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L'Économie politique

2002/3 (no 15)


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La peur de la criminalité organisée transnationale (transnational ou global organized crime) n'a cessé de croître durant la période qui a séparé la chute du mur de Berlin de l'effondrement du World Trade Center. Succédant à la menace de l'expansion du communisme, cette nouvelle peur n'était pas sans similitudes avec celle des réseaux internationaux de l'"hyperterrorisme", désormais prédominante, et pourrait aisément revenir sur le devant de la scène à la faveur de telle ou telle actualité propice.

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Comment le consensus autour de cette menace transnationale s'est-il formé ? La question est importante car, en dépit de la profusion des discours sur ce thème, les incertitudes qui pèsent sur sa définition, les fondements empiriques de ce concept et la nature du danger qu'il représente au niveau mondial sont loin d'être levés. Allons plus loin : il serait même préférable d'abandonner cette approche trop globalisante, au profit de l'analyse des différentes formes de pratiques économiques illicites transnationales, dont l'existence est beaucoup moins contestable.

La formulation d'un problème international

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Au cours des années 90, le concept de criminalité organisée transnationale a rencontré un succès considérable et a circulé dans de nombreux milieux professionnels. Une liste impressionnante d'ouvrages, de revues spécialisées, de sites Internet, de centres d'études et de recherches lui ont été consacrés. Or, ce succès ne doit rien à la précision du concept, comme en témoignent d'incessantes difficultés de définition, lesquelles sont de deux ordres au moins.

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D'abord, les expressions " criminalité organisée " ou " organisations criminelles " ont toujours suscité des controverses. Lorsqu'un consensus apparaît entre les Etats sur la nécessité de lutter contre ces formes de délinquance, les définitions retenues paraissent formidablement étendues. Ainsi, à Palerme, en décembre 2000, les 120 pays signataires de la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée se sont accordés à définir les groupes criminels organisés comme des "groupes structurés de trois personnes ou plus, existant depuis un certain temps et agissant de concert dans le but de commettre une ou plusieurs infractions graves ou infractions établies conformément à la présente Convention [1][1] Participation à un groupe criminel organisé, corruption,..., pour en tirer, directement ou indirectement, un avantage financier ou un autre avantage matériel" (Nations unies, Assemblée générale, 2000, p. 4).

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Une telle définition nous éloigne des représentations communes sur les organisations criminelles, en incluant par exemple, si l'on y réfléchit, les partis politiques engagés dans des opérations illicites de financement ou les entreprises soucieuses de conquérir, par tous les moyens, de nouveaux marchés. Aussi de nombreux experts attribuent-ils des propriétés supplémentaires aux organisations criminelles ou mafieuses : enracinées localement et étroitement liées à une population donnée, elles sont considérées comme des sociétés secrètes hiérarchisées, engagées dans des entreprises licites et illicites et prêtes à recourir à la violence et à la corruption pour accroître leurs profits (Sommier, 1998, p. 14). On souligne fréquemment leur origine ethnique, clanique ou familiale, leur caractère conspirateur et leur relative conformité au modèle de la mafia sicilienne.

