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L'Économie politique

2002/2 (no 14)


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Le bilan d'une politique peut être dressé de deux façons. La première consiste à confronter les actes aux promesses. La seconde est d'essayer, de manière plus subjective, de mettre en rapport les résultats obtenus à ses propres attentes.

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Pour paraphraser les termes mêmes du Premier ministre sortant, donnons-lui acte qu'il avait dit ce qu'il ferait et qu'il a - globalement - fait ce qu'il avait dit. La confrontation entre le programme de Lionel Jospin, tel qu'il fut énoncé dans sa déclaration de politique générale, et son action au cours de ces cinq années passées à Matignon est assurément à son avantage.

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On peut bien entendu contester les objectifs énoncés, critiquer les résultats obtenus, ou faire observer que son principal succès, l'amélioration relative de l'emploi, tient autant à la politique économique conduite - qui a permis de profiter pleinement de l'amélioration de la conjoncture - qu'à la mise en oeuvre, stricto sensu, des promesses du candidat. L'important n'est pas là. La France, en 1995, sortait de deux septennats de Mitterrand, caractérisés par un décalage constant entre le dire et le faire, par une conception de la politique réduite à un art, quand ce n'était pas à un jeu. Certes, la situation internationale dans laquelle se sont inscrits les deux septennats de François Mitterrand n'était pas facile, et ce serait exagérer sa responsabilité que de le rendre entièrement responsable de la montée quasi continue du chômage et des inégalités observée en France de 1981 à 1995. Notons seulement que l'action conduite sous sa direction afin de lutter contre ces évolutions n'a pas été à la hauteur des enjeux. D'autant moins à la hauteur que, dans un moment où une part croissante des Français était exposée au chômage et à l'exclusion, on aurait attendu des hommes politiques qu'ils montrent l'exemple en appliquant à eux-mêmes la rigueur exigée des autres. Or, le spectacle donné fut celui des affaires et de l'enrichissement personnel de certains, grâce aux facilités données par la proximité du pouvoir. Le summum de ce climat délétère ayant été atteint avec l'entrée de Bernard Tapie au gouvernement... Tout cela a fait beaucoup pour éloigner les Français de la politique, et sans doute de la gauche.

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La chance de Jospin et, avec lui, de la gauche plurielle a été que Jacques Chirac s'est montré un élève attentif de Mitterrand. Il a réussi à être élu en promettant tout et son contraire. Il a réussi, plus vite encore que son prédécesseur, à multiplier les déçus de sa politique. Pour ne pas parler de l'exemple donné en matière de rigueur... Face à cette situation, Lionel Jospin est parvenu à incarner une conception plus droite, voire - osons le mot - plus honnête de l'exercice du pouvoir.

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Il est vrai que l'héritage de ses prédécesseurs était tel qu'il n'était plus nécessaire de faire des promesses insensées pour être élu. En outre, l'évolution de la société française et du monde - la chute du mur de Berlin - avait achevé de modifier les rapports de force entre partis de gauche et de transformer le contexte idéologique : la rupture avec le capitalisme n'était plus une condition sine qua non pour construire une majorité politique de gauche.

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Lionel Jospin a donc pu se contenter de proposer, dans l'urgence engendrée par la dissolution, un programme comprenant quelques grandes réformes, mais qui, pour l'essentiel, s'inscrivait plutôt dans la tradition rocardienne de la "noblesse de la gestion". Ce qui permettait de rendre plus aisé son respect ultérieur. Aujourd'hui, le résultat est là : le Premier ministre sortant peut légitimement s'enorgueillir d'être historiquement le premier gouvernant de gauche qui soit parvenu à durer aussi longtemps sans se renier. De quoi contribuer à ouvrir la voie à une réhabilitation du politique.

