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L'Économie politique

2002/4 (no 16)


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Jacques Sapir, directeur d'études à l'EHESS, a fait paraître au mois de septembre un ouvrage assez polémique intitulé Les Economistes contre la démocratie (Albin Michel). Il y défend l'idée que le discours économique dominant agit dans le sens d'une dépossession des instances démocratiques au profit d'une tyrannie des experts, prélude à une tyrannie politique qu'il qualifie de libéral-stalinisme. Les économistes sont-ils les fossoyeurs de la démocratie ? Pour en débattre, L'Economie Politique a interviewé Jacques Sapir et demandé à deux économistes de réagir : Elie Cohen, nommément mis en cause à plusieurs reprises dans l'ouvrage, et André Orléan.

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Vous commencez par dénoncer dans votre ouvrage le glissement des économistes dominants, souvent conseillers des Princes, de l'expertise à l'expertisme. Qu'entendez-vous par là ?

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Jacques Sapir : J'entends par expertisme la combinaison de deux choses. D'une part, le fait d'émettre des avis sans donner de possibilité de vérification : l'expert doit toujours dire sur quelle base il fonde son avis, afin de donner les éléments de sa propre critique, ce qui seul permet un débat. Sinon, on tombe dans un discours idéologique où l'on utilise un vocabulaire d'apparence scientifique comme un argument d'autorité. D'autre part, le fait de se présenter comme un simple donneur d, alors que l'on joue le rôle de décideur. L'expertisme, c'est donc une double irresponsabilité : une irresponsabilité de nature politique, par la confusion entre la fonction d'expert et la fonction de décideur - ce qui revient à la confusion entre la légitimité politique et la légitimité scientifique -, et une irresponsabilité scientifique, qui consiste à émettre des avis normatifs et prescriptifs sans en donner les possibilités de vérification ou en prétendant que ces avis se situent dans un au-delà du débat et de la vérification. L'expertisme est donc le contraire de l'expertise, qui, elle, doit se donner pour ce qu'elle est : un avis vérifiable et contestable, sans prétention à fonder sa propre légitimité. J'ajoute que l'expertisme n'est pas le défaut des seuls économistes - même s'il atteint chez eux parfois des sommets -, mais qu'il peut se manifester dans d'autres disciplines, de la médecine à la géologie.

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Les économistes prennent-ils vraiment les décisions politiques ?

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J. S. : Il y toute une série de cas où c'est effectivement ce qui se passe. D'abord, tout simplement, quand le décideur est débordé et qu'il n'a pas le temps d'évaluer la décision qu'on lui soumet. Ensuite, quand le décideur politique présente comme résultat scientifique ce qui correspond à un choix politique, et qu'il choisit ainsi d'échapper au débat. Enfin, quand le décideur et l'expert se confondent dans la même personne. Par exemple, lorsque Lawrence Summers exerçait la fonction de vice-ministre des Finances aux Etats-Unis, ou Stanley Fischer celle de numéro deux du Fonds monétaire international (FMI). On en a un autre exemple, en France, avec l'idée que le ministre des Finances doit être un économiste. Or, au Japon, jusqu'à ces dernières années, le directeur du Miti  [1][1] Abréviation désignant le Ministry of International... n'était jamais un économiste : comme ce ministère est au coeur de la décision économique, les Premiers ministres japonais considéraient qu'il devait être dirigé par un homme politique d'expérience.

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Concrètement, on voit aujourd'hui plutôt les deux derniers cas. Les décideurs politiques se servent d'un argumentaire mobilisant le vocabulaire scientifique des économistes - souvent alors réduit à un jargon - pour présenter comme unique solution possible ce qui relève d'un choix à plusieurs alternatives. On voit aussi des situations où il y a confusion entre le décideur et l'expert, ce qui permet de jouer sur les deux tableaux sans être tenu pour responsable d'aucun ; c'est la fable de La Fontaine, la chauve-souris disant : " Je suis oiseau, voyez mes ailes, je suis souris, voyez mes poils "...

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Les experts du Conseil d'analyse économique sont-ils dans ce cas ?

