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L'Économie politique

2002/2 (no 14)


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Parmi les retombées des attentats du 11 septembre 2001, il en est une dont on ne mesure peut-être pas encore toutes les conséquences : il s'agit du retour des politiques keynésiennes. Alors que toute action conjoncturelle de l'Etat était en principe bannie depuis une bonne vingtaine d'années, et tout particulièrement aux Etats-Unis, au nom du paradigme néolibéral dominant, le président Bush, dans les jours qui ont suivi les événements, a annoncé un plan de soutien aux entreprises en difficulté, sous forme d'aides financières directes, ainsi qu'un programme de réductions d'impôts. Il est vrai que le ralentissement de l'économie américaine était perceptible depuis le début de l'année 2001, et que la Fed, la banque centrale des Etats-Unis, avait baissé ses taux à un rythme accéléré, tout au long de cette période, pour tenter de soutenir l'activité, renouant implicitement avec une logique keynésienne.

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Ce "choc des paradigmes" qui se manifeste à nouveau, entre les théories de type keynésien et celles qui sont inspirées par le néolibéralisme dominant, amène à s'interroger sur l'actualité de la pensée du " magicien de Cambridge" et sur ses chances de guider l'action des gouvernements et instances internationales. Il apparaîtra notamment que la politique économique du gouvernement Jospin, qui présente un bilan des plus honorables par son action en faveur de l'emploi, s'inspire largement de ses préceptes.

Les politiques keynésiennes

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Les principes de base du keynésianisme sont bien connus : il se fonde sur une analyse de type macroéconomique en ce sens que les décisions, même ponctuellement pertinentes, des acteurs (entreprises et ménages) ne suffisent pas, pour l'auteur de la Théorie générale, à assurer le plein-emploi et la croissance. D'après lui, l'équilibre général sur les marchés des biens, de l'emploi et des capitaux, tel que le postule la théorie néoclassique, d'inspiration microéconomique, ne s'établit pas automatiquement à un niveau garantissant le plein-emploi. C'est la demande globale qui détermine en dernière instance le niveau de l'activité. Keynes se sépare également de la théorie néoclassique en affirmant la non-neutralité de la monnaie : l'offre de monnaie et le niveau des taux d'intérêt influent, selon lui, sur les décisions d'investissement, de thésaurisation ou de consommation, et donc, en définitive, sur le niveau de la production. Dans ces conditions, les gouvernements sont investis d'une mission de régulation conjoncturelle anticyclique visant à relancer une croissance défaillante ou à contrôler l'inflation et les déficits extérieurs. Ils disposent pour cela de deux instruments principaux : le budget de l'Etat et la monnaie, car l'augmentation des dépenses publiques, la baisse des taux d'intérêt et l'abaissement des impôts ont un effet de stimulation sur l'activité ; les mesures inverses, telles que la rigueur budgétaire et la hausse des taux, exercent quant à elles une action restrictive.

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Durant les Trente Glorieuses, les autorités politiques se sont régulièrement essayées, souvent avec succès, au jeu du pilotage conjoncturel. C'est ainsi, par exemple, que Karl Schiller est parvenu rapidement, en 1967, à surmonter la première récession de l'économie ouest-allemande par un plan de relance classiquement keynésien.

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Mais les chocs pétroliers des années 70 jetteront le discrédit sur les politiques keynésiennes, provoquant ainsi un changement de paradigme dont les effets se font sentir jusqu'à nos jours. On assista alors à une remise en cause fondamentale du keynésianisme dans la pensée économique, désormais dominée par les thèses monétaristes et néolibérales, bientôt relayées et popularisées à l'échelon politique, à partir des années 80, par Ronald Reagan et Margaret Thatcher. La désinflation et la dérégulation seront les maîtres mots de la décennie, accompagnées par la libéralisation des mouvements de capitaux et par le développement des transactions sur les marchés financiers.

