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L'Économie politique

2002/4 (no 16)


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Depuis septembre 1999, la lutte contre la pauvreté est devenue l'objectif essentiel affiché par les institutions de Bretton Woods (IBW). Dorénavant, les gouvernements sont invités à définir de façon indépendante leurs politiques économiques et sociales dans le cadre d'un " document de stratégie de réduction de la pauvreté " (DSRP) qu'ils doivent élaborer de manière participative, par consultation de la société civile  [2][2] Voir l'article de Jean-Pierre Cling et alii dans ce.... Cette approche représente désormais une condition obligatoire pour les pays les plus pauvres qui souhaitent bénéficier de la réduction de dette dans le cadre de l'initiative pour les pays pauvres très endettés (PPTE) et, d'une manière plus générale, pour tous les pays qui souhaitent recevoir les financements concessionnels (faible taux d'intérêt, longue période de remboursement) du FMI et de la Banque mondiale. Le document ainsi réalisé doit devenir le texte de référence unique pour l'aide extérieure. Toutes les agences d'aide sont alors censées situer leur action dans le cadre de la stratégie ainsi définie, et canaliser leur aide par le budget national plutôt que par le financement de projets spécifiques. Il s'agit donc d'une démarche extrêmement ambitieuse, qui suppose une profonde transformation des pratiques antérieures. Quels enseignements peut-on tirer de la mise en oeuvre de cette nouvelle stratégie dans le cas du Mali ?

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Dès l'abord, soulignons que les leçons tirées du cas malien ne sont pas facilement généralisables. En effet, les expériences nationales diffèrent sous de nombreux aspects : l'importance de la réduction de dette, la date à laquelle la stratégie de lutte contre la pauvreté a été élaborée, la qualité de l'administration locale, le poids de la société civile et même la personnalité des ministres et des équipes des IBW et des partenaires extérieurs. Le Mali se distingue notamment par son régime démocratique depuis 1991, l'impact relativement faible de la réduction de sa dette et par sa forte dépendance à l'aide. En outre, les gouvernements qui souhaitent bénéficier de ces aides font face à un dilemme : rédiger rapidement un document susceptible de plaire aux IBW ou, au contraire, prendre le temps, nécessairement long, d'élaborer avec l'ensemble des acteurs une véritable stratégie de lutte contre la pauvreté. Certains pays ont visiblement choisi la première voie, comme le Burkina Faso. Au Mali, le processus est beaucoup plus lent, ce qui ne garantit cependant pas forcément qu'il soit de meilleure qualité.

Changer les pratiques du FMI et de la Banque mondiale

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Malgré leur nouveau discours, il n'est pas évident que les IBW soient capables a priori de prendre rapidement un virage aussi considérable. Le scepticisme domine dans l'administration malienne, habituée aux errements de ses partenaires extérieurs (la Banque mondiale n'a-t-elle pas dans le passé déjà mis en avant les " besoins essentiels ", avant de se convertir à l'ajustement structurel ?). Un cadre malien traduisait un sentiment assez général en citant le proverbe bamanan : " Quel que soit le temps pendant lequel il reste dans l'eau, un morceau de bois ne se transforme jamais en crocodile. "

FMI et Banque mondiale plus souples

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Pourtant, des changements importants sont intervenus du côté des institutions de Bretton Woods. D'abord, les IBW ont réduit la pression sur le gouvernement malien, en accordant très tôt une réduction de dette (voir encadré). Elles se sont contentées pour cela de la rédaction d'un cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP) intérimaire, rapidement rédigé par une équipe restreinte. Elles ont réduit leurs créances, et les créanciers bilatéraux regroupés dans le Club de Paris ont accordé une réduction de dette de 70 % (qui sera portée à 90 % lorsque le CSLP final sera accepté). En second lieu, les IBW n'ont pas rédigé le texte du CSLP, comme elle le faisaient antérieurement avec les documents qui consignaient les politiques retenues au titre de l'ajustement structurel.

