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L'Économie politique

2002/3 (no 15)


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Jean-François Bayart a publié en 1997, avec Stephen Ellis et Béatrice Hibou, un ouvrage sur La criminalisation de l'Etat en Afrique (éd. Complexe), dans lequel il proposait des pistes d'analyse quant aux liens entre les pratiques criminelles et les trajectoires étatiques. A ses yeux, l'histoire montre que le crime n'est pas toujours un ennemi de l'Etat, mais au contraire l'un des chemins par lequel il se construit. Ancien directeur du Centre d'études et de recherches internationales (Céri), il enseigne aujourd'hui les relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris et dirige la revue Critique Internationale.

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Jean de Maillard est magistrat à Blois. Il réfléchit depuis longtemps au rôle du crime dans la société (voir par exemple, L'avenir du crime, éd. Flammarion, 1997). Son dernier livre, Le marché fait sa loi. De l'usage du crime par la mondialisation (éd. Mille et Une Nuits, 2001) s'adresse directement à la question des liens entre mondialisation et criminalisation. Il y développe une thèse opposée à celle de Jean-François Bayart : pour lui, le développement international du crime organisé est l'un des symptômes de l'affaiblissement de l'Etat.

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L'Economie Politique : La mondialisation économique a-t-elle renforcé les activités criminelles nationales et transnationales ?

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Jean de Maillard : Certainement. Si l'on fait l'histoire de la criminalité organisée, en particulier de sa dimension transnationale, on commence par une phase d'internationalisation dans les années 60 et 70, dont l'histoire de la French Connection, l'organisation internationale du trafic de drogue à destination des Etats-Unis à partir de réseaux corses et marseillais, est emblé matique. C'est le prolongement de ce que l'on pourrait appeler " l'époque coloniale ", période durant laquelle les Français contrôlaient le trafic de stupéfiants à partir de leur implantation en Indochine. Les chimistes français étaient sûrement les meilleurs, à l'époque, pour produire de la drogue, et cette compétence a été récupérée par le crime organisé.

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Au début des années 70, les Américains somment les autorités françaises de mettre fin à ce trafic, qui empruntait d'ailleurs les vieilles routes de la contrebande de cigarettes. L'organisation est démantelée en très peu de temps, quelques mois, ce qui prouve que, quand les politiques veulent se donner des moyens policiers, on peut arriver à des résultats. C'est à ce moment-là que le trafic de drogue se " mondialise ", car il est récupéré par une alliance entre la mafia sicilienne et la Cosa Nostra américaine. Cette alliance crée alors une véritable économie multinationale de la drogue, au moment même où l'économie légale se mondialise.

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Le trafic de drogue est le moyen par lequel la criminalité organisée transnationale franchit un palier, en termes d'organisation et de ressources. Elle développe ensuite d'autres types de criminalité transnationale dans les années 80 et 90. C'est à partir de ce moment-là que le discours politique commence à s'en préoccuper. Cela correspond à une phase où le crime organisé voit sa puissance changer de forme. C'est le moment où il se fond dans la société légale à partir des liens importants qu'il établit de façon permanente avec la société politique, par la corruption, et avec l'économie, par la pénétration de l'économie légale pour assurer le recyclage de ses profits.

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Aujourd'hui, si on veut faire un rapide état des lieux, on assiste à une double division du travail. D'une part, entre société légale et société criminelle, l'imbrication des deux créant ce que j'appelle une société " crimino-légale " reposant sur un continuum allant d'activités strictement criminelles à des activités de criminalité financière complètement insérées dans les circuits financiers légaux. D'autre part, à une division du travail interne au crime organisé, dans laquelle on assiste à une sectorisation des groupes mafieux, qui se spécialisent sur tel ou tel type d'activité, les uns, par exemple, sur le contrôle de la production de la drogue, d'autres sur le transport, d'autres encore dans le financement du crime, etc.

