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L'Économie politique

2002/4 (no 16)


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Un peu plus d'un an après les événements du 11 septembre, les Etats-Unis font l'objet d'une profusion éditoriale qui a de quoi déconcerter. Il est bien difficile, en effet, à la lecture des différents ouvrages disponibles, de se faire une image précise de ce que sont les Etats-Unis et du rôle qu'ils jouent dans le monde.

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L'éventualité d'une guerre contre l'Irak met en avant les questions de sécurité internationale. Pour le politiste Olivier Roy  [1][1] Les illusions du 11 septembre. Le débat stratégique..., le 11 septembre 2001, contrairement à ce que l'on pourrait penser, n'a pas changé grand-chose. La substitution d'une stratégie de guerre préventive (" j'attaque le premier ") à celle de la dissuasion (" je montre ma force pour ne pas avoir à m'en servir ") était déjà présente dans le discours des élites conservatrices américaines de l'époque de Bush père. En fait, le 11 septembre n'a fait que confirmer une situation existante, celle du décalage important entre l'effort budgétaire et technologique militaire des Etats-Unis et celui de l'Europe. Si, sur longue période, les deux continents ont tendance à se rapprocher en la matière, après la guerre du Vietnam et le keynésianisme militaire de Ronald Reagan, l'explosion prévue des dépenses militaires annoncée par George W. Bush (de 351 milliards de dollars en 2002, hors éventuelle guerre contre l'Irak, à 470 milliards en 2007) ouvre une nouvelle période de grand écart.

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Un écart qui, d'après le chercheur américain Paul Kagan  [2][2] " Power and weakness ", Policy Review n? 113, juin-juillet..., crée un gouffre entre les visions du monde des Etats-Unis et des pays de l'Union européenne. Les premiers, détenteurs de la puissance, agissent de manière unilatérale, et emploient la force autant que nécessité oblige. Les seconds, en position de faiblesse, préfèrent le recours au droit international. S'ils refusent l'action musclée unilatérale, c'est tout bonnement parce qu'ils n'en sont pas capables. Et qu'ils ne le souhaitent pas, de toute façon. Parce que la construction européenne s'est faite sur les principes de la négociation, du rapprochement économique, des progrès réalisés à petits pas et sur le rejet de la force comme instrument de régulation des relations internationales. Un modèle que les européens projettent sur la scène mondiale. Une situation qui prévalait avant le 11 septembre 2001.

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On pourrait tout de même souligner que, depuis cet événement, il y a bien une chose qui a changé : du durcissement des lois envers l'immigration en Europe à la criminalisation accrue de certains comportements délictueux aux Etats-Unis  [3][3] Voir le dossier sur le terrorisme dans Alternatives..., la sécurité semble devenue une valeur plus importante que la liberté. Pour Pierre Hassner, chercheur au Ceri, le changement l'emporte bien sur la continuité, dans la vision qu'ont les élites américaines de la mondialisation : " On passe de la mondialisation heureuse, où l'Amérique clintonienne espérait régner par la séduction et le dynamisme économique, à la mondialisation sombre, dramatique ou tragique "[4][4] Revue Esprit, août-septembre 2002, p. 86.. Pourtant, cette conclusion n'est-elle pas influencée par une analyse trop strictement focalisée sur le discours du gouvernement Bush en matière de sécurité ? Pour bien des acteurs économiques issus du territoire américain, la mondialisation reste tout à fait heureuse : il n'y a pas moins de multinationales américaines, les banquiers américains n'ont pas perdu de leur influence sur les règles du jeu financier mondial et Bill Gates n'est pas sur le point de s'effondrer !

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Mais cela ne saurait tarder, si l'on en croit l'analyse d'Emmanuel Todd  [5][5] Après l'Empire. Essai sur la décomposition du système.... Les déficits extérieurs américains, en particulier celui du solde industriel, seraient le signe inéluctable de la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis du reste du monde, et donc de leur déclin. On peut pourtant montrer que les firmes installées sur le territoire américain restent plus compétitives que jamais, que leur avantage sur les produits de haute technologie se développe, que les exportations de services leur rapportent beaucoup, que les ventes à l'étranger des multinationales américaines ont fortement progressé et que, ajouté à tout cela, compte tenu du fait que près de la moitié des importations américaines sont intrafirmes, c'est-à-dire le fruit de la vente de filiales de multinationales dont la maison mère est installée aux Etats-Unis, il est franchement difficile de lire dans le déficit extérieur américain un signe de déclin  [6][6] Tous ces éléments sont développés par Sandra Moatti... ! On peut même soutenir, à l'inverse, que la capacité américaine à maintenir des déficits extérieurs pendant longtemps (dans les années 60, 80 et 90) et à attirer l'épargne mondiale pour les financer est bien l'illustration de la puissance de la monnaie, du système financier et de l'économie des Etats-Unis.

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Les Etats-Unis restent aujourd'hui les fers de lance du capitalisme mondialisé, et c'est bien pour cela qu'ils sont au coeur d'une contestation permanente, même si celle-ci se nourrit aussi, en France, d'autres éléments  [7][7] Voir la remarquable étude de Philippe Roger, L'ennemi.... N'en déplaise à Jean-François Revel et à son obsession pro-américaine  [8][8] L'obsession antiaméricaine. Son fonctionnement, ses..., les Etats-Unis méritent d'être scrutés et critiqués plus que les autres pays, du fait de la responsabilité qu'implique leur puissance. Certes, on pourra s'accorder avec lui sur le fait que l'antiaméricanisme est souvent primaire, et on peut ajouter que les études détaillées et précises de telle ou telle manifestation de l'hégémonie des Etats-Unis sont plutôt rares. Néanmoins, on peut tout de même affirmer que, dans les domaines de l'environnement, de la finance et des inégalités mondiales, les Etats-Unis semblent encore loin de contribuer à améliorer le sort de notre planète  [9][9] Voir à cet égard les réflexions sur " l'Empire américain....

Notes

[1]

Les illusions du 11 septembre. Le débat stratégique face au terrorisme, Seuil, 2002.

[2]

" Power and weakness ", Policy Review n? 113, juin-juillet 2002, disponible sur le Web à l'adresse : http :// www. policyreview. org/ JUN02/ kagan. html.

[3]

Voir le dossier sur le terrorisme dans Alternatives Internationales n? 4, septembre-octobre 2002.

[4]

Revue Esprit, août-septembre 2002, p. 86.

[5]

Après l'Empire. Essai sur la décomposition du système américain, Gallimard, 2002.

[6]

Tous ces éléments sont développés par Sandra Moatti dans Alternatives Economiques n? 208, novembre 2002.

[7]

Voir la remarquable étude de Philippe Roger, L'ennemi américain. Généalogie de l'antiaméricanisme français, Seuil, 2002.

[8]

L'obsession antiaméricaine. Son fonctionnement, ses causes, ses inconséquences, Plon, 2002.

[9]

Voir à cet égard les réflexions sur " l'Empire américain " du chercheur britannique Susan Strange, dont les principaux articles viennent d'être regroupés par Roger Tooze et Christopher May dans Authority and Markets. Susan Strange's Writings on International Political Economy, Palgrave, 2002.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « Le cas américain », L'Économie politique, 4/2002 (no 16), p. 5-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-4-page-5.htm
DOI : 10.3917/leco.016.0005


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