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L'Économie politique

2002/2 (no 14)


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Dans le monde entier, on s'habitue de plus en plus à traiter des affaires dans le cyberespace, à travers Internet et son réseau mondial. Le commerce électronique se développe, et il semble que ce ne soit qu'une question de temps avant que des formes innovantes de monnaie, fondées sur des données numériques et émises par des acteurs privés, ne commencent à remplacer les billets de banque garantis par l'Etat, en tant que moyens de paiement habituels. L'ère de la monnaie électronique va bientôt s'ouvrir.

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Bien qu'il soit difficile de les prévoir dans le détail, les effets de la monnaie électronique vont certainement être importants. Dans cet article, nous voudrions mettre l'accent sur une dimension cruciale : l'impact potentiel que cela aura sur la gestion monétaire nationale. Ce qui est en question, c'est l'efficacité de la politique monétaire comme instrument de pilotage macro économique. Avec l'avènement de la monnaie électronique, les banques centrales auront-elles encore les moyens de maintenir la stabilité des prix et de stimuler la croissance ?

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Il est surprenant que, jusqu'à une période récente, on ait porté relativement peu d'attention à cette question capitale. Très vite, des opinions tranchées se sont fait jour. D'un côté, Stephen Kobrin (1997), un professeur américain de management international, voit se lever l'aube d'un nouveau jour dans la gouvernance de la monnaie. Pour lui, "la monnaie électronique privée rendra difficile aux banques centrales de contrôler - voire de mesurer ou de définir - les agrégats monétaires (...). A la limite, (...) les monnaies émises par les banques centrales ne compteront plus" (Kobrin, 1997, p. 71). Plus récemment, l'opinion de Kobrin a reçu l'appui implicite de l'économiste Benjamin Friedman, qui soutient, dans un article remarquable, qu'avec le développement de la monnaie électronique, la politique monétaire risque de ne plus être qu'un moyen indicatif d'exprimer les préférences des pouvoirs publics. La banque centrale, selon Friedman, va se réduire à "une armée qui ne serait composée que d'un régiment de transmissions" (Friedman, 1999, p. 321).

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A l'opposé, le politiste canadien Eric Helleiner ne voit pas la naissance d'un jour nouveau, mais une aube fallacieuse. Les craintes vis-à-vis de l'avenir de la politique monétaire sont pour le moins exagérées, affirme- t-il, voire totalement erronées. Au contraire, "les nouvelles formes de monnaie électronique sont incapables de menacer significativement le pouvoir de l'Etat souverain" (Helleiner, 1998, p. 399-400). Cette opinion a été implicitement soutenue, récemment, par plusieurs économistes, parmi lesquels Charles Freedman (2000), Charles Goodhart (2000) et Michael Woodford (2000). Selon Woodford, les inquiétudes "quant au rôle des banques centrales sont exagérées (...) ; même si de tels changements radicaux venaient à se produire un jour, ils ne pourraient pas peser sur la conduite de la politique monétaire" (Woodford, 2000, p. 233).

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Ces différents points de vue pourraient difficilement être plus éloignés les uns des autres. Qui a raison ? Mon but est de dépasser ces premiers pronostics, et de tenter d'explorer plus systématiquement l'hypothèse que la monnaie électronique puisse un jour défier l'autorité traditionnelle des banques centrales. L'objectif principal d'une politique monétaire est de maintenir, dans une économie, une certaine cohérence entre la dépense globale et la capacité de production ; en d'autres termes, de guider le vaisseau de l'Etat entre le Scylla de l'inflation rampante et le Charybde de la récession prolongée. Si la monnaie électronique avait un quelconque impact sur l'efficacité de la politique, ce serait par le biais de la relation entre les décisions de la banque centrale et les dépenses privées. L'analyse montre que les conséquences finales devraient être plus proches des prédictions de Kobrin et Friedman que de l'avis optimiste de Helleiner et autres.

Des notions de base

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La monnaie électronique arrive. Dans le monde entier, des entrepreneurs et des institutions sont en concurrence pour développer des moyens de paiement efficaces dans le royaume en expansion du commerce électronique. Le but est de créer des unités de pouvoir d'achat utilisables et transférables par les seules voies électroniques : de l'argent "virtuel", aussi facile à utiliser que les monnaies traditionnelles. Nous allons tous devoir apprendre prochainement ce qu'est la monnaie numérique et comment elle fonctionne.

