu'international, des coûts d'ajustement parfois considérables liés à la mondialisation (mais sans doute davantage dus au progrès technique), qui font des organisations multilatérales, des entreprises multinationales et des investisseurs, du fait même de leur essor, des boucs émissaires évidents et des cibles facilement identifiables ; l'essor des nouvelles technologies de l'information et de la communication, qui permettent la diffusion de techniques et la formation à distance, mais aussi la coordination des actions de blocage de diverses rencontres ; l'approfondissement de l'interdépendance, c'est-à-dire la mondialisation elle-même, avec son corollaire, à savoir le développement graduel d'un système de gouvernance globale fondé sur le rôle des organisations multilatérales et la coopération internationale, et donnant lieu à un nombre croissant de réunions fortement médiatisées ; le changement de régime qu'a représenté l'avènement de l'OMC, avec notamment un Organe de règlement des différends dont le fonctionnement est dorénavant beaucoup plus juridique que politique, et qui donne à l'institution le pouvoir de dire le droit et de décider des sanctions ; enfin, la montée en puissance de sujets de préoccupation globaux (la santé, l'environnement, etc.), en regard desquels les pratiques et institutions actuelles de la coopération internationale sont insuffisamment adaptées. La radicalisation s'est appuyée sur un discours doctrinaire et idéologique qui tire sur le registre de l'émotion, et dont la marque, la stratégie de communication et l'audience se nourrissent de l'opposition et du refus : du libéralisme, de la gouvernance telle qu'elle existe, de l'action multilatérale...

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En même temps, cette radicalisation du mouvement est selon toute probabilité une phase temporaire et instable. D'une part, le recours à la violence et plus généralement au refus n'est pas en soi un projet social ; il divise profondément le mouvement et ne satisfait guère qu'une minorité, dont les excès, notamment après les réunions internationales de Göteborg et de Gênes, ont été vivement critiqués par les autres composantes de la contestation. D'autre part, certaines des revendications avancées par les mouvements de contestation de la mondialisation ont fait leur chemin dans les négociations internationales et dans le débat public : réduction de la dette, prise en compte plus explicite des besoins du développement, revendication de démocratisation.

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Dès lors, le balancier peut se déplacer à nouveau vers la démarche participative plutôt que le rapport de force. Enfin, les événements du 11 septembre dernier ont naturellement conduit à fermement condamner et à déconsidérer les actions violentes de toute nature, et à resserrer la solidarité globale, affaiblissant ainsi les composantes les plus radicales de la contestation. L'enjeu du mouvement global de contestation semble donc être de définir son avenir post-radicalisation, ce qui nécessite de mieux identifier le projet global, les méthodes d'action, de coordination et de représentation, ainsi que le positionnement tant national qu'international des différentes composantes du mouvement, c'est-à-dire leur rôle dans la gouvernance globale. L'avenir du mouvement amène également à se pencher sur son caractère démocratique.

Quelle légitimité démocratique pour la contestation ?

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Le mouvement social international fait face à une double critique concernant sa légitimité démocratique. La première s'appuie sur sa propre nature et son fonctionnement : certains groupes contestataires ont utilisé des méthodes parfois illégales et violentes pour critiquer et perturber des organisations établies par des gouvernements légitimes et qui fonctionnent sur la base de délégations de pouvoir consenties selon les règles du débat démocratique - à l'exception cependant de certains pays membres de ces organisations, dont le régime ne peut être qualifié de démocratique. Par exemple, il est particulièrement regrettable que les contestataires s'en prennent à l'OMC, qui est l'émanation des gouvernements, ne prend les décisions de libéralisation qu'à l'unanimité et n'a aucun pouvoir propre, si ce n'est celui qui résulte de la mise en oeuvre d'engagements pris volontairement par chacun des Etats membres. Dès lors, les organisations multilatérales agissent bien dans un cadre démocratiquement légitime, et se voient indûment confrontées à des critiques infondées, de la part de groupes qui ne peuvent revendiquer une telle légitimité.

