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L'Économie politique

2002/4 (no 16)


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Suite à la crise du rouble de l'été 1998, les plaidoyers en faveur de l'instauration d'une Caisse d'émission (voir encadré page 99) en Russie se sont multipliés (Barro, 1998 ; Hanke, 1998). Il se trouve qu'une expérience monétaire inspirée des principes du currency board a déjà vu le jour en Russie, dans la région d'Arkhangelsk, pendant la guerre civile consécutive aux révolutions de 1917. Un des intérêts de cette expérience monétaire réside dans le fait que la conception du dispositif revient à John Maynard Keynes, alors haut-fonctionnaire au British Treasury. Malheureusement, on ne trouve trace de cette expérience dans aucun des trente volumes de la collection des OEuvres complètes du célèbre économiste (Keynes, 1971-1989), ni dans les oeuvres inédites répertoriées par O'Donnell (1992). Des recherches dans les archives françaises et britanniques ont permis la mise au jour de documents apportant des précisions importantes sur le sujet. Elles contiennent notamment un mémorandum dans lequel Keynes expose le système élaboré par ses soins. Elles révèlent l'attitude pragmatique de l'économiste de Cambridge, pourtant influencé à l'époque par les principes de l'orthodoxie monétaire. Mais surtout, elles mettent en lumière les avantages et les limites de ce dispositif monétaire inspiré des principes du currency board : la rigidité des règles liées à l'émission de monnaie a certes permis le rétablissement d'une monnaie stable et convertible, mais elle a soumis l'effort de guerre conduit par les autorités de Russie du Nord à une importante contrainte de financement.

Un nouveau rouble antibolchevique

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L'initiative de l'instauration de la Caisse d'émission de Russie du Nord, en 1918, relève des Britanniques, qui cherchent à résoudre les difficultés financières de l'intervention militaire contre le nouveau pouvoir bolchevique engagée depuis le début de lée dans les régions d'Arkhangelsk et de Mourmansk. Elle s'impose face à différents projets alternatifs initiés principalement par les Français, dont la logique commune est de mettre en circulation un nouveau rouble garanti par les Alliés  [2][2] Les Alliés rassemblaient à l'époque l'Angleterre, la... et émis par l'intermédiaire d'une banque interalliée. Le premier objectif de la Grande-Bretagne est de répondre aux besoins urgents en liquidités viables pour le paiement des soldes des corps expéditionnaires et le règlement des dépenses locales. Jusqu'à la prise du pouvoir local d'Arkhangelsk par les Blancs et la constitution immédiate d'un gouvernement par Tchaikovski, le 3 août, les Britanniques parviennent à se procurer sur place les roubles dont ils ont besoin, soit en vendant des produits alimentaires en provenance d'Angleterre, soit contre des livres sterling à Londres. Mais ces opérations s'avèrent très coûteuses  [3][3] D'après Keynes, le rouble s'échange à un cours compris... et l'obtention de billets se complique au fur et à mesure que les besoins alliés s'accroissent avec l'augmentation des dépenses. De plus, dans sa fuite, le gouvernement local bolchevique avait emporté avec lui les fonds détenus à la succursale de l'ancienne banque d'Etat, tarissant ainsi une éventuelle source de liquidités.

La double contrainte de la caisse d'émission

" Caisse d'émission " est la traduction la plus courante de currency board. On parle parfois également de " conseil monétaire " ou de " directoire financier ". Il s'agit d'un principe d'organisation de la politique économique qui repose sur l'établissement d'une double contrainte : un taux de change fixe par rapport à une devise choisie (par exemple, ici, la livre sterling) et une création monétaire par la banque centrale limitée à hauteur de ses réserves en or et dans la devise de la monnaie choisie comme ancre. Pour une présentation rapide et critique du currency board, voir Adda (1998) ou Ponsot (2000).

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En réalité, le caractère urgent de ce besoin de liquidités n'est que le révélateur d'une situation monétaire et financière profondément dégradée par les soubresauts répétés de la période précédente. Après la dislocation de l'empire tsariste, la Première Guerre mondiale, les révolutions de 1917 et les premiers mois de la guerre civile, la circulation monétaire est, en effet, assurée par une multitude d'instruments monétaires  [4][4] Dans la région Nord, circulaient ainsi des billets... ne reposant sur aucune légitimité et n'ayant plus aucune valeur, tandis que l'inflation et le troc se généralisent. Plus qu'une simple pénurie momentanée de liquidités, c'est en fait la situation générale de chaos monétaire qui entrave l'action alliée. C'est pourquoi Keynes, à qui le British Treasury a confié le soin de trouver une solution, n'entend pas recourir à de simples expédients et cherche à apporter une solution plus ambitieuse, qui non seulement résoudrait le problème transitoire, mais établirait de manière permanente des bases monétaires saines.

