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L'Économie politique

2002/3 (no 15)


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La mondialisation économique comporte une face cachée : celle des activités criminelles internationales. Dominée par un discours libéral où la rigueur technicienne l'emporte sur l'analyse des réalités sociales et politiques, la science économique ne s'en préoccupe guère. L'économiste, nous dit Jean-Baptiste Say (1840), n'étudie "les phénomènes que sous le point de vue qui peut jeter du jour sur sa science. Dans un gain frauduleux, il verra un déplacement de richesse, lorsque le moraliste y condamnera une injustice"[1][1] Cours complet d'économie politique pratique, éd. G.... Quant à Léon Walras (1874), il souligne : "Qu'une substance soit recherchée par un médecin pour guérir un malade, ou par un assassin pour empoisonner sa famille, c'est une question très importante à d'autres points de vue, mais tout à fait indifférente au nôtre"[2][2]  Eléments d'économie politique pure, F. Rouge édit.... On ne s'étonnera donc pas que les économistes, dans leur quasi-totalité, négligent de s'intéresser à la criminalisation de l'économie mondiale : la question est censée ne pas les concerner.

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Pourtant, la mondialisation du crime économique, de l'avis de tous les experts, s'est largement accrue. D'abord parce que, ne constituant pas un monde à part, le crime économique transnational s'inscrit dans les réseaux licites de circulation des marchandises et des capitaux. La mondialisation économique progressant, les réseaux criminels en ont profité. Mais la période contemporaine a également été marquée par des événements spécifiques qui ont favorisé ce développement. La France, à cet égard, fut largement en pointe.

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D'une part, comme le rappelle Jean de Maillard dans ce numéro, les chimistes français présents en Indochine avaient développé un véritable talent pour produire une drogue de qualité supérieure. Une compétence que les mafieux ont su récupérer. D'autre part, l'utilisation de la pègre française par l'occupant allemand durant la Seconde Guerre mondiale a forcé nombre de malfrats français à s'expatrier à la Libération pour éviter le peloton d'exécution. Ce qui a conduit certains d'entre eux en Amérique latine, où ils firent office de relais pour servir le marché américain de la drogue  [3][3] Voir Grégory Auda, Les belles années du "milieu", 1940-1944,.... Le démantèlement de ces réseaux corse et marseillais de la French Connection, au début des années 60, tant célébré par la littérature et le cinéma, démontrait l'internationalisation du trafic de drogue : des contrebandiers siciliens venaient se fournir en opium en Anatolie et en morphine à Istanbul, pour faire travailler des chimistes français dont la production étaient vendue par des réseaux corses aux gangsters italo-américains, lesquels se chargeaient de l'écouler sur le marché. La guerre du Vietnam, la chute du mur de Berlin, l'ouverture de la Chine seront d'autres éléments fondateurs, comme le montre ici Jean-François Bayart.

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De cet accroissement des activités économiques criminelles et de leur internationalisation est née une légende. A côté du G7 politique et économique regroupant les principales puissances industrielles mondiales, évoluerait un autre G7, celui du crime organisé transnational. Bien que l'on y retrouve une partie du G7 traditionnel (Etats-Unis, Japon, Italie), celui-ci s'avère plus "démocratique" (!), puisque les pays en transition (Russie) et ceux du Sud (Colombie, Chine, Nigeria) y sont également représentés. Ainsi les démocraties seraient-elles aux prises avec un pouvoir caché, centralisé, hiérarchisé du crime, tel qu'il est représenté par les "méchants" des films de James Bond. Gilles Favarel-Garrigues et H. Richard Friman soulignent l'inanité d'une telle représentation : cette image n'est fondée sur aucun élément consistant. Les rares enquêtes sérieuses montrent que les activités économiques des mafieux procèdent plus de la PME et de l'association occasionnelle d'individus assez largement indépendants que de la multinationale hiérarchisée. Le rôle des "familles", telle qu'elles apparaissent dans Le Parrain, est en fait plus politique qu'économique : arbitre des conflits afin d'éviter la violence, organisateur des relations avec les politiciens et les juges, bon samaritain pour ceux qui se font prendre et leur famille, ainsi que banquier des activités illégales.

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De la même façon, l'article de Jean Cartier-Bresson dénonce les fantasmes sur l'argent du crime. L'estimation traditionnelle d'un "produit criminel brut" mondial de 1 000 milliards de dollars ou celle d'un montant d'argent blanchi annuellement par le système financier international qui se situerait entre 2 % et 5 % du PIB mondial ne sont fondées sur aucune base sérieuse et paraissent largement excessives. La fourchette des 2 à 5 %, souvent reprise, a été lancée lors d'une réunion par Michel Camdessus, l'ancien dirigeant du Fonds monétaire international, sans jamais que les services du FMI n'aient sérieusement travaillé sur la question...