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Jean-François Bayart : Je partage le constat d'un lien entre mondialisation et criminalisation, notamment du politique. Si l'on fait l'histoire de ce lien, on peut effectivement repérer quelques temps forts qui sont autant d'étapes. Mais ce sont des événements complexes dans la mesure où ils ne résument pas au seul thème de la mondialisation. La guerre du Vietnam est l'un de ces moments importants. Les Américains instrumentalisent alors le trafic de stupéfiants : ils vont rémunérer certains secteurs du pouvoir sud-vietnamien en lui laissant la gestion du trafic de drogue, en même temps qu'ils utilisent les ressources de ce trafic pour financer leur effort de guerre - chose que les services secrets français avaient faite également auparavant. Cette guerre est également importante car les dirigeants américains acceptent que leurs troupes se droguent. Une fois le conflit terminé, tous ces GI sont rapatriés aux Etats-Unis sans que l'on prenne la peine de s'occuper d'eux, en particulier sans que l'on se préoccupe de les désintoxiquer, ce qui est l'origine de la création du grand marché américain de consommation d'héroïne. La guerre du Vietnam est donc un moment clé du développement du trafic de stupéfiants, sans que l'on puisse véritablement le lier à la mondialisation, sauf à dire que celle-ci est tellement englobante que tout lui est rattaché.

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Plutôt que de mondialisation, je préfère d'ailleurs parler du lien entre libéralisation économique et financière et criminalisation de l'Etat. On le retrouve avec la chute de l'Union soviétique, qui est un autre temps fort. Dans les années 80, les réseaux d'accumulation liés au KGB transfèrent les capitaux de Russie vers des centres financiers offshore, dont Chypre, utilisant la libéralisation de l'économie mondiale, les paradis fiscaux et la libéralisation de l'économie russe. Un schéma assez classique d'enrichissement, voire d'accumulation primitive, que l'on avait connu aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle ou en France sous le Second Empire.

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Un autre temps fort est la libéralisation de la Chine. Les enfants de la nomenklatura communiste travaillent de plus en plus systématiquement avec les triades , dans la lignée de l'histoire complexe qui relie, en Chine, le nationalisme - et le maoïsme en était une figure - au banditisme et à la criminalité. Un lien très ancien, que l'on retrouve aussi dans les Balkans ou en Afrique. Sur ce dernier continent, l'articulation entre libéralisation économique et financière et criminalisation de l'Etat est avérée. La libéralisation monétaire et financière imposée par la conditionnalité des programmes d'ajustement du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale a grandement facilité la criminalisation et son internationali sation. Sans en être pour autant à l'origine, car les groupes sociaux qui surfent sur la criminalisation de l'Etat et sur la libéralisation étaient généralement déjà aux commandes dans les années 60 et 70.

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On voit donc effectivement assez bien, en termes historiques, les synergies entre libéralisation économique et financière et criminalisation, on voit les opportunités que la mondialisation fournit à un certain nombre de groupes criminels, comme elle en fournit à d'autres types d'acteurs, les firmes, les banques, ou les Eglises...

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Que pensez-vous de l'idée du continuum entre le légal et l'illégal proposée par Jean de Maillard ?

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Jean-François Bayart : Je partage cette idée. Mais ce continuum n'est pas spécifique à la mondialisation, à la remise en cause de l'Etat que lui associe Jean de Maillard. Par exemple, la Camorra a considérablement accru sa puissance en détournant la manne de l'aide liée à la reconstruction après le tremblement de terre de Naples, en 1980. Elle a profité de l'importance de la dépense publique dans l'économie régionale pour la détourner à son profit sans que cela soit lié ni à la mondialisation ni à un quelconque retrait de l'Etat. Ce continuum est consubstantiel à la criminalité. Les réseaux de contrebande s'inscrivent toujours dans les réseaux de transport formels. Fariba Abdelkhah a par exemple montré qu'il n'y a pas, dans le golfe Persique, une flotte de boutres destinés à la contrebande. Il y a une flotte de boutres qui sert au commerce régional formel et par laquelle passent également les produits illicites. Je crois qu'on peut généraliser l'observation.

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Jean de Maillard : Pour revenir sur le moment fort de la guerre du Vietnam, le problème des GI était aussi sociologique. Qui a-t-on envoyé au Vietnam ? La catégorie de la population la plus précaire et la plus fragile, envoyée défendre les valeurs de l'Occident au moment même où celui-ci les conteste, par exemple dans le mouvement de 1968. Cette crise des valeurs de l'Occident va s'exprimer par la crise de son modèle étatique. Celle-ci sera renforcée par la libéralisation économique, qui est à mon sens l'un des modules de la mondialisation. Comment ? On assiste, d'un côté, à la formation d'un " village global " favorisé par les technologies de la communication, et en même temps, de l'autre, à une fragmentation des rapports sociaux qui passe par la multiplication à l'infini de réseaux - dont les réseaux criminels sont un exemple - qui deviennent les cadres de socialisation. Le modèle étatique national vole en éclats. Cela ne veut pas dire que l'Etat a disparu, mais que sa primauté en termes de production de lien social est remise en cause, aussi bien à l'intérieur des frontières que dans les relations internationales.