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On comprend que le keynésianisme ait pu ainsi être marginalisé, tant au niveau des idées qu'à celui des pratiques réelles. Quelle marge d'action reste-t-il, en effet, à un gouvernement national, lorsque sa monnaie et son budget sont constamment sous la surveillance des marchés, qui sanc tionnent impitoyablement, sous le nom de " laxisme budgétaire " ou de "dérive inflationniste ", toute tentative de recourir aux instruments habituels de la politique conjoncturelle  [1][1] Comme on le verra, ces exigences ne s'appliquent cependant... ?

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Le néolibéralisme débouche logiquement sur une définition purement négative de la politique économique. Un de ses représentants les plus autorisés, Alain Minc, prône ainsi la " neutralité de la politique macroéconomique ", qui doit tendre à l'équilibre budgétaire, la politique monétaire ne jouant, elle, qu'un rôle " d'accompagnement, d'ambiance, de soutien... "[2][2] Alain Minc, www. capitalisme. fr, éd. Grasset, 2000,....

Le traité de Maastricht et le pacte de stabilité

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Dans le cadre de l'Union européenne, cette " neutralité " budgétaire et monétaire a été institutionnalisée, d'abord sous la forme des critères de convergence du traité de Maastricht, puis pérennisée par le pacte de stabilité de juin 1997 : non seulement le déficit budgétaire d'un pays de la zone euro ne doit pas excéder les 3 % du PIB (tout dépassement étant passible d'une pénalité assez lourde), mais l'équilibre budgétaire s'impose comme la norme à atteindre à terme. Quant à la politique monétaire, on sait qu'elle est désormais du ressort de la Banque centrale européenne (BCE), indépendante de l'autorité politique et chargée de veiller prioritairement à la stabilité monétaire. Conçue sur le modèle de la Bundesbank allemande, la BCE jouit d'ailleurs d'une plus grande autonomie encore que celle-ci, puisqu'elle n'a même pas en face d'elle d'interlocuteur politique unique. Alors que l'Etat keynésien pouvait décider à peu près souverainement de l'utilisation de l'arme budgétaire ou monétaire, les institutions de Maastricht ont mis en place une autorité monétaire unique déconnectée des autorités budgétaires nationales, qui restent isolées, sans véritable coordination, mais obligées, tout comme la BCE, à une politique restrictive. Il ne reste aux gouvernements nationaux qu'une très étroite marge de manoeuvre budgétaire : un policy mix (combinaison des politiques budgétaire et monétaire) à l'échelle européenne paraît difficile à mettre en oeuvre, entre des acteurs aussi disparates, et l'ensemble de cette construction, de plus, contredit la " règle de Mundell ", qui voudrait que l'on affecte à la politique économique autant d'instruments qu'il y a d'objectifs à atteindre. Or, la monnaie, sous l'autorité de la BCE, ne doit plus être considérée comme un moyen de régulation conjoncturelle, tandis que l'autre instrument, le budget, est lui-même soigneusement bridé.

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Il n'est donc pas étonnant que l'on ait pu imputer à Maastricht les mauvais résultats des économies européennes durant les années 90, et notamment la persistance d'un fort taux de chômage. La récession française de 1993 peut s'expliquer en partie par des taux d'intérêt inutilement élevés, nullement en phase avec l'évolution de l'inflation en France, mais imposés par la nécessité de s'aligner sur la hausse des taux allemands - conséquence du choc de l'unification -, pour préserver l'ancrage du franc au deutschemark au sein du système monétaire européen  [3][3] Jean-Paul Fitoussi, Le débat interdit. Monnaie, Europe,.... Curieusement, les autorités politiques et monétaires des Etats-Unis n'ont jamais réellement cessé, durant cette période, d'utiliser les instruments keynésiens dans un souci de régulation conjoncturelle, souvent avec succès, et à l'opposé des principes d'orthodoxie libérale proclamés. On considère en effet que la réussite économique de Ronald Reagan, dans les années 80, est lar gement imputable à la combinaison d'une relance budgétaire massive et d'une stabilisation monétaire par une politique de taux élevés, la longue période de prospérité des années 90 étant due, elle, à un policy mix inverse, à base d'équilibre budgétaire et d'assouplissement de la politique monétaire.

