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L'Économie politique

2002/2 (no 14)


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Les débats qui agitent le monde des économistes quant aux effets de la nouvelle économie sur la structuration, le fonctionnement et la régulation de l'économie, n'épargnent pas la sphère monétaire et financière. L'usage de nouvelles technologies de l'information et des communications font prédire à certains des ruptures radicales dans les systèmes monétaires, pouvant aller jusqu'à la disparition de la monnaie et des banques centrales (King, 1999). Un effort de clarification semble donc utile, afin de déterminer quelles sont les vraies questions soulevées par ces évolutions. Il faut à cette fin garder à l'esprit que le support technologique des paiements est secondaire. L'histoire de longue période regorge d'innovations techniques ayant accru l'efficacité des paiements (rapidité, sécurité, etc.) sans forcément remettre en cause leur logique profonde.

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Bien que le débat entre économistes sur la monnaie électronique ait gagné en intensité ces dernières années, la monnaie électronique, en elle même, n'est pas une innovation très récente. Depuis déjà longtemps les systèmes de transferts électroniques de fonds permettent de débiter et créditer les comptes bancaires en utilisant des impulsions électroniques. Aux Etats-Unis, les paiements électroniques représentent près de 90 % de la valeur des transactions. Pour autant, la monnaie électronique n'est pas une réalité facile à circonscrire. Elle apparaît multiforme et évolutive. Les systèmes de transferts électroniques de fonds désignent une gamme très large de dispositifs, qui vont du guichet automatique à la banque virtuelle sur Internet. Or, il est nécessaire de préciser, dans cet éventail de modes de paiement, ceux qui constituent une simple innovation, s'inscrivant dans la continuité des systèmes antérieurs, et ceux qui font véritablement rupture et portent de nouveaux risques. Cette tâche de clarification passe par la mise en évidence de deux générations de monnaie électronique, qui ne se sont pas substituées l'une à l'autre mais coexistent actuellement, même si, quantitativement, les paiements qui s'inscrivent dans la première génération dominent encore largement.

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La première génération de monnaie électronique est constituée de modes de paiement opérant dans des réseaux contrôlés par les banques. On trouve dans cette catégorie les dépôts directs et les paiements pré-autorisés : ainsi en est-il le plus souvent pour le paiement des salaires, dividendes, remboursements de frais médicaux ou pour les prélèvements automatiques assurant le règlement de certaines factures ayant une périodicité fixe. Pour les paiements de détail, les cartes plastiques sont les instruments électroniques des consommateurs. Cette forme de monnaie a une acceptabilité plus étendue que les chèques et représente pour les banques un coût de traitement bien inférieur à celui de la monnaie scripturale. Ces paiements électroniques de première génération s'inscrivent dans des circuits fermés : les banques sont les passages obligés de connexion. L'efficience du système de paiement (réduction des coûts de traitement, accroissement de la sécurité et de la rapidité) a été accrue par la généralisation de cette monnaie électronique de première génération, mais la structure du système de paiement n'a pas été fondamentalement modifiée : elle demeure hiérarchisée. Les banques endossent la responsabilité de la sécurisation des paiements de détail par carte, elles ont un droit de regard sur l'habilitation d'un commerçant à être payé par carte, elles imposent des limites de crédit à chaque détenteur de carte et elles garantissent la finalité des paiements pour le payé en cas de défaut du payeur. Cette délégation de la sécurité des paiements de détail aux banques a pour contrepartie le respect des règles prudentielles imposées par la banque centrale.

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Les paiements interbancaires ont également été affectés par les innovations dans les technologies de l'information et des télécommunications. Les transferts électroniques de fonds entre banques ont été introduits à la fin des années 70. Les banques ont créé le système Swift (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication), auquel adhèrent plus de 2 000 membres. Swift est un réseau interbancaire transnational qui traite les instructions de transferts de fonds entre les banques du monde entier. Il est branché sur les systèmes de compensation et de règlement nationaux contrôlés par les banques centrales. Cette connexion a offert à ces dernières la possibilité d'instaurer une réglementation et une supervision sécurisant ces paiements "de gros" (c'est-à-dire entre banques), et permettant ainsi d'endiguer le risque systémique. Ainsi, les systèmes de paiement électroniques de première génération, qu'ils soient de détail ou de gros, peuvent être contrôlés et sécurisés.