Dette : un allégement limité

Le Mali a bénéficié d'une réduction de dette pour un montant de 870 millions de dollars (sur un total de 2,3 milliards de dollars à la fin 2000). Il ne bénéficiera chaque année que d'un allégement du service de sa dette fort limité, de l'ordre de 5 % environ du total des dépenses publiques. Il ne s'agit pas d'argent frais, en ce sens que les sommes ainsi libérées doivent impérativement être affectées à des dépenses contribuant à la lutte contre la pauvreté, comme l'éducation de base ou la santé primaire. Dans ces secteurs, les sommes en jeu ne sont plus ridicules du tout, tant les dépenses consacrées à ces deux postes sont faibles dans le budget malien. Par exemple, les recrutements sont passés de 700 à 2 000 enseignants par an dans le primaire. Malgré la faiblesse de la réduction de dette, il se pose paradoxalement un problème d'utilisation des fonds : comment continuer à recruter tant de personnes, alors que les politiques d'ajustement structurel ont conduit à fermer les écoles de formation ou à en limiter étroitement les flux ? C'est ce qui explique que le gouvernement malien a des difficultés à dépenser effectivement les montants rendus disponibles.

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Ceci ne veut pourtant pas dire que les anciennes habitudes aient disparu comme par enchantement  [3][3] La Banque mondiale a ralenti le processus en refusant.... Les IBW sont des institutions bureaucratiques lourdes et complexes, le changement institutionnel y est lent, et d'autant plus lent que tout le personnel ne semble pas convaincu que les nouvelles orientations ne vont pas disparaître avec les dirigeants qui les ont promues. De plus, comme le note Klasen (2001), le " nouveau consensus de Washington " axé sur la lutte contre la pauvreté est beaucoup plus flou que l'ancien. Tout en mettant en avant la lutte contre la pauvreté, il n'est pas question de laisser se reconstituer des déficits budgétaires importants, ou de revenir sur le processus de libéralisation de l'économie - mais l'équilibre à trouver n'est pas vraiment précisé. Cela explique que les cadres de ces institutions soient tiraillés entre des injonctions contradictoires, ce qui donne un résultat quelque peu cacophonique, selon que l'on écoute les représentants locaux du FMI, de la Banque mondiale, ou les équipes basées à Washington. En outre, contrairement au FMI, la Banque mondiale est placée en porte-à-faux par la nouvelle approche, puisque son métier de base reste de faire des prêts.

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L'autonomie du gouvernement malien est réduite du fait que les IBW restent les seules à juger si le CSLP est acceptable pour accorder une réduction de dette. Il existe de ce fait une tentation récurrente, pour les autorités maliennes, de s'inspirer de ce qui a été considéré comme acceptable dans des pays plus ou moins similaires (au Burkina Faso ou en Mauritanie, par exemple). Par ailleurs, si les IBW n'ont pas écrit le texte des Documents stratégiques, elles ont étroitement suivi son élaboration. En effet, les responsables maliens ont sollicité leur avis à tous les stades de préparation du document, pour être sûrs que leurs travaux seraient avalisés. Les IBW ont ainsi fait un grand nombre de remarques entrant dans les moindres détails. Elles ont surtout indiqué aux autorités maliennes qu'elles les considéraient comme liées par leurs engagements antérieurs (les programmes en cours d'ajustement structurel). C'est logique sur le plan formel, puisque le gouvernement malien a signé ces engagements. Mais cela fait l'impasse sur le fait que ces programmes ont précisément été imposés au gouvernement malien (ce avec quoi la nouvelle orientation est censée rompre) et que les discussions qui ont eu lieu à l'époque n'ont pas dépassé le cadre d'un cercle très étroit de hauts fonctionnaires du ministère de l'Economie et des Finances.

L'implication des bilatéraux

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Avant même qu'il ne soit question de CSLP, une réflexion sur la coordination de l'aide avait été engagée au Mali. En effet, l'aide importante que reçoit le pays (environ 300 à 500 millions de dollars par an) n'a guère eu d'influence visible sur la croissance, et encore moins sur la réduction de la pauvreté. Le Comité d'aide au développement de l'OCDE a lancé avec le soutien du Pnud une " Revue de l'aide " en 1997 (OECD-UNDP, 1999). Tous les obstacles pratiques à l'efficacité de l'aide ont été analysés, et l'absence de stratégie de référence pour l'ensemble des prêteurs avait été identifiée comme une lacune majeure. Cette habitude d'examen des problèmes en commun a facilité la participation des partenaires à l'élaboration du CSLP.