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L'arrangement qu'il présente en quatorze points dans son mémorandum, inédit jusqu'ici et reproduit ci-après, consiste à mettre en circulation une nouvelle monnaie stable représentant nominativement les autorités russes reconnues par les Alliés. " En termes techniques, le système que je propose serait décrit comme un étalon-sterling réglé par une Caisse de conversion [...] indépendante, analogue à celles qui, en Amérique du sud, ont réussi à relever la valeur monétaire de ces pays par rapport à leur dépréciation antérieure " (points 7-8). Keynes aurait pu se rapporter à d'autres arrangements monétaires de ce type, tels que les régimes coloniaux de type currency board, qu'il connaissait bien ; mais sans doute préférait-il éviter toute référence à un dispositif liant étroitement la Grande-Bretagne à des territoires sous sa domination. L'émission de la nouvelle monnaie reposerait sur le régime suivant : " Elle s'appuierait, non pas sur une garantie formelle, mais sur la constitution d'une réserve en sterling [...] conservés à la Banque d'Angleterre et considérés comme la propriété inaliénable de la Caisse russe de conversion " (points 8.a et 8.g). La stabilité du nouveau rouble est donc obtenue sans recourir à une quelconque garantie extérieure - à la différence du projet français -, préservant ainsi les Alliés d'un engagement qui impliquerait, en outre, des négociations prolongées susceptibles de retarder l'exécution du programme  [5][5] Dans la lettre qui accompagne l'envoi de son mémorandum....

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Le projet disposait d'un autre avantage. Un dérapage de l'émission provoqué par les autorités locales est a priori exclu. Tout d'abord parce que la Caisse d'émission est indépendante et que son intégrité est garantie par la présence d'administrateurs britanniques à sa direction. Ensuite, et surtout, parce que l'action principale de la Caisse se borne à la conversion automatique et illimitée des nouveaux billets en livres sterling et réciproquement, selon une parité fixe définie par Keynes à quarante nouveaux roubles pour une livre (point 10). L'émission de nouveaux billets au siège de la Caisse, à Arkhangelsk, est donc conditionnée à une augmentation de ses avoirs en livres sterling à Londres (clause 8.c.1). Réciproquement, la présentation de nouveaux roubles à la Caisse permet d'obtenir des sterling sous la forme de chèques sur des banques londoniennes. Dans la version du mémorandum adressée aux Alliés, Keynes élargit la clause 8.c.1 en accordant la possibilité d'émettre des nouveaux roubles en échange de francs et de dollars conservés respectivement à la Banque de France et à la Federal Reserve, à un taux qui est fonction du cours de change de ces devises par rapport à la livre sterling. Pour les Américains, la mise en place de cette procédure élargie est la condition de leur adhésion à la réforme. De leur côté, les Français cherchent à se fournir en nouveaux roubles, directement auprès de la Caisse, en évitant toute conversion préalable de francs en livres sterling. Dans les faits, il n'en sera rien. Londres interviendra dans toutes les transactions de change et seule la livre sterling fera l'objet d'une réserve de change, confirmant ainsi le schéma initial d'étalon-sterling  [6][6] En réalité, la première version du mémorandum établissait....

Les marges de manoeuvre

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Malgré la place centrale occupée par cette règle de convertibilité monétaire, le projet de Keynes ne fonctionne pas comme un currency board " pur ". En effet, il est prévu deux configurations d'émissions supplémentaires de monnaie locale qui vont à l'encontre du principe de couverture à 100 % de la monnaie émise par des réserves de change.

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La première vise à retirer de la circulation les anciens roubles et à leur substituer la nouvelle monnaie. L'usage du nouveau rouble serait d'ailleurs institué en le rendant obligatoire dans le paiement des salaires, et en retour dans les paiements aux autorités locales, ainsi que dans la facturation des produits de première nécessité vendus sur place par les Britanniques. Le rachat des anciens billets s'effectuerait à un taux de conversion fixé arbitrairement par la Caisse, que Keynes établit au départ à quatre nouveaux roubles pour cinq anciens, et qui serait ensuite abaissé progressivement jusqu'à un taux d'un nouveau pour deux anciens. Keynes précise que les autorités britanniques pourraient acquérir en sterling une partie de ces anciens roubles remis à la Caisse, pour les utiliser dans les transactions réalisées avec les autres territoires russes.

