Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2002/4 (no 16)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 70 - 86 Article suivant
1

Les termes du débat récurrent sur la relation entre les savoirs et les pratiques des historiens et des économistes dépendent de la discipline de celui qui le lance, car chacun instrumentalise le savoir de l'autre et le considère comme un tout homogène. La réflexion qui suit est un point de vue d'historien. Elle rappelle l'hétérogénéité des travaux qui se disent d'" histoire économique ", hétérogénéité d'autant plus grande que cette discipline s'est construite à la croisée de trois traditions. On ne peut donc traiter que des rapports entre tel type d'histoire et tel type d'économie. Les interrogations finales que nous formulons sont celles que les historiens qui ont la même conception que nous de la discipline peuvent se poser : sur l'historicité du savoir économique, sur le rapport de l'économique aux autres champs, sur la capacité de la théorie économique à rendre compte des changements systémiques que l'historien met en valeur par la périodisation.

2

Pour ceux qui ont connu les années 60, le caractère récurrent de la discussion sur le rapport entre les deux disciplines est frappant. Les observateurs superficiels en tireront une impression de déjà entendu ou de déjà lu et resteront sceptiques sur l'utilité de formuler régulièrement des voeux pieux de colla boration, au terme d'analyses insistant sur la complémentarité des savoirs, qui ne viennent guère battre en brèche les habitudes de travail et les logiques administratives structurant le fonctionnement des disciplines.

3

Débattu à la fin des années 50 de manière indépendante dans deux continents qui ne se connaissent guère - en Europe, à la suite de quelques articles initiateurs de Fernand Braudel, et aux Etats-Unis, avec la naissance de la New Economic History -, le thème donne ensuite lieu en France à un ensemble important de réflexions au tournant des années 80 et 90  [2][2] Rober Boyer, " Economie et histoire : vers de nouvelles.... Ainsi, Robert Boyer invitait à de " nouvelles alliances ", qui ne pouvaient que susciter l'adhésion mais qui ne furent que peu suivies d'effets.

4

Dix ans plus tard, un désir ou un besoin de convergence s'affirment de nouveau - du moins en France. Pourtant, durant la décennie 90, la tendance générale, chez les historiens, a été davantage au renfermement sur la discipline plutôt qu'à l'ouverture interdisciplinaire ou transdisciplinaire, et la fraction la plus " économiste " de la profession historienne, les cliométriciens  [3][3] Cliométrie : littéralement, " mesure de l'histoire..., semble moins dominante et fait l'objet, même dans le monde anglo-saxon, de critiques affirmées dans l'une des deux revues d'histoire économique les plus lues et les plus respectées  [4][4] Julian Hoppit, " Counting the industrial revolution.... Mais il est possible que ces deux évolutions, au lieu d'être défavorables à un nouveau rapprochement entre les disciplines, y aient au contraire incité. La décennie 90 a vu se développer, en France, un dialogue effectif entre une minorité d'historiens ayant une connaissance suffisante des problématiques économiques et une minorité d'économistes ayant un intérêt pour l'histoire  [5][5] Les rencontres d'Aussois, organisées dans le cadre..., désormais possible pour une simple raison instrumentale : la capacité des uns et des autres de se comprendre. La vieille discussion autour de la différence entre " histoire économique " et " économie historique " (ou économie rétrospective) est en train de disparaître par obsolescence, à condition que l'on ne cède pas à la tendance française actuelle à la confusion des genres, par exemple entre " histoire économique " et " business history " - deux champs qui sont en revanche clairement distingués aux Etats-Unis.

5

A voir de plus près, ces débats récurrents ne sont pas similaires. Il y a une asymétrie dans la discussion, en fonction de la formation de celui qui la suscite. Les débats des années 50 et 60, en France, ont été davantage le fait des historiens, tournant autour de problématiques floues sur les sciences humaines en général et se référant, pour ce qui est de l'économie, à des discussions anciennes - par exemple sur une histoire des prix, en relation avec une mécanique des fluctuations économiques, rappelant des auteurs encore très présents dans l'horizon intellectuel des historiens de cette génération, comme François Simiand  [6][6] Jean Bouvier, " Feu François Simiand ? ", in Conjoncture... -,souvent mal intégrées dans une vision globale du fonctionnement de l'économie, quand il ne s'agissait pas d'une simple discussion autour de la quantification. Ce qui a été appelé (avec une grande prétention à la nouveauté) l'histoire " sérielle "  [7][7] " L'histoire sérielle englobe toutes les histoires... n'était ainsi qu'une reconnaissance de l'indispensabilité des séries chronologiques comme matériau de base de l'histoire économique. Cela ne pouvait paraître novateur que dans une France où la communauté historienne était encore assez peu familière avec l'histoire économique anglo-saxonne  [8][8] Deux historiens français, François Crouzet et Maurice... et dans le champ d'une histoire moderne moins habituée au maniement du chiffre que nous ne le sommes aujourd'hui. Un des grands progrès de l'histoire économique, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, n'en reste pas moins le recours massif à la quantification  [9][9] Maurice Lévy-Leboyer et Patrick Verley, " Histoire..., mais il s'agit là d'un autre débat, qui ne doit pas être confondu avec la question de la relation de l'histoire économique aux sciences économiques.

6

En revanche, l'essentiel des contributions depuis vingt ans est le fait des économistes, avec une question : ne faut-il pas s'appuyer sur l'histoire, voire sur les autres sciences humaines, pour faire de la bonne économie, sans quitter bien sûr le champ de l'économie ? Si les historiens français n'ont que très peu participé à ce débat  [10][10] Néanmoins, le présent article reprend des arguments..., c'est sans doute qu'en France comme ailleurs depuis une trentaine d'années, la réflexion méthodologique des historiens économistes s'est polarisée et épuisée autour d'une discussion sur le bien-fondé de la " cliométrie ", qui a déplacé le centre de gravité du débat du rapport entre histoire et économie à celui de la pertinence d'adosser l'analyse historique à une certaine théorie économique qui fait consensus aux Etats-Unis. Le recul relatif des positions scientifiques  [11][11] Ce qui ne signifie pas institutionnel au niveau de... de la New Economic History permet sans doute de mieux centrer le débat du rapport de l'histoire économique aux sciences économiques.