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Après quelques hésitations, les partenaires bilatéraux ont soutenu l'élaboration du CSLP. Pour certains, cela allait dans le sens d'un engagement ancien en faveur de la lutte contre la pauvreté (Pays-Bas). Pour d'autres (France), cela constituait une inflexion de leur politique d'aide antérieure. Les partenaires bilatéraux ont suivi collectivement l'élaboration du CSLP et l'ont soutenu financièrement, quoique en ordre dispersé et souvent avec retard. Même s'ils questionnent certains aspects du processus et du document qui en est résulté, la plupart des partenaires se félicitent de disposer enfin d'un document de référence ayant fait l'objet d'une large concertation. Il n'est pourtant pas encore évident qu'ils en tirent rapidement les conclusions pratiques, qui seraient de renoncer à leurs dérives spécifiques pour inscrire dorénavant leurs actions dans le cadre commun, tant au niveau conceptuel que budgétaire. Il y est toujours plus facile de continuer avec les mêmes projets, relookés " lutte contre la pauvreté ".

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Le CSLP a mis à l'épreuve la relation entre les IBW et les partenaires bilatéraux. S'il devient un processus qui leur est commun, en même temps que l'essentiel du financement extérieur (notamment en termes de dons) est bilatéral, comment justifier le fait que les IBW discutent de l'ensemble des politiques avec le gouvernement de manière séparée et qu'elles restent seules juges de l'acceptation du CSLP ? Certains partenaires ont souhaité plus d'implication dans le dialogue sur les politiques avec le gouvernement, sans faire l'unanimité, plusieurs d'entre eux soulignant que les IBW sont dirigés par des administrateurs qui représentent les grands pays donateurs, ce qui représente un contrôle suffisant.

Le rôle du gouvernement malien

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Même si des changements se manifestent chez les IBW, au sein des partenaires bilatéraux et dans leurs relations, ces changements restent encore limités et contradictoires, avec un risque d'enlisement. Mais le CSLP a mis en avant le principe selon lequel le gouvernement malien est désormais le maître du jeu (Gouvernement du Mali, 2000 et 2002). C'est pourquoi, dans une large mesure, la balle est dans son camp. Qu'il prenne effectivement la direction des opérations, et l'ensemble des partenaires devront nolens volens suivre le mouvement, pris dans leur propre rhétorique.

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Toutefois, il n'est pas si facile pour le gouvernement de saisir cette opportunité, ni sur le plan politique, ni sur le plan technique. La volonté politique est décisive. En ce domaine, le Mali est mieux placé que bien d'autres pays. Ses dirigeants, tant l'ancien que le nouveau président, ont affirmé leur volonté de lutter contre la pauvreté. La démocratie paraît bien établie (60 % des Maliens affirment que la démocratie est préférable à tout autre système politique, d'après un sondage Afrobarometer), même si le système électoral est encore assez opaque et que le statut de l'opposition demeure problématique. Mais la liberté d'expression est bien ancrée, avec une presse libre et critique et, ce qui est plus important pour un peuple où l'illettrisme est répandu, une floraison de radios libres. Seule l'importance de la corruption jette une ombre sur ce tableau. En outre, sur le plan conjoncturel, le moment n'était pas favorable : le CSLP a été élaboré dans une période d'intenses changements politiques (élections présidentielles et législatives de 2002), avec un jeu politique très ouvert du fait de l'impossibilité pour le président sortant de briguer un nouveau mandat.

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Si les conditions politiques semblent assez favorables, le manque de capacités techniques pose un sérieux problème pour un réel changement des pratiques. Le fait que l'élaboration du CSLP ait été beaucoup plus longue que prévu témoigne des difficultés rencontrées. Initialement, elle devait s'étendre de septembre 2000 à juin 2001. En fait, elle a duré presque un an de plus. Sur le plan institutionnel, l'élaboration d'un tel document n'est pas aisée, car elle implique par nature presque tous les ministères. Il ne suffit pas d'en appeler à l'autorité du chef de gouvernement pour convaincre les différents départements de collaborer efficacement au travail commun. Ce rôle de coordination correspond aux attributions de la Direction nationale du Plan (DNP), mais celle-ci a été progressivement mise en sommeil au fur et à mesure que l'ajustement structurel à court terme prenait le pas sur la programmation du développement.

