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L'Économie politique

2002/2 (no 14)


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Le concept de capital social semble être utilisé pour la première fois par Pierre Bourdieu en 1980  [1][1] "Le capital social : notes provisoires", Actes de la..., pour faire référence à l'un des types de ressources dont disposent les individus et les groupes sociaux. Ceux-ci mobilisent en effet, selon ses analyses, trois types de ressources, pour accroître ou conserver leur position à l'intérieur de la hiérarchie sociale et bénéficier de privilèges matériels et symboliques qui y sont attachés : le capital économique, le capital culturel et le capital social. Ce dernier regroupe les relations et les réseaux d'entraide qui peuvent être mobilisés à des fins socialement utiles. Dans ce contexte, le "capital social" apparaît comme propriété de l'individu et d'un groupe, à la fois stock et base d'un processus d'accumulation qui permettra aux personnes bien dotées au départ de mieux se situer dans la compétition sociale. Le capital social renvoie aux ressources qui découlent de la participation à des réseaux de relations qui sont plus ou moins institutionnalisés.

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C'est dans un sens légèrement différent que James Coleman développe le concept dans les années 80  [2][2] "Social Capital in the Creation of Human Capital",..., mais c'est surtout avec les travaux de Robert Putnam qu'il va être médiatisé et connaître un véritable essor. En janvier 1995, Putnam publie un article intitulé "Bowling Alone" dans le Journal of Democracy. Sa thèse est qu'on assiste aux Etats-Unis à un déclin du capital social, un recul de l'engagement civique qui compromet la vie démocratique. Cette thèse est le prolongement américain des analyses sur l'Italie exposées dans son livre Making Democracy Work. L'analyse de Putnam suscite immédiatement un vaste débat et une imposante recherche, dont le livre Bowling Alone. The Collapse and Revival of American Community, publié au printemps 2000 (Simon & Schuster), analyse les résultats  [3][3] Voir R. D. Putnam, Making Democracy Work, Princeton,.... Que nous disent ces ouvrages ?

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Dans les années 50 et 60, grâce à la génération civique de la Seconde Guerre mondiale, on assiste aux Etats-Unis à l'apogée de la vie associative et de la démocratie participative, qui vont connaître ensuite un déclin prononcé. Cette évolution s'explique par les transformations du capital social. "L'idée centrale de la théorie du capital social est que les réseaux sociaux ont de la valeur. (...) Le capital social se rapporte aux relations entre individus, aux réseaux sociaux et aux normes de réciprocité et de confiance qui en émergent." La notion est étroitement liée à celle de vertu civique, mais Putnam note que la vertu civique est d'autant plus efficace qu'elle est insérée dans un dense réseau de relations sociales, qui génèrent la confiance et la réciprocité généralisée. Il remarque que la notion de capital social a été utilisée de façon indépendante plusieurs fois au cours du XXe siècle. Le premier "inventeur" fut un éducateur, L. J. Hanifan, pour qui le capital social sont "ces substances tangibles qui comptent le plus dans la vie quotidienne des gens, c'est-à-dire la bonne volonté, la camaraderie, la sympathie et les relations sociales entre les individus et les familles qui forment une unité sociale". Par la suite, Jane Jacobs, Glenn Loury, Pierre Bourdieu et Ekkehart Schlicht ont utilisé et théorisé cette notion, mais, selon Putnam, c'est James Coleman qui plaça le terme sur l'agenda intellectuel de la fin des années 80.

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Tout en se référant à Coleman, Robert Putnam redéfinit les dimensions individuelle et collective, privée et publique de la notion de capital social. Les relations sociales soutiennent les règles de la vie sociale en produisant du capital social, qui profite aux individus, mais aussi à la communauté. Le capital social peut donc être simultanément un bien "privé" et un bien "public". Les réseaux sociaux reposent sur des obligations mutuelles, ils ne sont pas simplement des contacts. Ils produisent une réciprocité spécifique et, surtout, une réciprocité générale : "je fais cela pour toi sans attendre de ta part une contrepartie immédiate, mais je suis confiant qu'à l'occasion, quelqu'un me le rendra". Selon Putnam, "une société caractérisée par la réciprocité généralisée est plus efficiente qu'une société méfiante, de la même façon que la monnaie est plus efficiente que le troc".