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Elle se présente sous deux formes de base : les cartes à puce "porte- monnaie" et la monnaie de réseau (network money). Toutes deux reposent sur des chaînes de chiffres cryptées, transmises et traitées électroniquement. Les cartes à puce, descendantes techniquement évoluées de l'omniprésente carte de crédit, ont un microprocesseur intégré (une puce) qui est chargé d'une valeur monétaire. Les différents types de cartes à puce vont de la simple carte de débit, habituellement utilisable pour un seul type d'opérations et qui peut nécessiter une autorisation en ligne pour le transfert de valeur, jusqu'aux modèles plus sophistiqués, qui stockent de la valeur, sont rechargeables et peuvent être utilisés à des fins multiples. La monnaie électronique "pure", ou monnaie de réseau  [2][2] La monnaie électronique "pure" ne transite pas obligatoirement..., stocke de la valeur dans les disques durs des ordinateurs et se présente sous la forme de divers logiciels permettant le transfert de pouvoir d'achat via les réseaux électroniques.

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Ces deux formes de monnaie numérique en sont encore aux balbutiements. Les versions précédentes, il y a une décennie, avaient simplement pour but de faciliter les règlements par voie électronique. Exploitées selon le principe du prépaiement par les utilisateurs, elles ne fonctionnaient que comme une procuration commode de la monnaie conventionnelle. Elles n'ont pas eu énormément de succès auprès du grand public, et beaucoup n'ont déjà plus qu'un intérêt historique.

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Les versions les plus récentes, pour la plupart en réseau, ont plus d'ambition et aspirent à offrir de véritables substituts à la monnaie conventionnelle. On peut toutes se les procurer par des moyens autres que le prépaiement intégral en monnaie conventionnelle, habituellement comme récompense pour l'achat de produits ou de services auprès de vendeurs désignés. De même que les programmes de fidélité des compagnies d'aviation, chacune peut être détenue à peu près indéfiniment comme une réserve de valeur et être utilisée couramment comme moyen d'échange.

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Il y a une différence de nature entre les versions antérieures de la monnaie électronique et les plus récentes. Les anciennes apportaient simplement une plus grande vitesse de circulation, le flux des transactions continuant à utiliser le stock de monnaie traditionnelle. La liquidité est alors accrue, mais les paiements nécessitent encore de débiter ou de créditer des comptes de tiers via le système bancaire. Tout ceci ne menace en rien l'autorité des banques centrales, qui gardent en fin de compte la maîtrise du mécanisme de compensation. En revanche, avec les développements récents, il est possible que se créent des mécanismes de compensation entièrement nouveaux, à peu près indépendants de la masse monétaire existante. Les nouveaux circuits d'achat, basés sur des moyens d'échange alternatifs, peuvent se développer en n'utilisant plus du tout le système traditionnel de règlements d'un pays.

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Si aucune de ces nouvelles unités n'a encore été largement adoptée (il en est même qui ont déjà disparu), elles sont cependant tout à fait capables, avec un peu de temps et d'ingéniosité, d'évoluer vers quelque chose de beaucoup plus innovant. Il est certain que la motivation existe. On s'attend à ce que le commerce électronique continue à se développer, offrant à la fois un volume croissant de transactions et un champ propice à l'expérimentation. L'innovation est stimulée par la perspective de seigneuriage: le profit alléchant que l'on peut tirer de la différence entre le coût de création de la monnaie et son pouvoir d'achat. Même s'il ne devait y avoir que ce motif, on peut être sûr que toutes les entreprises et toutes les institutions - bancaires et non bancaires - feront le maximum pour promouvoir les nouvelles formes de monnaie électronique partout et chaque fois qu'elles le pourront.