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J. S. : Le Conseil d'analyse économique regroupe un nombre important d'économistes aux avis divergents et a plus servi à produire du papier qu'à influencer directement les décisions. Je n'ai pas le sentiment que l'on soit sorti, dans ce cas, des limites de l'expertise. On a plus de problèmes avec le ministère des Finances, depuis Raymond Barre, présenté en son temps comme le " meilleur économiste de France ", jusqu'à Dominique Strauss-Kahn. La confusion des rôles n'est pas bonne. Un économiste peut, bien entendu, être ministre, et même ministre des Finances. Mais il l'est alors en tant que citoyen, et non en tant que scientifique. Faire croire et laisser dire que ce qui légitimerait ses décisions serait un savoir de nature scientifique, et non une compétence politique, est une fraude majeure. En France, les avis d'économistes ont été présentés comme des vérités scientifiques incontournables, et non pas comme des conjectures soumises au débat. On en voit un exemple avec la question du franc fort, justifié à partir de 1985-1986 au nom de l'inefficacité des dévaluations, puis, quelques années plus tard, la justification de la monnaie unique au nom des dangereuses inégalités que créaient ces dévaluations. Soit la première thèse est juste, soit c'est la seconde, mais certainement pas les deux en même temps. Pourtant, ce sont les mêmes qui ont soutenu ces thèses contradictoires, et ce sans expliquer pourquoi ce qui était noir hier devenait blanc aujourd'hui. L'honnêteté politique et scientifique aurait été de discuter des avantages et des inconvénients de la flexibilité du taux de change, en montrant d'ailleurs que, selon les solutions proposées, ce n'étaient pas les mêmes qui perdaient ou gagnaient dans l'opération. Le dogme était, avec Pierre Bérégovoy, qu'une dévaluation, par principe, ne marche jamais. Or c'est une malhonnêteté scientifique et politique, on l'a bien vu en Russie en 1998.

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L'économie standard, sur laquelle s'appuient les économistes que vous dénoncez, projette un imaginaire politique de la mondialisation que vous qualifiez de libéral-stalinisme.

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J. S. : J'ai utilisé pour la première fois ce terme en 1996 dans mon ouvrage Le Chaos russe[2][2] Jacques Sapir, Le Chaos russe, La Découverte, 1996, à propos du comportement des économistes libéraux, russes et occidentaux, dans la transition en Russie. Il fait référence à un comportement que l'on voit émerger au début des années 30 en Union soviétique. A l'époque, on proclamait la centralité de la figure du prolétaire, ce que l'on appelle le " tournant gauche " du stalinisme, mais en même temps, on déniait aux ouvriers le statut de prolétaire sous prétexte qu'ils venaient en majorité du monde paysan. Qui est alors le prolétaire dans ce système ? Le cadre du Parti, celui qui doit décider de tout, d'après Staline. De même, aujourd'hui, on proclame dans nos pays la centralité de la figure du citoyen. Mais celui-ci est réduit à des usages triviaux de sa citoyenneté ; celle-ci est le plus souvent assimilée à la civilité. Le comportement citoyen revient alors à respecter les biens et les personnes, à pratiquer des gestes gratuits, comme la participation à des associations caritatives. Le modèle devient alors le volontaire social, celui qui vient donner un coup de main dans des initiatives du type Restos du coeur, alors que, dans le même temps, les décisions importantes concernant la politique économique - décisions qui ont un effet direct et immédiat sur l'emploi et le revenu de millions de personnes - sont retirées de la représentation populaire, pour être confiées à des agences indépendantes (Banque centrale européenne, Organisation mondiale du commerce), où le débat et la décision sont le monopole d'experts s'autorecrutant. Au citoyen apparent, et désormais dénué de pouvoir de décision si ce n'est celui de sa propre charité, s'oppose le véritable citoyen, celui qui décide de tout : l'expert. On est dans le même système idéologique. Avec les mêmes pathologies. Par exemple, quand les politiques ne donnent pas les résultats escomptés, on ne les interroge pas, on cherche des saboteurs. On l'a vu dans le discours en Russie en 1992-1994. On l'a vu aussi en France dans les réactions des experts et responsables face aux mouvements de contestation des réformes Juppé en 1995 ou de celles d'Allègre dans l'Education Nationale en 1997-1998. C'est le cas aujourd'hui quand on nous explique que la mobilisation contre la mondialisation empêche le bon fonctionnement du système de régulation dont on attend monts et merveilles. On sait où cela finit : à une criminalisation de tout avis dissident. J'ai été particulièrement choqué quand, dans son ouvrage  [3][3] Elie Cohen, L'ordre économique mondial. Essai sur les..., Elie Cohen fustige les manifestants de Seattle et qualifie le résultat de leur action d'" étrange défaite " pour la mondialisation, selon le mot de l'historien Marc Bloch au moment de défaite française face à l'Allemagne en 1940. Il aurait pu user de bien d'autres termes sans mobiliser un tel rapprochement. Je ne veux pas penser qu'il s'agisse, pour Elie Cohen, d'inciter son lecteur à tirer un trait d'égalité entre les nazis et les contestataires de la mondialisation. Mais ce scandaleux dérapage donne une idée de la façon extrêmement négative dont il perçoit ces derniers. D'un point de vue psychanalytique, l'inconscient parle.