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La deuxième critique est plus théorique. La théorie de la démocratie laisse peu de place à l'idée de démocratie internationale. La démocratie suppose en effet l'existence d'une identité collective, fondement de la solidarité de groupe, sans laquelle l'acceptation par la minorité des décisions majoritaires ne serait pas garantie. Mais cela nécessite de pouvoir définir qui appartient au groupe et qui n'y appartient pas : le monde n'est pas un groupe pertinent. La revendication de démocratisation par les mouvements de contestation et leur critique d'un prétendu " déficit démocratique " des institutions multilatérales se sont donc heurtées à l'objection de tous ceux qui voient dans la démocratie représentative au niveau national l'essence même des processus démocratiques, sans dépassement possible.

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Ces deux critiques sont importantes. Pour autant, elles n'épuisent pas le débat sur la légitimité démocratique de la contestation. Elles relèvent en effet d'une approche inutilement réductrice de la démocratie, qui la confine à la seule dimension de la démocratie représentative. Cette dernière en est certes le socle incontournable, et mérite d'autant plus d'être renforcée que les sociétés civiles se sont en quelque sorte engouffrées dans l'espace laissé vide par une crise rampante de confiance vis-à-vis du politique dans les principaux pays. La démocratie dite participative n'a pas vocation à se substituer à la démocratie représentative, ni les ONG aux parlements nationaux. Mais elle en est un complément inévitable et utile. Sa légitimité ne dérive pas des mêmes sources, en particulier pas du processus électoral. Elle s'appuie cependant sur des fondements sérieux.

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Premièrement, l'expression des sociétés civiles a joué un rôle déterminant dans un certain nombre d'avancées qui leur confèrent une légitimité historique indéniable : abolition de l'esclavage, développement des droits des femmes, mise en oeuvre d'actions humanitaires, défense des droits de l'homme en général... Deuxièmement, elle participe aussi de l'information des citoyens en général, en multipliant leurs canaux d'expression et de participation au débat. Sur nombre de sujets techniques, certaines ONG disposent d'une expertise indispensable à un débat bien informé et à l'exercice d'un contre-pouvoir performant - ce qui bien sûr ne signifie pas que toute ONG qui s'exprime dispose de cette expertise et représente une autorité légitime. Cela suggère que les ONG qui entendent faire reconnaître leur voix doivent aussi rendre des comptes et satisfaire des exigences minimales de transparence.

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Troisièmement, le débat démocratique est naturellement biaisé du fait d'intérêts particuliers qui disposent de moyens d'expression plus étendus que d'autres. C'est notamment le cas de grands groupes industriels privés - on connaît, par exemple, le rôle des lobbies industriels dans l'élaboration de la politique commerciale des Etats-Unis. L'émergence de multiples expressions des sociétés civiles contribue donc à rééquilibrer le débat, même si on est encore loin de l'égalité de représentation des différents intérêts qui serait théoriquement souhaitable.

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Quatrièmement, l'émergence relativement récente de biens publics globaux - comme la protection de l'environnement ou la lutte contre la criminalité internationale - et la montée d'un souci de solidarité internationale s'accompagnent naturellement de l'émergence d'une opinion publique mondiale, dont les canaux d'expression ne peuvent rester cantonnés aux débats démocratiques nationaux. Plus généralement, l'interdépendance signifie aussi que les décisions non seulement internationales, mais aussi nationales influent sur des citoyens d'autres pays, ce qui suggère que les débats démocratiques nationaux ne sont pas les seuls espaces pertinents et qu'un espace de débat international est un complément utile pour structurer la prise de décisions.

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Enfin, en dépit de l'avancée de la démocratisation, un grand nombre d'Etats ne méritent pas le qualificatif de démocratiques, et il est important que le débat démocratique n'ait pas pour seul horizon l'Etat-nation.

Sociétés civiles et gouvernance de la mondialisation

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Face à l'émergence récente de la contestation, trois grands types de scénarios de réponses sont envisageables. Le premier consisterait à ignorer la contestation et à attendre qu'elle s'épuise d'elle-même, dans la quête improbable d'un projet commun et d'une représentation efficace, et dans ses propres contradictions. Une telle attitude oublie deux éléments fondamentaux : d'une part, la nécessité de convaincre (sauf à penser la démocratie comme un despotisme éclairé), précisément, des bénéfices de la mondialisation et du maintien d'une économie mondiale ouverte et multilatérale - si les manifestants, dans les rues, n'y sont pas sensibles et pensent parfois le contraire, cela relève d'abord de la responsabilité de ceux qui ne parviennent pas à expliquer correctement ces bienfaits ; d'autre part, la revendication de démocratisation évoquée ci-dessus, qui traduit le souci des manifestants de prendre part au débat au niveau où ils seront entendus et auprès des instances ayant un certain pouvoir. L'internationa lisation du débat est de ce fait inévitable.