Attitudes communes

7

Entre l'approche du débat par les historiens et par les économistes, seules trois opinions ou attitudes apparaissent communes ou identiques. Tout d'abord, historiens et économistes s'accordent sur le fait que l'histoire économique et l'économie sont des disciplines différentes, avec des logiques, des cohérences et des objectifs distincts. L'économiste, selon Edmond Malinvaud, a toujours une prétention à être conseiller du Prince ; il a pour tâche de " comprendre et conseiller ", ce qui le contraindrait à l'" objectivité ", par opposition à ceux " dont on n'attend pas la même objectivité : aux philosophes, à ceux des historiens ou des sociologues qui prétendent dégager une vision synthétique de l'évolution des sociétés "[12][12] Edmond Malinvaud, " Propos de circonstance sur les.... Un consensus se fait donc sur l'idée que ce n'est pas seulement la nécessaire division du travail qui a conduit à une spécialisation de ces deux champs et que, même si la chose était possible, il ne serait pas souhaitable d'être à la fois historien et économiste. Chacun a son approche, qui implique une perspective différente, pour saisir un objet dont la perception est ainsi enrichie. Il est caractéristique qu'un ouvrage important, l'un des plus novateurs des quinze dernières années, qui avait pour ambition de construire un objet commun en combinant deux savoirs, celui de l'historien économiste et celui de l'économiste, a abouti à une certaine juxtaposition de deux analyses avec des difficultés d'articulation  [13][13] Maurice Lévy-Leboyer et François Bourguignon, L'économie....

8

Ensuite, les tenants de chacune des disciplines instrumentalisent l'autre discipline, la considérant comme un réservoir d'outils dans lequel ils peuvent puiser pour leurs propres besoins sans avoir à se soucier des conditions et des logiques de la production du savoir de l'autre. Comme l'écrit Michel Beaud, " dans cette perspective, nous voulons simplement indiquer en quoi la connaissance économique a besoin de l'histoire "[14][14] Michel Beaud, " Economie, théorie, histoire : essai.... On trouverait des formules comparables chez d'autres économistes. Pour eux, les historiens produisent des " faits ", sans avoir de grille de lecture conceptuelle ou théorique. Cette collection de faits acquerrait une valeur économique, lorsque épurée des scories du contingent et de l'anecdotique, devenue " faits stylisés " - pour reprendre l'expression de Robert Boyer qu'affectionnent les économistes de l'école de la régulation -, elle est mise en forme par l'économiste. Il y a là une vision réductrice de la production historique. Il est inutile de la discuter, car le débat sur le positivisme et sur le caractère construit et non donné des " faits ", qui date de plus d'un siècle, n'est plus d'actualité. C'est pourquoi l'expression " histoire des faits économiques " est ressentie par les historiens comme tout à fait inappropriée. La plupart d'entre eux s'accorderont sur l'idée qu'un outillage conceptuel préalable, implicite ou explicite, conscient ou inconscient, est indispensable à la production des faits. Marx, déjà, écrivait : " Le concret est concret parce qu'il est la synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité. C'est pourquoi il apparaît dans la pensée comme procès de synthèse, comme résultat, non comme point de départ, bien qu'il soit le véritable point de départ et par suite également le point de départ de la vue immédiate et de la représentation. La première démarche a réduit la plénitude de la représentation à une détermination abstraite ; avec la seconde, les déterminations abstraites conduisent à la reproduction du concret par la voie de la pensée "[15][15] Karl Marx, Contribution à la critique de l'économie.... Aux historiens, modestes artisans, de se monter digne d'une si grande ambition en s'appuyant sur une conceptualisation consciente pour s'élever au concret !

9

Mais ne jetons pas la pierre à autrui sans d'abord battre notre coulpe... Les historiens qui s'efforcent de s'appuyer consciemment sur un corpus issu de la théorie économique ont la même tendance que leurs collègues économistes à instrumentaliser la discipline qui n'est pas la leur. Nous avons commis, il y a peu, une phrase révélatrice dans une revue destinée à des lecteurs historiens : l'historien " est éclectique. Il n'a jamais produit ni concept ni outil d'analyse : il les emprunte aux sciences humaines. Mais il puise dans cette grande boîte à outils, en faisant feu de tout bois, en empruntant tout ce qui peut faire progresser la compréhension des traces que le passé a laissées "[16][16] André Straus et Patrick Verley, op. cit.. En effet, l'historien ne se sent pas lié par le souci de la cohérence entre les concepts économiques qu'il utilise.

10

Quant aux travaux de New Economic History ou de la " cliométrie ", que l'on pourrait au premier abord penser comme une histoire faite par des économistes, ils révèlent la même instrumentalisation de la théorie économique. C'est vrai du grand ouvrage de Jeffrey G. Williamson  [17][17] Jeffrey G. Williamson, Late Nineteenth Century American... aussi bien que des nombreux articles du Journal of Economic History, composés selon une rhétorique et une méthodologie très unifiées. En appliquant mécaniquement telle ou telle analyse néoclassique à une situation historique, ils réifient une théorie qui, si elle a sa rigueur et sa cohérence conceptuelles, repose néanmoins sur un noyau dur d'hypothèses fortes quant au fonctionnement de l'économie et de la société. Jamais ce noyau dur n'est remis en cause. Il est considéré comme " vrai ", alors qu'il est admis que ce critère n'a pas de sens pour un ensemble théorique qui ne peut être jugé que du point de vue de sa cohérence logique formelle et de son caractère opérationnel ou non opérationnel dans son utilisation pour structurer ou expliquer le réel. L'équilibre général est-il vraiment un modèle historique opérationnel ? La réalité est jugée à l'aune de ce qui n'est qu'une hypothèse explicative  [18][18] En cas de mauvaise applicabilité du référent théorique....