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Actuellement se développent des systèmes de paiement électroniques que l'on peut qualifier de seconde génération. Au-delà de la diversité des formes prises par ces nouveaux paiements, la différence qualitative majeure qu'ils ont en commun, et qui justifie leur classement dans une catégorie nouvelle, tient à leur insertion dans des réseaux ouverts et non plus fermés, contrairement aux premières formes de monnaie électronique  [2][2] Un rapport du Basel Committee for Banking Supervision.... Cette caractéristique limite les possibilités de contrôle des risques.

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Les banques ne sont plus maîtresses des règles de sécurité des paiements au détail. L'utilisation des réseaux électroniques ouverts les rend dépendantes de la compétence et de la prudence d'autres opérateurs : des serveurs d'information, des experts de codage, des fournisseurs de logiciels spécialisés, des vendeurs de systèmes de compensation privés, des entreprises de télécommunications. Ces opérateurs ne sont pas tenus aux mêmes obligations prudentielles que les banques. Il s'ensuit qu'au-delà des risques bien répertoriés des systèmes de paiement, d'autres risques beaucoup plus difficiles à évaluer et à contrôler prennent une grande importance. Ce sont les risques opérationnels, les risques de réputation et les risques légaux. La vulnérabilité à ces risques est amplifiée par le caractère global, déterritorialisé des réseaux ouverts.

Les formes en développement de la monnaie électronique dans les paiements de détail

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La question de l'impact de la monnaie électronique de seconde génération dans les paiements de détail reste encore largement prospective, dans la mesure où, aujourd'hui, les cartes de crédit, les espèces et les chèques dominent encore massivement les technologies de paiement dans tous les pays du monde. Nos interrogations portent donc sur les potentialités de la monnaie électronique, plutôt que sur sa réalité à ce jour.

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Parmi les nouvelles formes de paiements électroniques, il faut distinguer les produits d'accès et les instruments de stockage électronique de monnaie.

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Les produits d'accès se réfèrent à la banque électronique, pas strictement à la monnaie électronique. En effet, les banques centrales et superviseurs bancaires distinguent nettement la e-banque et la e-monnaie. Néanmoins, nous traiterons ici les deux phénomènes car, en raison de l'usage qu'ils font de réseaux ouverts, ils apparaissent très imbriqués et porteurs de risques de même nature. Les superviseurs bancaires reconnaissent d'ailleurs cette communauté de risques, comme en témoignent certains rapports officiels qui associent monnaie électronique et banque électronique dans les préconisations prudentielles (Basel Committee on Banking Supervision, 1998).

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La banque électronique désigne la fourniture par une banque de services et produits bancaires de détail via des canaux électroniques. Cela inclut la collecte de dépôts, l'octroi de prêts, la gestion des comptes, l'offre de conseils financiers, mais également la fourniture de services et produits de paiement, notamment de monnaie électronique au sens étroit. Les produits d'accès impliquent l'usage du téléphone ou d'ordinateurs personnels dotés de logiciels appropriés, permettant aux clients d'accéder à leurs comptes de dépôts et de transférer ces fonds via Internet ou d'autres liens de télécommunication.

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La banque électronique ne modifie pas fondamentalement le rôle et les activités des banques, mais permet une extension considérable de leurs marchés potentiels et surtout les expose à de nouveaux risques. La banque électronique utilise une technologie qui, par sa nature même, est conçue pour étendre la portée géographique virtuelle des activités bancaires, sans qu'une implantation physique similaire des établissements ne soit requise. Une telle expansion des marchés bancaires au-delà des frontières nationales pose déjà une question prudentielle majeure de renforcement de la coopération transfrontières entre les superviseurs. S'ajoute à cela le fait que la banque électronique, en utilisant Internet comme canal additionnel de fourniture de services bancaires, s'expose à de nouveaux risques (opérationnels, réputationnels et juridiques) inhérents à l'usage de réseaux ouverts. Ils s'ajoutent aux risques bancaires traditionnels : risques de crédit, de liquidité, de marché et de change.

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La monnaie électronique au sens étroit, mobilisable dans les paiements de détail, peut être définie comme un stock électronique de valeur monétaire apte à être utilisé pour effectuer des paiements. Plus concrètement, deux formes distinctes de monnaie électronique sont susceptibles de concurrencer potentiellement la monnaie fiduciaire : le "e-cash", ou porte-monnaie électronique, et la "monnaie réseau".