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Ne cédons pas pour autant à la naïveté ! De même que, en matière de lutte contre la délinquance, il ne suffit pas que l'emploi reparte pour effacer les ravages sociaux de trente ans de chômage de masse, de même, la relative continuité qui a marqué l'action du gouvernement ne pouvait suffire à réconcilier massivement les Français - et notamment les plus défavorisés d'entre eux - avec la politique. Que l'observateur se félicite de voir un gouvernement redonner un peu de dignité à l'exercice du pouvoir est une chose, que cela puisse changer en profondeur la perception qu'ont les Français de la politique et de ceux qui en font métier en est une autre... Atteindre un tel résultat supposerait sans doute que l'action du gouvernement, en termes de transformation sociale, ait modifié substantiellement les conditions d'existence des hommes et des femmes de ce pays. Ce n'est pas être injuste à l'égard de Lionel Jospin que de constater qu'on en est loin.

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Et c'est là qu'il faut passer à cette autre forme de bilan qui consiste à évaluer le gouvernement sortant au regard, non plus de son programme, mais de ses résultats. Résultats qui doivent être appréciés en analysant l'état du pays, les marges de manoeuvre laissées au politique et les équilibres politiques qui fondaient la majorité parlementaire formée voici cinq ans.

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L'état du pays demeure très insatisfaisant. Trop de pauvreté. Trop de chômeurs. Des millions de personnes continuent de dépendre de minimas sociaux dont le montant est une insulte à la dignité humaine. Jugé à cette aune, le bilan du gouvernement Jospin est insatisfaisant et nourrit à juste titre les critiques de gauche qui s'exercent à son endroit. La critique est d'autant plus justifiée que certains membres du gouvernement ou dirigeants socialistes ont parfois cédé à la tentation de l'autosatisfaction, confondant amélioration statistique du chômage et transformation en profondeur des conditions du marché du travail. Or, si la situation s'est effectivement améliorée de manière sensible sur le front de l'emploi, la perception de cette amélioration s'est trouvée limitée par le maintien d'un haut niveau de précarité et l'importance de la pauvreté laborieuse  [1][1] Voir "Emploi : le bilan des années Jospin", par Denis....

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Face à cette situation, la volonté affirmée de Lionel Jospin d'établir une alliance des couches les plus défavorisées et de l'ensemble des autres salariés autour d'un projet de retour au plein-emploi, dans le cadre d'une "société du travail" et non d'"assistance", a servi d'habillage à une politique de l'emploi qui puise son inspiration dans des sources contradictoires : le volontarisme politique des emplois-jeunes et des 35 heures s'est accompagné d'un néo-keynésianisme bon teint. La conduite de la politique économique a ainsi misé sur la reprise de la consommation pour soutenir l'activité, rompant heureusement avec la logique désinflationniste antérieure ; mais elle s'est accompagnée d'une action persistante en faveur d'une baisse du coût relatif des bas salaires. Le gouvernement a ainsi donné aux mécanismes du marché une place majeure dans le dispositif visant à assurer le retour à l'emploi des chômeurs les moins qualifiés.

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Pour autant, la violence de la critique souvent émise dans les milieux qui s'affirment les plus à gauche, à l'égard du bilan du gouvernement de Lionel Jospin, surprend  [2][2] En particulier quand elle se conclut par un refus de.... D'autant qu'elle est formulée par des analystes qui considèrent par ailleurs que la mondialisation et le pouvoir des acteurs privés limitent désormais étroitement les marges de manoeuvre laissées aux gouvernements. Lionel Jospin, dans ces conditions, n'avait-il pas pour seule alternative de réaliser l'impossible ou de trahir... en menant une manière de "blairisme" à la française ?

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Et c'est bien la politique qu'il a menée, sans oser l'avouer. Faut-il le lui reprocher ? La France est une démocratie capitaliste, fortement insérée dans l'Union européenne et dans l'économie mondiale, et il n'y a aujourd'hui pas de majorité politique, ni de majorité sociologique, pour rompre avec cette situation. Aussi, la fonction d'un gouvernement de gauche est d'abord de mener une politique de modernisation, pour élever la productivité et l'attractivité du territoire, et de veiller à ce que cette politique renforce la cohésion sociale, cette dernière étant une condition à long terme d'une modernisation réussie. Un gouvernement doit ensuite agir aux niveaux européen et international, non seulement pour réduire les contraintes qui pèsent sur notre autonomie de décision, mais aussi pour promouvoir des règles propres à assurer une gestion des affaires mondiales qui prenne en compte d'autres dimensions que les seuls intérêts économiques à court terme des pays les plus riches et des firmes qui en sont issues. On peut dénoncer cette politique comme une action d'adaptation aux contraintes du capitalisme et de la mondialisation. On peut tout autant considérer qu'elle est le moyen d'y résister.