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Jean-François Bayart : Je suis d'accord quand vous suggérez une disjonction entre la libéralisation économique et financière et le cloisonnement du système international. Il ne faut pourtant pas surestimer le caractère global de cette libéralisation : les firmes restent assez peu globales, les Etats continuent à recourir au protectionnisme, etc. On reste plus dans le domaine de l'internationalisation des économies que de leur mondialisation. Mais la libéralisation a introduit une césure entre le lieu où les règles s'élaborent et s'appliquent, c'est-à-dire le niveau national, et celui où fonctionne le système international, ce qui crée des opportunités d'accumulation non négligeables pour les réseaux criminels. C'est vrai, par exemple, du marché du travail. Si l'on prend le cas du partenariat euro-méditerranéen, la disjonction entre la volonté de créer une zone de libre-échange et la politique d'interdiction de circulation des hommes est une source de déstabilisation de la région.

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Jean de Maillard : Je voudrais préciser une chose. La disjonction entre espaces mondial et nationaux, dont vous acceptez l'idée qu'elle sert le développement du crime, ne doit pas s'analyser comme un problème de retard des Etats-nations par rapport à la dynamique de la mondialisation. Il y a une stratégie, nette, de la part des Etats pour maintenir ce différentiel entre les espaces. Tous les chefs d'Etat et de gouvernement affirment dans leurs discours que les différences juridiques et policières sont des obstacles à la lutte contre le crime transnational. Mais ils passent leur temps à refuser de répondre à ce problème. Y compris en Europe. Je ne crois pas qu'il y ait un seul gouvernement des Quinze qui soit favorable à la création d'un parquet européen, alors que toutes leurs déclarations vont dans le sens inverse.

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Jean-François Bayart : Certes, mais la situation est classique et ne ressortit pas spécifiquement au traitement de la criminalité. Nombre de questions politiques sont gérées sur le mode de l'attente ou du pourrissement sans que l'on puisse y déceler une volonté politique délibérée et cachée. Mais je suis d'accord pour dire que cela renforce la criminalité. Cela n'est pas nouveau : Marx pronostiquait la constitution de " petites Irlande " créant leur propre monde, à part, dans chacune des grandes villes capitalistes mondiales. La question est devenue plus aiguë dans la mesure où ces lieux où des populations restent en marge, ou plutôt au seuil du reste du monde, concernent désormais des nations entières, développant ce que j'ai appelé des situations " nationales-liminales " [1][1] Voir " Dans les limbes globaux ", Alternatives Economiques... C'est là que l'on voit prospérer des processus de criminalisation accélérée et intense : l'Angola ou l'Irak en sont des exemples. Et c'est l'un des enjeux du conflit israélo-palestinien que de savoir si une nouvelle zone de ce genre ne va pas être créée dans la région, le processus de criminalisation du politique étant déjà à l'oeuvre en Palestine.

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Néanmoins, pour revenir à votre analyse sociologique, je conteste l'association que vous faites entre la multiplication des réseaux de socialisation et la perversion de l'ordre civique. Ces réseaux, qui vous effraient, participent aussi de l'appropriation de la mondialisation et lui donnent sa base sociale. Il y a les réseaux criminels, mais aussi ceux des entreprises, et ce que l'on appelle la société civile internationale. Les liens entre ces formes d'action privées et l'Etat ne sont pas aussi fixés que vous l'entendez, et la progression des premiers ne signifient pas forcément une remise en cause du second. La frontière public-privé s'est toujours déplacée au cours de l'histoire et elle n'est pas la même au sein de chaque société, par exemple au sein de l'ensemble occidental.

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Jean de Maillard : Je suis tout à fait d'accord, et je n'ai jamais identifié réseaux et criminalité. Ce qui caractérise la mondialisation, c'est la création d'une société en réseaux. Il peut y avoir de " bons " et de " mauvais " réseaux. Mais je pense que l'on n'a pas encore mesuré la portée révolutionnaire de cette socialisation en réseaux. Elle introduit des changements fondamentaux dans les rapports humains, car elle brise l'idée d'espaces politiques homogènes uniformisés, à la fois en termes réels et imaginaires. Nous sortons des logiques de contrôle et de domination de l'espace par les Etats-nations, ce qui est le signe de leur perte de pouvoir.