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La distinction la plus importante qu'il établit entre les multiples formes de liens sociaux, formels, informels, professionnels, familiaux, associatifs, etc., créant du capital social, est celle qui différencie les liens "ouverts" des liens "fermés" (qui unissent des égaux). Les liens entre personnes évoluant dans des cercles différents sont plus utiles que les liens forts qui me relient à mes proches. Les liens forts sont bons pour se ressourcer, se réconforter ; les liens faibles sont bons pour avancer, évoluer. Le capital social qui unit agit comme une "colle" sociologique ; le capital qui relie (bridging) agit comme un "lubrifiant" sociologique.

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La notion de capital social s'inscrit, selon Putnam, dans le débat américain traditionnel opposant communauté et individualisme. Pour Putnam, le constat du déclin social, dont les sondages indiquent qu'il est partagé et regretté par de nombreux Américains, ne revient pas à cultiver la nostalgie du passé. Les Etats-Unis ont déjà connu des hauts et des bas dans l'engagement civique. Il s'agit d'abord d'établir fermement la réalité du phénomène, les tendances au déclin dans l'engagement civique et le capital social, ce qui fait l'objet de la première partie de son livre. Il s'interroge ensuite, dans la deuxième partie, sur les causes de cette évo lution, avant d'examiner dans la troisième partie le sens profond et les conséquences du phénomène. Dans la dernière partie, il se demande ce qui peut être fait.

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Concrètement, pour mesurer le capital social, plusieurs aspects de la vie sociale doivent être pris en compte : la vitalité des structures associatives (en termes de nombre d'adhésions et d'activités), les comportements (participation électorale, loisirs collectifs...) et les attitudes (la confiance dans ses concitoyens et dans les institutions, face à diverses situations).

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Cette analyse, comme on l'a dit, a suscité nombre de débats aux Etats-Unis et dans beaucoup d'autres pays. Très vite, la notion de capital social est reprise dans les travaux de l'OCDE : en 2001, cette dernière rend en effet public un rapport intitulé "Le capital humain et social dans un processus de croissance et de développement durable. Réconcilier nouvelles économies et nouvelles sociétés, le rôle du capital humain et du capital social". Les références majeures du rapport sont Coleman, Putnam et Fukuyama  [4][4] F. Fukuyama, Trust : The Social Virtues and the Creation.... Une petite partie du rapport est consacrée au capital social, présenté comme différent du capital humain (individuel), matériel, naturel. Il n'est pas la propriété d'individus, mais réside dans les relations. "Le capital social, qui couvre les différents aspects de la vie sociale - réseaux, normes et relations -, est ce qui permet aux gens d'agir ensemble, de créer des synergies et de forger des partenariats. " "Le capital social est le ciment qui lie les communautés, les organisations, les entreprises et les différents groupes sociaux et éthiques." Le capital social est finalement défini comme suit : "les réseaux et les normes, valeurs et convictions communes qui facilitent la coopération au sein de groupes ou entre eux".

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La mesure du capital, souligne le rapport, est problématique. La plupart des mesures sont centrées sur les niveaux de confiance interpersonnelle et les niveaux d'engagement ou d'interaction dans des activités sociales ou de conseils. Elles sont en général fondées sur un indice composite, dont les éléments sont : l'intensité d'implication dans la communauté, l'engagement public, le bénévolat, la sociabilité informelle. On peut retenir comme source du capital social : la famille, l'école, la communauté locale, l'entreprise, la société civile, le secteur public, la politique à l'égard des femmes, l'appartenance ethnique.

