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L'Économie politique

2003/1 (no 17)


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La disparition des obstacles qui ont longtemps freiné, voire interdit les mouvements de marchandises, de personnes, de savoir-faire, de capitaux, d'informations, etc., entre les différents pays de la planète a, pour les nations, un double effet. D'une part, l'intensité de la concurrence qui les oppose pour le partage du revenu mondial s'en trouve accrue, de l'autre, les solidarités de fait qui les lient s'en trouvent renforcées. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, la circulation toujours plus fluide des capitaux à l'échelle mondiale permet aux épargnants de déplacer leurs avoirs vers les régions où les prélèvements publics sont les moins lourds : le jeu du " moins-disant " fiscal en est avivé. Parallèlement, toutefois, la fluidité accrue de la circulation des capitaux accroît l'interdépendance des systèmes financiers nationaux : un accident financier en un endroit de la planète peut menacer la stabilité de l'ensemble. Ce renforcement des concurrences comme des solidarités, induit par la mondia lisation, appelle bien évidemment de la part des Etats des politiques spécifiques.

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Contrairement, en effet, à la propagande simpliste des apologues du libéralisme, la concurrence entre les nations n'a jamais par elle-même facilité leur développement : lorsqu'une accélération du progrès économique et social a pu effectivement être associée à une plus grande ouverture sur l'extérieur, ce sont toujours les efforts faits pour s'y adapter qui l'ont permise. La nuance est importante. Elle rappelle en effet que, sans ces efforts d'adaptation, dans lesquels le rôle des politiques publiques est toujours décisif, l'exposition à une concurrence extérieure accrue peut avoir des effets dévastateurs. Ceci justifie de modérer éventuellement cette concurrence, pour tenir compte de la capacité différente des nations à y faire face. Déclarer qu'un pays où le pouvoir politique est mal établi, et dont la capacité à conduire une politique économique est faible, bénéficiera forcément d'une ouverture plus grande relève d'un acte de foi idéologique ! De même, il est suicidaire de laisser la globalisation renforcer les interdépendances entre les Etats sans voir qu'elle implique, si l'on veut garder collectivement la maîtrise du système ainsi constitué, la mise en oeuvre de politiques globales. Les solida rités de fait créées par la globalisation demandent à être assumées par des politiques conjointes des différents Etats. Sans une concertation internationale accrue, sans la mise en oeuvre déterminée de politiques " globales ", la montée des interdépendances ne peut que mener à des désastres de tous ordres.

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Les taxes " globales " ont, selon Dominique Plihon, l'avantage de permettre aux Etats de taxer les revenus de capitaux et de sociétés toujours plus habiles à fuir les impôts nationaux. Consti tuent-elles pour autant une réponse au double défi auquel la mondialisation oblige les Etats à faire face ? On peut en douter.

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Précisément parce qu'elles sont globales, ces taxes sont d'abord mal adaptées pour tenter de modérer l'intensité de la concurrence à laquelle sont soumises les nations les plus faibles. Taxer systématiquement les opérations de change à caractère financier ou l'activité des multinationales part du principe que toutes ces opérations ou toutes ces activités doivent être freinées. Rien ne permet de le justifier. Pour une part, on y a déjà insisté  [1][1] Voir Anton Brender et Florence Pisani, Les marchés..., les spéculations de changes ont un caractère stabilisateur. Quant aux multinationales, elles peuvent apporter, aux pays développés comme aux autres, des capitaux, des savoir-faire ou des emplois dont ils ont besoin. De nombreux pays d'Asie et d'Europe n'auraient pu connaître un développement relativement rapide s'ils n'étaient parvenus à tirer parti des investissements directs effectués chez eux par les multinationales. Dans certains cas, bien sûr, la mainmise de ces dernières sur des pans entiers de l'économie a eu des effets dévastateurs. Et la spéculation a souvent provoqué, dans les pays en développement, des crises de change. Vouloir éviter ces dominations ou ces crises par des taxes globales plutôt que par des mesures spécifiques n'en est pas moins maladroit : faible, la taxe ne protégera pas les pays qui devraient l'être ; forte, elle entravera tous les mouvements, même ceux favorables au développement ou à la stabilité financière.

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Ensuite, ces taxes ne sont pas forcément nécessaires pour produire beaucoup des biens publics mondiaux auxquels Dominique Plihon fait justement allusion. La production de certains d'entre eux suppose simplement l'existence d'une volonté politique internationale. Elle n'implique aucune mobilisation significa tive de ressources supplémentaires. Prenons la stabilité économique et financière. Elle suppose pour l'essen tiel que les plus grandes économies de la planète acceptent, prises ensemble, d'en être coresponsables. Or, elles disposent aujourd'hui de tous les moyens nécessaires pour assumer ensemble cette responsabilité. Il suffirait qu'elles acceptent de cordonner leurs politiques macroéconomiques. Il faudrait également qu'elles s'accordent pour imposer les mêmes règles prudentielles à leurs institutions financières. Cet accord devrait être prolongé par une interdiction de l'accès des grands marchés financiers ainsi pro tégés à tout résident d'un pays ne respectant pas un code de pratiques arrêtées internationalement. Ce qui compte, dans ce cas, est bien, on le voit, la détermination politique. Il en va différemment, toutefois, pour d'autres biens publics mondiaux liés plus immédiatement encore aux conditions de la vie des hommes sur notre planète. La santé des populations, l'environnement dans lequel elles vivent ne pourront être préservés qu'au prix de coopérations internationales mettant en oeuvre des moyens considé rables. Les réunir en prélevant des taxes globales peut sembler séduisant. Encore faut-il ici dissiper quelques malentendus.

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Le débat sur la taxe Tobin a en effet accrédité l'idée qu'il était possible de prélever de manière presque indolore des sommes énormes pour les mettre au service des pays les plus pauvres ou, comme le suggère maintenant Dominique Plihon, pour financer la production de biens publics mondiaux. Pour une bonne part, toutefois, le caractère indolore de ces prélèvements est largement illusoire. Il tient en partie au caractère un peu rapide - pour dire le moins - des chiffrages qui en ont été proposés. De ce point de vue, d'ailleurs, celui retenu par Dominique Plihon ne déroge pas à la règle. Il s'appuie, en effet, sur les chiffres publiés il y a quatre ans par Le Monde diplomatique. A ce détail près qu'après avoir divisé par deux la base passible d'une taxe Tobin et par dix le taux de cette dernière, on n'en trouve pas moins un produit qui représente encore le quart de celui donné par Howard Wachtel ! Clairement, il y aura toujours dans le rendement de la taxe Tobin quelque chose qui relève plus du miracle que de l'arithmétique  [2][2] Anton Brender, Face aux marchés, la politique, ! Quant aux 400 milliards de dollars que l'on voudrait prélever sur les profits des multinationales, ils représentent plus de deux fois les profits rapatriés, après impôts, par les multinationales américaines. Lever un impôt à hauteur des montants évoqués aurait donc un caractère véritablement révolutionnaire. Il importe d'en avoir conscience !

Notes

[1]

Voir Anton Brender et Florence Pisani, Les marchés et la croissance, Economica, 2001, chapitre 2.

[2]

Anton Brender, Face aux marchés, la politique,

La Découverte, 2002, chapitre 3.

Pour citer cet article

Brender Anton, « Des taxes mal adaptées », L'Économie politique, 1/2003 (no 17), p. 33-36.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-1-page-33.htm
DOI : 10.3917/leco.017.0033


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