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Aussi est-il nécessaire de remettre en cause l'image traditionnelle de la mondialisation des mafias, comme le fait dans son tout dernier ouvrage le spécialiste du crime organisé international Tom Naylor, qui déconstruit avec brio les lieux communs sur les "cartels mondiaux du crime" et les montants faramineux du blanchiment d'argent mafieux ou terroriste  [4][4] Wages of Crime. Black Markets, Illegal Finance, and....

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Si tous ces experts ont raison, les conséquences en termes de politiques publiques de lutte contre la criminalité sont importantes. Aujourd'hui, sous l'impulsion des Etats-Unis, la priorité a été donnée à la lutte contre le blanchiment d'argent. Ce qui signifie, dit Naylor, que l'on privilégie les gangsters les plus riches et les plus internationalisés, pas les plus violents, pas ceux qui organisent l'insécurité locale au quotidien. Le seul résultat de telles politiques est un transfert de richesses des entrepreneurs criminels vers les financiers qui leur permettent de mieux cacher les profits de leurs crimes.

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Il y a plus. Mobiliser les énergies contre les mafieux détourne l'attention d'une source beaucoup plus forte de criminalité économique mondialisée : la criminalité en col blanc, celle des actions illicites des entreprises légitimes (type Enron), celle de la fraude fiscale (qui prive les Etats de leur possibilité d'action). Les banquiers, en privé, le reconnaissent : l'argent des trafics mondiaux qui passe par leurs tuyaux est d'un montant bien moins élevé que celui de la fraude fiscale et des détournements de déréglementations en tout genre. L'enquête de Denis Robert sur la firme luxembourgeoise Clearstream, dont il présente pour nous le dernier état des lieux, illustre parfaitement, si ses résultats sont confirmés, les pratiques douteuses des financiers internationaux. L'implication des plus grands centres financiers de la planète dans la circulation d'argent frauduleux, de Londres à New York en passant par Genève, a été largement mise en évidence ces toutes dernières années  [5][5] Voir "Des banquiers aux mains sales", Alternatives.... Le rôle essentiel qu'y jouent les "professionnels du droit et du chiffre" (avocats, experts fiscaux, auditeurs comptables) et les paradis fiscaux également. Dans son article, Ronen Palan revient sur l'émergence contemporaine des centres financiers offshore, qui doit beaucoup à des accidents historiques et ne résulte d'aucune volonté délibérée. Il montre aussi combien le développement d'un monde offshore va de pair avec celui du renforcement des Etats.

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Cette prise de position est importante, car la montée en puissance des activités économiques frauduleuses est souvent assimilée à celle d'une perte de pouvoir générale des Etats, dans un contexte de mondialisation économique incontrôlable et ingouvernable. C'est le point de vue développé ici par Jean de Maillard et contesté par Jean-François Bayart. Pour ce dernier, les relations entre l'Etat, la criminalité et la mondialisation ne sont pas un jeu à somme nulle : un peu plus des deux derniers ne fait pas moins du premier, tous trois évoluant plus en synergie qu'en opposition.

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Comme le soulignent tous ceux qui ont contribué à ce numéro, le développement de la délinquance économique internationale est l'une des caractéristiques du mouvement actuel de mondialisation de l'économie. Mais les approches sérieuses manquent encore pour en comprendre le rôle véritable. La seule conclusion commune aux études actuelles revient à souligner combien les frontières entre le licite, l'illicite, le national et l'international paraissent poreuses. Il ne s'agit bien évidemment pas de dire que tous les politiciens et toutes les multinationales versent dans l'illégal. Mais qu'il est difficile de comprendre la mondialisation de l'économie et de réfléchir à sa régulation sans tenir compte de sa part d'ombre.

Notes

[1]

Cours complet d'économie politique pratique, éd. Guillaumin.

[2]

Eléments d'économie politique pure, F. Rouge éditeur.

[3]

Voir Grégory Auda, Les belles années du "milieu", 1940-1944, éd. Michalon, 2002.

[4]

Wages of Crime. Black Markets, Illegal Finance, and the Underworld Economy, Cornell University Press, 2002.

[5]

Voir "Des banquiers aux mains sales", Alternatives Economiques n? 194, juillet-août 2001.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « La part d'ombre de la mondialisation », L'Économie politique 3/2002 (no 15) , p. 4-7
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-3-page-4.htm.
DOI : 10.3917/leco.015.0004.


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