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La définition du caractère transnational de la criminalité organisée représente une seconde difficulté. Selon la définition des Nations unies, une infraction est transnationale lorsqu'elle est commise dans plus d'un Etat, que sa préparation s'effectue au moins partiellement hors de l'Etat dans lequel elle est commise, que le groupe qui la commet opère dans plusieurs Etats ou qu'elle produit des "effets substantiels dans un autre Etat" (Nations unies, Assemblée générale, 2000, p. 5). Dans ces conditions, la criminalité organisée transnationale représente principalement les activités transnationales des organisations criminelles. Mais, au-delà des pratiques, cette expression tend également à unifier les différentes organisations criminelles dont la base territoriale est nationale. D'où quelles viennent, ces dernières sont censées partager un mode d'organisation, des intérêts et des objectifs similaires. Elles sont susceptibles de s'associer, de s'entendre, de partager une vision du monde et de représenter une menace pour la communauté internationale dans son ensemble. La criminalité organisée transnationale désigne ainsi un réseau de mafias au service d'objectifs illicites communs. Cette conception ouvre la perspective d'une conspiration mondiale. Claire Sterling, journaliste d'investigation connue pour avoir, dans les années 80, rédigé un ouvrage sur les réseaux terroristes mondiaux, a ainsi pu décrire, au début des années 90, les sommets d'une sorte de G6 mafieux qu'elle appelle "Crime-Intern" ou "Worldwide Mafia International", composé d'Américains, de Colombiens, d'Italiens, de Japonais, de Chinois de Hongkong et de Russes, désireux de se partager les marchés et de placer le monde sous leur coupe (Sterling, 1994). Cette idée, aussi effrayante que séduisante, s'est propagée dans de nombreux think tanks spécialisés dans les questions de sécurité (Raine et Cilluffo, 1994), dans certains milieux politiques américains, ainsi que chez de nombreux experts, journalistes ou chercheurs.

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En dépit de ces imprécisions, les organisations criminelles sont presque unanimement considérées comme des entreprises plus ou moins spécialisées, combinant chacune à leur manière activités licites et illicites. Ces dernières correspondent à trois ensembles : les atteintes - éventuellement violentes - contre les personnes et les biens, l'organisation de trafics illicites fort rémunérateurs (contrefaçon, trafic de drogue, d'armes...), et la criminalité économique et d'affaires, c'est-à-dire, entre autres, les escroqueries, les fraudes, la corruption ou le blanchiment (Queloz, 1999, p. 27-28). Elles cherchent à détenir des rentes et des monopoles, ainsi qu'à accroître leur nombre d'activités, afin de maximiser leurs profits.

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En quoi la mondialisation a-t-elle transformé les acteurs et les pratiques de la criminalité organisée ? Les organisations criminelles n'ont pas attendu les années 70 pour développer des activités transnationales, mais ces dernières ont sans doute bénéficié de la mondialisation financière, c'est-à-dire de la déréglementation et de l'expansion des marchés financiers internationaux. Ces évolutions ont fourni de nouveaux moyens et techniques pour dissimuler des revenus d'origine illicite et les investir dans l'économie légale. De manière dialectique, l'accroissement des flux transnationaux de capitaux illicites a vraisemblablement contribué au déve loppement des marchés financiers. D'autres changements, tels que le développement des transports et des nouvelles technologies d'information et de communication, ont simultanément affecté les activités transnationales des organisations criminelles, sans toutefois en modifier fondamentalement la nature. En conséquence, les produits illicites à l'origine de trafics internationaux ont certainement crû en volume et se sont diversifiés. Enfin, l'effondrement des Etats communistes a produit plusieurs effets, en étendant spatialement les marchés pour les produits illicites, en offrant d'alléchantes opportunités d'investissement (notamment apparues à la faveur des programmes de privatisation) et en favorisant l'émergence de nouvelles organisations criminelles capables de mener une activité transnationale. Le contexte post-bipolaire a en outre privé certaines guérillas de leurs sources de financement : "La ressource criminelle a ainsi pris la place de la ressource stratégique que représentait, quelques années auparavant, l'obédience à Moscou ou à Washington" (Conesa, 2001, p. 21). L'évolution du monde depuis trois décennies a ainsi pu favoriser l'augmentation du nombre d'organisations criminelles et de produits sujets à un trafic illicite, et a pu faciliter la pénétration des capitaux d'origine illicite dans l'économie légale.