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Le porte-monnaie électronique désigne des cartes à circuits intégrés, multi-usages, rechargeables, stockant une valeur monétaire sur des supports qui sont la propriété des détenteurs et sont donc détachés des comptes bancaires. Ce type de monnaie électronique permet d'effectuer des paiements de détail directement, sans intervention d'un intermédiaire, grâce à des lecteurs installés dans les points de vente. Contrairement au cash, dans la plupart des systèmes de ce type existant, la monnaie électronique reçue par le payé ne peut être réutilisée. Elle doit donc être reversée sur le compte bancaire du bénéficiaire, le paiement étant enregistré à cette étape. Cependant, aucun obstacle technologique majeur ne s'oppose à ce que se développent des systèmes où cette contrainte de passage par les comptes bancaires disparaisse. Dans un tel cas, une partie importante de la masse monétaire échapperait à l'enregistrement, et donc au contrôle des autorités monétaires.

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La "monnaie réseau" est une forme de monnaie électronique qui, grâce à des logiciels spécialisés intégrés aux ordinateurs personnels, peut être transférée pour s'acquitter de paiements via des réseaux de télécommunication comme Internet. Ces deux formes de monnaie électronique ont des caractéristiques communes, comme le prépaiement des valeurs monétaires stockées ou l'utilisation de la cryptographie pour l'authentification et la protection de la confidentialité et de l'intégrité des données. Les banques peuvent participer à ces dispositifs de monnaie électronique de différentes manières. Elles peuvent être émettrices, mais elles peuvent également distribuer la monnaie électronique émise par d'autres entités, gérer le traitement, la compensation et le règlement des transactions en monnaie électronique, ainsi que l'enregistrement des transactions.

Nouvelles formes de monnaie électronique et nouveaux risques

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La monnaie électronique est-elle porteuse de risques spécifiques ? L'existence du cyberespace permet la concurrence de réseaux privés de paiement qui s'insèrent à la fois dans les paiements de détail et de gros. Cette concurrence fait éclater la structure pyramidale des systèmes de paiement existants. Quelle en est la nature ? Quelle en est la stabilité ?

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La caractéristique première de la concurrence des réseaux est celle de la masse critique des utilisateurs. Côté offre, cette caractéristique résulte des rendements croissants : coûts fixes d'installation et de fonctionnement élevés, coût marginal pratiquement nul. Côté demande, elle provient de l'externalité d'usage : la monnaie est d'autant mieux acceptée par chacun qu'elle est acceptée par autrui. Il s'ensuit qu'une concurrence de réseaux cherchant à atteindre leur masse critique entraîne une instabilité des parts de marché. Pour en saisir les conséquences, il faut bien comprendre ce que contient un réseau fournisseur de services de monnaie électronique.

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Ce sont des réseaux qui comprennent un groupe d'émetteurs de monnaie électronique utilisant une marque monétaire partagée, une chambre de compensation et de règlement (qui tient le compte des transactions entre les différents participants et règle le solde de leurs échanges), une organisation centrale qui gère les règles du réseau (identification des utilisateurs, authentification des messages contre les fraudes, transmission des données...) et supervise les risques des émetteurs qui en sont membres.

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Les émetteurs sont des banques ou des non-banques qui, a priori, ne sont pas attachées à un réseau particulier. Ils peuvent émettre des moyens de paiement électroniques dans plusieurs réseaux pour partager leurs risques. Supposons qu'une banque migre d'un réseau A vers un réseau B, faisant passer A en dessous de sa masse critique d'utilisateurs. Il en résultera une ruée loin des instruments de paiement offerts par A, sans qu'il soit garanti que B puisse instantanément traiter le brutal accroissement de demande de services de paiement. Non seulement la chambre de compensation de A est mise en risque de faillite, entraînant l'effondrement de ce réseau, mais des problèmes opérationnels vont perturber les services de paiement de tous les utilisateurs de B.