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Le stalinisme a fait beaucoup de victimes. Où sont les morts provoquées par les économistes ?

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J. S. : En Russie, la surmortalité actuelle provient en partie de la destruction des systèmes sociaux et d'hygiène, résultat des coupes budgétaires imposées par les économistes qui ont conseillé les gouvernements, de Jeffrey Sachs à Stanley Fischer. Ces économistes ont également sur la conscience la situation de désespoir, de voie sans issue qu'ils ont contribué à créer par leurs conseils erronés : le taux de suicide a explosé chez les jeunes, ainsi que des comportements facilitant la montée de la prostitution ou de la criminalité. On a maints exemples d'une détérioration dramatique des cadres de vie liée aux politiques prescrites par ces experts en Amérique latine, par exemple aujourd'hui en Argentine. Les recettes du FMI ont conduit l'Indonésie au marasme et au bord de l'éclatement interethnique et de la guerre civile, alors que, à l'opposé, la Malaisie traversait la crise de 1997 sans trop de mal en suivant une politique opposée (incluant en particulier le contrôle des changes). Il est clair que les économistes responsables des divers désastres que l'on a connus ne les ont pas voulus. Une bonne partie d'entre eux ont donné leurs conseils avec les meilleures intentions du monde. Rappelons-nous le mot de Guillaume II devant les charniers de la Première Guerre mondiale : " Je n'avais pas voulu cela. " Et rapprochons cette phrase de l'aveu de Michel Camdessus, l'ancien directeur général du FMI, reconnaissant que l'action du FMI avait créé en Russie " un désert institutionnel dans une culture du mensonge "[4][4] Libération, 31 août 1999.. Il ne reste pas moins que l'on n'est pas jugé sur ses intentions, on l'est sur ses résultats.

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La science économique a-t-elle toujours connu cette volonté de dépolitisation ?

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J. S. : Dans la pensée économique depuis le XVIIIe siècle, il y a en permanence une tension entre ceux qui prétendent faire sortir les décisions économiques de la politique et ceux qui estiment qu'elles sont par définition un élément de la politique. Dans le premier cas, on a la théorie du commerce international de David Hume (le Price Species Flow), qui cherche à montrer que dès qu'un pays exporte beaucoup, les entrées d'or et d'argent font monter les prix, baisser sa compétitivité et ses excédents extérieurs. C'était en fait une approche qui cherchait à contrer les discours mercantilistes de recherche des excédents extérieurs à tout prix, y compris par la guerre. L'idée de Hume était de fournir un cadre explicatif montrant, scientifiquement, que ces guerres étaient inutiles. L'objectif était louable, mais les hypothèses étaient choisies pour obtenir le résultat voulu et donner une soi-disant base scientifique à un choix politique. Dans le second cas, Friedrich List propose au contraire une vision politique du commerce international : il montre que dans un système international hiérarchisé, le développement ne peut se faire sous la pression des puissants et rend le protectionnisme nécessaire.