Une perspective historique

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La notion d'une multitude de monnaies privées se concurrençant toutes activement pour se faire une place sur le marché est à l'évidence en désaccord avec les conceptions conventionnelles. Pour la plupart des gens, la monnaie est strictement territoriale - des monnaies nationales séparées, garanties par des Etats souverains et utilisées exclusivement à l'intérieur des frontières d'un seul pays ou d'une union monétaire. En fait, rien n'est plus éloigné de la réalité, comme nous l'avons démontré par ailleurs (Cohen, 1998). La concurrence entre monnaies existe déjà. La monnaie électronique augmente simplement le choix.

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Ce qui est en cause, c'est ce que j'appelle la géographie de la monnaie : la configuration de l'espace monétaire. Dans la pratique, les espaces monétaires existent depuis moins de deux siècles. Avant les années 1800, aucun gouvernement n'avait songé à exiger un monopole formel sur l'émission et l'usage de l'argent à l'intérieur de son territoire politique. La concurrence internationale entre les monnaies était non seulement acceptée, mais généralisée, et les monnaies privées étaient courantes. La notion de souveraineté monétaire absolue ne commence vraiment à émerger qu'au XIXe siècle, avec la consolidation formelle des pouvoirs de l'Etat-nation, d'abord en Europe, puis ailleurs, et elle atteint son apogée au milieu du XXe siècle, avec l'invention du contrôle des changes et des capitaux et l'apparition de banques centrales très actives.

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Depuis la Seconde Guerre mondiale, en revanche, la vague a nettement reflué. La tendance est clairement à l'abandon de l'insularité monétaire, tout comme les contrôles des changes et des capitaux sont passés de mode. A nouveau, nous assistons à une concurrence directe entre les monnaies, quelles que soient les préférences des gouvernements. A nouveau, la monnaie se "déterritorialise", rendant obsolètes les conceptions conventionnelles de la géographie monétaire. Quelques monnaies choisies ouvrent la voie - dont, en tout premier lieu, le dollar des Etats-Unis et le mark allemand (aujourd'hui remplacé par l'euro) - et finissent par être utilisées largement hors de leur pays d'émission, à la fois sous forme de billets et sous forme de comptes en devises. Ce processus, que les économistes appellent substitution de monnaies, résulte d'une intense rivalité sur les marchés, stimulée par la force puissante de la demande. Bien des monnaies dans le monde sont aujourd'hui confrontées à une concurrence croissante de devises en provenance de l'étranger.

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Jusqu'ici, la concurrence monétaire s'est limitée aux seules monnaies garanties par les Etats. Mais cela ne signifie nullement que cette rivalité ne s'étendra pas aux monnaies privées. Dans un monde qui s'habitue à avoir le choix entre les monnaies, il ne paraît pas vraiment anormal d'ajouter au menu les nouvelles et prometteuses monnaies virtuelles. Au contraire, dans le temps long, le développement de la monnaie électronique semble plutôt, en mettant un terme au monopole des monnaies nationales, refermer ce qui n'aura été, historiquement, qu'une parenthèse relativement brève. Aujourd'hui, la géographie monétaire revient au modèle déterritorialisé qui existait avant le XIXe siècle. Dans cette optique, la perspective de la monnaie électronique apparaît non seulement comme naturelle, mais comme inévitable.

Les conséquences sur la politique monétaire

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Quelle sera l'incidence de tout cela sur la possibilité pour les banques centrales de diriger les performances de l'économie ? La politique monétaire est sans doute déjà sérieusement compromise dans de nombreux pays par la déterritorialisation des monnaies officielles. La question est de savoir ce que l'introduction de la monnaie électronique apporte comme complications supplémentaires. L'analyse montre que la réponse est très différente selon les pays.

Comment fonctionne la politique monétaire ?

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Pour commencer, regardons comment fonctionne la politique monétaire. Rappelons que son objectif est de maintenir une cohérence globale entre la demande et les capacités de production. Comme le niveau de la demande ne peut pas être maîtrisé directement, l'astuce est de trouver un moyen de le faire indirectement. Les banques centrales tentent d'y parvenir en jouant sur le stock global de monnaie en circulation. Le gros problème, bien sûr, est qu'elles ne peuvent pas contrôler directement la totalité du stock de monnaie. La majeure partie de ce stock est créée par les banques, sous la forme de dépôts soumis à réserve obligatoire (également connus sous le nom de monnaie scripturale). Le défi, pour les banques centrales, est donc de développer des instruments de pilotage du processus de création par les dépôts. Les outils les plus courants sont les opérations sur le marché monétaire, qui servent à maîtriser les réserves des banques, et la politique de taux d'escompte, qui donne le contrôle du prix auquel les réserves s'échangent entre banques ou avec la banque centrale.