11

Mais cette instrumentalisation est sans doute inévitable. Elle nous semble moins la conséquence d'une insuffisante connaissance de la discipline de l'autre qu'une nécessité de méthode : celle de ne pas mettre en cause, lorsque l'on produit un savoir dans une discipline, les points de repère issus des autres disciplines.

12

Enfin, les tenants de chacune des disciplines sont plus conscients de la diversité et de l'hétérogénéité de leur propre discipline que de celle de l'autre discipline, dont ils ont tendance à parler comme d'un ensemble homogène. Michel Beaud écrit qu'il n'y a pas " une science économique, ni une économie politique, mais une très large variété de discours à prétention ou à vocation scientifique ; ces discours se réfèrent à des paradigmes élaborés dans différents cadres et à différentes époques ", et il propose une typologie éclairante de cet espace très hétérogène de la production économique, " structuré par deux galaxies, celle à prédominance axiomatique et celle vouée à l'effort de connaissance du réel ". Il en conclut qu'il ne faut pas examiner la relation de l'économie avec l'histoire " en général, comme on le faisait dans les années 60 et comme on le fait encore trop souvent ; il faut l'aborder pour les différents champs homogènes des savoirs économiques "[19][19] Michel Beaud, op. cit., p. 166 et 167.. Mais il traite de l'histoire au singulier et de manière générale, sans évoquer la variété des savoirs historiques... Pierre Dockès et Bernard Rosier sont conscients de la diversité des démarches historiques, mais à un niveau davantage méthodologique qu'à celui de la pratique disciplinaire. Ils évoquent par exemple la méthode structuraliste de Claude Lévi-Strauss ou l'histoire comparative mise en oeuvre par Karl Polanyi  [20][20] Pierre Dockès et Bernard Rosier, " Histoire "raisonnée"..., deux auteurs que la communauté professionnelle ne reconnaîtrait pas comme des historiens.

13

Réciproquement, les historiens, conscients des divergences qui les opposent entre eux, se sont interrogés sur leurs rapports avec " l'économie " ou " les économistes " comme des ensembles homogènes. Dans les années 60 et 70, il y avait certes deux ensembles théoriques de référence, avec la vigueur d'une histoire économique qui se définissait comme marxiste  [21][21] Pierre Vilar, " Histoire marxiste, histoire en construction... et avait un avantage de cohérence en ce que son référentiel théorique intégrait bien mieux l'historicité, la discontinuité temporelle et les dynamiques de changements que le référentiel néoclassique qui fondait la New Economic History. Le repli du marxisme a privé d'une boîte à outils qui semblait opératoire les historiens, qui n'osent plus, par exemple, utiliser des concepts comme celui de mode de production pour structurer les grandes phases historiques.

14

Cela n'a sans doute donc qu'un intérêt limité de s'interroger sur la relation entre l'histoire et l'économie au singulier, sauf à rester sur le plan d'une épistémologie très abstraite ou à formuler des généralités et des voeux pieux. Il est plus fructueux d'envisager quel type d'histoire économique a une relation avec quel type d'économie, à l'intérieur de ces deux ensembles hétérogènes qui présentent des points d'intersection, mais aussi beaucoup d'éléments dénués de points de contact.

La triple hérédité de l'histoire économique

15

L'hétérogénéité de l'histoire économique et la diversité du rapport à la théorie économique que ses praticiens ont pu et peuvent avoir viennent de ce qu'elle n'est pas apparue d'emblée comme une discipline définie et délimitée, mais qu'elle s'est constituée au XIXe siècle par recouvrement de trois approches.

16

Dans la chaîne de l'historiographie, les premiers producteurs d'histoire ne sont pas des historiens, mais les contemporains qui se sont efforcés de comprendre le monde dans lequel ils vivaient. Et les premiers producteurs d'histoire économique sont les économistes. L'historiographie des grandes questions s'est développée à partir de leurs thématiques initiales sur des horizons successifs de réflexion. L'historien d'aujourd'hui ne définit pas les problématiques appropriées à son objet d'étude en faisant table rase, mais en s'appuyant sur la tradition historiographique, avec une métho dologie d'autant plus assurée qu'il le fait de manière raisonnée. Il partira de la lecture des économistes contemporains de son objet. Il ne peut se priver des analyses faites par les meilleurs esprits de leur temps sur leur envi ronnement : Cantillon, Smith, Ricardo, Marx, Alfred Marshall ou Keynes. Les débats sur la proto-industrialisation, un des thèmes historiques les plus novateurs et les plus fructueux des trente dernières années, tirent leur origine, au travers de relais comme la controverse entre Maurice Dobb et Paul Sweezy  [22][22] Voir Patrick Verley, L'Echelle du monde, Paris, Gallimard,..., du fameux et ambigu chapitre 13 du livre III du Capital. Aujourd'hui, un certain nombre de travaux tournent autour des " régions industrielles " et des externalités qu'elles génèrent, qui prennent appui sur le célèbre chapitre d'Alfred Marshall  [23][23] Alfred Marshall, Principes d'économie politique, livre..., une perspicace analyse des districts industriels de Manchester ou de Birmingham.

17

On pourrait penser que ces remarques ne s'appliquent qu'aux économistes " anciens ", car la pensée classique s'est " déshistorisée ", remplaçant le temps historique par un temps logique - évolution perceptible dès 1820-1840, lorsque l'économie politique britannique, sur la défensive, devait justifier une réalité aux manifestations sociales injustifiables  [24][24] Evolution finement analysée par Maxine Berg, The Machinery.... Cette stratégie d'abstraction a conduit à appeler " lois naturelles ", à penser en dehors du temps ce qui était rapports sociaux du moment. Cette déshistorisation s'est encore accentuée avec l'évolution vers une formalisation plus mathématique au début du XXe siècle.