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Jean-François Bayart : Les relations entre l'Etat et les réseaux, le transnational et la mondialisation ne sont pas, à mon sens, un jeu à somme nulle. Au XIXe siècle, on a assisté, déjà, à une première mondialisation économique, accompagnée d'une révolution dans les technologies de la communication (train, bateaux, câbles transatlantiques), avec la même impression, pour nos ancêtres, de rétrécissement de l'espace, d'accélération de la vie. Or, au même moment, il y a constitution et généralisation du système d'Etats-nations. Tout cela s'accompagne aussi, à l'époque, d'un développement des réseaux transnationaux, par exemple les réseaux missionnaires ou les mouvements antiesclavagistes.

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Cette synergie entre l'Etat-nation, la mondialisation et la mise en réseaux émerge au XIXe siècle, et nous en sommes encore les héritiers, même si les modalités techniques contemporaines sont inédites. La mondialisation de l'économie n'est donc pas forcément le signe d'un retrait de l'Etat. Avant même le 11 septembre 2001, on peut dire que George W. Bush, bien que conservateur, a renoué avec le keynésianisme et une intervention économique forte de l'Etat, notamment par la progression des dépenses militaires.

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Jean de Maillard : Au XIXe siècle, on ne parle pas de mondialisation, mais d'universalisation. Si l'expansion d'une " économie monde " à partir de l'Angleterre caractérise bien l'époque, le terme d'universalisation souligne combien cette évolution s'accompagne d'un projet politique, celui de l'appropriation d'espaces vierges à conquérir. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Il n'y a plus d'espaces vierges. Nous sommes au contraire dans une période de rétractation de la forme étatique et de ses fonctions. Le nouveau keynésianisme américain de Bush me suggère plutôt que nous sommes dans une période où l'Etat fédéral américain se désintéresse des régulations internes aux Etats-Unis. Clinton n'a pas pu mettre en place la sécurité sociale, les retraites sont gérées par Enron et ses épigones, chacun pour soi, Dieu pour tous, et que le meilleur gagne ! La fonction d'" instituteur du social " de l'Etat, comme dit Pierre Rosanvallon, a éclaté. Si on prend comme modèle les Etats-Unis, la fonction de l'Etat aujourd'hui se réduit à faire vivre sur une base consensuelle minimale des populations hétérogènes et à préserver les équilibres entre les réseaux, qu'ils soient économiques et financiers ou criminels. Ce n'est pas une résorption de la criminalité qui intéresse aujourd'hui les Américains, pas plus que d'éradiquer de ce qui peut susciter la criminalité transnationale. Pour un dirigeant américain, il y a réseau criminel et réseau criminel : les seuls qui les intéressent aujourd'hui sont les réseaux terroristes. Il est quand même extraordinaire de constater que, depuis la dernière guerre, les Etats-Unis disposent, avec leurs alliés anglo-saxons, d'un réseau d'écoute téléphonique mondial qui leur permet d'écouter au moins 90 % des messages qui s'échangent sur cette planète et qu'ils ne l'ont jamais utilisé pour lutter contre la criminalité transnationale.

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Sans entrer dans une théorie du complot, à laquelle je ne crois pas, je constate simplement que l'Etat d'aujourd'hui s'est restructuré autour du rôle modeste que lui accordent les libéraux. On laisse prospérer les phénomènes de criminalité organisée et de criminalité en col blanc comme un moyen d'assurer une certaine sécurité que l'Etat n'assume plus, comme le faisait la mafia devenue le gendarme de l'Etat italien à la fin du XIXe siècle en Sicile. Mais désormais au niveau mondial, et non plus seulement local. Derrière un discours " donquichottesque " des Etats contre la criminalité transnationale, il y a en fait une très grande tolérance, qui s'inscrit dans le mouvement général de retrait de l'Etat que j'expliquais plus haut.