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De plus, les ressources humaines à un niveau de qualification élevé sont réduites. Et elles sont gaspillées, notamment du fait du turn-over des responsables (qui sont ensuite relégués dans un placard), des hiérarchies rigides et de l'absence de délégation, qui empêchent la formation pratique des jeunes cadres. Les bailleurs de fonds ajoutent à l'atomisation de la fonction publique en multipliant les structures autonomes de projets qui dispersent les ressources humaines. Par exemple, un travail de synthèse des politiques de développement avait déjà donné lieu, antérieurement, à une recherche approfondie menée par une " Cellule croissance accélérée et développement ", financée par la Banque mondiale. Mais lorsque le financement a cessé, cette cellule a été dispersée et son expérience oubliée.

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Les salaires dans la fonction publique malienne sont si bas que chacun cherche des recettes additionnelles. A côté de cadres qui déploient une activité intense, une majorité n'entreprend plus rien sans être assurée de rémunérations supplémentaires (notamment fournies par des partenaires extérieurs désireux de faire avancer les choses, mais aussi par le budget national). La " motivation " (financière) est devenue le mot d'ordre de nombreux cadres, qui n'effectuent même plus les tâches requises par le gouvernement de leur pays.

La société civile tiraillée entre imprécation et participation

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L'exigence des IBW que le CSLP soit un processus auquel participe la société civile pose bien des problèmes. Cette société civile est foisonnante au Mali. Elle comprend plus d'un millier d'associations de toutes sortes, dont un grand nombre d'organisations non gouvernementales (ONG), d'organisations professionnelles ou syndicales, sans parler des Eglises. Certaines organisations ont largement démontré leur efficacité, notamment les organisations paysannes, qui ont organisé la grande grève du coton en 2000 suite à la baisse des prix d'achat par le monopole public. Mais la plupart d'entre elles sont très petites, ne disposent que de capacités réduites et dépendent de l'aide extérieure (d'où il résulte que chaque partenaire dispose plus ou moins de " sa " société civile), avec, pour beaucoup d'entre elles, une légitimité discutable. Dans le processus CSLP, ce sont pourtant ces ONG qui ont tenu le devant de la scène. Les organisations du secteur privé ont brillé par leur discrétion, sans doute du fait de leur grande dépendance par rapport à l'Etat.

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Les organisations de la société civile ont été invitées à participer à l'élaboration du CSLP dans les différents groupes de travail. La plupart des ONG n'étaient guère préparées à ce rôle, leur rhétorique étant plutôt radicale, à l'instar des affirmations bien tranchées de leur figure de proue, Aminata Traore (2002). Les ONG ne se sont pas senties à l'aise dans des débats souvent dominés par les techniciens, et ont préféré organiser un processus parallèle en juin 2001. Tout en dénonçant le CSLP comme une tentative de poursuivre les politiques d'ajustement, elles se sont déclarées prêtes à participer - sans toutefois faire de propositions concrètes. En fin de processus (janvier et février 2002), le gouvernement a organisé une vaste consultation dans les régions, qui a permis de préciser les attentes locales hors de Bamako. Les demandes d'infrastructures (de routes, d'écoles) sont générales, mais le problème demeure de fixer des priorités. D'autres demandes ont trait à l'approfondissement de la participation (par exemple la traduction en langues nationales).

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Un des aspects les plus critiquables de cet appel à la " société civile " concerne la marginalisation des élus. Le Parlement n'a toujours pas été saisi du CSLP. Aucune commission n'a été constituée en son sein pour examiner les politiques qui sont censées guider le développement malien dans les cinq prochaines années. De même, au niveau local, les nouveaux élus n'ont guère été impliqués. Les processus électoraux sont certes discutables, mais cela ne justifie pas de s'en remettre seulement à des organisations dont on ne sait qui elles représentent exactement.

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Ces problèmes renvoient au fait que la démarche des IBW repose sur une conception unanimiste de la société, qui évacue la dimension politique (Sindzingre, 2001). Aucune place n'est prévue pour les discours divergents ou pour une présentation argumentée des thèses des oppositions. Rien n'est prévu non plus pour penser les contradictions entre les composantes de la société civile, le gouvernement et les IBW. Pourtant, les organisations de la société civile malienne rejettent massivement certains aspects de la libéralisation telle qu'elle a été menée jusqu'ici - rejet qui se focalise généralement, à tort ou à raison, sur les licenciements réalisés lors des restructurations ou privatisations des entreprises publiques (Société civile du Mali, 2001). Dans un autre domaine, les consultations locales ont montré que les organisations de la société civile étaient en faveur de primes pour attirer les enseignants dans les régions déshéritées. La position retenue par le gouvernement, sous la pression des IBW, est radicalement différente : elle consiste au contraire à utiliser les fonds de la réduction de dette pour sous-payer des " volontaires " de l'éducation mis au service des collectivités locales (pour éviter de les intégrer à la fonction publique).