18

Mais cette évolution est à nuancer. Comme l'écrit Michel Beaud, à la galaxie de la théorie abstraite s'oppose celle de l'analyse empirique, moins connue, car les travaux empiriques n'assurent pas à leurs auteurs la gloire de figurer au panthéon des économistes. Elle est toujours présente, car les économistes sont conseillers du Prince et de plus en plus conseillers des entreprises et fournisseurs d'explications pour un large public cultivé.

19

La seconde origine de l'histoire économique comme discipline est celle des historiens, venus avec leurs méthodes à l'étude du champ économique. Les ouvrages s'intitulant " histoire économique " vont de la Deutsche Wirtschaftsgeschichte, de Inama-Sternegg, en 1879, à l'Introduction to English Economic History and Theory, de Ashley, en 1888. L'Allemagne domine la discipline entre 1890 et 1914, parce qu'elle domine une histoire érudite qui a défini des méthodes rigoureuses de recherche et d'exploi tation des sources, dans le cadre d'un positivisme qui avait l'illusion de pouvoir décrire " les faits tels qu'ils avaient existé ", sans relation préalable avec la théorie. Mais paradoxalement, l'école historique allemande avait l'ambition de déboucher sur une théorisation de l'évolution des sociétés et des économies par grandes phases. A l'époque de Schmoller, le maître incontesté de l'histoire économique naissante, la contradiction ne se révèle pas. Elle apparaît avec la génération suivante, avec Sombart en particulier, lorsque les historiens économistes prennent leurs distances par rapport à la théorie. L'article de J. H. Clapham de 1922  [25][25] J. H. Clapham, " Of empty economic boxes ", Economic... marque cette rupture qui fait que, désormais, Sombart ou Spiethoff allaient être considérés comme des auteurs peu rigoureux, travaillant à partir de matériaux de seconde main. En France, l'enseignement de l'histoire économique est apparu dans les facultés des Lettres dans des chaires qui n'étaient pas spécialisées, faisant dominer une approche descriptive et a-problématique, mais très érudite. En dehors des ouvrages d'Henri Levasseur, une personnalité exceptionnelle, à la fois économiste, historien et statisticien, l'approche des historiens " généralistes " (c'est-à-dire du politique) l'a emporté, avec une attention portée principalement à l'événementiel de l'histoire économique, à l'histoire des politiques et des institutions économiques.

20

Enfin, sans avoir à remonter aux arithméticiens politiques des XVIIe et XVIIIe siècles, c'est dans la première moitié du XIXe siècle qu'apparaît la troisième composante : l'histoire des statisticiens. Les institutions officielles qui produisaient des statistiques, établissaient des comparaisons annuelles, des récapitulations décennales et pluridécennales, afin de dégager des évolutions longues. En France, un souci précoce a été de faire une comparaison avec la situation en 1789, pour montrer les progrès de la Révolution et de l'Empire  [26][26] EHESS, " La Statistique en France à l'époque napoléonienne..., comme celle de Chaptal en 1819  [27][27] Comte J. A. de Chaptal, De l'industrie françoise, Paris,.... Démembrés sous la Restauration, les services statistiques sont reconstitués en 1833 et mettent en chantier des projets ambitieux, qui vont aboutir au milieu du XIXe siècle à une importante production statistique  [28][28] En particulier des statistiques du commerce extérieur.... Il en allait de même dans les autres pays. Un groupe d'économistes statisticiens se forme au sein de la Société de statistique de Paris avec une double activité à dimension historique. Les uns, comme Maurice Block, s'efforcent de réunir une somme documentaire sur les différents pays du monde. D'autres proposent, à partir du matériau statistique, des études plus centrées sur l'évolution des prix, des salaires, des productions, de la monnaie. Dans tous les pays industriels existe, dans le dernier quart du XIXe siècle, une masse de séries statistiques rétrospectives collectées et commentées dans des recueils  [29][29] Par exemple M. G. Mulhall, The Dictionnary of Statistics,..., des dictionnaires économiques ou des ouvrages plus spécialisés, comme le travail de Bowley sur le commerce extérieur britannique ou sur les salaires  [30][30] A. L. Bowley, Wages in the United Kingdom in the XIXth..., ou encore le travail de Levasseur sur le commerce français.

21

Les divergences d'approches entre générations d'historiens et entre pays, au lieu d'apparaître comme une variété d'opinions, deviennent compréhensibles dans un espace rationalisé des savoirs à partir de ces trois traditions, à partir de ces trois pôles qui exercent des forces centrifuges sur la discipline. Il est aisé de montrer les points possibles d'intersection entre les différents courants. L'école historiste allemande, avec son influence importante sur Braudel et ses prolongements dans la conception dévolution discontinue de l'économie par phases, qui reste, malgré son adossement à la vision keynéso-néoclassique, celle de Rostow, a des intersections possibles avec Marx ou Schumpeter. La New Economic History n'est pas seulement un type d'histoire fortement ancré dans la théorie économique, mais un type d'histoire adossé à une vision néoclassique de l'économie.

22

Nos remarques finales prennent leur sens dans cette manière de concevoir la structure des deux savoirs et des deux pratiques. Elles portent sur les relations que le type d'histoire économique que nous essayons de pratiquer, ou qui nous semble prometteur parmi les travaux récents, peut avoir avec certaines approches économiques. Nous n'avons pas la prétention de vouloir traiter de l'histoire et de l'économie en général, c'est-à-dire comme des ensembles homogènes.