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Ce mécanisme transitoire de dépréciation de l'ancien rouble est destiné à inciter les détenteurs d'anciens billets à les convertir. Keynes craint, en effet, une défiance à l'égard de ce que les Russes appelleront les " roubles anglais ". Cette crainte est d'autant plus fondée que l'expression des rémunérations - et des prix des biens - dans la nouvelle unité de compte se traduit par un abaissement des salaires nominaux - et des prix - rendu délicat par les habitudes monétaires des salariés  [7][7] " Les salaires, calculés sur l'ancien rouble, sont....

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Dans les faits, les craintes de Keynes seront vérifiées : le nouveau rouble souffrira, au départ, d'un manque de légitimité auprès du public. Néanmoins, très rapidement, la réticence à convertir les billets sera entretenue par les autorités locales, qui refuseront l'abaissement du taux de conversion pendant cinq mois pour éviter la dépréciation des anciens roubles, par souci de conserver un pouvoir d'achat favorable, mais surtout par solidarité avec les autres gouvernements blancs de Sibérie et d'Ukraine, qui continuent à les utiliser. Le processus de révision, impopulaire mais efficace, ne s'engagera qu'en avril 1919, et sera déclenché en réalité par la décision de rendre illégaux, dès le mois de juin 1919, tous les anciens billets en circulation qui n'auraient pas été enregistrés officiellement  [8][8] Cette vaste opération d'estampillage visait à évaluer....

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Keynes prévoit une seconde configuration d'émission supplémentaire non couverte par des avoirs extérieurs, " en échange de bons du Trésor du gouvernement local, à condition que cette émission de billets soit arrêtée dès lors qu'elle atteint un montant équivalent au tiers du montant total en circulation " (point 8.c.3). Il entend ainsi laisser quelques marges de manoeuvre au gouvernement, qui trouverait là un moyen de financer sa lutte contre le pouvoir bolchevique et d'assumer ses obligations.

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Dans ses recommandations, la Banque d'Angleterre s'oppose aussi bien à cette clause du tiers supplémentaire qu'à l'émission pour rachat d'anciens billets. Keynes ne tiendra pas compte de ces observations. Les statuts de la Caisse d'émission qui sera créée reprennent en effet l'accord donné à une forme d'émission de monnaie non garantie par une réserve en sterling. Néanmoins, le cadre retenu s'avère plus restrictif que celui défini par Keynes, puisque les émissions liées au retrait de la circulation des anciens billets sont intégrées au sein de la clause du tiers supplémentaire, au lieu d'en être détachées. Les statuts de la Caisse précisent en effet que " cette émission supplémentaire servira d'emprunt au gouvernement de la Russie du Nord, pour ses besoins et sous sa garantie, et aussi pour l'achat des diverses séries de roubles actuellement en circulation. [...] En aucun cas, l'émission par la Caisse de billets non garantis par la devise étrangère ne peut excéder un tiers du montant total des billets en circulation et garantis par le dépôt en devises "[9][9] Cf. Report on the Work of the British Mission to North....

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La concession accordée se limite ainsi au tiers de la monnaie garantie déjà en circulation, ce qui, en d'autres termes, revient à définir un taux de couverture minimal de 75 %. L'intention de Keynes n'est donc pas d'établir un currency board " pur ", dans lequel l'émission monétaire serait strictement limitée à hauteur des réserves détenues en devises et en or. Dans un commentaire livré en 1913, à propos du projet du West African currency board, Keynes avait d'ailleurs lui-même mis en évidence toute l'ambiguïté d'une relation de proportionnalité stricte entre l'offre de monnaie et les réserves externes accumulées (Keynes, 1913, p. 147). Ses travaux sur le régime indien contenaient également des critiques de cet ordre.