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Or, la concurrence stratégique des réseaux les conduit nécessairement à rechercher l'exclusivité de leur marque par l'incompatibilité des messages avec les autres réseaux. Plus un réseau qui fait faillite est exclusif, plus les perturbations dans les paiements se répercutent sur d'autres. En outre, les utilisateurs rationnels savent que la concurrence de réseaux est régie par la masse critique. Aussi, toute perte de parts de marché d'un réseau peut déclencher l'inquiétude des utilisateurs, qui anticipent à tort ou à raison que la part de marché va tomber en dessous de la masse critique. Cela va donc déclencher une spéculation autoréalisatrice contre ce réseau, menant à son effondrement. Mais si la chambre de compensation d'un réseau fait faillite, les banques émettrices qui en sont membres ne peuvent être dégagées des dettes à l'égard des utilisateurs qui détiennent des stocks de valeur dans la monnaie électronique du réseau. Ces banques ou émetteurs non bancaires devront ainsi assumer les demandes de conversion des utilisateurs dans les formes de monnaie de leur choix.

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Cette concurrence de réseaux de paiement privés, potentiellement déstabilisatrice, n'est pas la seule raison de craindre l'augmentation des risques.

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Dans les systèmes de paiement, il existe des risques qui sont inhérents à l'activité bancaire. Ce sont les risques de crédit, de liquidité et de marché. Il existe aussi des risques qui proviennent de la structure en réseau des paiements. Ce sont les risques opérationnels, les risques de réputation, les risques légaux. Le passage de réseaux interbancaires fermés et sécurisés par les banques centrales à des réseaux concurrentiels ouverts fait de cette deuxième catégorie de risques une terra incognita. Celle-ci répand une incertitude qui n'est pas pour rien dans l'extrême réticence du public à accepter cette forme de monnaie.

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Les risques opérationnels sont potentiellement les plus dévastateurs. Les risques opérationnels désignent le potentiel de pertes lié aux déficiences significatives de la fiabilité et de l'intégrité des systèmes. La plupart des manifestations de ce type de risque s'appliquent à la fois à la banque électronique et à la monnaie électronique au sens strict. Dans les systèmes de paiement existants, les risques opérationnels ne concernent que les réseaux interbancaires de gros montants. Dans les schémas de monnaie électronique en réseau, la fragilité possible des chambres de compensation aura une grande influence sur les paiements au détail et sera directement exposée à la détérioration de la confiance des consommateurs.

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La principale menace opérationnelle, dans des réseaux ouverts, est la fraude. Trois types de problèmes sont associés au transfert des ordres de paiement : l'identification sûre de l'origine d'un message (authentification) provenant d'un ordinateur lié à un réseau plongé dans le cyber espace, où n'importe qui peut intercepter un flux d'information ; la vérification que le contenu du message n'a pas été altéré dans sa transmission ; la sauvegarde de la destination du message, pour empêcher les détournements. Les concepteurs des réseaux recherchent la réponse dans la cryptographie. C'est une science des algorithmes qui modifient la forme des messages (d'un texte en clair en texte codé), visant à transformer un réseau ouvert en réseau virtuellement clos. C'est certainement la seule réponse possible. Mais on sait bien, de la longue histoire de l'espionnage et du contre-espionnage, que tout algorithme de codage a son antidote, que la sécurité ne peut jamais être garantie.

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De puissants groupes criminels organisés peuvent investir les ressources nécessaires pour pénétrer des réseaux monétaires, parce que les gains potentiels sont énormes. En inoculant des virus ou en le saturant de faux messages, il est possible de submerger un réseau de paiement et de transférer des montants illimités de fonds à des destinations frauduleuses. En plus des attaques externes, les systèmes de banque électronique sont exposés au risque opérationnel émanant de leurs propres employés, qui peuvent, de manière frauduleuse, acquérir des données d'authentification pour accéder aux comptes des clients ou voler des cartes de stockage de valeur monétaire. La monnaie électronique au sens étroit est elle-même exposée au risque de contrefaçon criminelle, et les banques peuvent être considérées comme responsables pour le montant de monnaie électronique falsifiée. Ces brèches possibles dans la sécurité sapent la confiance dans ces moyens de paiement.