Trois interrogations sur le travail d'historien

La question de l'historicité de l'outillage conceptuel

23

L'historien économiste emprunte ses concepts aux économistes, mais à ceux de quelle époque ? L'histoire de la pensée économique ne peut plus être conçue comme une histoire formelle des idées. Les travaux de Jean-Claude Perrot  [31][31] Jean-Claude Perrot, Une histoire intellectuelle de... ont mis en valeur l'historicité de la théorie économique, une représentation du réel, éclairée par lui autant qu'elle l'éclaire. Les concepts ont une histoire : les termes monnaie, équilibre, travail ou épargne n'ont pas des contenus sémantiques stables. Du fait du jeu complexe entre le réel et ses représentations, on sait qu'il est indispensable, pour comprendre une époque, d'avoir recours aux économistes qui en étaient contemporains. Mais pour en faire quel usage ? Tout dépend de la manière dont on conçoit la production des concepts et des idées économiques entre l'extrême du total relativisme et celui d'un progrès scientifique continu. Le relativisme consiste à penser que les concepts et les idées économiques sont le reflet de la réalité économique et donc les meilleures, voire les seules grilles pour la décrypter. La compréhension d'une époque passerait par l'utilisation de l'outillage des économistes contemporains, toute allusion à des idées ou des analyses postérieures ne pouvant que conduire à des erreurs. Caractéristique est l'ouvrage de Jean-Yves Grenier  [32][32] Jean-Yves Grenier, L'économie d'Ancien Régime. Un monde... qui vise à rendre compte, à partir des concepts des économistes du XVIIIe siècle, du fonctionnement d'une économie d'Ancien Régime, jusqu'alors incomprise, selon lui, parce qu'elle était saisie au travers de grilles d'analyses marxistes, classiques ou néoclassiques.

24

On pourrait en revanche penser que, dans tous les instruments conceptuels de l'analyse économique, certains présentent suffisamment de stabilité temporelle pour qu'on puisse les utiliser sans commettre un délit d'anachronisme. Utiliser des concepts comme la croissance extensive ou intensive, le développement ou la productivité, pour le XVIIIe ou le XIXe siècle, pourrait sembler justifié et éclairant, si cela précise des analyses faites par les contemporains, avec un vocabulaire qui se cherche. Peut-on traduire les analyses anciennes dans le langage de l'économiste moderne  [33][33] Le fait que la concurrence sur les produits de luxe,... et dire en fait la même chose en une terminologie plus facile d'accès ? Car l'histoire n'est pas une enquête pour essayer de retrouver la réalité telle qu'elle a existé. Elle consiste à créer des scénarios permettant de donner une rationalité aux traces du passé que nous avons reconstruites, d'inventer une histoire qui donne satisfaction et répond aux questions que nous nous posons. C'est un pont-aux-ânes de la réflexion des historiens sur leur travail que de dire que les questions que nous posons au passé sont celles de notre présent, et qu'il y aura toujours de nouvelles questions à poser. Cette idée s'oppose à une conception visant à percevoir les économies anciennes uniquement par les yeux des contemporains. Il nous semble que l'anachronisme est plutôt une vertu historique - s'il est, bien sûr, à l'instar de tout dérapage, " contrôlé ". Analyser les économies du XVIIIe ou du XIXe siècle nous semble un chantier assez difficile pour qu'il ne soit pas inutile de se faire aider en même temps par Adam Smith, Ricardo, Marx, Keynes et par les économistes de notre temps. L'historien a l'avantage sur l'économiste de n'avoir pas la même nécessité de construire une totalité à cohérence formelle, mais de pouvoir être éclectique dans ses outils d'analyse et faire feu de tout bois.

L'historicité de la place de l'économique dans la société

25

Les critiques que les historiens français ont pu formuler par rapport à la cliométrie portent souvent à faux. Que l'on accuse la formalisation mathématique, qui est en conformité avec l'évolution de la discipline économique elle-même, nous semble un débat sans intérêt, car la formalisation mathématique est un type de formalisation parmi d'autres : cela ne change pas le fond du problème. Que l'on accuse cette formalisation d'être réductrice en ignorant la complexité du réel et l'importance des facteurs extra-économiques vient de ce qu'apparaît plus clairement, au travers de la mise en équation, ce qui est le propre de toute formalisation : on gagne en rigueur en restreignant le champ des variables à un champ de variables économiques homogènes entre elles. L'approche à formalisation forte est donc pertinente si les variables sociales, politiques et culturelles dont aucun économiste n'ira nier l'importance restent stables, c'est-à-dire dans le temps court. Les économistes qui font de la prévision hésiteront à s'engager sur plus de cinq ou dix ans, car au-delà, les variables environnementales considérées comme stables modifient davantage les résultats que les variables prises en compte dans le modèle. Ce qui pose en revanche problème dans certaines pratiques cliométriques, c'est le détournement d'instruments, l'utilisation de modèles conçus pour une analyse économique de court terme dans des analyses historiques de longue durée. Economistes et historiens n'accordent en effet pas la même signification aux mots " court terme ", " moyen terme " et " long terme " : le long terme est d'ordre séculaire pour l'historien, le moyen terme de l'ordre de la génération, la décennie appartient au temps court.

26

Les " grandes " questions de l'histoire économique, comme la naissance du capitalisme, la croissance des économies occidentales, la révolution industrielle, l'industrialisation comme processus de convergence ou comme lieu d'affirmation d'une pluralité de voies, la mondialisation comme facteur historique (XVIe-XXe siècles) de l'inégalité de développement, se situent dans la longue durée. Elles échappent à la formalisation parce qu'elles mettent en jeu une histoire globale qui dépasse le champ de l'économique. Elles ne peuvent être traitées avec la rigueur qu'exige la science économique. Elles donnent lieu à des tentatives d'explication synthétiques dont on peut, selon une démarche popperienne, prouver l'erreur soit au niveau de l'information, soit au niveau de la construction logique, mais dont on ne peut jamais établir la véracité. Ces analyses historiques ne peuvent qu'être acceptées comme opératoires tant qu'elles ne sont pas infirmées, ou comme séduisantes par l'élégance de leur construction. Une tentation serait de renoncer à aborder ces grands problèmes que, en dehors de Fernand Braudel, Eric Jones, Alexander Gerschenkron ou Franklin Mendels  [34][34] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie..., les historiens ont évités depuis un demi-siècle. Mais ces grandes questions sont les seules vraiment intéressantes, en référence auxquelles les analyses plus circonscrites prennent leur sens. Car il serait naïf de penser que la compréhension globale des évolutions résulte de l'addition des analyses de tous les éléments de cette totalité.