La contrainte financière

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Keynes estime que la simplicité de l'arrangement monétaire laisse présager de son instauration dès la fin du mois de septembre  [10][10] Le rôle de Keynes ne s'est pas arrêté à la conception.... En raison d'une accumulation d'incidents techniques et de maladresses, la National Emission Caisse of North Russia  [11][11] L'origine de ce néologisme anglais inspiré du français... n'ouvre, en définitive, que le 20 novembre 1918. La première mise en circulation des nouveaux billets intervient concrètement à travers le paiement des soldes des troupes britanniques et le règlement de transactions réalisées localement par la Mission britannique. Conformément aux recommandations de Keynes, Londres s'était engagé à amorcer le dispositif par l'acquisition mensuelle de 25 millions de roubles pendant quatre mois. La constitution du fonds de réserve à hauteur de l'équivalent de 100 millions de roubles autorise donc une nouvelle émission pour le compte du gouvernement. Très rapidement, cette marge de manoeuvre apparaît beaucoup trop étroite pour lui permettre d'affronter la situation. Les dépenses s'accroissent et les salaires des dockers, des che minots et des pompiers restent impayés. Le président Tchaikovski dénonce une situation de " pénurie financière ", induite par la réforme monétaire, et sollicite une assistance financière alliée plus large. Le gouvernement britannique ne répond que partiellement aux attentes russes, en acceptant de verser une " subvention " mensuelle de 5 millions de roubles au cours des six premiers mois de l'année 1919, à la double condition que le gouvernement d'Arkhangelsk renonce à toute émission de " bons de la confiance ", comme il menaçait de le faire, et que son budget soit placé sous tutelle britannique.

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Jusqu'à son détachement du reste de la Russie au début de la guerre civile, la région Nord avait toujours survécu grâce aux financements du pouvoir central. Cette époque étant révolue, de nouvelles formes de financement doivent donc être trouvées. Mais avec des ressources fiscales inexistantes, une épargne disponible insignifiante, des Alliés peu enclins à jouer le rôle de bailleurs de fonds, une capacité de production trop faible (voire inexistante) pour espérer dégager des recettes d'exportation, les moyens d'action restent limités. Quant aux profits de la Caisse qui doivent être reversés au gouvernement, ils sont inexistants  [12][12] La rémunération du dépôt de garantie à Londres, assimilé.... Le seul recours laissé au gouvernement est l'" emprunt " auprès de la Caisse d'émission permise par la clause du tiers. Un cadre du financement du déficit budgétaire qui reste contraignant, dans la mesure où cet " emprunt " est conditionné aux émissions préalables couvertes par des devises, c'est-à-dire, en définitive, aux besoins de liquidités des Alliés en intervention.

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Keynes était conscient de la contrainte financière exercée sur les autorités d'Arkhangelsk ; mais elle constituait, selon lui, une condition majeure de la réussite du plan d'assainissement monétaire : " La nouvelle monnaie doit trouver son salut dans une application absolument rigoureuse des règles d'émission prévues [...], dans un contrôle et une limitation très étroite des dépenses des autorités locales russes " (point 14).

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En définitive, la lutte contre le pouvoir bolchevique repose exclusivement sur l'intervention directe des Alliés. Avec le retrait de ces derniers, à partir du printemps 1919, la résistance est condamnée. Malgré les protestations des autorités de Russie du Nord, la décision de transférer la Caisse à Londres est décidée. Jusqu'à la fermeture de l'établissement d'Arkhangelsk et de son guichet à Mourmansk, en octobre, un remboursement partiel des détenteurs locaux de nouveaux billets est assuré, mais en anciens roubles uniquement, contrairement aux engagements pris. Une fois la Caisse installée à Londres, les Britanniques s'attellent à la liquidation de ses opérations, en accordant la priorité aux créances britanniques. La Grande-Bretagne obtient une écriture créditrice à Londres, après la destruction sur place des billets détenus par la Mission britannique, pour éviter que les Bolcheviques ne s'en emparent. Les soldats et les réfugiés britanniques sont remboursés en sterling, contrairement aux militaires français et au public d'Arkhangelsk qui détient la majeure partie des 13,5 millions de roubles encore en circulation.