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En fait, la chaîne des opérations de politique monétaire - ce que les économistes appellent le mécanisme de transmission de la politique monétaire - est plutôt longue, allant des opérations sur le marché monétaire et sur le taux d'escompte aux réserves des banques, jusqu'à la création de monnaie par les crédits et à la dépense globale. Tant que la monnaie ayant cours légal dans l'Etat est la seule disponible, la banque centrale a de bonnes raisons de croire que ses décisions auront une certaine efficacité dans le pilotage de la performance macroéconomique. Le contrôle des agrégats monétaires ne peut être ni précis ni immédiat ; mais en l'absence de substituts attractifs à la monnaie nationale, la demande a peu de choix et doit s'adapter, plus ou moins proportionnellement, aux variations de l'offre de monnaie disponible. La clé est le monopole présumé de la banque centrale sur les réserves qui garantissent la monnaie scripturale. Une monnaie territoriale maximise les effets pratiques de la politique monétaire.

Les conséquences de la déterritorialisation

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Examinons maintenant les conséquences de la déterritorialisation. A partir du moment où les acteurs du marché parviennent à avoir le choix entre plusieurs monnaies, le lien direct entre la demande et l'offre de monnaie nationale est rompu. La banque centrale peut encore exercer une certaine influence sur le stock de sa propre monnaie. Mais dans la mesure où les opérateurs ont accès à d'autres monnaies, les variations de l'offre qu'elle maîtrise ont proportionnellement moins d'effet sur le niveau global des dépenses. L'impact pratique de la politique monétaire est amoindri.

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Il est important de noter où se situe l'origine du problème. L'analyse nous permet de distinguer nettement deux questions clés : la maîtrise et l'autonomie. La maîtrise fait référence à la capacité technique de la banque centrale de piloter l'offre de monnaie. Ses dirigeants peuvent-ils provoquer à volonté des hausses ou des baisses du stock de leur propre monnaie ? L'autonomie, elle, vise la capacité de la banque à contrôler la demande. Ses dirigeants peuvent-ils provoquer à volonté des hausses ou des baisses de la demande globale ? Il est clair que le défi de la déterritorialisation porte sur l'autonomie plus que sur la maîtrise. La déterritorialisation ne porte atteinte ni au lien entre les instruments de la politique monétaire et les réserves bancaires, ni au lien entre les réserves des banques et la création par les dépôts. La capacité de la banque centrale de contrôler les agrégats monétaires exprimés dans l'unité de son propre pays n'est donc pas directement affectée. C'est plutôt le lien avec la demande qui est affaibli - l'autonomie de la politique monétaire - par la concurrence d'autres monnaies. Des unités monétaires de substitution impliquent d'autres circuits de dépenses, avec des conséquences sur les prix et sur l'emploi, ainsi que des systèmes de règlement différents, qui ne sont pas directement influencés par les instruments traditionnels de la politique monétaire. Plus la concurrence des monnaies venues de l'étranger sera intense, moins la politique monétaire nationale sera efficace.

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Avec la déterritorialisation, on assiste donc à un changement qualitatif de la gestion de la monnaie. Ce qui ne signifie pas que la menace soit la même pour tous les gouvernements. En fait, les problèmes auxquels doivent faire face les quelques pays favorisés dont les monnaies sont réellement en compétition au-delà de leurs frontières - notamment les centres de réserve des Etats-Unis et de la zone euro - ne sont pas du même ordre que les difficultés auxquelles sont confrontés les nombreux Etats dont l'espace monétaire se fait déjà envahir. La menace est nettement plus grave pour les économies d'Amérique latine, du Moyen-Orient ou de l'ex-bloc soviétique, où la monnaie de substitution est d'ores et déjà familière et acceptée dans la vie de tous les jours. On peut donc s'attendre à ce que les conséquences de l'arrivée de la monnaie électronique soient tout aussi différentes.