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Le deuxième scénario consiste à adopter une gestion purement politique et démagogique des mouvements sociaux, en leur donnant raison, en les associant sans conditions et en ne réfutant pas les arguments spécieux ou erronés. Il s'agit probablement d'un scénario de facilité, du scénario de plus grande pente pour de nombreux gouvernements qui n'ont pas encore défini de véritable doctrine de la mondialisation et sont prêts de ce fait à cautionner toutes les affirmations : défendre l'ouverture et son contraire permet, dans une certaine mesure, de naviguer entre tous les écueils. Mais c'est aussi un scénario à courte vue : il accrédite l'idée que la mondialisation est subie et non voulue, imposée de l'extérieur et non gouvernée. Elle devient dès lors le bouc émissaire des changements sociaux nécessaires, quand bien même elle n'en serait pas responsable. Le danger est celui d'un repli frileux sur des intérêts nationaux définis de façon étriquée ou idéologique, repli dont quelques expériences, au XXe siècle, ont montré les dangers.

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Le troisième scénario est celui du volontarisme politique vis-à-vis de la mondialisation. Il consiste à associer les sociétés civiles, à la fois au niveau international, auprès des institutions multilatérales, et au niveau national, pour engager le débat sur la doctrine à adopter vis-à-vis de la mondialisation, autour de quelques principes fondamentaux, dont l'ouverture et le multilatéralisme doivent être les fondements. Un tel scénario doit reposer sur quatre composantes : mieux expliquer la mondialisation, associer davantage les sociétés civiles, mieux répondre à l'impératif de solidarité mondiale et renforcer la gouvernance interne.

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D'abord, les valeurs d'ouverture et de gestion multilatérale de l'interdépendance mondiale ne résultent pas d'un diktat supposé de l'économie ou du capitalisme. Certes, elles relèvent d'un souci d'efficacité dont l'histoire du siècle passé donne d'importants exemples empiriques. Mais il s'agit aussi, avant tout, de valeurs humanistes, fondées sur la tolérance et la découverte d'autrui et sur la reconnaissance mutuelle des différences. L'expérience du XXe siècle montre amplement qu'il n'existe pas d'alternative viable. Elle montre aussi que le mal-développement vient d'une insuffisante intégration à l'économie mondiale ou d'une intégration parfois mal conçue (en particulier en matière financière), mais pas du contraire. Le drame des pays les moins avancés, par exemple, ce n'est pas la mondialisation, mais l'exclusion. A l'inverse, cependant, les messages simplistes sur les bénéfices de l'ouverture sont contre-productifs : la libéralisation des économies opère dans le moyen et le long terme, et a peu de choses à voir avec la croissance à court terme.

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Deuxièmement, les sociétés civiles peuvent contribuer utilement à l'effort de gouvernance mondiale. Elles le font déjà, notamment auprès de la Banque mondiale et des agences de développement régionales, auxquelles elles apportent leur connaissance du terrain, leur proximité des populations locales concernées par l'effort d'aide au développement. Plus généralement, les sociétés civiles jouent le rôle de relais - dans les deux sens - entre, d'une part, les citoyens, et d'autre part, les organisations multilatérales et les gouvernements. Elles informent les décideurs sur les besoins des populations locales, mais aussi sur des questions techniques, à propos desquelles des organisations spécialisées peuvent développer une expertise indépendante. Elles peuvent également contribuer au contrôle de la façon dont les organisations multilatérales remplissent leurs missions et aider les gouvernants à mieux jouer leur rôle d'actionnaire de ces institutions. Elles peuvent encore contribuer à crédibiliser l'action de ces insti tutions et à l'expliquer auprès des opinions publiques. Enfin, elles peuvent être des vecteurs de cette action et contribuer à sa meilleure efficacité. Pour toutes ces raisons, il est souhaitable d'associer davantage les sociétés civiles à la gouvernance globale, tout en confirmant l'exclusivité des gouvernements en matière de négociations.