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Le rapport s'intéresse aux "effets" ou à l'impact du capital social d'un double point de vue : impact sur le bien-être et impact sur le bien-être économique. En ce qui concerne le premier point, le rapport relève que "l'impact positif le plus évident concerne la qualité de vie des individus, y compris leur santé et leur bien-être général". En ce qui concerne le second point, le rapport remarque que "la confiance est un ingrédient qui facilite la productivité, la recherche d'emploi et la promotion sociale, la croissance macroéconomique (...). Concernant ce dernier point, des études ont montré qu'à long terme les pays ont une production par habitant supérieure s'ils ont beaucoup investi dans le capital matériel et humain et que ces investissements sont associés à un haut niveau de l'"infrastructure sociale"." L'engagement civique a également un effet positif sur la croissance économique. Mais les propositions du rapport sont aussi floues que la définition et la possible mesure du capital social.

Une critique

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Par rapport à la définition de Bourdieu, où le capital social est une quasi-propriété de l'individu, ou du moins peut être rapporté à un individu donné, la définition américaine (Coleman, Putnam, Fukuyama) semble de prime abord plus "collective" : parlant de la conception de Putnam, Bernard Perret écrit que "dépassant le point de vue des individus, elle prend en compte le fait que la richesse sociale réside également dans la densité et la qualité de leurs relations. La connectivité sociale apparaît comme une ressource différente de celles que les individus peuvent s'approprier (y compris les biens sociaux complexes envisagés par Rawls, Sen ou Walzer). Les réseaux d'engagement civique tels que les syndicats, les clubs et les partis politiques, toutes les sortes d'associations, de réseaux informels de voisinage, les clubs sportifs et les coopératives, sont des manifestations typiques du capital social. Plus ces réseaux sont denses, et plus il est vraisemblable que les membres d'une communauté coopèrent en vue d'un bénéfice mutuel. Le capital social est important pour la vie économique parce que les réseaux, les normes et la confiance facilitent la coopération (notamment parce qu'ils réduisent les coûts de transaction), mais sa valeur sociale déborde largement son utilité économique"[5][5] "Indicateurs sociaux, état des lieux et perspectives",.... Il implique un élargissement de la perspective à des aspects non économiques de la vie sociale (le capital de confiance et de convivialité, de capacité collective à vivre et à agir ensemble de manière efficace).

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Malgré tout, cette définition reste vague : s'agit-il d'une propriété d'un ensemble d'individus, des relations sociales ? Ce concept est-il plutôt public, plutôt privé ? Il suffit de voir les utilisations diversifiées qui sont faites du concept pour se rendre compte de l'absence de stabilité (et du peu de rigueur) de la définition.

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Propriété de l'individu, caractéristique des relations sociales ? A quoi se rapporte cette notion de capital social, à quel socle la rattacher ? Car l'autre question est bien celle-ci : pourquoi utiliser ce terme de "capital" ? Le mot "capital" signifie en général une richesse, un fonds, un stock (de terres, de biens mobiliers ou immobiliers, d'outillages...), qui sert à la production et dont on peut tirer des revenus. Le capital physique de la théorie économique est un stock de biens ; le capital humain est aussi un "stock" de compétences, qualités, aptitudes. Quels sont le substrat et le périmètre du capital social de la théorie américaine, de quoi est-il constitué ? D'après les définitions données par les théoriciens américains, le capital social est peut-être un stock, mais alors un stock de relations, de valeurs, d'aptitudes, qui est certainement collectif en ceci qu'il est partagé par l'ensemble d'une société, et dont ce qui importe est la variation d'intensité. L'accroissement du capital social serait alors l'approfondissement des liens, leur multiplication, leur intensité, l'actualisation de toutes les relations potentielles, des réseaux... Cette question du substrat peut sembler anodine, mais elle est en réalité centrale. En effet, ou bien il s'agit du réseau social de l'individu, de la solidité de son (ses) appartenance(s), et le but de politiques visant à développer ce capital social sera donc de maximiser les possibilités qu'ont les individus de rentrer dans des réseaux différents et de multiplier en quelque sorte leurs sphères d'appartenance (alors il faut renforcer les réseaux, augmenter, comme l'écrit l'OCDE, l'intensité et la force du lien familial, du lien de quartier, du lien avec l'école...), ou bien il s'agit d'autre chose. Mais quoi ?