27

La manière dont les variables économiques interviennent dans le fonctionnement de la société et dont elles s'articulent avec les variables non économiques est un grand thème d'histoire. Karl Polanyi, jusqu'alors surtout connu des historiens de l'Antiquité, est aujourd'hui une référence reconnue par un certain nombre d'historiens modernistes et contemporains. Le matériau historique réuni dans La Grande Transformation ne peut être considéré comme vraiment pertinent, mais l'hypothèse formulée par Polanyi apparaît comme extrêmement riche : l'histoire des derniers siècles est celle d'un double mouvement d'autonomisation des variables économiques immergées dans le social et de prise de contrôle de ces variables par les Etats. Elle attire d'emblée l'attention sur l'historicité du marché comme construction sociale  [35][35] Patrick Verley, article " Economie de marché (histoire..., sur l'analyse des marchés de produits et des marchés du travail, qui, pour un historien, ne sont pas des lieux abstraits de l'échange, mais des réalités concrètes et complexes ne fonctionnant qu'avec des règles et des institutions, au travers de pratiques entrepreneuriales visant à se prémunir contre l'incertitude et exploitant au mieux externalités et biens collectifs. L'ouvrage de Jean-Pierre Hirsch sur le patronat lillois du XIXe siècle  [36][36] Jean-Pierre Hirsch, Les Deux Rêves du commerce. Entreprise... met finement en valeur cette construction du marché, dans laquelle l'économiste retrouvera des thèmes de l'école de la régulation et de l'économie des conventions  [37][37] Jean Gadrey, " L'actualité des rêves du commerce ",.... A la peur du vide institutionnel qui saisit les entrepreneurs français au lendemain de la Révolution, répond une autre expérience exceptionnelle, celle de la " transition " des économies ex-socialistes, un résumé de l'histoire de la construction du marché en une dizaine d'années.

Périodiser, la tâche de l'historien

28

L'historien économiste, quelle que soit la tendance dans laquelle il se situe, fait partie de la communauté historienne, dont la spécificité, par rapport aux autres pratiquants des sciences humaines, est de donner aux connaissances sur le passé une organisation en fonction d'une structuration du temps, c'est-à-dire au travers d'une périodisation. Entre les deux pôles extrêmes et également anhistoriques d'un évolutionnisme total, qui ferait de l'histoire un long fleuve tranquille sans rupture, et de la vision chaotique de discontinuités révolutionnaires qui articuleraient des plateaux stables, les historiens se distinguent les uns des autres selon la manière dont ils articulent la continuité et les discontinuités. Pour tous, de manière plus ou moins marquée, existent des points d'infléchissement, des articulations, des bifurcations, qui séparent des périodes en mouvement mais qui ont en commun un certain nombre de règles de fonctionnement et d'évolution interne. La manière dont on définit ces points d'articulation est un élément déterminant de la construction du discours historique.

29

Les approches fondées sur le courant majoritaire de l'économie montrent leur inaptitude à analyser les discontinuités majeures de l'histoire économique, comme le processus de l'industrialisation, qui ne se ramène pas à une simple étude des déterminants de la croissance sur les deux derniers siècles. Il n'est pas surprenant quconduisent à privilégier le caractère graduel et continu, puisqu'elles suivent en long terme des variables dont les mutations qualitatives (changement de nature des produits, remplacement de la production domestique non marchande par une production marchande...) rendent hasardeuse la simple comparaison quantitative.

30

Les économistes qui intègrent la dynamique du changement fournissent des instruments de compréhension bien mieux adaptés aux historiens. Marx reste une référence que l'on ne peut éviter. Les hypothèses de l'école de la régulation sont non seulement des hypothèses de travail fortes pour les historiens du XXe siècle, mais peuvent également inspirer des analyses plus amples chronologiquement. Par exemple, une des articulations entre le XIXe siècle et le XXe, dans les pays occidentaux, est clairement liée au mode de partage de la valeur ajoutée et donc des gains de productivité, qui s'est fait dans les trois premiers quarts du XIXe siècle en faveur des profits et des consommateurs par la baisse du prix des produits, permettant une abondance d'épargne favorable à l'investissement, à l'exportation de capitaux et à l'extension de la demande sociale des produits vers les classes moyennes, avec au contraire une lenteur de la progression des revenus du travail. En revanche, dans le dernier quart du XIXe siècle, apparaît un mode de partage des gains de productivité désormais plus favorable aux revenus du travail, avec le développement des syndicats, l'épuisement des réserves de travail de la pluriactivité et le recul de la flexibilité dans les nouveaux modes d'organisation de la production.

31

Les travaux récents sur le thème de la " croissance endogène "  [38][38] Un ouvrage fait aujourd'hui une synthèse cohérente... représentent sans doute une tentative théorique ambitieuse d'endogénéiser toutes les variables qui semblent empiriquement importantes, de permettre de prendre en compte l'innovation en même temps que l'accumulation du capital et de permettre ainsi d'intégrer au corpus du courant majoritaire de la théorie le changement de régimes économiques, qui est une des questions majeures de l'histoire. N. F. R. Crafts  [39][39] N. F. R. Crafts, " Endogenous growth : lessons for... s'est essayé à expliquer deux siècles et demi d'histoire britannique depuis la révolution industrielle en s'appuyant sur les outils de la théorie de la croissance endogène, qui semble ainsi un point d'intersection prometteur entre les historiens et les économistes  [40][40] Voir André Straus et Patrick Verley, op. cit..