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Doit-on pour ces raisons considérer que la menace a fondamentalement changé ? C'est en tout cas ce qu'avancent la plupart des experts. Il faut d'abord s'entendre sur la nature des dangers encourus. Ceux qui sont convaincus de l'existence d'une société internationale anarchique de mafias, à l'image de celle des Etats, estiment qu'elle représente vraisemblablement "la menace majeure pour le système mondial dans les années 90 et au-delà" (Strange, 1996, p. 121). Ce sont d'abord les fondements mêmes de l'autorité étatique qui sont menacés. Cette conviction n'a rien de nouveau : quoi qu'on en pense, Cosa Nostra a souvent été présentée comme un "contre-gouvernement" qui, au-delà des activités illicites qu'il exerce, défie l'Etat en percevant des recettes et en usant de la violence pour parvenir à ses fins. L'augmentation du nombre d'organisations criminelles, toutes appréhendées à partir du modèle sicilien, a conduit à une extension de cette menace. En Russie, la crainte d'une "grande révolution criminelle", d'une captation du pouvoir par le milieu criminel, s'est fréquemment exprimée au cours des années 90.

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Mais le phénomène affecte également les démocraties occidentales. Aux Etats-Unis, la multiplication des organisations criminelles d'origine étrangère et l'expansion de leurs activités transnationales ont inquiété de nombreux observateurs, prompts à évoquer une menace pour la sécurité nationale (Naylor, 1995). Non seulement les organisations criminelles conquièrent le territoire et nuisent aux intérêts économiques du pays, mais elles menacent le régime politique et les valeurs fondatrices des Etats-Unis. Nombreux sont les responsables politiques américains qui, au début des années 90, ont pu considérer que "la criminalité organisée est le nouveau communisme", ou qu'"avoir gagné la guerre froide ne représente rien alors que nous sommes en passe de perdre la guerre contre une autre tyrannie" (Naylor, 1995, p. 37). Louise Shelley, connue pour ses travaux sur la Russie, présente la criminalité organisée transnationale comme une nouvelle forme d'autoritarisme, capable de déstabiliser les démocraties les mieux consolidées  [2][2] Voir sa contribution in Friman et Andreas, 1999, p.... Cette logique d'affrontement conduit les plus radicaux des experts de la lutte contre la criminalité organisée à évoquer l'imminence d'une nouvelle guerre mondiale  [3][3] Voir la contribution du magistrat et dirigeant politique....

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Les marchés financiers et l'économie internationale sont également en danger. Si certains insistent sur le caractère symbiotique des relations entre le développement de la finance et celui de la criminalité organisée, d'autres relèvent que les flux de capitaux illicites peuvent, par exemple, distordre la concurrence dans certains domaines (marché de l'armement, par exemple), nuire à la réputation de places financières ou d'établissements bancaires, voire déstabiliser des économies nationales (Fabre, 1999). Des voix s'élèvent, au sein des institutions financières internationales et des milieux d'affaires, pour dénoncer le poids croissant des capitaux d'origine illicite dans les transactions financières transnationales.

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Une liste des menaces liées à la criminalité organisée transnationale peut-elle prétendre à l'exhaustivité ? Certains auteurs considèrent que les organisations criminelles russes, en devenant propriétaires d'usines, menacent l'environnement et la qualité de la vie... Quoi qu'il en soit, les dangers que l'on associe à la criminalité organisée transnationale en font un ennemi planétaire, insidieux, puissant et capable de déstabiliser les régimes démocratiques.

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Ce discours dominant provient d'une coalition d'acteurs hétérogènes qui, tout au long des années 90, se sont donné pour mission d'informer la communauté internationale, les gouvernements et les citoyens occidentaux sur un danger peu visible, mais d'une ampleur extraordinaire. Au sein de cette coalition, se sont notamment distingués des représentants des services répressifs, notamment d'anciens spécialistes de la menace soviétique reconvertis, des responsables politiques et parfois économiques, des journalistes d'investigation et des chercheurs. Tous ne poursuivaient pas les mêmes intérêts, mais, à partir de convictions partagées, les références des uns aux autres ont contribué à consolider et légitimer ce discours dominant, en lui donnant les apparences d'une évidence indiscutable. En s'accumulant, les discours formulés par des experts de statuts divers se sont mutuellement validés, tout en partageant généralement des sources identiques, principalement policières.