Les conséquences pour les moins compétitifs

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Qu'ajoute la monnaie électronique aux problèmes des pays dont les monnaies sont les moins compétitives ? Sans que ce soit insignifiant, il s'agira plus pour eux d'un changement de degré que de nature. La gamme des monnaies en circulation dans chaque pays s'accroîtra, ce qui affaiblira encore un peu plus un lien déjà ténu entre la demande et l'offre de monnaie. Comme il y aura plus de monnaies de substitution, les variations des agrégats monétaires en monnaie nationale auront encore moins d'influence sur la dépense globale. La politique monétaire s'affaiblira encore plus.

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L'important est que, pour les banques centrales de ces pays, la menace sur l'autonomie monétaire est déjà bien assez grave, sans que s'y ajoute la monnaie électronique. Comparée à l'époque où les banques centrales réussissaient à assurer un lien raisonnablement solide entre leurs propres décisions et les comportements d'achat, la déterritorialisation les place devant un sérieux dilemme : comment maîtriser la dépense globale du pays quand une partie de l'offre de monnaie accessible aux résidents se compose de monnaies autres que celle ayant cours légal ? Les autorités peuvent encore piloter les prêts bancaires en monnaie nationale, mais, dans la mesure où le public a également accès aux autres monnaies, la voie est ouverte à des dérapages ou à des décalages imprévisibles dans le mécanisme de transmission allant de la décision politique à la demande nominale.

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Pour atteindre l'ensemble des objectifs, il faut donc une politique plus raffinée. L'offre de monnaie nationale doit maintenant être traitée comme un résidu, et gérée en complément des développements attendus dans les composantes non nationales du stock total de monnaie. Ce n'est pas simple, mais c'est possible, du moins tant que le résidu représenté par la monnaie nationale reste significatif. C'est bien sûr là qu'est le problème. En fait, dans un nombre croissant de pays, la part de la monnaie locale dans les agrégats monétaires diminue déjà rapidement du fait de la déterritorialisation. L'offre de monnaie nationale devient vite un résidu trop petit pour avoir un effet direct important sur la dépense globale.

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Dans ce contexte, la monnaie électronique va aggraver quantitativement, et non qualitativement, les problèmes d'une banque centrale. Pour ces pays, la vraie rupture a déjà eu lieu : la déterritorialisation a rompu le lien entre l'offre de monnaie nationale et la demande nominale. La menace à laquelle ces banques centrales sont confrontées ne sera pas nouvelle, simplement plus intense.

Les conséquences pour les pays aux grandes monnaies

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Qu'en est-il dans les principaux pays dont les monnaies envahissent le territoire des autres ? Jusqu'à maintenant, ces économies ont profité gratuitement de la situation - tous les bénéfices d'une concurrence victorieuse à l'extérieur, sans les inconvénients correspondants dus à une menace de leur monopole monétaire à l'intérieur. Pour eux, il n'y a pas encore eu de vraie rupture, et le tournant - un changement de nature, pas seulement de niveau - va se produire à partir du moment où une ou plusieurs monnaies électroniques commenceront à être largement acceptées. Ces centres financiers, eux aussi, et pour la première fois, devront alors faire face à une réelle concurrence sur leur propre terrain.

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En fait, si menace il y a, elle sera probablement ressentie d'abord par eux, avant que ses effets ne se propagent dans les pays aux monnaies les moins concurrentielles. Et ce, pour une raison évidente : les grands centres financiers sont les plus à l'écoute du nouveau royaume du commerce électronique. L'accès au réseau est beaucoup plus répandu aux Etats-Unis et en Europe que partout ailleurs. Donc, si la monnaie électronique doit recevoir un accueil largement favorable quelque part, ce sera très probablement d'abord dans ces régions. Ce sont bien ces économies qui risquent d'être les plus réceptives aux moyens de paiement utilisables et transférables électroniquement.

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Une fois que ces expériences commenceront à porter leurs fruits, il est vrai qu'un nouveau jour se sera levé, comme l'affirment Kobrin et Friedman. Comme dans les pays aux monnaies les moins compétitives, la palette de monnaies s'élargira, rompant le lien entre l'offre de monnaie nationale et la demande. Pour la première fois, ces banques centrales feront face, elles aussi, au difficile casse-tête de piloter les dépenses alors qu'une fraction significative du stock de monnaie disponible est composée de monnaies autres que celles du pays.