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En outre, et paradoxalement, les procédures cryptographiques sécuritaires les plus efficaces sont justement celles qui empêchent le plus la monnaie électronique d'être un substitut de la monnaie fiduciaire. En effet, la monnaie fiduciaire peut être anonyme parce qu'elle porte la valeur monétaire. Le règlement étant confondu avec l'exécution du paiement dans le face-à-face entre le vendeur et l'acheteur, tout paiement est final. Il s'ensuit qu'aucun médiateur ne s'insère dans le paiement, aucun agent central n'enregistre l'information que le transfert a eu lieu. De telles caractéristiques peuvent être simulées, dans certains schémas de monnaie électronique qui autorisent les paiements face à face et qui détruisent automatiquement l'information. Mais ce sont justement les systèmes les plus vulnérables à la fraude ! En effet, dans de tels systèmes, conserver la trace des transactions passées devient impossible, et la source ainsi que la quantité de monnaie électronique contrefaite ne peuvent être connues. Cela signifie que la demande d'anonymat (Goodhart, 2000), dans les transactions impliquant la monnaie électronique, entre en contradiction avec les exigences de sécurité et d'intégrité de ces systèmes ; ce qui peut évidemment conduire à en limiter le développement. Le renforcement de la sécurité des réseaux implique d'enregistrer toutes les caractéristiques des ordres de paiement à la chambre centrale de compensation.

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Les autres risques opérationnels résultent de l'association complexe de compétences bancaires et non bancaires pour faire fonctionner un réseau de monnaie électronique. Le rassemblement sur une même marque monétaire de fournisseurs de services de paiement organisés en réseaux rend la réputation des banques émettrices dépendante de la solidité financière des chambres de compensation privées. Les risques des banques dépendent aussi des capacités des fournisseurs de services à installer les techniques de cryptage les plus avancées, à disposer de facilités de remplacement en cas de pannes de réseau (par accident ou par attaque externe). La réputation est nécessairement partagée, parce que c'est celle de la marque monétaire. Or, la marque n'est pas la propriété des émetteurs, elle est caractérisée par l'aptitude à réaliser la finalité des paiements au bénéfice des utilisateurs. Dans un système de paiement électronique, la question est celle de la liquidité du système dans son ensemble et, au premier chef, de la chambre de compensation. Mais la contrefaçon d'une marque de monnaie électronique peut assécher les réserves de n'importe quel système privé. Et les risques de ruée, lorsque le public croit que la sécurité d'une marque de monnaie électronique est compromise, peuvent s'étendre par contagion à l'ensemble des systèmes de paiement électroniques.

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Les facteurs réputation et confiance sont essentiels à l'activité bancaire. Or, la vulnérabilité accrue des banques au risque opérationnel signifie également, pour elles, un accroissement du risque réputationnel. La réputation d'une banque peut pâtir de sa défaillance à fournir des services de banque électronique sûrs, précis et homogènes dans le temps quant à leur qualité. Elle peut être mise à mal si des problèmes dans les réseaux de communication réduisent l'accès des clients aux informations sur leurs comptes ou la disponibilité de leurs fonds. La mise en évidence de brèches significatives dans les systèmes de sécurité des banques, révélées par exemple par des attaques internes ou externes sur les systèmes d'information, peut miner la confiance du public. Le risque de réputation peut affecter une seule banque ou atteindre le système bancaire dans son ensemble. En effet, si une grande banque réputée et ayant fortement développé ses activités de banque et de monnaie électroniques subit une forte atteinte à sa réputation du fait de son engagement sur ce type d'activité, la défiance des clients à l'égard d'activités identiques mises en oeuvre par les autres banques peut se généraliser.

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Les risques juridiques concernent les violations ou la non-conformité aux lois, règles ou réglementations, ou le simple fait que les droits et obligations des parties engagées dans une transaction ne sont pas clairement établis. De fait, les activités de banque et de monnaie électroniques étant récentes, dans de nombreux cas un flou juridique existe sur les obligations et droits des parties dans de telles transactions. Cela concerne notamment l'application de certaines règles de protection du consommateur et l'incertitude sur la validité juridique de certains contrats noués via un canal électronique. Les défauts de préservation de la confidentialité des données sur les clients est une autre source de risque légal. Des pirates peuvent attaquer ou essayer d'infiltrer les bases de données concernant les clients des banques et, à partir de ces informations, mettre en oeuvre des opérations frauduleuses. Un tel cas constitue évidemment la manifestation d'un risque opérationnel et de réputation, mais la responsabilité juridique de la banque peut également être mise en cause. Par ailleurs, la banque électronique ayant une forte propension à développer des activités transfrontières, c'est-à-dire au-delà de sa juridiction d'origine, elle peut souffrir d'un déficit de compétences juridiques quant aux réglementations et lois de protection des consommateurs dans les pays où elle étend ses activités on-line, ce qui évidemment la soumet à un risque légal accru.