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Si ces discours n'avaient qu'une portée rhétorique, ils ne mériteraient pas une si grande attention. Leur profusion a en fait encouragé une importante activité institutionnelle. Le nombre d'organisations internationales abordant la question de la criminalité organisée transnationale a rapidement progressé. Certaines ont été spécialement créées, à l'instar du Groupe d'action financière sur le blanchiment des capitaux (Gafi), tandis que d'autres, à l'image de l'ONU ou du Conseil de l'Europe, ont ajouté cette préoccupation à leur champ d'activité. Le bilan des résultats de cette sensibilisation aux défis de la criminalité organisée transnationale n'est pas négligeable, tant au plan normatif qu'institutionnel. Il existe désormais une norme universelle, définie dans la convention des Nations unies que nous avons mentionnée. Au niveau supranational, le Gafi promeut depuis sa création des normes pénales antiblanchiment précises, non sans succès.

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De nombreux pays ont modifié leur législation, afin d'incriminer l'appartenance à une organisation criminelle ou de sanctionner les opérations de blanchiment de capitaux d'origine illicite. Les dispositifs institutionnels répressifs nationaux intègrent désormais des bureaux spécialisés dans la lutte contre la criminalité organisée. La coopération entre acteurs répressifs et financiers dans le domaine de la lutte antiblanchiment s'est généralisée. Enfin, les pratiques professionnelles ont évolué : la coopération bilatérale entre polices nationales s'est renforcée et les méthodes américaines, sous couverture de lutte contre les trafiquants, se sont propagées dans le monde. Toute cette activité n'a cependant pas conduit à clarifier le concept de criminalité organisée transnationale, toujours propice à des interprétations divergentes incluant, selon les contextes nationaux, les activités de bandes de motards, le trafic de haschich dans les quartiers défavorisés ou la délinquance en col blanc.

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Les principales incertitudes

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Face à l'impressionnante montée en puissance d'un enjeu lié au problème de la criminalité organisée transnationale, quelques voix discordantes ont essayé de se faire entendre. Il s'agit principalement de cri minologues ou de chercheurs en sciences sociales, dont les principales critiques portent sur la faiblesse des sources disponibles, l'imprécision des concepts, les limites de l'analogie avec l'entreprise, et la menace que cette forme de délinquance représente pour les Etats.

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Ils relèvent d'abord que les sources sur lesquelles s'appuie la connaissance de la criminalité organisée transnationale sont insuffisantes et biaisées. Les organisations criminelles, occultes par définition, ne livrent pas d'informations sur leurs activités, et ce que l'on en connaît résulte d'une opération de dévoilement, généra lement menée par la police ou par des experts de différents statuts (Briquet, 1995, p. 139). Afin d'obtenir des moyens supplémentaires ou d'étendre leurs prérogatives, les services répressifs ont naturellement intérêt à présenter les organisations criminelles comme des structures puissantes, menaçantes, désireuses d'étendre leurs activités et leur influence. Si, par ailleurs, la lutte contre la criminalité organisée s'insère dans les priorités gouvernementales, ils doivent nécessairement afficher des résultats dans ce domaine, quitte à interpréter de manière extensive le concept qui fonde leur action. Pour souligner leur compétence, la plupart des experts, conscients, à l'image de Claire Sterling, de l'intérêt du public pour ce thème, doivent suggérer qu'ils ont accès à des sources aussi incontestables que secrètes, ou relayer les informations d'origine policière. On aboutit ainsi à d'évidents paradoxes : tel expert sur les mafias russes peut dénoncer la corruption policière... tout en s'appuyant sur les sources du ministère de l'Intérieur pour dénombrer le nombre d'organisations criminelles en Russie (Favarel-Garrigues, 2001). Quant aux activités transnationales des organisations criminelles, elles demeurent très peu connues. Selon les économistes, les évaluations chiffrées des flux de capitaux d'origine illicite destinés au blanchiment ne sont guère convaincantes  [4][4] Voir l'article de Jean Cartier-Bresson dans ce num.... En conséquence, une large majorité des écrits sur la criminalité organisée partagent le même contenu, composé de chiffres discutables, d'anecdotes maintes fois ressassées fondant des généralisations abusives, d'interprétations personnelles de l'ampleur de la menace, avec des accents plus ou moins prophétiques, moralisateurs et sensationnalistes.