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Il est toutefois bon de rappeler quelle est l'origine de la menace. Le problème n'est pas, comme Kobrin le suggère, que l'arrivée de la monnaie électronique rende difficile la maîtrise des agrégats monétaires par les banquiers centraux. Dans les centres de réserve comme dans les pays qui connaissent déjà la déterritorialisation de la monnaie, la capacité pour la banque centrale de gérer le stock de monnaie exprimé dans l'unité du pays ne sera pas directement affectée. Les réserves des banques peuvent toujours être adaptées pour piloter la croissance de la monnaie scripturale locale. La menace pèse plutôt, comme l'a bien vu Friedman, sur l'autonomie de la politique de la banque centrale - sa capacité d'influer sur la demande -, compte tenu de la disponibilité croissante d'alternatives à la monnaie nationale, qu'elle soit fiduciaire ou scripturale. La Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne (BCE) vont devoir affiner leur politique, comme c'est déjà le cas pour les banques centrales moins fortunées, c'est-à-dire traiter l'offre de monnaie nationale comme un résidu, en tenant compte de la disponibilité des monnaies de substitution en circulation. Et comme partout, le problème est celui de la dimension relative du résidu. La part de la monnaie locale dans le stock total va-t-elle devenir trop petite pour être efficace dans le pilotage de la dépense globale ? C'est Otmar Issing (1999), de la BCE, qui a posé la question le plus nettement. Dans un monde de monnaie électronique, demande-t-il, "est-ce que les unités de compte familières telles que l'euro, le dollar américain, la livre sterling, etc., ont encore un sens ?".

La menace est-elle réelle ?

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Helleiner et d'autres soutiennent qu'il n'y a pas de réelle menace. Ils avancent trois types d'arguments, dont aucun n'est spécialement convaincant.

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En premier lieu, ils minimisent la possibilité même de nouvelles monnaies électroniques privées. Helleiner aussi bien que Goodhart estiment que le scénario est peu probable, les monnaies nationales en place bénéficiant des avantages d'une longue présence. D'après Goodhart, la monnaie conventionnelle "a les avantages du premier occupant ; elle est déjà là (...). L'abdication de [la monnaie conventionnelle] au profit de [la monnaie électronique] ne se produira pas" (Goodhart, 2000, p. 200-201). Mais ce scepticisme ignore les nouvelles et considérables perspectives ouvertes par le monde en pleine expansion du commerce électronique, et, par- dessus tout, l'attrait puissant du seigneuriage. Evidemment, il y a peu de chances pour que les nouvelles monnaies virtuelles s'imposent du jour au lendemain. Mais il y a de bonnes raisons de penser que dans un délai raisonnable, la pompe va s'amorcer. La question n'est pas celle de l'"abdication" de la monnaie conventionnelle, mais plutôt de l'émergence de rivales non conventionnelles. Même Goodhart admet que, "dans la durée, il est possible qu'un type (ou plusieurs types) de [monnaie électronique] soit de plus en plus largement accepté [et] se substitue à la monnaie habituelle dans une gamme d'usages plus large" (Goodhart, 2000, p. 200-201).

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Ensuite, qu'en est-il des avantages que tirent les banques centrales du fait qu'elles offrent un système de paiement ? Freedman a mis l'accent sur cette question. La banque centrale étant une institution d'Etat, soutenue sans restriction par la confiance et le crédit du gouvernement national, son mécanisme de règlement est quasiment sans risque, comparé à celui de n'importe quel émetteur de monnaie privé. Il est par conséquent "très improbable que d'autres mécanismes, y compris des formes de monnaie électronique, supplantent les systèmes actuels dans un avenir prévisible" (Freedman, 2000, p. 212). Toutefois, il s'agit là d'un point de vue trop restrictif sur la façon de susciter la confiance dans une monnaie. Il est vrai que la garantie de l'Etat donne à la monnaie conventionnelle une marge supplémentaire de compétitivité. Mais cet avantage ne constitue pas une barrière insurmontable à l'introduction de nouvelles formes de monnaie. On trouve de nombreux exemples, dans l'histoire de la monnaie - depuis les cartes à jouer utilisées dans les colonies françaises d'Amérique du Nord aux XVIIe et XVIIIe siècles, jusqu'aux cigarettes et au chewing-gums, moyens d'échange populaires en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale -, montrant que le pouvoir de l'Etat n'est absolument pas la seule source de confiance dans une monnaie.