Jospin contre le dialogue social ?

La direction de la CFDT (et en sous-main, une partie du PS) reproche à Lionel Jospin d'avoir affaibli le dialogue social, en imposant politiquement ses décisions en matière économique et sociale face à un patronat prêt à négocier une "refondation sociale". Les lois sur les 35 heures seraient ainsi le signe d'un retour à une conception archaïque du changement social. Comme si on pouvait changer la société par décret.

On entendrait mieux le reproche si les vingt années antérieures, pour ce qui concerne le dialogue social, n'avaient pas été placées sous le signe du "tout ce qui est à moi est à moi, tout ce qui est à toi est négociable", notamment en matière de contreparties à la flexibilité. Face à des syndicats divisés entre une CGT refusant de signer et une CFDT qui s'est mise, après son "recentrage", à occuper la place remplie historiquement par FO, le partenaire social salarié s'est révélé trop faible pour défendre les intérêts collectifs du salariat. Le mouvement de 1995, considéré par certains comme le signe d'un renouveau syndical, est paradoxalement un symptôme de cette faiblesse : le seul grand conflit de ces vingt dernières années a opposé les syndicats du secteur public à l'Etat, et non au patronat, et pour défendre des intérêts corporatistes - les régimes spéciaux de retraite. Et si le mouvement a été si populaire auprès des salariés du privé - on a parlé alors à juste titre de "grève par procuration" -, c'est que le mouvement syndical n'était plus en mesure d'imposer réellement au patronat des contreparties répondant aux aspirations des salariés.

L'Etat demeure donc, en France, le garant de la cohésion sociale du pays. Et le 11 octobre 1997, lorsque Lionel Jospin et Martine Aubry ont assumé d'imposer les 35 heures contre la volonté patronale, ils ont pris acte de cette situation. C'est la contestation virulente de cette décision par le patronat qui a conduit le Premier ministre à rappeler alors que la légitimité démocratique l'emportait sur toute autre.

Pour autant, la prééminence du politique ne signifie pas faire n'importe quoi et imposer des contraintes inacceptables aux entreprises. Et cela, Lionel Jospin et ses ministres ont su montrer qu'ils l'avaient bien compris : les mesures "imposées" par le gouvernement n'ont ainsi eu aucun effet négatif sur la croissance et la reprise de l'emploi. Il est vrai que les lois sur les 35 heures permettaient aux entreprises de compenser largement les contraintes qui leur étaient imposées, grâce aux baisses de charges et aux nouvelles possibilités d'aménagement du temps de travail. Mais n'était-ce pas aussi une condition de leur succès ?

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Dans cette perspective, le bilan, au niveau national, est plutôt positif. Certes, tout n'a pas été réussi : l'action de modernisation du système éducatif est restée incertaine, même si des moyens supplémentaires ont été engagés ; la modernisation de l'Etat a buté sur la mobilisation des syndicats du ministère des Finances. Et Martine Aubry comme Elisabeth Guigou se sont révélées incapables de mener à bien une modernisation négociée du système de soins, d'où le durcissement corporatiste des professions de santé. Enfin, était-il judicieux d'affecter les dividendes de la croissance à d'importantes baisses d'impôts, dans un contexte où de nombreux besoins collectifs demeurent insatisfaits  [3][3] Voir "Dépenses publiques : et si on n'avait pas tant... ? Mais à l'actif de ce bilan, notons : l'affirmation d'une volonté nouvelle d'agir pour l'emploi ; un souci de limiter les conséquences de la pauvreté et des inégalités (loi contre les exclusions, couverture médicale universelle, allocation personnalisée d'autonomie, etc.), même si les modalités pratiques de ces mesures en limitent la portée ; une politique industrielle plutôt réussie (restructuration bancaire, concentration des industries d'armement, nouvelles régulations) ; une défense de la protection sociale obligatoire et l'engagement d'une réflexion sur l'évolution des retraites qui pourrait déboucher après les prochaines échéances électorales.