Le CSLP comme plan de développement

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Malgré ces difficultés, le CSLP est progressivement devenu une sorte de plan de développement. Cette orientation ne fait pas l'unanimité au sein du FMI, où certains auraient préféré une sorte de lettre d'intention plus floue  [4][4] Document dans lequel le gouvernement d'un pays du Sud.... Le CSLP est guidé par une vision prospective (à l'horizon 2025) et porte sur le moyen terme (2002-2006), le démarrage étant probablement repoussé à 2003. Pour la première fois depuis très longtemps, on dispose ainsi d'une synthèse des politiques sectorielles effectuée sous l'angle de la lutte contre la pauvreté. De plus, ce plan de développement précise le cadrage macroéconomique et budgétaire - cadrage dont l'absence était une faiblesse majeure de l'ancienne planification.

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Longtemps, pourtant, le pari paraissait risqué. Une grande partie des travaux de coordination a été menée par un seul conseiller technique, avec l'aide ponctuelle de quelques cadres, mais dans une indifférence presque générale. Ce n'est qu'en avril 2001 qu'un dispositif institutionnel a été prévu par décret. Il comprend un comité d'orientation (présidé par le Premier ministre), une commission jointe avec les partenaires au développement, un comité technique national et un comité de pilotage. Le secrétariat des trois dernières entités est assuré par la Direction nationale du Plan. Le comité technique national est composé de onze groupes de travail thématiques (sectoriels et transversaux, dont un groupe macroéconomique), et de comités régionaux. Enfin, en juin 2001, une Cellule CSLP a été créée, qui fournit un soutien (d'ailleurs réduit) au conseiller technique chargé de la coordination pratique. La Cellule CSLP n'est pas chargée des travaux techniques, mais uniquement de coordonner et d'impulser le processus.

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Il a été difficile d'obtenir que les groupes de travail produisent des contributions significatives, mais les situations sont très diverses. Dans certains cas (éducation, santé), il existe des programmes décennaux, si bien qu'une simple relecture suffisait. Certains groupes ont pu obtenir un soutien financier qui leur a permis d'embaucher des consultants ; d'autres, dépourvus de soutien, ont pratiquement refusé de travailler.

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Comme on le voit, il n'est pas facile d'obtenir la collaboration des différents ministères. Pour que le CSLP soit autre chose qu'un document de plus, il faudra pourtant que les ministères techniques se sentent liés par les politiques ainsi définies et qu'ils travaillent efficacement à leur mise en oeuvre de manière coordonnée. Ce sera difficile si la cellule en charge de cette politique ne change pas de positionnement (la légitimité d'un conseiller du ministère des Finances, en tant que coordonnateur de la lutte contre la pauvreté, est faible par définition).

Un lien essentiel entre politiques, objectifs et budget

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Pour éviter que les politiques définies restent lettre morte, elles doivent se traduire par des objectifs mesurables, tant en termes de moyens que de résultats ou d'impact. Traditionnellement, une grande faiblesse de la planification tenait au fait que le suivi se résumait trop souvent à celui des décaissements, sans qu'on analyse la relation avec les objectifs atteints. Au Mali, il était possible de capitaliser sur l'expérience acquise à partir de 1998 en termes de budgets-programmes - une initiative de l'Assemblée nationale (Diop, 2001). Les programmes décennaux utilisent également un système de gestion axé sur les résultats. Le chaînon manquant, dans ce système, était l'absence d'un cadre de dépenses à moyen terme susceptible de préciser les enveloppes de dépenses publiques à un horizon assez éloigné. Sans indication sur la contrainte budgétaire, l'effort pour préciser et quantifier les objectifs reste un exercice assez vain. Il débouche typiquement sur des programmes irréalistes en termes de financement. Pourtant, de nombreux pays africains se sont lancés dans l'élaboration de programmes, ce qui s'explique en partie par le fait que la notion même de contrainte budgétaire est difficile à préciser dans leur cas. Dans un pays comme le Mali, environ 80 % des investissements publics sont financés par l'extérieur. Dans ces conditions, le financement disponible dépend en grande partie de décisions perçues comme exogènes, répondant à des logiques difficiles à comprendre - ou même à une complète absence de logique. C'est pourquoi le fait que le CSLP ait pour la première fois intégré un cadre de dépenses à moyen terme doit être salué comme un pas en avant majeur, malgré son caractère encore rudimentaire. En effet, les dotations budgétaires sont liées aux engagements pris plutôt qu'à des objectifs précis. L'utilité de ce cadre à moyen terme sera confirmé si les dotations prévues lors des arbitrages budgétaires sont respectées par le gouvernement, ce qui permettrait de placer les partenaires extérieurs devant leurs responsabilités.