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En Europe, la donne change cependant à partir de 1998, avec la fixation définitive de la liste des pays admissibles à l'euro et l'introduction de celui-ci comme monnaie de compte. Comme l'a montré Jean-Paul Fitoussi dans une série d'articles publiés dans Le Monde[4][4] Notamment : " Euro : le retour du politique " (29 avril..., le retour à une régulation conjoncturelle devient possible, à condition de se situer à l'échelle européenne et de ne plus privilégier l'application mécanique de critères de stabilité à la justification économique assez douteuse. En effet, si les anciennes monnaies nationales étaient trop faibles pour affronter séparément la pression des marchés, ce n'est plus le cas de l'euro, qui présente d'emblée un poids lui permettant d'affronter les tempêtes de la spéculation. Par ailleurs, le degré d'ouverture internationale de la zone euro est plus faible que celui de chacun des Etats qui la composent, ce qui doit permettre à la nouvelle monnaie d'échapper à la contrainte extérieure, profitant ainsi d'une situation analogue à celle du dollar. Jean-Paul Fitoussi écrit ainsi, le 29 avril 1998 : " La création de la monnaie unique contient ainsi en germe le retour du politique, son relatif affranchissement par rapport à une tutelle devenue trop exigeante des marchés financiers. "

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Par ailleurs, la rigueur maastrichtienne avait tout de même fini par produire les effets attendus, en induisant la désinflation et la stabilisation de l'endettement public. Même du point de vue de l'orthodoxie libérale, la rigueur monétaire ne s'imposait donc plus de façon aussi absolue. Et de fait, les taux d'intérêt ont entamé un mouvement de recul régulier en Europe à partir du milieu des années 90.

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Lionel Jospin, nouvellement arrivé à Matignon, a d'ailleurs manifesté quelques réticences vis-à-vis du pacte de stabilité, qu'il n'a finalement signé, en juin 1997, que contre la promesse qu'il serait complété par un volet sur l'emploi. Adoptées au sommet de Luxembourg, en novembre 1997, les " lignes directrices sur l'emploi " de l'Union européenne n'ont cependant aucun caractère contraignant, à la différence des critères de stabilité, et elles privilégient les mesures en faveur de l'adaptation et de la qualification des salariés, la politique de l'emploi restant de toute manière du ressort des gouvernements nationaux  [5][5] B. Zielinski et M. Kauffmann, France-Allemagne : les.... On est donc loin d'une démarche macroéconomique à l'échelle de l'Europe.

La politique économique du gouvernement Jospin

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Arrivant au pouvoir en juin 1997, le gouvernement Jospin bénéficiait donc d'une certaine marge de manoeuvre, malgré les limites imposées par le pacte de stabilité. Les problèmes économiques de la France pouvaient s'analyser en termes de chômage keynésien, les capacités de production étant sous- utilisées et la demande intérieure déprimée par la politique de rigueur des précédents gouvernements, tandis que la " désinflation compétitive " avait effectivement permis d'améliorer la compétitivité-prix des produits français. Une relance conjoncturelle utilisant l'arme budgétaire pouvait s'envisager sans craindre un retour de l'inflation ou des déficits extérieurs.

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Les premières mesures du gouvernement Jospin allèrent donc dans le sens d'un soutien à la demande intérieure, par l'amélioration du pouvoir d'achat des salariés : revalorisation du Smic de 4 %, augmentation substantielle de l'allocation de rentrée scolaire, baisse des cotisations d'assurance maladie (via l'extension de la CSG) induisant une hausse de 1 % du pouvoir d'achat. L'annonce simultanée des projets gouvernementaux en faveur de l'emploi - emplois-jeunes et passage aux 35 heures - améliora sensiblement le moral des ménages, de sorte qu'ils réagirent favorablement à ces mesures dans leur comportement de consommation.