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Une deuxième série d'arguments fait ressortir que les banques centrales elles-mêmes ne se sentent pas menacées par la monnaie électronique. Helleiner (1998), par exemple, cite une avalanche d'études officielles qui arrivent généralement à des conclusions optimistes. Un rapport de la Banque des règlements internationaux (BRI) est caractéristique : il affirme qu'en matière de politique monétaire, "il est hautement improbable qu'il soit nécessaire d'adapter de façon significative les techniques en vigueur" (Bank for International Settlements, 1996, p. 7). Si les décideurs n'ont pas de motifs de s'inquiéter de l'avenir, qui d'autre en aura ? En fait, ces commentaires datent. Ils concernent la première génération de monnaie électronique, qui ne comprenait que des produits prépayés. Les banques centrales ont beaucoup moins de raisons de se désintéresser des versions les plus récentes de la monnaie électronique, qui n'offrent pas simplement une autre forme de liquidité, mais permettent des mécanismes de compensation entièrement nouveaux. On peut voir le signe d'une inquiétude croissante dans le discours de Mervyn King, le gouverneur adjoint de la Banque d'Angleterre, quand il déclare que, lorsque les nouvelles monnaies électroniques auront rendu possible de contourner la monnaie légale, "les banques centrales perdront leur capacité à mettre en oeuvre une politique monétaire" (King, 1999, p. 411).

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Une troisième série d'arguments, prenant très au sérieux la possibilité d'une monnaie électronique, reconnaît que les menaces sur la politique monétaire sont réelles, mais exprime néanmoins sa confiance dans la capacité des banques centrales à conserver leur influence traditionnelle sur la demande nominale. Pour Helleiner, cela passe par l'usage de la coercition d'Etat. Il estime que les banquiers centraux ne peuvent pas rester complètement passifs si leurs prérogatives traditionnelles sont menacées. Ils vont probablement chercher à étendre leur pouvoir de régulation aux monnaies électroniques émergentes, en imposant aux émetteurs les mêmes ratios de réserves que ceux appliqués aux banques commerciales et en gérant ces réserves au moyen des outils traditionnels de la politique monétaire. D'après lui, "les pouvoirs publics [devront] imposer aux valeurs stockées en mémoire une structure de régulation semblable à celle qu'ils imposent aux autres formes de monnaie" (Helleiner, 1998, p. 407). A la limite, ils pourraient même essayer de mettre les nouvelles monnaies électroniques totalement hors la loi. Mais en auraient-ils la possibilité ? L'une des principales caractéristiques du cyberespace est son divorce d'avec le territoire national. Les producteurs de monnaie électronique peuvent échapper à l'interdiction ou au contrôle en transférant leurs opérations sous une autre juridiction, tout comme les banques évitent les impôts ou les contraintes en effectuant leurs transactions via des centres financiers offshore. Les tentatives d'étendre le pouvoir de régulation des banques centrales pourraient, en pratique, se révéler vaines.

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Pour d'autres, comme les économistes Freedman, Goodhart et Woodford, la clé de la maîtrise ne tient pas au pouvoir de régulation de la banque centrale, mais au maintien de sa capacité à influer sur les taux d'intérêt. Ils estiment que la banque centrale pourrait garder de l'influence sur les taux d'intérêt simplement en menant des opérations sur le marché libre ou en jouant sur le taux d'escompte, pour les monnaies électroniques exactement comme pour leur propre monnaie légale. Mais comment les décideurs pourraient-ils exiger des transactions dans des monnaies qu'ils n'ont pas eux-mêmes créées ? Les banques centrales n'auraient pas d'autre choix que de se constituer un trésor de guerre de monnaies électroniques - ce qui aurait un coût considérable en termes de ressources réelles -, tout comme elles détiennent aujourd'hui des réserves de devises. Mais ce type d'action n'a pas grand-chose à voir avec leur pouvoir traditionnel de créer de la monnaie à volonté. Au mieux, elles pourraient influer sur les taux d'intérêt, mais de façon imparfaite.