Des perspectives futuristes peu convaincantes

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Les problèmes induits par la diffusion des nouvelles technologies de l'information et des communications au niveau des paiements de gros semblent également sérieux. C'est en effet dans le domaine des systèmes de compensation et de règlement que ces nouvelles technologies ont eu le plus gros impact. La question fondamentale est donc la suivante : les banques et les banques centrales sont-elles amenées à disparaître ?

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King, dans une approche qui se veut visionnaire, mais dont le bien-fondé a été fortement contesté (Woodford, 2000 ; Aglietta, 2001 ; Ingham, 2001), affirme que le développement des réseaux électroniques va permettre de donner une réalité aux spéculations théoriques de la nouvelle économie monétaire (Scialom, 1995) : faire disparaître les banques centrales et les systèmes monétaires hiérarchisés tels qu'ils existent aujourd'hui. Le XXe siècle aurait été celui de l'apogée du pouvoir des banques centrales, appelées à disparaître avec l'avènement de la monnaie électronique, qui va conduire à l'élimination de leur position de monopole sur l'offre de moyen de règlement ultime  [3][3] Voir à ce sujet l'article de Benjamin J. Cohen page.... Selon King, dans le futur, les individus et surtout les entreprises pourraient régler leurs échanges par des transferts directs de richesse, sous la forme d'actifs financiers, d'un compte à l'autre. Pour ce faire, des algorithmes préagréés détermineraient automatiquement, selon la valeur de la transaction, quels actifs l'acheteur doit vendre. Cette spéculation prospective se fonde sur le développement de technologies qualifiées d'intelligentes, qui déjà sont utilisées pour concevoir certains systèmes de transactions permettant des réponses automatiques et appropriées à des situations complexes, comme, par exemple, des opérations liées où l'exécution d'une transaction est contingente à l'exécution d'une ou plusieurs autres transactions. L'existence de telles évolutions technologiques est indéniable ; pour autant, annoncent-elles la disparition de la monnaie banque centrale de règlement ultime ?

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Les modes de gestion automatiques des portefeuilles financiers sont déjà largement utilisés sous la forme d'assurance de portefeuille et de limitation prédéterminée des pertes (stop-loss). Dans les périodes de grande volatilité des prix d'actifs financiers, ces techniques entraînent des réaménagements de portefeuille, dans le même sens, de tous les acteurs qui les utilisent. Cela produit donc des mouvements collectifs qui accentuent les variations de prix. La transposition de cette logique aux systèmes de paiement peut, en période "normale", être compatible avec leur stabilité. En revanche, en période de fortes perturbations financières, ces techniques transmettent l'instabilité financière au coeur même des systèmes de paiement, et ce, au moment où ceux-ci devraient être préservés de ces perturbations. Les modèles sous-jacents à la perspective de King postulent un mode de formation des prix d'actifs conforme à un équilibre fondamental par définition unique. Celui-ci est invalidé tant par les modèles théoriques récents, qui mettent l'accent sur l'existence d'équilibres multiples, que par l'expérience de la récurrence des crises financières. Contrairement à l'opinion de King, le rôle de la banque centrale ne doit pas être analysé seulement sous l'angle du monopole d'émission, mais aussi sous celui du gardien de la stabilité du système de paiement. Cette fonction, bien loin de disparaître, va prendre de l'ampleur, en raison de la perméabilité des systèmes de paiement électroniques aux perturbations de la finance.

Conclusion

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De l'analyse précédente, il découle que la monnaie électronique va affecter profondément l'organisation des paiements qui s'est progressivement construite sur la base de la monnaie scripturale. Dans cette organisation hiérarchisée, où les règlements interbancaires sont sécurisés par la banque centrale, tous les instruments de paiement sont parfaitement convertibles les uns dans les autres. Il y a des émetteurs bancaires de monnaies privées, mais il y a une seule marque monétaire : la monnaie nationale.