32

Mais les discontinuités du cours de l'histoire sont aussi celles que les agents économiques ont ressenties comme telles, car ils contribuent à les créer par les changements de leurs pratiques. Pour agir sur un environnement incertain, qu'ils ne perçoivent que partiellement, au travers de filtres, les entrepreneurs, les banquiers, les ménages, les politiques mettent en oeuvre des pratiques rodées, consacrées parce que jusqu'alors elles produisent les résultats attendus, et se décident en fonction d'anticipations " rationnelles " en ce qu'elles reposent sur une expérience et sur une mémoire. Lorsque ces pratiques perdent en efficacité, les agents économiques perdent leurs repères et adoptent des comportements de repli, en général avec un horizon temporel plus court, afin de réduire leurs risques. Ils tendent à considérer la période qu'ils traversent comme une crise ou comme une période transitoire. Ce dernier terme n'a objectivement aucun sens, puisque chaque période est une transition entre l'avant et l'après ; mais subjectivement, il a un sens pour les acteurs. Les hommes des années 20 ont l'impression d'avoir quitté une normalité, celle de l'avant 1914. Ils espèrent un retour à cette normalité, mais finissent par comprendre qu'ils entrent dans un autre fonctionnement économique auquel ils doivent adapter leurs anciennes pratiques. On trouverait d'autres exemples dans les hésitations des entrepreneurs dans les années 1880 devant un marché de produits en train de changer d'assise sociale, en repli pour les produits de luxe et en voie d'élargissement vers les classes populaires, avec des modifications de l'élasticité de la demande qui impliquent d'autres stratégies entrepreneuriales. Ici, l'historien a sans doute à apprendre des analyses de la formation des anticipations et de la gestion des risques.

Notes

[1]

Cet article doit beaucoup à de nombreuses discussions sur le métier d'historien que j'ai eues avec André Straus. Qu'il en soit remercié. S'il a sa part dans l'élaboration d'un certain nombre d'idées, il n'est bien sûr pas responsable des opinions erronées ou discutables que j'aurais pu formuler. Des réflexions complémentaires, que je n'ai pas jugé utile de répéter, pourront être trouvées dans l'article suivant : André Straus et Patrick Verley, " "L'économie française au XIXe siècle. Analyse macroéconomique", une oeuvre isolée ou une ouverture vers des recherches novatrices ? ", Revue du XIXe siècle, numéro spécial sur l'économie française au XIXe siècle, mai 2002.

[2]

Rober Boyer, " Economie et histoire : vers de nouvelles alliances ", Annales ESC n? 6, novembre-décembre 1989 ; " Economie et histoire : nouvelles approches ", numéro spécial de la Revue économique, vol. 42, n? 2, mars 1991. Quelques années auparavant était paru, aux Etats-Unis, un ouvrage qui faisait un bilan de la relation entre les deux disciplines : W. N. Parker. (ed.), History and the Modern Economist, Worcester, Blackwell, 1986.

[3]

Cliométrie : littéralement, " mesure de l'histoire ". Pour une présentation, voir Jacques Brasseul, " Intérêt et limites de la cliométrie ", Alternatives Economiques n? 155, janvier 1998 [NDLR].

[4]

Julian Hoppit, " Counting the industrial revolution ", Economic History Review 2th S., vol. XLIII, n? 2, mai 1990 ; Maxine Berg et Pat Hudson, " Rehabilitating the industrial revolution ", Economic History Review, vol. XLV, n? 1, 1992.

[5]

Les rencontres d'Aussois, organisées dans le cadre du CNRS par Richard Arena et Pierre Dockès, en 2001, témoignent de la possibilité et du caractère fructueux de ces échanges. Bien sûr, seule une minorité d'économistes s'intéresse à ce dialogue, car, pour reprendre l'expression de P. Dockès et B. Rosier, " le recours à l'histoire a toujours eu un parfum d'hétérodoxie " (Revue économique, mars 1991, op. cit., p. 149). Il en va de même chez les historiens économistes, dont le courant majoritaire pratique une histoire très factuelle.

[6]

Jean Bouvier, " Feu François Simiand ? ", in Conjoncture économique, structures sociales, hommage à Ernest Labrousse, Paris, La Haye, Mouton, 1974, p. 59-78 ; Maurice Lévy-Leboyer, " L'héritage de Simiand : prix, profits et termes de l'échange au XIXe siècle ", Revue historique n? 493, 1970.

[7]

" L'histoire sérielle englobe toutes les histoires quantitatives, mais elle les dépasse ; elle est, presque par définition, l'histoire de demain, partie à la conquête du troisième niveau, tâtonnant aux limites des systèmes de civilisation ", Pierre Chaunu, Histoire, science sociale. La durée, l'espace et l'homme à l'époque moderne, Paris, Sedes, 1974, p. 71. Le " troisième niveau " est une allusion aux nouvelles possibilités de calcul permises par les ordinateurs de la troisième génération qui, dans les années 60, ont été exploitées par quelques grands projets de recherche.

[8]

Deux historiens français, François Crouzet et Maurice Lévy-Leboyer, ont beaucoup fait pour introduire en France, dans les années 60 et 70, les problématiques d'une histoire économique anglo-saxonne reposant sur une bien meilleure connaissance de la théorie économique. On peut ainsi citer deux notes critiques qui ont eu un effet de diffusion de l'information : M. Lévy-Leboyer, " Chemins de fer et croissance économique : l'exemple américain ", Annales ESC, mai-juin 1966 ; M. Lévy-Leboyer, " La New Economic History ", Annales ESC, septembre-octobre 1969.

[9]

Maurice Lévy-Leboyer et Patrick Verley, " Histoire économique ", in Claude Jessua, Christian Labrousse et Daniel Vitry (dir.), Dictionnaire des sciences économiques, Paris, PUF, 2001.

[10]

Néanmoins, le présent article reprend des arguments que j'ai déjà exposés oralement le 5 mai 1989 lors d'une discussion organisée avec Robert Boyer à l'occasion de la parution de son article dans les Annales ESC. Le texte que j'avais rédigé est resté inédit.