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Au niveau européen, l'action est plus mitigée. Si le gouvernement a mené à bien la mise en oeuvre de l'euro et a pu en tirer les premiers bénéfices, sa volonté justifiée de redonner du sens à la politique au sein de l'espace national, de réaffirmer la portée du "pacte républicain", s'est accompagnée d'une certaine frilosité en matière européenne, frilosité qu'aggravaient les contraintes de la cohabitation. Résultat : le poids et l'autorité de la France, au sein de l'Union, se sont réduits durant ces cinq ans, et les positions françaises ont semblé plus souvent dictées par une volonté de défendre des "acquis" que par le souci de faire avancer l'Europe.

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Au niveau international, enfin, les positions concrètes défendues par les autorités françaises - là encore, en situation de cohabitation - ont traduit une vision relativement consensuelle de l'intérêt national : remise en cause de l'accord multilatéral sur l'investissement (AMI) ; refus de donner à la Commission européenne le droit de conduire des négociations commerciales en matière de culture, d'éducation et de santé ; défense du protocole de Kyoto. Le décalage est demeuré profond, au-delà de certaines déclarations dictées par l'opportunisme politique, entre les positions défendues par les mouvements critiques de la mondialisation libérale, souvent caractérisées par un anticapitalisme militant, et l'attitude concrète du gouvernement, soucieux de défendre les intérêts du pays de manière plus pragmatique, c'est-à-dire en prenant en compte l'intérêt de ses entreprises.

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Ce décalage entre discours et pratique a été beaucoup reproché au gouvernement, et particulièrement à son chef. Par sa gauche, qui lui reproche de tenir un discours qui puise dans le vocabulaire de la gauche tout en prenant des décisions jugées "de droite" (privatisations, par exemple). Par sa droite, qui fait la même critique, mais pour des raisons inverses, en affirmant plutôt que Lionel Jospin a été un modernisateur honteux  [4][4] Thème repris avec insistance dans le livre d'Erik Izraelewicz.... De fait, le souci de préserver l'unité de sa majorité a contraint le Premier ministre sortant à faire preuve d'un grand talent d'équilibriste. Il lui a fallu bien souvent savoir accorder un amendement à tel ou tel parti de la gauche plurielle, afin de lui permettre de sauver la face et préserver l'unité de l'attelage que constituait son gouvernement durant ces cinq ans. Les corporatismes ont su quelquefois tirer parti des contradictions de la majorité pour freiner l'action réformatrice du gouvernement. En revanche, la dynamique de la gauche plurielle a parfois conduit le gouvernement à rendre des arbitrages plus courageux. Au total, la bipolarité sur laquelle fonctionne la vie politique française depuis maintenant quarante ans a été plutôt renforcée par l'expérience de la gauche plurielle. La démocratie française sort plutôt en meilleur état de cette législature qu'elle n'y était entrée, même si les divisions engendrées par la campagne électorale éclipsent temporairement ce résultat.

Notes

[1]

Voir "Emploi : le bilan des années Jospin", par Denis Clerc, Alternatives Economiques n? 201, mars 2002 ; et "Insécurité, chômage : qui manipule qui ?", par Louis Maurin, n? 198, décembre 2001.

[2]

En particulier quand elle se conclut par un refus de choisir entre Chirac et Jospin, la critique radicale faisant ainsi le lit du conservatisme.

[3]

Voir "Dépenses publiques : et si on n'avait pas tant baissé les impôts...", par Louis Maurin, Alternatives Economiques n? 200, février 2002.

[4]

Thème repris avec insistance dans le livre d'Erik Izraelewicz et Christine Mital Monsieur ni-ni. L'économie selon Jospin, éd. Robert Laffont, 2002.

Pour citer cet article

Frémeaux Philippe, « Lionel Jospin entre économie et politique », L'Économie politique, 2/2002 (no 14), p. 48-54.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-2-page-48.htm
DOI : 10.3917/leco.014.0048


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