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Pourquoi le "capital social", c'est-à-dire le stock de richesses détenues par un collectif, se résumerait-il à la densité des réseaux tissés entre ses membres et au degré de partage des normes et des croyances ? Pourquoi ne pourrait-on pas développer une approche plus "patrimoniale", en prenant l'expression de capital social à la lettre, c'est-à-dire comme stock de "richesses" détenu par une société, constitué tout à la fois des "actifs" individuels, matériels et immatériels, de l'intensité des relations nouées entre ses membres et des capacités, productions, actifs, etc., du collectif formé par ceux-ci ? Autrement dit, ce capital social serait aussi constitué de l'état de santé global d'une société (le niveau de soins qu'elle peut dispenser à ses membres), du degré de liberté de ses membres, de l'état des inégalités, du stock global d'éducation, des productions culturelles et artistiques, du capital écologique... Certes, on sait les redoutables problèmes que poserait une telle définition et qu'énonçait déjà Malthus : il faudrait disposer d'un "inventaire" de ces richesses, avec le double problème, d'une part, de l'unité de mesure (comment mesurer l'état de santé global, la qualité des relations sociales, des conditions de travail, des inégalités, etc., et à quelle unité générale les ramener ?), et d'autre part, de la comparabilité et de la possible agrégation des préférences individuelles. C'est par exemple au nom de l'impossibilité d'un tel raisonnement (et d'une manière plus générale, au nom de l'interdiction d'agréger les préférences individuelles) qu'Oleg Arkipoff, comptable national, avait donné un coup d'arrêt aux diverses tentatives de mesure du bien-être initiées en France dans les années 70  [6][6] voir D. Méda, "Panique chez les comptables nationaux",....

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On sait qu'un certain nombre de solutions (philosophiques et techniques) ont été apportées à ces deux problèmes : on peut, pour résoudre le second problème et en suivant Amartya Sen, considérer qu'il est possible d'agréger les préférences individuelles ou se placer d'un point de vue où l'on peut parler d'un bien commun ou d'un bien collectif (nul besoin d'une dictature pour trouver une procédure au terme de laquelle des individus s'entendent pour considérer que certaines choses contribuent au bien collectif ou sont "bonnes"). On peut, pour résoudre le problème de la mesure, avoir recours, comme l'a proposé le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), à des indicateurs d'intensité qui, sur un certain nombre de domaines, explicitent les progrès ou les reculs : égalité hommes-femmes, libertés publiques, délinquance, accès aux soins, qualité de l'air, état du patrimoine naturel...

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Quel serait l'intérêt d'adopter une telle définition (plus "patrimoniale") du capital social, plutôt que la définition américaine ? D'abord, de prendre au mot les ambitions putnamiennes. Si vraiment nous voulons suivre l'ensemble des facteurs susceptibles de dégrader la démocratie et la santé d'une société, nous devons disposer d'une bonne image de l'ensemble des ressources qui constituent celle-ci. En fait, Putnam s'est arrêté aux réflexions tocqueviliennes : on se souvient que, dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville s'attarde longuement sur "l'usage que les Américains font de l'association dans la vie civile" et écrit notamment : "Parmi les lois qui régissent les sociétés humaines, il y en a une qui semble plus précise et plus claire que toutes les autres. Pour que les hommes restent civilisés ou le deviennent, il faut que parmi eux l'art de s'associer se développe et se perfectionne dans le même rapport que l'égalité des conditions s'accroît." C'est l'idée que ce qui importe le plus, pour les sociétés démocratiques - et pour que ce caractère persiste -, c'est la force des liens, le partage des valeurs, la confiance... Le reste doit s'ensuivre. Si nous voulons connaître l'état de nos forces, donc notre patrimoine, le fonds dans lequel nous puisons chaque jour pour produire, c'est bien d'un recensement de celui-ci dont nous avons besoin, comme l'Insee lui-même s'y est d'ailleurs essayé, avec pourtant le même genre d'insuffisances. Rappelons en effet cet aveu d'impuissance : "Les comptes de patrimoine introduisent une notion de création de richesses qui n'est plus limitée à la production, (...) le concept de patrimoine mis en oeuvre dans les comptes nationaux peut paraître assez restrictif puisqu'il exclut les actifs ou les passifs situés en dehors de la sphère marchande, comme le capital écologique ou le patrimoine naturel, ou encore le capital humain..."[7][7] Le patrimoine national, Insee méthodes, Insee, 199....