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En remettant en cause cette logique d'unification monétaire, les réseaux ouverts de monnaie électronique font, d'une certaine manière, régresser l'économie monétaire à l'époque de la banque libre. Il y aura bien concurrence de marques monétaires privées non sécurisées. Mais l'analogie s'arrête là. La concurrence ne sera pas celle d'émetteurs privés de billets, mais de réseaux de paiement. Cette concurrence ne s'effectuera pas par les prix, mais par les volumes, sous la contrainte de la masse critique. Il naura pas de prix variable de la monnaie électronique en termes d'unité de compte, mais des parts de marché variables, pouvant déclencher l'effondrement de certains réseaux et le risque systémique. Certes, la concurrence porte aussi sur les tarifs des services de paiement comme moyens d'attirer les utilisateurs. Mais les tarifs forfaitaires des services n'ont rien à voir avec des prix de marché des moyens de paiement.

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Il y a toutefois une difficulté supplémentaire formidable. Le cyber espace est, par définition, sans frontières. Mais les unités de compte sont instituées selon des marques nationales. Le commerce électronique de biens virtuels et d'actifs intangibles entraîne en général une intensification de la mondialisation des marchés, bien au-delà de tout ce qui s'est passé jusqu'ici. Ce commerce va demander des paiements multidevises au sein des mêmes réseaux de monnaie électronique. Il va en résulter une dissociation de l'unité de compte et de la marque monétaire privée qui est celle de la cohérence du réseau. Puisque les paiements en réseau sont compensés et réglés dans une chambre de compensation centrale, ces chambres devront être équipées pour faire des compensations et des règlements multidevises. De ce point de vue, la monnaie électronique va entraîner une avancée considérable par rapport à la méthode archaïque de règlement des transactions de change par les correspondants bancaires, méthode dont le principe remonte au XVe siècle. Il faut régler simultanément, au sein d'une même chambre, les deux branches d'un paiement qui utilise deux devises. Les grandes banques sont en train d'expérimenter et de rendre opérationnels des systèmes de règlement multidevises.

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En tout état de cause, l'utilisation de plusieurs devises au sein des mêmes systèmes de paiement développera considérablement la détention de devises étrangères par les résidents d'un espace monétaire particulier. La substitution de devises deviendra beaucoup plus intense. Cette "xénoïsation" partielle des espaces monétaires posera des problèmes considérables de contrôle. Cela exercera à très long terme une force puissante pour l'unification monétaire du monde par institution d'une unité de compte universelle.


Bibliographie

  • Aglietta, M. (2001), "Whence and Whither Money ?", paper for the OECD conference on the future of Money, 11-13 juillet.
  • Basel Committee for Banking Supervision (1998), "Risk Management for Electronic Banking and Electronic Money Activities", BIS, mars.
  • Goodhart, C. (2000), "Can Central Banking Survive the IT Revolution ?", Future of Monetary Policy and Banking Conference, Banque mondiale, 11 juillet.
  • Ingham, G. (2001), "New Monetary Spaces", paper for the OECD conference on the future of Money, 11-13 juillet.
  • King, M. (1999), "Challenges for Monetary Policy : New and Old", Bank of England Quarterly Bulletin n? 39(4), novembre.
  • Scialom, L. (1995), "Les modèles de paiements concurrentiels. Eléments d'analyse critique", Revue économique vol. 46, n? 1, janvier.
  • Woodford, M. (2000), "Monetary Policy in a World Without Money", NBER Working Paper n? 7853, août.

Notes

[1]

Cette contribution est la version raccourcie d'un article paru sous le titre "Les défis de la monnaie électronique pour les banques centrales", Economies et Sociétés, série Monnaie (ME), n? 3-4, mars 2002.

[2]

Un rapport du Basel Committee for Banking Supervision (1998) a donné les définitions suivantes : "les réseaux fermés restreignent l'accès aux participants (institutions financières, consommateurs, commerçants et parties tierces fournisseurs de services) liés par contrats sur ce qui caractérise la qualité de membre ; (...) les réseaux ouverts n'ont pas de telles exigences d'adhésion."

[3]

Voir à ce sujet l'article de Benjamin J. Cohen page 67 de ce numéro.

Plan de l'article

  1. Les formes en développement de la monnaie électronique dans les paiements de détail
  2. Nouvelles formes de monnaie électronique et nouveaux risques
  3. Des perspectives futuristes peu convaincantes
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Aglietta Michel, Scialom Laurence, « Les risques de la monnaie électronique », L'Économie politique 2/2002 (no 14) , p. 82-95
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-2-page-82.htm.
DOI : 10.3917/leco.014.0082.


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