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A l'opposé de la doctrine néolibérale préconisant la réduction des dépenses publiques et la " neutralité " budgétaire, le gouvernement Jospin a opté, de 1997 à 1999, pour une augmentation légère (pacte de stabilité oblige), mais réelle, des dépenses de l'Etat, qui ont progressé de 1,1 % en 1998 et de 1 % en 1999 (en volume). Des évolutions certes modérées en apparence, mais supérieures au taux d'inflation, outrepassant ainsi la norme édictée par les précédents gouvernements de droite. Le quotidien Les Echos écrivait ainsi, en août 1997 : " Le gouvernement Jospin a décidé de rompre avec la rigueur Juppé. " Les politiques prioritaires - l'emploi et l'éducation - furent les principales bénéficiaires de cette opération. L'alourdissement de la fiscalité, notamment sur les entreprises, n'a pas non plus été considéré comme un tabou. Sous la pression des critères de Maastricht, le budget 1997, hérité d'Alain Juppé, a été bouclé par une majoration de 15 % de l'impôt sur les sociétés.

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Toutes ces mesures de relance ont eu un effet positif sur la croissance, "tirée " par la consommation intérieure, elle-même bientôt relayée par l'investissement.

Taux de croissance du PIB en volumeTableau1
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Suivant un mécanisme bien analysé par Keynes, la relance budgétaire initiale, grâce au retour de la croissance, s'est traduite par une amélioration des recettes fiscales et, in fine, par un recul du déficit. En 1999, les recettes étaient même supérieures aux prévisions, créant la fameuse " cagnotte " qui permit ultérieurement à Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'Economie et des Finances, d'annoncer quelque 40 milliards de francs de réductions d'impôts pour l'année suivante.

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Cette orientation plus conforme au consensus néolibéral s'est confirmée avec les budgets 2001-2003, préparés par Laurent Fabius : ce sont des réductions d'impôts de 120 milliards de francs sur trois ans qui sont annoncées, bénéficiant aux ménages, mais aussi aux entreprises, et devant ainsi permettre, d'après Bercy, de ramener le taux de prélèvements obligatoires à 44,7 % du PIB en 2001. Les dépenses publiques, de même, ne devaient plus augmenter que de 1 % en volume sur une période de trois ans. Mais ce tournant néolibéral intervenait à un moment où la croissance était bien installée et où la politique budgétaire avait contribué au recul du chômage : l'orthodoxie keynésienne recommande précisément de ne pas poursuivre une relance budgétaire lorsque la reprise se manifeste (comportement qui serait pro-cyclique).

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Par ailleurs, la priorité était donnée à l'allègement de la fiscalité, plutôt qu'à la recherche de l'équilibre budgétaire à tout prix, comme l'aurait voulu l'orthodoxie libérale. Les déficits reculèrent donc moins rapidement qu'en Allemagne, où des options différentes, plus " orthodoxes ", avaient été prises dès 1998 ; mais à partir de 2000, la comparaison redonne l'avantage à la France.

La politique de l'emploi

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L'action du gouvernement Jospin ne s'est pas limitée à une réorientation macroéconomique au niveau budgétaire. Dans le domaine de l'emploi, elle a eu recours à des interventions directes, par la législation sur les emplois-jeunes, sur les 35 heures et sur la prime pour l'emploi, prenant ainsi en compte non seulement le " marché de l'emploi ", mais aussi la situation concrète de certaines catégories de chômeurs.

Solde des administrations publiques rapporté au PIBTableau2

Les emplois-jeunes

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Action ciblée sur une classe d'âge précise et particulièrement frappée par le chômage, la loi sur les emplois-jeunes, présentée au Parlement dès septembre 1997 et votée le 13 octobre, avait pour objectif de créer 350 000 emplois pour les jeunes de 18 à 25 ans, sous la forme de contrats d'une durée de cinq ans dans le secteur public, les collectivités locales et le réseau associatif, emplois correspondant à des besoins sociaux qui ne seraient satisfaits ni par le secteur privé ni par la fonction publique traditionnelle.