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L'intérêt d'aller plus loin, et donc de dépasser cette définition du capital social comme qualité des réseaux et des liens entre les individus, ce serait aussi de converger avec les réflexions en cours sur le développement humain et le développement durable. Il faut en effet pour cela sauter un pas que ne franchit pas Putnam : considérer la société, la nation, le pays donné comme un "tout", un collectif qui a aussi un bien propre. C'est l'idée, autrement dit, que la société elle-même dispose d'un certain nombre de ressources, de capitaux, de biens, dont la progression, l'amélioration, l'accumulation et la qualité (ou inversement la dégradation, la diminution...) peuvent être aussi mesurées.

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Telle est par exemple la démarche suivie par Sen, par le Pnud  [8][8] Pnud, Rapport mondial sur le développement humain 1990 :..., ou encore par Marc et Marque-Luisa Miringoff dans The Social Health of the Nation. How America is Really Doing[9][9] Paru en 1999 chez Oxford University Press.. Ils reviennent à de très nombreuses reprises sur cette idée de "considérer la société comme un tout", c'est-à-dire un ensemble d'individus, de capitaux (naturel, humain, physique, écologique, de santé...), de richesses et de ressources dont les états successifs doivent pouvoir être aussi précisément suivis, analysés et mesurés que les évolutions du PIB.

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Nous nous sommes focalisés sur les évolutions économiques et surtout sur celles du PIB, comme s'il y avait une correspondance évidente, voire un lien de causalité entre les évolutions du PIB et celles de la société tout entière, celles du bien-être social. Or, les Miringoff, à partir des résultats des différents rapports du Pnud, mais aussi de leurs propres travaux, mettent en évidence que si les deux courbes ont en effet convergé jusqu'au début des années 70, elles ont ensuite adopté des tendances exactement contraires, le PIB continuant d'augmenter, tandis que leur indice social se dégradait très rapidement. C'est bien la preuve empirique, s'il en fallait une, qu'il n'y a pas nécessairement de rapport entre évolution du PIB et évolution globale du bien-être, pas plus qu'entre PIB et bien-être - point de vue que l'OCDE elle-même acceptait dans son dernier rapport de 2001 sur le bien-être des nations.

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Dès lors, il s'agit non seulement de construire des indicateurs adéquats, c'est-à-dire de choisir des domaines, des états ou des types de ressources qui disent quelque chose sur la vie de la société et de trouver les bons indicateurs, mais également de mettre en oeuvre les moyens de suivre les évolutions de ces indicateurs de manière aussi régulière que sont suivies les évolutions économiques et financières, et de comparer ces évolutions dans le temps et entre les différents pays.

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On voit bien comment cette manière de s'interroger sur les évolutions de la société considérée comme un tout sont proches des considérations qui raisonnent en termes de développement humain ou de développement durable : il s'agit bien, dans tous les cas, d'accepter de considérer la société comme un tout, dont le bien-être est constitué non seulement des bien-être individuels ou de la qualité des relations que ses membres entretiennent, mais aussi de biens communs (la santé, le niveau d'éducation, la paix, l'absence de violence, les inégalités, le patrimoine écologique, la qualité de l'air, la sécurité...), dont les évolutions doivent être mesurées  [10][10] Les Miringoff proposent ainsi une liste de dix-sept....