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Que sait-on donc, en réalité, des organisations criminelles ? L'imprécision des concepts qui fondent l'action des services répressifs pèse sur cette question, comme en témoignent les sempiternels débats sur les définitions de la criminalité organisée ou d'une organisation criminelle. Les définitions les plus larges, à l'image de celle des Nations unies, aboutissent à une dilution du concept d'organisation. A l'inverse, celles qui s'étendent sur le rapport étroit d'une organisation criminelle à une population, sur leur caractère ethnique, clanique ou familial, risquent, d'une part, d'alimenter le fantasme d'une conspiration étrangère, récemment illustré par la peur des "mafias russes" puis "albanaises", et d'autre part, de réduire tout nouveau-venu au modèle sicilien, le mieux connu du fait d'une longue tradition de recherches et de l'existence de sources produites par des insiders, les repentis (Beare et Naylor, 1999).

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Or, les divers groupes rassemblés sous l'étiquette d'organisations criminelles ou de mafias diffèrent considérablement les uns des autres. Au niveau fonctionnel, ils peuvent plus ou moins diversifier leurs activités, mener des opérations transnationales ou chercher à exercer un monopole. Quant aux caractéristiques internes, les degrés de centralisation et de coordination, les exigences du recrutement et l'ouverture à des associés temporaires externes au noyau fondateur sont extrêmement variables, ne serait-ce qu'en Russie, où l'on note un recul des règles traditionnelles d'organisation de la pègre, au profit de nouveaux-venus qui imposent leur propre mode de fonctionnement. Il est par conséquent périlleux de présenter la criminalité organisée transnationale comme un ensemble de pratiques exercées par des organisations criminelles représentant un acteur unitaire au niveau mondial.

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Une autre critique dénonce l'analogie entre organisations criminelles et entreprises. Sur ce point encore, les débats et conflits ont préexisté à l'avènement de la criminalité organisée transnationale. Certains économistes ont avancé que la recherche et la conservation d'un monopole caractérisent les organisations criminelles, alors que d'autres se sont attachés à relativiser la capacité des entreprises illicites à s'étendre et à conquérir des marchés (Reuter, 1983). En Italie, Pino Arlacchi a estimé que la mafia s'était transformée, dans les années 70, en prenant en charge le trafic de stupéfiants. Devenue entrepreneuriale, elle se serait désormais consacrée à la recherche de débouchés pour ses produits et à la conquête de marchés, afin d'accroître son capital (Arlacchi, 1986). Or, cette vision d'une mafia prédatrice et conquérante a alimenté les représentations sur la criminalité organisée transnationale dans son ensemble. Toutes les organisations criminelles médiatisées depuis les années 80 sont perçues comme des entreprises multinationales cherchant à maximiser leurs profits. De nombreuses voix ont pourtant critiqué l'approche développée par Pino Arlacchi. Pour Diego Gambetta, la mafia représente une organisation criminelle particulière, spécialisée dans l'offre de protection. Dans le cas du trafic de stupéfiants, elle exerce davantage une fonction de sécurisation du marché illicite que d'entreprise : son champ d'action demeure en conséquence bien plus local que transnational (Gambetta, 1993). A partir de la même approche, Federico Varese étend ces conclusions au cas russe. Les mafias joueraient un rôle principalement local, assurant la protection de marchés licites et illicites, sans y prendre directement part et sans nécessairement chercher à s'étendre (Varese, 2001).