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Le meilleur CSLP ne sert à rien tant qu'il ne s'accompagne pas d'un système de suivi qui permette de juger du niveau des résultats obtenus, de mettre en question les moyens mis en oeuvre et de modifier les politiques, bref, s'il demeure un document et non un processus. De ce point de vue, force est de constater que l'essentiel reste à faire. Le CSLP contient tout juste une liste provisoire d'indicateurs, et les responsabilités au niveau du suivi ne sont pas précisées (ni la façon de faire, ni les coûts). L'Observatoire du développement humain durable (ODHD), qui paraissait tout désigné pour coordonner le suivi du CSLP, a disparu. Un bon système de suivi est pourtant un élément fondamental pour le passage souhaité du financement de projets à une aide budgétaire. L'idée explicitement avancée par les IBW est de s'inspirer de l'expérience effectuée au Burkina Faso à partir de 1997, à l'initiative de l'Union européenne, qui consistait à lier les financements aux résultats obtenus (non seulement en termes d'activités, mais aussi d'impacts). D'un côté, l'idée d'aide budgétaire sourit aux gouvernements de pays comme le Mali, puisque de nombreux problèmes résultent du fait que chaque bailleur de fonds, lorsqu'il finance des projets, utilise ses propres procédures et ses canaux de financement. Mais d'un autre côté, le gouvernement redoute que ceci serve aussi d'instrument de sanction, en réduisant les financements lorsque les résultats prévus ne sont pas atteints (ce qui s'est effectivement passé au Mali dans le domaine de la santé), ce qui réduit singulièrement la motivation à définir des indicateurs.

Un cadrage macroéconomique difficile

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L'élaboration d'un véritable cadrage macroéconomique est un élément clé, si l'on ne veut pas en rester à quelques vagues déclarations d'intention. En effet, c'est à ce niveau que doit se faire la synthèse des stratégies sectorielles et la vérification de leur cohérence. Sur le plan technique, c'est un travail complexe. Il est toujours possible de produire un cadrage macroéconomique cosmétique, sur la base d'hypothèses arbitraires dépourvues de liens avec les stratégies sectorielles - c'était généralement le cas dans les programmes financiers réalisés avec le FMI. Celui réalisé dans le cadre du CSLP tente de faire le lien avec les politiques sectorielles (dans plusieurs scénarios). Mais l'importance des besoins recensés n'a pas permis de présenter un document faisant état d'un financement totalement iden tifié. Le manque de financements qui subsiste sera difficile à combler, et la manière d'adapter les dépenses publiques en cas d'insuffisance de ressources n'est pas précisé.

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Le cadrage macroéconomique nécessiterait en outre des modèles qui sont difficiles à établir au Mali, faute d'informations statistiques de base sur les comptes nationaux. Encore ces instruments traditionnels pour le suivi macro économique à court terme sont-ils peu adaptés pour suivre les effets des politiques sur la pauvreté (GTZ, 2001), pour lesquelles le manque de données quantitatives a souvent été souligné. Malheureusement, ni le gouvernement malien ni les partenaires extérieurs ne semblent pressés d'investir dans ce type d'informations. On peut ajouter que les instruments techniques qui seraient nécessaires pour faire le lien entre les politiques et leur impact en termes de pauvreté sont encore discutés entre économistes, et en partie expérimentaux.

Conclusion

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L'élaboration du CSLP a impulsé des changements dans la manière de concevoir et de faire la politique de développement au Mali. Rien d'étonnant à ce que ces changements se heurtent à de multiples résistances, internes à chacun des acteurs - gouvernement, société civile et partenaires multilatéraux et bilatéraux. Le gouvernement malien dispose maintenant d'une occasion sans précédent pour mener la politique de développement et de lutte contre la pauvreté qu'il souhaite.