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"Chacune de ces orientations impose des choix méthodologiques particuliers concernant les types d'indicateurs à produire sur une base régulière : indicateurs macroéconomiques pour suivre la croissance, indicateurs de pauvreté, de conditions de vie, de bonne gouvernance, de capital social, de potentialités et de vulnérabilité, etc."[11][11] J.-L. Dubois, F.-R. Mahieu, A. Poussard, La durabilité....

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Nous avons donc besoin de rappeler aujourd'hui que nos productions s'opèrent constamment en puisant dans un fonds de patrimoine naturel, de relations sociales, d'acquis sociaux, de santé, d'éducation, de civisme, de liens familiaux, qui peut être amélioré ou dégradé à cette occasion. Nous en avons besoin parce que les évolutions du PIB sont moins que jamais capables de nous dire ce qu'il en est vraiment de l'état de santé de notre société, de ses forces et de ses faiblesses. Nous avons besoin, à côté des analyses pointues des évolutions du PIB, d'analyses constantes des évolutions de ce qui constitue le patrimoine de notre société. Mais il n'est pas évident que la définition actuelle du capital social corresponde bien à ce dont nous parlions, et pas évident non plus que les efforts de mesure qui sont en train d'être déployés pour le mesurer ne nous éloignent pas considérablement de cet objectif. Et puisque la définition du capital social semble désormais difficile à modifier, peut-être vaut-il mieux utiliser, comme nous y invitent les travaux américains et canadiens, la notion d'" état social de la nation ", dont nous pourrions suivre les évolutions régulièrement à l'aide d'un petit nombre d'indicateurs démocratiquement choisis.

Notes

[1]

"Le capital social : notes provisoires", Actes de la recherche en sciences sociales vol. 31, 1980, p. 2-3.

[2]

"Social Capital in the Creation of Human Capital", in Knowledge and Social Capital, E. Lesser (ed.), University of Chicago Press, Chicago, 1988.

[3]

Voir R. D. Putnam, Making Democracy Work, Princeton, Princeton University Press, 1993 ; S. S. Cohen et G. Fields, "Social Capital and Capital Gains or Virtual Bowling in Silicon Valley", Working Paper n? 132, Berkeley Roundtable on the International Economy, 1998.

[4]

F. Fukuyama, Trust : The Social Virtues and the Creation of Prosperity, New York, The Free Press, 1995.

[5]

"Indicateurs sociaux, état des lieux et perspectives", rapport au Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale (Cerc), 2002.

[6]

voir D. Méda, "Panique chez les comptables nationaux", in Qu'est-ce que la richesse ?, op. cit.

[7]

Le patrimoine national, Insee méthodes, Insee, 1994.

[8]

Pnud, Rapport mondial sur le développement humain 1990 : définition et mesure du développement humain, Economica, Paris, 1990 ; A. K. Sen, "Capability and Well-Being", in The Quality of Life, M. C. Nussbaum et A. Sen (eds), Clarendon Press, Oxford, 1993, p. 30-53. ; A. K. Sen, Commodities and Capabilities, Oxford India Paperbacks, Oxford University Press, Oxford, 1987.

[9]

Paru en 1999 chez Oxford University Press.

[10]

Les Miringoff proposent ainsi une liste de dix-sept indicateurs dont les évolutions sont scrupuleusement rapportées (détaillées par âge, région, CSP...).

[11]

J.-L. Dubois, F.-R. Mahieu, A. Poussard, La durabilité sociale comme composante du développement humain durable, Centre d'économie et d'éthique pour l'environnement et le développement, université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

[*]

Dominique Méda est l'auteur notamment de Qu'est-ce que la richesse ?, éd. Champs-Flammarion, 2000.

Plan de l'article

  1. Une critique

Pour citer cet article

Méda Dominique, « Le capital social : un point de vue critique », L'Économie politique, 2/2002 (no 14), p. 36-47.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-2-page-36.htm
DOI : 10.3917/leco.014.0036


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