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L'idéologie scientiste du XIXe siècle va radicaliser la tradition de Hume et David Ricardo pour aboutir à Léon Walras, qui présente l'économie comme un système obéissant à des lois de la nature, ne nécessitant pas, par définition, de débat politique. C'est une source majeure de cette volonté de dépolitiser l'économie. Il existe cependant une autre tradition qui va dans le même sens. Ceux qui en sont issus ont alors avancé l'idée que la dépolitisation de la décision économique est nécessaire, même si elle n'est pas justifiée, car confier la décision politique au plus grand nombre mène à la dictature. C'est le discours libéral politique, présent depuis Benjamin Constant, et qui s'inspire des conséquences de la Révolution française et de la Terreur. On retrouve ce discours chez Friedrich Hayek. Ce dernier ne croit pas que les lois économiques soient des lois de la nature, ce en quoi il a raison. Mais il veut éviter que la grande masse participe à la décision économique car cela ne peut conduire, à ses yeux, qu'à détruire les conditions qui permettent la meilleure réalisation de l'ordre spontané du marché, en particulier la défense de la propriété privée. Il adopte ainsi, dans ses derniers ouvrages des années 70, une position de moins en moins compatible avec la démocratie (après avoir pris, faut-il le rappeler, des positions courageuses contre les nazis).

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Comment faire pour rendre aujourd'hui le débat économique plus démocratique ?

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J. S. : La première chose consiste à redonner toute sa place à l'espace politique. C'est pour cela que je suis contre le principe d'agences indépendantes. Les gouverneurs de banques centrales devraient être responsables devant les parlements nationaux. Il faut redonner à l'expression de la souveraineté populaire la possibilité de prendre des décisions sur l'ensemble des domaines de la politique économique, car cette dernière ne relève pas de la science mais de la combinaison d'intérêts divergents et contradictoires, c'est-à-dire de la politique. Ce qui fait la démocratie, ce n'est pas seulement la liberté de parole, c'est le fait que cette dernière aboutisse à produire des dirigeants en mesure de prendre des décisions et devant en assumer les responsabilités. Sans pouvoir d'agir et de décider, il n'y a plus de souveraineté, et quand il n'y a plus de souveraineté, il n'y a plus de démocratie. Il s'agit aussi de savoir si les économistes sont prêts à accepter le pluralisme des débats et, plus globalement, si la science économique est restée une discipline vivante ou bien si elle est devenue une discipline morte. D'un côté, il est évident qu'il y a des débats importants, y compris dans la tradition néoclassique. D'un autre côté, il y a des domaines où tout débat est impossible. Cela fait plus de trente ans maintenant que des expériences, reproduites et donnant toujours le même résultat, ont montré que les fondements psychologiques de la théorie néoclassique des préférences sont faux. Soit ces travaux sont niés, soit ils sont cités mais on fait comme si c'était une vision du monde parmi d'autres. Or, soit ils ont tort, et pourquoi les reprendre, soit ils ont raison, et c'est toute la théorie microéconomique néoclassique (et même, au-delà, utilitariste) qui doit disparaître, et avec elle un pan entier de la tradition économique. La science économique affiche, au mieux, un pluralisme de façade car, en refusant tout débat de méthode, elle reste prise dans des débats sans enjeu. C'est un mauvais présage, qui annonce une crise interne de très grande violence.

Notes

[1]

Abréviation désignant le Ministry of International Trade and Industry (ministère du Commerce extérieur et de l'Industrie) au Japon [NDLR].

[2]

Jacques Sapir, Le Chaos russe, La Découverte, 1996.

[3]

Elie Cohen, L'ordre économique mondial. Essai sur les autorités de régulation, Fayard, 2000.

[4]

Libération, 31 août 1999.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, Jacques Sapir, « Le règne du libéral-stalinisme », L'Économie politique 4/2002 (no 16) , p. 8-14
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-4-page-8.htm.
DOI : 10.3917/leco.016.0008.


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