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Les métiers nouvellement créés à cette occasion concernent notamment le secteur éducatif, l'environnement et la sécurité des personnes, et peuvent donc contribuer globalement à la qualité de la vie, tout en apportant un revenu et un début d'insertion aux jeunes en difficulté. Ces emplois sont rémunérés au niveau du Smic, l'Etat prenant en charge 80 % du montant et les employeurs assumant les 20 % restants, le coût total de l'opération étant chiffré à 35 milliards de francs. Il s'agissait donc d'une création d'emplois par intervention directe de l'Etat, et ce signal a été perçu positivement à l'époque. Le dispositif a réellement eu des effets quantitatifs importants, puisque plus de 250 000 emplois-jeunes avaient ainsi été créés début 2001.

Les lois Aubry

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La réduction du temps de travail hebdomadaire à 35 heures figurait parmi les promesses électorales du candidat Jospin. Elle fut mise en application par les lois Aubry du 19 mai 1998 et du 19 octobre 1999, et violemment combattue par le patronat et les partis de droite, qui y voyaient un retour à l'" Etat régulateur ". L'OCDE y reconnaissait, quant à elle, dans son étude sur la France publiée en 1999, " une approche plus volontariste que celle recommandée dans la Stratégie pour l'emploi de l'OCDE ". L'objectif de la réduction du temps de travail (RTT) était de relancer l'emploi et la croissance :

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- par le partage du travail ;

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- par l'augmentation de la masse salariale, qui doit à son tour améliorer les recettes fiscales et l'équilibre des comptes sociaux ;

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- par l'enrichissement de la croissance en emplois : le seuil à partir duquel la croissance est créatrice d'emplois devait être abaissé, notamment en concentrant les moyens disponibles sur les emplois non qualifiés.

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La loi Aubry I prévoyait ainsi que la règle des 35 heures de travail hebdomadaires s'appliquerait dès le 1er janvier 2000 pour les entreprises de plus de 20 salariés, et au 1er janvier 2002 pour celles comptant moins de 20 salariés. Cette disposition signifie concrètement que toute heure ouvrée au-delà de 35 heures devra désormais être payée comme heure supplémentaire. Les employeurs recevaient quelques compensations : le Smic était bloqué jusqu'en 2000 et des aides publiques, sous forme d'allègements de charges sociales, étaient prévues pour les entreprises acceptant de réduire de 10 % le temps de travail et d'embaucher 6 % de salariés supplémentaires. Des négociations de branche ou d'entreprise pouvaient régler les modalités du passage aux 35 heures dès avant la date butoir du 1er janvier 2000, la loi autorisant une grande variété de solutions possibles en la matière : par la modification des horaires de travail, par l'augmentation des jours de congé, par annualisation sous la forme de comptes épargne-temps.

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La deuxième loi Aubry précisait un certain nombre de points laissés en suspens par la première, en fixant la durée annuelle maximum du travail à 1 600 heures et en pérennisant les aides et réductions de charges dont bénéficiaient les entreprises ayant conclu un accord sur les 35 heures, mais sans exiger un niveau précis d'embauches.

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Assez laborieuse au départ, la traduction de ces textes législatifs sous la forme d'accords effectivement signés dans les entreprises s'accélère en 1999 : au 31 août de cette année-là, 15 000 accords d'entreprise, couvrant 2 168 000 salariés, avaient permis de sauvegarder 120 000 emplois. En décembre 2000, 5,8 millions de salariés - la moitié environ des salariés du secteur privé - étaient passés aux 35 heures.

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Les lois Aubry étaient conçues pour agir autant par incitation - sous la forme d'aides accordées aux entreprises acceptant de créer des emplois en concluant des accords de réduction du temps de travail - que par dissuasion - par le surcoût qu'entraîne le paiement d'heures supplémentaires à partir de la 36e heure ouvrée, pour les entreprises qui choisiraient de ne pas passer aux 35 heures. Une étude de la Dares conclut d'ailleurs que le coût additionnel induit par le passage aux 35 heures est très faible pour les entreprises dans le cas des bas salaires (jusqu'à 1,5 Smic), le coût du travail pouvant même baisser dans certains cas de figure.