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Au-delà de cette controverse, la question entrepreneuriale conduit au problème du blanchiment. C'est précisément parce que les organisations criminelles ont été considérées comme des entreprises que l'action des services répressifs s'est, dans les années 80, orientée vers la confiscation et la lutte contre la légalisation des capitaux d'origine illicite. Les mafias et cartels spécialisés dans le trafic de stupéfiants représentaient la cible de cette nouvelle politique, initialement promue par les Etats-Unis. La lutte contre le blanchiment s'est rapidement internationalisée et, comme nous l'avons évoqué, a conduit à la production supranationale de normes nationales précises. Or, au fil des ans, deux difficultés sont apparues. La première consiste à savoir si la lutte antiblanchiment, dans sa configuration actuelle, nuit aux organisations criminelles. Selon l'économiste Pierre Kopp, le savoir accumulé par le Gafi sur les techniques les plus sophistiquées de blanchiment correspond davantage aux pratiques déployées par la délinquance d'affaires pour masquer l'origine illicite de ses capitaux (obtenus par la fraude fiscale ou la corruption) qu'à celles qui caractérisent l'activité des organisations criminelles spécialisées dans les trafics. Il note par ailleurs que la part des recettes que ces organisations souhaitent blanchir est inconnue et peut s'avérer minime (Kopp, 2001). La seconde difficulté découle directement de la précédente : la lutte antiblanchiment reposant sur une coopération inédite entre acteurs répressifs et financiers, ces derniers regrettent parfois que l'incrimination de blanchiment, en France par exemple, soit étendue au-delà du trafic de stupéfiants. Il est vain, selon eux, de s'attaquer à la fraude fiscale et à la criminalité organisée avec les mêmes armes. La lutte antiblanchiment ne doit pas incarner la bonne conscience de pays occidentaux qui ont par ailleurs encouragé la concurrence fiscale et le développement des places offshore (Garabiol et Gravet, 2001).

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La dernière critique fondamentale adressée à ceux qui s'inquiètent de l'expansion de la criminalité organisée transnationale concerne la nature de la menace qu'elle représente pour l'Etat. D'une part, la variété et l'hétérogénéité des organisations criminelles conduit, ici encore, à ne pas les regrouper en un ensemble générique artificiel pour décrire une autorité non-étatique défiant ou menaçant de supplanter l'Etat. D'autre part, si l'on exclut les cas où rien ne distingue acteurs étatiques et criminels, lorsque la criminalisation de l'Etat est la plus avérée (Bayart, Ellis et Hibou, 1997), leurs relations sont généralement caractérisées par des échanges de services mutuels au niveau local ou national. Les organisations criminelles cherchent davantage à exploiter les faiblesses du contrôle exercé par l'Etat sur l'économie, parfois avec l'accord de ce dernier, qu'à fixer les règles du jeu formelles. Elles exploitent les défaillances de la mise en oeuvre des prohibitions, mais cherchent moins à peser sur la définition de la frontière entre le licite et l'illicite. La corruption de responsables politiques ou administratifs révèle simultanément les limites et la puissance de l'autorité étatique, car "les criminels ne peuvent se passer complètement des agents de l'Etat" (Friman et Andreas, 1999, p. 10). Au niveau international, les organisations criminelles disposant de relais à l'étranger profitent du dilemme croissant qu'affrontent les autorités étatiques, entre la volonté de faciliter les échanges économiques licites transnationaux et celle de combattre les flux illicites. A cette échelle également, elles exploitent les défaillances du contrôle des flux, sans chercher à en définir les modalités (Friman et Andreas, 1999, p. 1-24 ; Friman, 2001 ; Lupsha, 1996).