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Bref, la menace est réelle. Le risque n'est pas que le pouvoir de l'Etat souverain disparaisse - du moins pas au sens de la capacité de l'Etat à maîtriser l'offre de sa propre monnaie. Il est plutôt que, à mesure que croît la population des monnaies, le pouvoir de l'Etat, comme l'indiquent les banquiers centraux Issing et King, soit de moins en moins pertinent. L'autonomie de la politique monétaire pourrait simplement disparaître progressivement.

Conclusion

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Il apparaît donc que la perspective de l'ère de la monnaie électronique, même si c'est une évolution tout à fait naturelle dans le contexte actuel de mondialisation rapide de l'économie, devrait profondément affecter l'efficacité de la politique monétaire. Certes, pas trop dans les pays à monnaie faible, où la maîtrise de la dépense globale est déjà compromise par la déterritorialisation accélérée des monnaies nationales, mais nettement plus dans les centres de réserve, où, pour la première fois, une brèche sérieuse va être ouverte dans le monopole de la monnaie nationale. Le monde sera revenu à l'époque où les monnaies circulaient largement sans tenir compte des frontières et où les monnaies privées étaient courantes. Que cela leur plaise ou non, les gouvernements n'auront guère le choix, et ils devront envisager de nouveaux instruments de politique, s'ils souhaitent continuer à pouvoir influencer la situation macroéconomique de leur pays.

Traduction : Marc Mousli


Bibliographie

  • Bank for International Settlements (1996), Implications for Central Banks of the Development of Electronic Money, Bâle, Suisse.
  • Cohen, Benjamin J. (1998), The Geography of Money, Ithaca, New York, Cornell University Press.
  • Freedman, Charles (2000), "Monetary Policy Implementation : Past, Present and Future. Will Electronic Money Lead to the Eventual Demise of Central Banking ?", International Finance n? 3:2 (juillet), p. 211-227.
  • Friedman, Benjamin M. (1999), "The Future of Monetary Policy : The Central Bank as an Army with Only a Signal Corps ?", International Finance n? 2:3 (novembre), p. 321-338.
  • Goodhart, Charles A. E. (2000), "Can Central Banking Survive the IT Revolution ?", International Finance n? 3:2 (juillet), p. 189-209.
  • Helleiner, Eric (1998), "Electronic Money : A Challenge to the Sovereign State ?", Journal of International Affairs n? 51:2 (printemps), p. 387-409.
  • Issing, Otmar (1999), "Hayek. Currency Competition and European Monetary Union", Annual Hayek Memorial Lecture, Londres, Institute of Economic Affairs, 27 mai.
  • King, Mervyn (1999), "Challenges for Monetary Policy : New and Old", Bank of England Quarterly Bulletin n? 39(4), novembre, p. 397-415.
  • Kobrin, Stephen J. (1997), "Electronic Cash and the End of National Markets", Foreign Policy n? 107 (été), p. 65-77.
  • Woodford, Michael (2000), "Monetary Policy in a World Without Money", International Finance n? 3:2 (juillet), p. 229-260.

Notes

[1]

Une version plus longue de cet article est disponible en anglais dans la Review of International Political Economy vol.8, n? 2, été 2001.

[2]

La monnaie électronique "pure" ne transite pas obligatoirement par les comptes d'une banque. Elle circule le plus souvent dans un réseau (network money), sous forme d'informations numériques cryptées [NDLR].

Plan de l'article

  1. Des notions de base
  2. Une perspective historique
  3. Les conséquences sur la politique monétaire
    1. Comment fonctionne la politique monétaire ?
    2. Les conséquences de la déterritorialisation
    3. Les conséquences pour les moins compétitifs
    4. Les conséquences pour les pays aux grandes monnaies
  4. La menace est-elle réelle ?
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Cohen Benjamin J., « Monnaie électronique : un jour nouveau ou une aube trompeuse ? », L'Économie politique, 2/2002 (no 14), p. 67-81.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-2-page-67.htm
DOI : 10.3917/leco.014.0067


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