[11]

Ce qui ne signifie pas institutionnel au niveau de la communauté européenne ou internationale.

[12]

Edmond Malinvaud, " Propos de circonstance sur les orientations de la discipline économique ", Annales ESC, 45e année, n? 1, janvier-février 1990, p. 116.

[13]

Maurice Lévy-Leboyer et François Bourguignon, L'économie française au XIXe siècle. Analyse macroéconomique, Paris, Economica, 1985.

[14]

Michel Beaud, " Economie, théorie, histoire : essai de clarification ", Revue économique, mars 1991, op. cit., p. 167. L'italique est dans le texte original.

[15]

Karl Marx, Contribution à la critique de l'économie politique (1859), Editions sociales, 1972, p. 165.

[16]

André Straus et Patrick Verley, op. cit.

[17]

Jeffrey G. Williamson, Late Nineteenth Century American Development. A General Equilibrium History, Londres, Cambridge University Press, 1974.

[18]

En cas de mauvaise applicabilité du référent théorique à la réalité, on pourrait aboutir à une conclusion allant du rejet de l'hypothèse théorique pour raison de " falsification " au sens de Popper.

[19]

Michel Beaud, op. cit., p. 166 et 167.

[20]

Pierre Dockès et Bernard Rosier, " Histoire "raisonnée" et économie historique ", Revue économique, mars 1991, op. cit., p. 206.

[21]

Pierre Vilar, " Histoire marxiste, histoire en construction ", in Faire de l'histoire, t. I, Paris, Gallimard, 1974.

[22]

Voir Patrick Verley, L'Echelle du monde, Paris, Gallimard, 1997, p. 54-59.

[23]

Alfred Marshall, Principes d'économie politique, livre IV, chap. X, trad. française Paris, 1906.

[24]

Evolution finement analysée par Maxine Berg, The Machinery Question and the Making of Political Economy, 1815-1848, Cambridge, Cambridge University Press, 1980.

[25]

J. H. Clapham, " Of empty economic boxes ", Economic Journal, t. XXXII, 1922, p. 305-314. Cela marque le passage, selon l'expression de R. M. Hartwell, de l'Economic History I à l'Economic History II, qui refuse le rapport à la théorie. Voir R. M. Hartwell, " Good old economic history ", Journal of Economic History, vol. XXXIII, n? 1, 1973, p. 28-40.

[26]

EHESS, " La Statistique en France à l'époque napoléonienne ", journée d'étude, Paris, 14 février 1980, EHESS-Centre Guillaume-Jacquemyns, 1981.

[27]

Comte J. A. de Chaptal, De l'industrie françoise, Paris, A.-A. Renouard, 2 tomes, 1819.

[28]

En particulier des statistiques du commerce extérieur à partir de 1826, avec une rétrospective pour 1818-1826 et des tableaux décennaux récapitulatifs et comparatifs, des enquêtes agricoles décennales à partir de 1840, et deux grandes enquêtes industrielles, celle de 1847 et celle de 1861-1865.

[29]

Par exemple M. G. Mulhall, The Dictionnary of Statistics, Londres, 1909, 4e édition révisée.

[30]

A. L. Bowley, Wages in the United Kingdom in the XIXth Century, Cambridge, 1900.

[31]

Jean-Claude Perrot, Une histoire intellectuelle de l'économie politique (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, EHESS, 1992.

[32]

Jean-Yves Grenier, L'économie d'Ancien Régime. Un monde de l'échange et de l'incertitude, Paris, Albin Michel, 1996.

[33]

Le fait que la concurrence sur les produits de luxe, qui étaient un segment majeur des économies de l'époque moderne, se faisait au travers de la qualité des produits, et non pas par l'intermédiaire des prix - ce qui explique l'importance des institutions certificatrices de la qualité -, fonde-t-il une autre économie politique ? Ne peut-on le rendre clairement lisible par le concept d'élasticité de la demande par rapport au prix ?

[34]

Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Paris, Colin, 1979 ; Eric L. Jones, The European Miracle. Environments, Economies and Geopolitics in the History of Europe and Asia, Cambridge, Cambridge University Press, 1981 ; Alexander Gerschenkron, Economic Backwardness in Historical Perspective, Cambridge, Mass., 1962 ; Franklin Mendels, " Proto-industrialization : the first phase of industrialization ", Journal of Economic History, 1972.

[35]

Patrick Verley, article " Economie de marché (histoire de l') ", Encyclopedia Universalis.

[36]

Jean-Pierre Hirsch, Les Deux Rêves du commerce. Entreprise et institution dans la région lilloise (1780-1860), Editions de l'EHESS, 1992.

[37]

Jean Gadrey, " L'actualité des rêves du commerce ", Revue du XIXe siècle, mai 2002, op. cit.

[38]

Un ouvrage fait aujourd'hui une synthèse cohérente de cette approche : Philippe Aghion et Peter Howitt, Théorie de la croissance endogène, Paris, Dunod, 2000.

[39]

N. F. R. Crafts, " Endogenous growth : lessons for and from economic history ", in David M. Kreps et Kenneth F. Wallis, Advances in Economics and Econometrics : Theory and Applications, Cambridge University Press, 1997.

[40]

Voir André Straus et Patrick Verley, op. cit.

Plan de l'article

  1. Attitudes communes
  2. La triple hérédité de l'histoire économique
  3. Trois interrogations sur le travail d'historien
    1. La question de l'historicité de l'outillage conceptuel
    2. L'historicité de la place de l'économique dans la société
    3. Périodiser, la tâche de l'historien

Pour citer cet article

Verley Patrick, « Histoire(s) économique(s) et sciences économiques », L'Économie politique, 4/2002 (no 16), p. 70-86.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-4-page-70.htm
DOI : 10.3917/leco.016.0070


Article précédent Pages 70 - 86 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback