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L'Économie politique

2002/4 (no 16)


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Les économistes contre la démocratie est tout entier dirigé contre ce que Jacques Sapir appelle " l'expertisme ", à savoir cette pernicieuse dérive qui consiste à substituer l'expertise au débat démocratique, l'évaluation technique au choix citoyen. Cette dérive se fait aujourd'hui particulièrement sentir dans le domaine économique. Il en est ainsi parce que, dans leur très grande majorité, les économistes orthodoxes adhèrent à l'idée qu'existeraient des lois immanentes, dont le statut serait identique à celui des lois de la nature, de telle sorte que la direction des affaires devrait être confiée exclusivement à ceux qui possèdent les connaissances adéquates. On reconnaît dans cette conception " le fantasme du social réduit à une grande mécanique dont la conduite et l'entretien devraient être laissés à des ingénieurs " (page 18), Pour qui partage une telle conception, la politique économique est affaire de pure technique, sans qu'il y ait nécessité de consulter l'opinion ou la représentation politique. Les consulte-t-on pour construire un avion ou un immeuble ? L'expert prend alors le pas sur le citoyen. Il s'ensuit que " cette pensée spontanée porte en elle les figures de la dépolitisation de la politique économique, de la naturalisation de l'économie, de la substitution des choix techniques aux choix démocratiques [et] conduit, en pente douce, par glissements successifs, à la tyrannie " (page 16).

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Voilà résumée sous sa forme la plus concise et la plus forte la thèse centrale que défend Jacques Sapir. Il s'agit alors pour lui de démontrer la fausseté de cette vision dépolitisée de l'économie, sa dimension fondamentalement antidémocratique, comme le caractère néfaste des conseils de politique économique auxquels elle conduit, tout cela dans le but final de rétablir le politique dans sa primauté. L'urgence est grande, car le mouvement de dépossession des instances démocratiques, qui est la marque la plus forte de l'expertisme, a connu au cours des dernières années une très inquiétante accélération. " Nous sommes confrontés à une double tendance qui voit l'économie s'imposer comme forme privilégiée de l'action politique tout en se dépolitisant et se réduisant à une technique " (page 14). Jacques Sapir cite pêle-mêle l'idée de constitution économique, le traité de Maastricht, le pacte de stabilité et de croissance et l'emprise grandissante des agences indépendantes comme autant d'expressions de cette double tendance. Comme on le voit, le champ de la réflexion que nous propose Jacques Sapir est très vaste, parce que sa critique de l'expertisme le conduit à une analyse de l'orthodoxie économique qui ne se cantonne pas à un aspect particulier de cette doctrine, mais la saisit dans toutes ses dimensions, non seulement au regard des politiques économiques qu'elle met en oeuvre, mais également au regard de son idéologie, de son épistémologie et de sa théorie. Il s'ensuit un tableau très riche et très complet de l'état actuel de la discipline économique, qui fait la force du livre.

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Une proposition théorique occupe une place toute particulière dans la démonstration que mène Jacques Sapir contre l'idée d'une économie pure, sorte de mécanique rationnelle de l'intérêt, à savoir la réfutation de l'hypothèse d'" incertitude probabilisable ". Ce point, qu'il avait déjà développé dans son livre précédent Les trous noirs de la science économique (Albin Michel, 2000), occupe à nouveau dans le présent livre une place centrale. On sait que c'est là un thème mis en avant avec beaucoup de force par tous les courants hétérodoxes, à la suite de Frank Knight et John Maynard Keynes. Rappelons que, dans la conception orthodoxe, le futur est pensé sous la forme d'une liste exogène. Le plus souvent, on suppose également que cette liste est connue de tous les agents et que la probabilité de chaque événement peut être estimée, d'où l'utilisation du terme " incertitude probabilisable " pour désigner cette hypothèse. Dans un tel monde, comme le souligne à juste titre Jacques Sapir, tout signal est " pleinement et directement interprété par tous les agents " (page 84). Aucune ambiguïté n'est possible. A l'opposé de cette vision du futur et de l'incertitude qui l'entoure, les penseurs hétérodoxes considèrent que postuler une telle liste - qui plus est connue de tous les agents - est une absurdité. Comme l'écrit également Jacques Sapir : " la base de la théorie standard de l'information est à la fois incohérente et irréaliste " (page 85). Au contraire, il faut penser qu'à chaque instant, les individus sont conduits à inventer des conjectures sur ce que sera l'avenir. Dans le cadre de cette dernière conception, l'activité interprétative reprend tous ses droits. Parce que les signaux sont ambigus, parce que le futur n'est pas déjà donné sous la forme d'une liste exhaustive d'événements définis a priori, il revient aux agents de proposer des scenarii dont la définition se modifiera au cours du temps. Dans ce monde-là, l'activité cognitive redevient essentielle. Elle ne se limite plus à la maximisation mécanique d'une utilité préalablement déterminée.

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L'analyse des marchés boursiers vient donner du poids à l'analyse de Jacques Sapir. Dans la conception orthodoxe, ces marchés ont pour seule fonction de coter des événements définis a priori. La conception hété rodoxe est tout autre : l'enjeu de ces marchés est de faire émerger ce qui apparaît, à un moment donné, aux yeux de l'opinion financière comme étant les scenarii les plus probables. Le marché est une machine cognitive qui produit des interprétations du monde, servant de référence à l'ensemble des investisseurs. C'est de cette manière que la " nouvelle économie " s'est imposée, à la fin des années 90, comme le modèle le plus propre à décrire ce qu'était l'évolution économique en cours. En retour, cette interprétation a des effets sur la dynamique économique, qu'elle contribue à modeler. Ce faisant, on sort d'une conception naturaliste du futur, au sens où celui-ci serait un donné que les acteurs n'auraient plus qu'à observer, pour une analyse où l'économie est pensée comme le produit des hommes et de leurs croyances. On quitte le domaine du déterminisme à la manière des sciences de la nature pour réintégrer le champ des sciences sociales. On le voit, l'enjeu est fondamental. Il est tout à la fois épistémologique, méthodologique et théorique.

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Dans un monde véritablement incertain parce que les contrats sont nécessairement incomplets, le concept central est celui de règle. Jacques Sapir lui consacre une partie du chapitre 5. Il écrit : " Les contrats et accords nécessaires aux transactions [...] entre des agents à la fois décentralisés et interdépendants sont alors nécessairement imparfaits et incomplets. Ils sont contestables, et les disputes auxquelles ils donnent, ou pourraient donner, lieu ne peuvent se résoudre que par l'existence de règles " (page 187). On notera que la logique de l'argument proposé par Jacques Sapir est identique à celle qu'avance Emile Durkheim dans De la division du travail social : c'est parce qu'on ne peut pas prévoir exactement " la variété des circonstances possibles à travers lesquelles se déroulera notre contrat " (page 191) qu'une réglementation est nécessaire pour encadrer la logique contractuelle. On reconnaît là cette même logique qui va de l'incertitude à l'incomplétude des contrats et à l'exigence des règles. D'ailleurs, si on ne trouve pas chez Sapir de définition explicite de la règle, celle de Durkheim conviendrait à peu de chose près : " une règle est [...] une manière d'agir obligatoire, c'est-à-dire soustraite, en quelque mesure, à l'arbitraire individuel ", en raison de l'accent mis sur le fait qu'il n'y a règle que si " un groupe la consacre de son autorité ", de telle sorte qu'elle a pour fon dement la collectivité, " seule personnalité morale au-dessus des personnalités particulières " (page V). Chez Sapir, c'est le concept de légitimité qui est avancé pour rendre intelligible l'autorité de la règle : " la légitimité est la clé de l'autorité ", écrit-il. Comme chez Durkheim, l'autorité trouve son fondement dans la collectivité souveraine : " La légitimité est donc centrale ; elle implique de pouvoir penser la notion de souveraineté " (page 188). Règle, légitimité et souveraineté sont des notions clés pour Sapir, puisqu'elles construisent une analyse de la logique économique qui réintègre en son coeur le politique. Par le jeu de ces notions, Sapir rompt radicalement, sur le plan théorique, avec l'idée d'économie pure. Pour le résumer d'une phrase : si l'économie implique toujours l'action politique, c'est parce que l'économie, dans un monde d'incertitude, repose sur la présence de règles légitimes, c'est-à-dire de règles ayant reçu l'onction du souverain. Les conséquences d'une telle conception sont nombreuses et importantes, en ce qu'elle s'oppose à l'idée souvent défendue que, pour rendre l'économie efficace, il faudrait la séparer radicalement du politique. Cette idée a aujourd'hui de nombreux adeptes.

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En effet, l'idée de dépolitisation de l'économie a trouvé au cours des dernières années une diffusion inquiétante, avec la multiplication des agences indépendantes dans de nombreux domaines économiques. Dans le domaine monétaire, ce furent les banques centrales indépendantes. C'est par leur biais que les autorités politiques nationales se sont trouvées dépossédées de leurs traditionnels instruments de contrôle. Jacques Sapir y voit, à juste titre, une des expressions les plus exemplaires de l'expertisme. Aussi, confor mément à son analyse théorique, il critique fermement, dans le chapitre 3, cette forme institutionnelle. C'est là, en effet, un exemple particulièrement adapté pour démontrer la fausseté des thèses défendues par l'orthodoxie économique. On peut même regretter qu'il ne mène pas la critique plus avant, tant les faits observés viennent conforter ceux qui, comme lui, pensent qu'il ne peut y avoir de pouvoir monétaire qu'adossé à la souveraineté.

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Nous prendrons ici plus spécifiquement comme exemple la Banque centrale européenne (BCE). Contrairement aux idées reçues, on peut penser que cette institution est particulièrement fragile précisément parce qu'elle est dépourvue de toute légitimité politique. Une première expression de cette fragilité est à trouver dans l'étroitesse même de la règle monétaire adoptée : maintenir l'inflation au-dessous de 2 %. On peut conjecturer que cette étroitesse s'est imposée comme la nécessaire contrepartie à l'indépendance qui a été accordée à la BCE. On voit mal, en effet, qu'un organisme sans aucune légitimité politique puisse avoir la liberté totale de définir ses objectifs sans que cela constitue une violation par trop patente des principes démocratiques. Aussi le statut d'indépendance, coupé de la légitimité du souverain, a-t-il rendu nécessaire la définition d'une règle parfaitement spécifiée. Cependant, toute règle stricte apparaît, aux yeux de ceux qui adhèrent à l'idée d'une incertitude non probabilisable, comme une absurdité. Parce que le monde n'est pas stationnaire comme le suppose l'économie orthodoxe : le cours de l'évolution économique fera toujours en sorte que des évé nements nouveaux apparaissent, qui demandent des adaptations novatrices, c'est-à-dire non prévues par la règle. Pour cette raison, l'idée de règle monétaire fixe doit être rejetée. Elle est inadaptée à la réalité des économies capitalistes. A contrario, faire face à ces événements imprévus requiert l'existence d'un pouvoir légitime capable d'action discrétionnaire, adaptée aux nouvelles conditions. Tel est ce qui définit le souverain. Comme l'écrit Jacques Sapir à partir d'une analyse de la célèbre crise de la Credit- Anstalt  [1][1] Le 8 mai 1931, la faillite de la Credit-Anstalt, la..., " nul pouvoir ne saurait prévoir la nature des crises à venir [...]. Il faut laisser au pouvoir sa liberté d'action discrétionnaire " (page 136). Aussi l'imposition d'une règle stricte est-elle une première expression du caractère inadéquat du statut d'indépendance des banques centrales.