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Malgré ce non-remboursement, la clôture définitive de la Caisse, le 30 avril 1920, s'achève sur une faillite. Les pertes nettes, d'un montant supérieur à 300 000 livres, sont supportées par la Grande-Bretagne. Elles sont le résultat de la flexibilité introduite par la clause du tiers, qui ouvrait la voie à des émissions aux garanties précaires. Cette souplesse relative révèle le compromis, voulu par Keynes, entre la nécessité de construire un socle de stabilité monétaire et la volonté d'ouvrir une vanne financière à un gouvernement privé de ressources. Le premier objectif a été atteint ; il fut même question, un moment, de l'étendre aux zones d'intervention en Russie du Sud. De plus, la stabilité monétaire a de toute évidence facilité l'intervention occidentale : " Les Alliés ont pu gérer leur affaire avec autant d'aisance que s'il s'était agi d'une quelconque manoeuvre en Angleterre " (Spring-Rice, 1919, p. 286). Mais pour cela, les autorités d'Arkhangelsk ont dû revêtir un carcan monétaire qui les soumettait à la contrainte financière au nom, justement, de cette stabilité monétaire qui, en définitive, les a empêchés de soutenir leur effort de guerre.

Conclusion

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L'arrangement monétaire de Russie du Nord imaginé par Keynes aura duré moins d'un an et demi, et le fonctionnement effectif de la National Emission Caisse à Arkhangelsk n'aura pas dépassé onze mois d'activité. La brièveté de l'expérience n'empêche pas de discerner les avantages et les limites du dispositif. Celui-ci a certes amélioré les conditions financières de l'intervention alliée auprès des forces blanches et a permis de mettre en circulation une monnaie saine à la valeur garantie. Mais le prix à payer de la convertibilité et de la stabilité monétaire a été la contrainte de financement qu'a dû subir le gouvernement local. La lutte contre le pouvoir bolchevique reposait en définitive sur l'intervention militaire des Alliés, directement sur le terrain. Avec le retrait de ces derniers, la résistance au bolchevisme était condamnée. La souplesse relative apportée par Keynes à travers la clause des 33,3 % n'a pas suffi à contrecarrer la rigidité naturelle du dispositif. Elle n'accordait qu'une place restreinte à l'endettement comme source de financement des dépenses de guerre. Il n'est pas possible de déterminer si Keynes a retenu les leçons de l'expérience de la Caisse d'émission de Russie du Nord. Mais lorsqu'en 1940 il s'agira d'avancer des propositions sur le mode de financement de l'action militaire du Royaume-Uni engagée dans la Seconde Guerre mondiale, Keynes aura changé d'optique, puisqu'il préconisera le recours... à l'emprunt.

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Bibliographie

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  • Adda J. (1998), " Les currency boards ou comment abolir la banque centrale ", Alternatives Economiques n? 158, avril, p. 47-49.

  • Barro R. (1998), " What might save russia : tying the ruble to the dollar ", Business Week, 28 septembre, p. 24.

  • Hanke S. H. (1998), " The case for a russian currency board system ", Foreign Policy Brie1/2ng n? 49, Cato Institute, Washington.

  • Harrod R. (1951), The Life of John Maynard Keynes, Macmillan, Londres.

  • Keynes J. M. (1913), " Review of official papers : departmental committee on matters affecting currency of the British West African colonies and protectorates : report. Minutes of evidence ", Economic Journal, tome XXIII, n? 89, p. 146-147.

  • Keynes J. M. (1918), " Memorandum on financial arrangements in Northern Russia ", PRO T1/12261(35246 ), Public Record Office, Kew, Royaume-Uni.

  • Keynes J. M. (1971-1989), The Collected Writings of John Maynard Keynes, vols. 1-30, Macmillan, Londres.

  • O'Donnell R. (1992), " The unwritten books and papers of J. M. Keynes ", History of Political Economy, vol. 24, n? 4, p. 767-817.

  • Ponsot J.-F. (2000), " Le currency board, le carcan de la convertibilité intégrale au nom de la stabilité et de la crédibilité monétaire ", Techniques financières & Développement n? 61, déc. 2000-janv. 2001, p. 39-48.

  • Ponsot J.-F. (2002), " Keynes and the "National Emission Caisse" of North Russia : 1918-1920 ", History of Political Economy, vol. 34, n? 1, printemps, p. 177-206.

  • Spring-Rice D. (1919), " The North Russian Currency ", Economic Journal, vol. 29, n? 115, p. 280-289.

Notes

[1]

Cet article est une version résumée et remaniée de l'article " Keynes and the "National Emission Caisse" of North Russia : 1918-1920 ", publié récemment dans la revue History of Political Economy (Ponsot, 2002).

[2]

Les Alliés rassemblaient à l'époque l'Angleterre, la France, les Etats-Unis et le Japon.