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Troisièmement, l'impératif de solidarité mondiale s'exprime aujourd'hui de deux façons. D'abord, il s'agit de reconnaître l'existence de biens publics mondiaux et d'organiser l'action collective nécessaire pour les produire. Cet effort peut nécessiter la création de nouvelles organisations multilatérales ou le renforcement de celles qui existent déjà. Ensuite, il s'agit aussi de veiller à ce qu'une meilleure intégration des pays en développement dans l'économie mondiale soit porteuse de développement. Cela suppose d'ouvrir davantage les marchés des pays industrialisés, mais également de mieux organiser l'aide au développement dans toutes ses dimensions : financière, technique, institutionnelle, aide à la représentation, aide au commerce notamment. L'objectif du développement devrait être l'un des pivots de l'effort nécessaire en matière de gouvernance globale.

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Enfin, la montée en puissance des sociétés civiles pose la question de la gouvernance démocratique interne aux pays. Elle souligne la crise du politique et met en relief le déficit politique, aux niveaux tant national qu'international. Il est important que les questions internationales fassent l'objet d'un débat interne plus sérieux et plus nourri, associant l'ensemble des acteurs de la vie politique des pays, et que les grandes décisions internationales, de même que les missions des organisations multilatérales, soient examinées et contrôlées par les parlements nationaux. Les différents pays, et la France en particulier, ne passent pas suffisamment de temps à débattre de la stratégie appropriée en matière de mondialisation. Ce n'est qu'en établissant peu à peu une véritable doctrine de la mondialisation, produit d'un vrai débat démocratique, que le déficit politique peut être comblé au niveau international et que les sociétés civiles pourront se satisfaire d'options autres que la radicalisation.

Notes

[1]

Ce texte s'inspire de ma contribution au Ramses 2002 (éd. Ifri-Dunod) et du rapport du Conseil d'analyse économique Gouvernance mondiale : les institutions économiques de la mondialisation, préparé avec Jean Pisani-Ferry et Laurence Tubiana (à paraître).

[2]

Ce concept est la plupart du temps utilisé de façon générale, sans définition précise. L'objet de notre article n'est pas d'étudier la société civile, ni la naissance éventuelle d'une " société civile internationale ". Nous retenons ici la définition donnée par Jan Aart Scholte de la société civile comme le lieu des activités volontaires hors Etat et hors marché qui ont pour but d'influencer les politiques, la formation des normes ou les structures de la société (voir " Global Civil Society : Changing the World ? ", Centre for the Study of Globalisation and Regionalisation (CSGR), Working Paper n? 31/99, université de Warwick, mai 1999 (www. warwick. ac. uk/ fac/ soc/ CSGR).

[3]

Voir l'article de Steve Charnovitz dans ce numéro.

[4]

Voir l'interview d'Edgar Morin dans Libération, 5 février 2000, p. 26.

[5]

C'est l'une des raisons que donne Christophe Aguiton dans son livre Le monde nous appartient, éd. Plon, 2001, pour expliquer la relativement faible implication des syndicats, dont l'action dépend beaucoup plus des spécificités nationales, par rapport à d'autres groupes de la société civile.

[6]

L'une des exceptions étant la proposition sur laquelle s'est développée l'organisation Attac, à savoir l'instauration d'une taxe sur les mouvements de capitaux, à l'instar de la " taxe Tobin " proposée en 1978 par l'économiste James Tobin.

[7]

Comme le mouvement dit " Black Block ", sorte de fédération de mouvements anarchistes pour lesquels la violence est considérée comme le seul mode d'action décisif.

[8]

Par exemple, l'annulation pour des raisons de sécurité de la conférence académique annuelle dite " ABCDE " (Annual Bank Conference on Development Economics) de la Banque mondiale à Barcelone, en juin 2001, a été saluée par Attac comme une victoire.

Plan de l'article

  1. L'irruption de la contestation
    1. Une internationalisation plus authentique
    2. Une grande diversité d'expression et d'objectifs
    3. La tentation de la radicalisation
  2. Quelle légitimité démocratique pour la contestation ?
  3. Sociétés civiles et gouvernance de la mondialisation

Pour citer cet article

Jacquet Pierre, « La contestation de la mondialisation », L'Économie politique 1/2002 (no 13) , p. 38-51
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-1-page-38.htm.
DOI : 10.3917/leco.013.0038.


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