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Jean-François Bayart : Dès le XIXe siècle, en plein discours universalisant, l'Etat produit de l'identitaire et du particularisme. Nombre de politistes ou d'historiens ont montré que la production d'identités particulières était le produit de la constitution d'Etats centralisés : l'ethnicité en Afrique subsaharienne, par exemple, n'est pas le contraire de l'Etat, c'est un mode de participation et d'appropriation de l'Etat et de ses ressources. Il n'y a pas de mouvements sécessionnistes en Afrique subsa harienne. En France, la Troisième République jacobine, centralisatrice, fabrique du régionalisme. Il n'y pas de jeu à somme nulle entre l'Etat et les réseaux identitaires.

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Le lien entre l'Etat et le crime que vous décrivez n'est pas non plus nouveau, c'est aussi un vieux classique de la centralisation politique. Karen Barkey a montré, par exemple, comment l'Empire ottoman a créé et instrumentalisé le banditisme comme mode de régulation et de centralisation politique  [2][2] Bandits and Bureaucrats. The Ottoman Route to State.... En France, les principaux bénéficiaires du processus de criminalisation du politique ne sont pas ceux dont le discours surfe sur les bienfaits de la mondialisation. Ce sont ceux qui défendent le rôle de l'Etat, de la Nation et de la République : Charles Pasqua a financé son réseau politique par les processus de criminalisation de l'Etat, notamment en Afrique subsaharienne, par la relation tributaire qu'il entretient avec le monde des casinos. Il faudra un jour s'interroger sur les liens de Jean-Pierre Chevènement avec les dirigeants de l'Irak et avec la nomenklatura algérienne. Ce processus de criminalisation de l'Etat n'est pas " l'Autre " de la République, il est un rouage d'affirmation de la République française.

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Jean de Maillard : Vous dites que le crime a toujours accompagné l'Etat et qu'il contribue même à le créer. Les élites politiques sont souvent des bandits de grands chemins qui ont fini par s'embourgeoiser - on peut évoquer la famille Kennedy et d'autres grands mythes de ce genre, c'est vrai. Mais l'Etat dont je parle n'est pas la bureaucratie de l'Etat. Ce qui disparaît, c'est une philosophie de l'Etat qui repose sur l'idée du progrès humain, d'un espace public inappropriable par des intérêts particuliers. L'individu et ses réseaux remplacent l'espace public comme valeur première. On est dans le mythe du marché parfait. Dans la réalité, on s'aperçoit que ces acteurs de marché sont au coeur des processus illégaux. Enron représente l'exemple type de la criminalité du XXIe siècle, bien plus importante que les mafieux siciliens, dont les profits ne servent qu'à alimenter un système qui produit sa propre criminalité dans son fonctionnement " normal ". Il me semble que c'est inédit dans l'histoire. Cela nous force à repenser le concept même de criminalité, qui ne correspond plus à une criminalité périphérique, en marge de la société. Victor Hugo disait : " Ouvrez une école, vous fermerez une prison. " Aujourd'hui, c'est quasiment : " Ouvrez une école de commerce, et vous créez une nouvelle mafia " ! Le développement des réseaux comme principe de socialisation alternatif à l'Etat crée un système qui produit des formes d'organisation permettant à la criminalité de prospérer.

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Jean-François Bayart : La mondialisation actuelle reste productrice de politique, de civisme aussi. Je ne suis pas un fanatique de la société civile internationale, mais les mouvements qui y sont associés montrent que l'idée d'un espace public n'est pas entièrement morte. Elle est en crise à l'échelle de l'Etat-nation, mais cela ne revient pas à la dictature du marché. Des formes de contestation existent, elles sont imparfaites, traversées par des confrontations de pouvoir et des problèmes de représentativité, mais elles portent également des exigences éthiques et politiques. Le réseau, encore une fois, n'est pas, en soi, l'antithèse de la Cité.

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Je suis donc moins inquiet d'une crise de l'Etat et de la place qu'elle pourrait donner à une criminalité transnationale, que de la production d'une véritable déchirure sociale qui se produit à l'intérieur des pays et entre les pays. Je pense aussi bien, par exemple, au phénomène des SDF en France, qu'à la création de situations nationales - Irak, Angola, etc. - qui, loin d'être marginales, sont au contraire très présentes dans l'économie et sur l'agenda diplomatique international, mais qui sont insérées sur le mode de la " liminalité ", de la frontière ou de la poubelle du monde où on laisse s'installer ceux que l'on ne veut pas voir.