[3]

D'après Keynes, le rouble s'échange à un cours compris entre le cinquième et le tiers de la valeur d'avant-guerre, alors que son pouvoir d'achat ne représente plus qu'un vingtième, voire un soixantième de ce qu'il était initialement.

[4]

Dans la région Nord, circulaient ainsi des billets à l'effigie de l'ancien tsar, les fameux " beer-labels " du gou vernement Kerenski, les billets Bukovine, différents types de coupons ou de bons du Trésor bolcheviques ou issus des gouvernements antérieurs, ainsi que des billets locaux émis par la Banque d'Etat et le pouvoir bolchevique, dénommés respectivement " walruses " et " morjovki " - en référence à la tête de morse qu'ils représentaient. Dans l'attente de la réforme monétaire, le nouveau gouvernement bolchevique avait par ailleurs entamé l'émission de " bons de la confiance ".

[5]

Dans la lettre qui accompagne l'envoi de son mémorandum aux autorités françaises, Keynes indique, à propos de sa réforme : " Le principal mérite que je revendique est qu'elle nous sort, autant que possible, de toute complication politique et diplomatique [...]. Le programme n'implique aucune garantie alliée et n'oblige personne à rien " (lettre à M. Avenol, 23 septembre 1918).

[6]

En réalité, la première version du mémorandum établissait également une référence à l'or dans les réserves à constituer. Ceci vient conforter la thèse selon laquelle Keynes se sentait en sympathie avec certaines propositions ricardiennes sur l'organisation d'un système monétaire construit sur le Gold Exchange Standard. Keynes ôta la référence directe à l'or de sa version définitive, après que la banque d'Angleterre eut rejeté cette éventualité.

[7]

" Les salaires, calculés sur l'ancien rouble, sont basés sur le pouvoir d'achat de cette unité et pourraient par conséquent rester indûment élevés si on les maintenait à un taux aussi élevé une fois exprimés en nouveaux roubles. A la longue, il serait difficilement tenable de payer les ouvriers à un taux aussi élevé en nouveaux roubles " (point 12.c).

[8]

Cette vaste opération d'estampillage visait à évaluer le montant des anciens roubles en circulation, et à limiter cette circulation largement alimentée par les Bolcheviques, qui cherchaient ainsi à affaiblir la nouvelle monnaie.

[9]

Cf. Report on the Work of the British Mission to North Russia from June 1918 to 31st March 1919, archives PRO.

[10]

Le rôle de Keynes ne s'est pas arrêté à la conception théorique de l'arrangement monétaire de la Russie du Nord. Les documents d'archives attestent d'un suivi de l'opération, au moins jusqu'au mois de décembre 1918. Il s'est sans doute largement investi dans cette opération, beaucoup plus que ne pourrait le laisser croire la quasi-inexistence de traces de l'expérience dans ses affaires personnelles. Dans la seule lettre laissée évoquant ce sujet, il confiait en effet à sa mère : " La tâche la plus plaisante que j'ai eu à accomplir récemment, a été de créer une nouvelle monnaie pour la Russie. Dudley Ward [premier adjoint de Keynes] et moi avons passé énormément de temps à en peaufiner les détails, étant donné que nous incombait la charge de dessiner nous-mêmes les billets, de les faire imprimer, de choisir le personnel, de répondre aux diverses interrogations, et de tout réaliser de A à Z. " Extrait d'une lettre adressée à sa mère le 21 septembre 1918, cité par Harrod (1951, p. 227).

[11]

L'origine de ce néologisme anglais inspiré du français n'est pas déterminée.

[12]

La rémunération du dépôt de garantie à Londres, assimilé à une " balance-sterling ", s'élève à 4,5 %. Mais en raison de charges extrêmement élevées, dues essentiellement à des coûts d'impression prohibitifs, la première année de fonctionnement de la Caisse n'occasionne aucun " profit de seigneuriage " dont bénéficient généralement les banques centrales du fait de la différence entre le coût de production des billets et leur valeur faciale.

Plan de l'article

  1. Un nouveau rouble antibolchevique
  2. Les marges de manoeuvre
  3. La contrainte financière
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Ponsot Jean-François, « La Caisse d'émission de Russie du Nord de John Maynard Keynes », L'Économie politique 4/2002 (no 16) , p. 97-106
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-4-page-97.htm.
DOI : 10.3917/leco.016.0097.


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