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Si la philosophie de ces lois est marquée par un indéniable interventionnisme étatique, elles laissaient néanmoins une assez large marge à la négociation, marge que, dans la majorité des cas, les employeurs ont exploitée pour procéder à une réorganisation du travail dans le sens de la flexibilité, et aboutir notamment à un meilleur temps d'utilisation des équipements. La " modulation " permet en effet de faire varier dans le temps les horaires hebdomadaires et quotidiens. D'après une étude de la Dares, 48 % des contrats signés prévoyaient une annualisation du temps de travail, et d'après l'Ifop, 56 % des accords permettent une durée du travail hebdomadaire allant jusqu'à 47 heures. On estime que les entreprises sont parvenues ainsi, le plus souvent, à compenser par des gains de productivité les surcoûts liés au maintien des salaires à un niveau égal pour un temps de travail réduit. Par ailleurs, les accords de RTT ont en général été assortis d'un gel des salaires pour une période d'un ou deux ans. La modération salariale, contrepartie de la réduction du temps de travail, a entraîné globalement une certaine stagnation du pouvoir d'achat. Le salaire mensuel de base n'a progressé que de 1,7 % en glissement annuel en 1998 et 1999, chiffres anormalement bas en période de reprise.

La prime pour l'emploi

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La prime pour l'emploi, votée par le Parlement en janvier 2001 après quelques péripéties, constitue en fait une sorte d'impôt négatif : l'Etat verse une allocation aux salariés les plus défavorisés, pour compenser la faiblesse de leurs revenus. Cette mesure présente une certaine ambiguïté : on peut y reconnaître aussi bien la préconisation libérale d'agir sur l'emploi par l'abaissement du coût du travail (du point de vue de l'employeur) qu'une continuation de l'interventionnisme étatique.

Les effets des mesures du gouvernement Jospin

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La relance budgétaire du gouvernement Jospin, associée aux mesures législatives en faveur de l'emploi, a eu des effets incontestablement positifs sur l'évolution du chômage, au moins jusqu'en 2001, année où le ralentissement conjoncturel international a provoqué une certaine dégradation dans ce domaine. En baisse de 5 % dès la première année, le nombre des chômeurs a finalement été réduit de 1 million entre 1997 et 2000 (passant de 3 à 2 millions environ). Le taux de chômage de la France reste supérieur à celui de l'Allemagne, mais le recul a été proportionnellement plus rapide chez les Français que chez leurs voisins d'outre-Rhin (3,8 points de pourcentage depuis 1997, contre 2 pour l'Allemagne).

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Favorisée par le retour de la confiance des ménages et par l'accroissement de la masse salariale, du fait de l'amélioration de la situation de l'emploi, la consommation est restée soutenue durant toute cette période.

Taux de chômage au sens du BITTableau3
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Une analyse de l'Insee datée de mai 1999 conclut ainsi que " la consommation des ménages a été le principal moteur de la croissance " en 1998, jugement repris en termes quasi identiques, pour l'année 2001 encore, par une étude de conjoncture du Crédit lyonnais : " La consommation des ménages est la composante la plus dynamique de la croissance en 2001. " On est donc bien en présence d'un cercle vertueux keynésien, où l'emploi et la consommation se renforcent mutuellement, avec des incidences positives pour la production industrielle et les bénéfices des entreprises.

Evolution de la consommation des ménages en FranceTableau4
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L'expérience du gouvernement Jospin permet donc d'affirmer qu'une politique de relance de type keynésien n'est pas impossible dans le contexte actuel : c'est bien la stimulation de la demande intérieure qui a servi d'élément déclencheur, accompagnée d'un soutien à l'emploi par des mesures étatiques plus interventionnistes même que ce que prévoit la stricte orthodoxie keynésienne. La réduction du temps de travail comportait cependant quelques concessions au libéralisme, en développant la flexibilité et en garantissant pour un temps la modération salariale. Les conditions de l'offre et la compétitivité des entreprises françaises n'ont donc pas été dégradées, au contraire.