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Quand Stephen Ellis, Béatrice Hibou et moi-même avons travaillé sur la criminalisation du politique en Afrique subsaharienne, nous avons essayé d'établir six critères relativement précis de criminalisation de l'Etat. A notre grande surprise, peu d'Etats pouvaient être considérés comme des Etats mafieux. Y compris le Nigeria. Parce que les logiques de criminalisation à l'oeuvre sont relativement secondes par rapport à l'accumulation par pillage des ressources pétrolières, et parce que l'on ne peut réduire lpolitique de ce pays à une guerre des gangs, comme cela sera le cas, par exemple, au Liberia.

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Tout cela pour dire que la criminalité ne peut à mon sens s'appréhender de manière globale, mais seulement dans l'étude d'histoires bien particulières. Un dernier exemple qui concerne les processus de blanchiment, au sens où vous l'entendez dans votre métier, mais également dans un sens plus politique pour montrer que le crime organisé peut passer par des routes très balisées par les Etats et se transformer en activité légale. L'entrée de la monnaie grecque dans l'euro a ouvert la porte de l'Europe à tout l'argent sale en provenance de Chypre (prostitution, trafics moyen-orientaux, capitaux du KGB, etc.), qui est recyclé par le système bancaire grec. L'accession de Chypre comme membre à part entière de l'Union européenne sera l'aboutissement de l'une des plus belles opérations de blanchiment. Cet argent, aux origines plus que douteuses, fait partie désormais de la circulation légale d'argent en Europe.

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Jean de Maillard : Les cohérences ne sont jamais locales, elles sont toujours globales. Il me semble que, si l'on est d'accord sur le constat que le monde actuel connaît de profonds changements, alors, sans être catastrophiste, ma crainte provient du fait que nous ne sommes pas à même de maîtriser intellectuellement, et encore moins de contrôler politiquement le passage à une société en réseaux. Plus encore, je crois que la mondialisation, dans le rythme de croisière qui est le sien actuellement, se satisfait complètement de ses vices et cherche même à les rendre productifs. Cette intériorisation de la criminalisation, de la prédation organisée, justifie à mon sens la critique de la mondialisation. Du moins de cette forme de mondialisation.

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La montée de ce que l'on appelle la société civile internationale montre simplement que, face à la grève des Etats, la politique a horreur du vide et que si on la chasse par la porte, elle revient par la fenêtre. Je ne vois aujourd'hui que deux attitudes politiques des Etats face à la mondialisation : la création de l'Organisation mondiale du commerce, lieu justement de dépolitisation de la mondialisation, gendarme institué pour interdire d'interdire, interdire aux Etats de faire du politique, de produire de la norme ; et l'impérialisme américain, qu'on appelle plus pudiquement aujourd'hui son " unilatéralisme ". Les Etats-Unis s'arrogeant la position de gendarme du monde, en agissant non pas selon la loi, mais selon leurs propres intérêts. Plus exactement, d'ailleurs, ils donnent à leurs intérêts la force et la forme de la loi, et plus personne ne dit rien.

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Voilà, finalement, le vrai problème de la société en réseaux : elle n'a pas, et elle n'aura pas avant longtemps d'instance de régulation politique, au sens d'une recherche de l'intérêt général. Cela tient au fait que, par définition, la mondialisation n'a plus d'extériorité, il n'y a plus d'endroit qui n'en fasse pas partie. La famille Kennedy s'est peut-être blanchie, mais cela n'est plus possible, car on ne peut plus désormais établir de frontières en fonction de l'origine de l'argent. Un billet qui passe une fois par les mains d'un mafieux est marqué de manière indélébile parce qu'il n'échappe plus jamais à son contrôle. Et un mafieux, aujourd'hui, c'est quelqu'un qui investit les conseils d'administration.

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Propos recueillis le 22 avril 2002.

Notes

[1]

Voir " Dans les limbes globaux ", Alternatives Economiques n? 200, février 2002, p. 12.

[2]

Bandits and Bureaucrats. The Ottoman Route to State Centralization, Cornell University Press, 1994.

Pour citer cet article

de Maillard Jean, Bayart Jean-François, Propos recueillis par Chavagneux Christian, « Etats, mafias et mondialisation ( Débat ) », L'Économie politique 3/2002 (no 15) , p. 98-110
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-3-page-98.htm.
DOI : 10.3917/leco.015.0098.


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