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Dans les faits, à plusieurs occasions, lors de la crise du change de l'automne 2000 ou lors des événements du 11 septembre 2001, on a vu effectivement la BCE prendre des décisions sans rapport avec son objectif monétaire officiel, pour faire face aux nouveaux dangers. Si la BCE a pu le faire, c'est que ces décisions faisaient évidemment consensus. Mais qu'adviendra-t-il si les mesures à prendre mettaient à mal certains intérêts nationaux ? Si, par exemple, au nom de la lutte anti-inflationniste, la BCE montait ses taux d'intervention alors qu'une grande économie était en pleine récession ? Alors la vanité de la construction de la BCE comme organe purement technique et indépendant apparaîtrait au grand jour, car il lui faudrait recueillir l'assentiment du pouvoir politique. Toutes les discussions menées actuellement autour du pacte de stabilité montrent bien qu'aucune règle " technique ", même en matière de soldes budgétaires, ne tient devant les intérêts des nations, et c'est tant mieux. D'ailleurs, on peut penser que, dans sa pratique réelle, la BCE ne respecte pas sa règle à la lettre, et que son action tient en fait compte des conditions d'emploi et de croissance dans l'Euroland. C'est ce qu'ont montré diverses études économétriques. On pourrait en déduire que la mise en avant d'une règle est sans importance. Il n'en est rien, parce que l'écart entre l'action mise en oeuvre et la doctrine affichée a nourri et continue de nourrir l'accusation récurrente d'opacité faite à la BCE, et que cette accusation a un coût, car elle met à mal la crédibilité de l'institution. En résumé, les thèses sur le rôle de la souveraineté en matière monétaire conduisent à prévoir que la BCE ne pourra continuer sous sa forme actuelle, parce que le lien aux souverainetés nationales, en l'absence d'une souveraineté politique européenne, s'imposera à nouveau dans le futur. Voir s'il en sera effectivement ainsi sera une manière de juger de la véracité de cette thèse.

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Ces quelques réflexions complémentaires montrent que les analyses de Jacques Sapir apportent d'intéressantes lumières sur des faits qui pèsent d'un poids très lourd dans la conjoncture économique et idéologique contemporaine. Encore n'avons-nous pu, dans cette brève recension, aborder qu'un petit nombre des thèmes avancés. Il faut cependant signaler au lecteur que le ton général du livre est très polémique. Jacques Sapir excelle à cet exercice, comme l'ont déjà montré ses précédents ouvrages. Cela réjouira fortement les adversaires des théories libérales, qui se régaleront à lire les portraits au vitriol qu'il nous propose. Cependant, il me semble que Sapir écrit trop exclusivement pour un lecteur qui serait déjà convaincu et que cela conduit à une argumentation exclusivement à charge, le plus souvent schématique et inachevée. Par exemple, lorsqu'il présente les effets du currency board ou la crise russe, dont il est pourtant un des meilleurs spécialistes, sa présentation reste très simplifiée, en ce qu'elle ne tient absolument pas compte des arguments que pourraient faire valoir ses adversaires. De même, je ne suis pas sûr qu'Elie Cohen mérite totalement le traitement qui lui est fait. Jacques Sapir a trop tendance à ne voir dans les économistes qui ne pensent pas comme lui que des adversaires idéologiques, d'où un ton de procureur qui, à la longue, devient lassant. Pour ma part, le Sapir que je préfère reste l'innovateur conceptuel, par exemple celui qui, ailleurs dans son livre, mobilise la critique schmittienne  [2][2] D'après le juriste allemand Carl Schmitt (1888-1985),... de la démocratie pour élaborer sa théorie de la souveraineté. Là, il apporte un regard véritablement nouveau.

Notes

[1]

Le 8 mai 1931, la faillite de la Credit-Anstalt, la banque la plus puissante d'Autriche, entraînait dans sa chute l'ensemble de l'économie autrichienne, ainsi que nombreuses banques étrangères, allemandes et anglaises notamment.

[2]

D'après le juriste allemand Carl Schmitt (1888-1985), membre du parti nazi avant d'en être exclu en 1936 (puis d'être finalement acquitté par le tribunal de Nuremberg), et profond opposant au libéralisme.

Pour citer cet article

Orléan André, « L'innovateur et le procureur », L'Économie politique, 4/2002 (no 16), p. 15-21.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-4-page-15.htm
DOI : 10.3917/leco.016.0015


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