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En plus d'une volonté politique clairement affichée, cela nécessitera une réforme de l'administration publique, une définition plus précise du rôle que doit et peut jouer la société civile (notamment au niveau du suivi des politiques), une amélioration de l'information statistique et des instruments d'analyse quantitative du lien entre politiques et réduction de la pauvreté. C'est un chantier énorme. Mais grâce au CSLP, la discussion au Mali porte désormais sur la recherche de véritables politiques de développement.


Bibliographie

  • Dante I., Gautier J.-F., Marouani M. A. et Raffinot M. (2002), " "Gagner l'argent" ou formuler une politique de développement ? Le Document stratégique de lutte contre la pauvreté au Mali ", in J.-P. Cling, M. Razafindrakoto et F. Roubaud (2002), Les nouvelles stratégies internationales de lutte contre la pauvreté, Economica, Paris.
  • Dante I., Gautier J.-F., Marouani M. A. et Raffinot M. (à paraître), " Institutionalising the PRSP approach in Mali ", Chap. 6 ; PRSP Institutionalisation Study, Final report submitted to the Strategic Partnership with Africa, ODI, Londres.
  • Diop M. (2001), L'expérience du Mali : cadre stratégique de lutte contre la pauvreté, Groupe d'apprentissage africain sur les stratégies de réduction de la pauvreté, Economic Commission for Africa, septembre 2001.
  • GTZ (2001), " Actes de l'atelier régional sur l'adaptation des instruments d'analyse économique au contexte CSLP ", Ouagadougou, Burkina Faso, 8 au 12 octobre 2001.
  • Gouvernement du Mali (2000), " CSLP intérimaire, Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté ", Bamako, 19 juillet 2000.
  • Gouvernement du Mali (2002), " CSLP final, Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté ", Bamako, 29 mai 2002.
  • Klasen S. (2001), " In search of the Holy Grail : how to achieve pro-poor growth ? ", University of Munich, Draft, mai.
  • Lok Dessallien R., Sanoussi Gouné A., Diarra B., Larivière S. et Martin F. (dir) (2001), Stratégie de réduction de la pauvreté : expérience du Mali, Pnud/Université Laval/Idea International, Québec.
  • OECD-UNDP (1999), " Improving the effectiveness of aid systems, the case of Mali ", Club du Sahel/OECD, SAH/D(99)502, Paris.
  • Sindzingre A. (2001), " Le concept de gouvernance : éléments d'économie politique ", in HCCI, Les non-dits de la bonne gouvernance. Pour un débat politique sur la pauvreté et la gouvernance, Karthala, Paris, p. 203-215.
  • Société civile du Mali (2001), " Point de vue de la société civile sur le cadre stratégique de lutte contre la pauvreté au Mali ", atelier national de validation de la synthèse des ateliers régionaux (6 et 7 juin 2001). CCA-ONG, mai-juin.
  • Traore A. (2002), Le viol de l'imaginaire, Fayard, Paris.

Notes

[1]

Cet article résume et actualise l'étude effectuée pour le Partenariat stratégique pour l'Afrique coor donnée par l'Overseas Development Institute (Dante et alii, 2002 et à paraître).

[2]

Voir l'article de Jean-Pierre Cling et alii dans ce numéro.

[3]

La Banque mondiale a ralenti le processus en refusant initialement d'utiliser la Stratégie nationale de lutte contre la pauvreté élaborée avec l'appui du Pnud et avalisée en 1998 par le gouvernement malien comme base pour le CSLP, exigeant au contraire la rédaction d'un nouveau document intérimaire (ce qui ne fut pas le cas au Burkina Faso) (Lok Dessallien et alii, 2001).

[4]

Document dans lequel le gouvernement d'un pays du Sud consigne les engagements qu'il prend en contrepartie de l'aide du FMI.

Plan de l'article

  1. Changer les pratiques du FMI et de la Banque mondiale
    1. FMI et Banque mondiale plus souples
    2. L'implication des bilatéraux
    3. Le rôle du gouvernement malien
  2. La société civile tiraillée entre imprécation et participation
  3. Le CSLP comme plan de développement
  4. Un lien essentiel entre politiques, objectifs et budget
  5. Un cadrage macroéconomique difficile
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Raffinot Marc, « Vite fait ou bien fait ? L'économie politique de la lutte contre la pauvreté au Mali », L'Économie politique, 4/2002 (no 16), p. 55-69.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-4-page-55.htm
DOI : 10.3917/leco.016.0055


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