Perspectives

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Cette expérience peut-elle servir de modèle ? Il serait imprudent d'apporter ici une réponse globale, mais quelques remarques peuvent guider la réflexion.

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Le pacte de stabilité s'est avéré moins contraignant qu'on ne pouvait le craindre. Du moins Lionel Jospin a-t-il su ne pas s'enfermer dans un respect mécanique de ses principes, retrouvant finalement une situation bien meilleure, pour ce qui concerne les déficits publics, que celle de l'Allemagne, où le chancelier Schröder, privilégiant le retour rapide à l'équilibre budgétaire, a "cassé " la croissance, compromettant davantage encore, avec la baisse des recettes fiscales, le retour à l'équilibre. Il semble que les partisans comme les adversaires du pacte ont une vision trop statique des choses, en oubliant que dans une logique keynésienne, on peut améliorer la situation budgétaire par le retour à la croissance, mieux qu'avec des mesures restrictives purement comptables dont on ne mesure pas l'impact macroéconomique. Le pacte de stabilité est d'ailleurs actuellement en train de perdre toute crédibilité, du fait des difficultés de l'Allemagne, menacée des foudres de Bruxelles pour s'être trop rapprochée de la limite fatidique des 3 %, et l'on peut raisonnablement estimer qu'il ne sera jamais appliqué.

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Par ailleurs, l'attitude des grandes banques centrales, tout au long de cette année 2001, permet de penser que l'époque de l'orthodoxie monétaire absolue est désormais révolue. La Fed a eu un comportement parfaitement adapté, en termes keynésiens, à une situation de faiblesse conjoncturelle, en abaissant drastiquement ses taux, en onze étapes, de 6,5 % à 1,75 %. Malgré la faiblesse persistante de l'euro, la BCE l'a suivie - prudemment - dans cette voie, en ramenant ses taux de 4,75 % à 3,25 %.

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La perspective d'une relance à l'échelle européenne pose cependant la question de la coordination des politiques économiques dans la zone euro. L'Euro 11, l'organe de concertation économique des pays de la zone euro, manque singulièrement, jusqu'à présent, de moyens d'action et de crédibilité.

Notes

[1]

Comme on le verra, ces exigences ne s'appliquent cependant pas avec la même rigueur dans le cas des Etats-Unis eux-mêmes !

[2]

Alain Minc, www. capitalisme. fr, éd. Grasset, 2000, p. 100-103.

[3]

Jean-Paul Fitoussi, Le débat interdit. Monnaie, Europe, pauvreté, éd. Arléa, 1995.

[4]

Notamment : " Euro : le retour du politique " (29 avril 1998), " Peut-on encore être keynésien aujourd'hui ? " (18 novembre 1998), " Les quatre scénarios de l'après-euro " (16 janvier 1999), " Le nouvel âge de la croissance européenne " (10 juin 1999), " Le rendez-vous historique des gouvernements européens " (11 juin 1999).

[5]

B. Zielinski et M. Kauffmann, France-Allemagne : les défis de l'euro. Des politiques économiques entre tradition nationale et intégration, Asnières, Publications de l'Institut d'allemand, 2001.

Plan de l'article

  1. Les politiques keynésiennes
  2. Le traité de Maastricht et le pacte de stabilité
  3. La politique économique du gouvernement Jospin
  4. La politique de l'emploi
    1. Les emplois-jeunes
    2. Les lois Aubry
    3. La prime pour l'emploi
  5. Les effets des mesures du gouvernement Jospin
  6. Perspectives

Pour citer cet article

Kauffmann Michel, « Quel avenir pour le keynésianisme ? », L'Économie politique, 2/2002 (no 14), p. 55-66.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-2-page-55.htm
DOI : 10.3917/leco.014.0055


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