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Toutes ces critiques remettent en question la pertinence même des concepts de criminalité organisée transnationale et d'organisations criminelles  [5][5] Elles n'empêchent toutefois pas de s'intéresser à l'action.... Quelle validité possèdent-ils, s'ils englobent artificiellement des pratiques et des acteurs hétérogènes, si leur nature et si le danger qu'ils représentent demeurent vagues, et s'ils reposent sur des connaissances extrêmement limitées ? Or, malgré ces limites, ils fondent des politiques publiques, captent des budgets, des ressources humaines, conduisent à la création d'instances internationales et élargissent les prérogatives des services répressifs, parfois au détriment des libertés publiques. De plus, du fait de leur imprécision, ils offrent aux gouvernants une arme efficace pour déstabiliser des adversaires politiques ou pour désigner un ennemi intérieur, à l'instar des Tchétchènes en Russie. La criminalité organisée, en tant que problème social, ouvre la voie à des interprétations concurrentes, à des oppositions politiques visant à en imposer une définition légitime. Le temps passé lors des réunions internationales à définir ce dont on parle est révélateur, et ce n'est pas la définition adoptée par les Nations unies qui réduira les divergences d'interprétation.

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Face au consensus international autour de cette terminologie, les critiques passent pour de doux rêveurs obnubilés par la construction des problèmes sociaux, voire pour de dangereux irresponsables qui contribuent à précipiter la planète dans le chaos d'une mafia planétaire. Mais l'enjeu n'est pas de contester l'existence ou de relativiser la gravité des trafics de dimension internationale ; il est de comprendre si les concepts utilisés, au nom desquels les gouvernements dépensent des moyens considérables, sont les mieux adaptés. Certains chercheurs plaident aujourd'hui pour leur rejet et préfèrent se consacrer à l'étude des pratiques économiques transnationales illicites. La variété des dénominations génériques qu'ils suggèrent d'adopter peut rendre perplexe  [6][6] "Délinquances économiques et financières transnationales"...; elle traduit en fait les balbutiements de la connaissance scientifique dans ce domaine et la perplexité des experts face à des pratiques empiriquement méconnues.

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Néanmoins, si l'on s'accorde sur l'existence de différentes formes transnationales d'infractions de profit, en distinguant la délinquance prédatrice (c'est-à-dire les atteintes aux personnes et aux biens), entrepreneuriale (production et/ou distribution de biens et services considérés comme illicites) et d'affaires (fraudes et escroqueries diverses, corruption...), sans présupposer l'appartenance de leurs auteurs à des organisations criminelles (Beare et Naylor, 1999), alors les recherches doivent vraisemblablement emprunter deux directions. Il importe non seulement de multiplier les enquêtes de terrain sur les contextes locaux dans lesquels ces formes de délinquance se développent, mais aussi de mieux comprendre les pratiques économiques transnationales, licites et illicites, en interrogeant entrepreneurs et hommes d'affaires sur leur activité professionnelle (Oleïnik, 2002).


Bibliographie

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  • Naylor R. T. (1995), "From cold war to crime war : the search for a "new national security" threat", Transnational Organized Crime, vol. 1, n? 4, hiver.
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Notes

[1]

Participation à un groupe criminel organisé, corruption, blanchiment ou tout "acte constituant une infraction passible d'une peine privative de liberté dont le maximum ne doit pas être inférieur à quatre ans".

[2]

Voir sa contribution in Friman et Andreas, 1999, p. 25-52.

[3]

Voir la contribution du magistrat et dirigeant politique Luciano Violante in Serceau, 1999, p. 181.

[4]

Voir l'article de Jean Cartier-Bresson dans ce numéro.

[5]

Elles n'empêchent toutefois pas de s'intéresser à l'action publique explicitement dédiée à la lutte contre cette forme de délinquance.

[6]

"Délinquances économiques et financières transnationales" et "entreprises criminelles" (Queloz, 1999), " économie mondiale illicite" (Friman et Andreas, 1999), "relations internationales illicites" (Conesa, 2001).

Plan de l'article

  1. La formulation d'un problème international

Pour citer cet article

Favarel-Garrigues Gilles, « La criminalité organisée transnationale : un concept à enterrer ? », L'Économie politique 3/2002 (no 15) , p. 8-21
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-3-page-8.htm.
DOI : 10.3917/leco.015.0008.


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