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L'Économie politique

2003/1 (no 17)



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Le terme de démocratie est de plus en plus employé par les économistes. Ainsi sont évoqués (invoqués ?), entre autres, la " démocratie actionnariale " [2]  Pour une critique, se reporter à Frédéric Lordon, Fonds... [2] ou la démocratie des consommateurs, puisque ces derniers " votent " dans les hypermarchés. Le recours à ce terme procède d'une volonté d'affir mer la liberté des agents économiques. Mais il concourt aussi à en obscurcir la signification.

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Les travaux de Joseph Alois Schumpeter [3]  Nous emploierons les abréviations suivantes : CSD pour... [3] peuvent contribuer à interroger de nouveau le lien entre l'économie et le politique. Il s'est efforcé de construire à travers son oeuvre une analyse de l'évolution, du changement, voire du développement [4]  Notons au passage que Théorie de l'évolution s'intitule,... [4] de la société occidentale. Dès lors, Schumpeter ne pouvait faire abstraction de la place du politique dans l'évolution sociétale. Réfutant la vision classique de la démocratie, fondée sur un prétendu bien commun et sur l'impossibilité de réaliser une volonté commune à partir des volontés individuelles, il va proposer une vision procédurale de la démocratie qui inspirera nombre d'économistes et de politologues. Les tenants de l'école du public choice, précédés par Anthony Downs [5]  Downs se situe ainsi, selon Jacques Généreux, dans... [5] , ont ainsi développé la conception initiée par Schumpeter.

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Schumpeter n'évite pas les écueils, notamment une possible dérive vers l'" économisme ". La dynamique sociétale qu'il décrit se fonde ainsi sur une primauté de l'économique sur le politique. Il nous semble même que l'auteur de Capitalisme, socialisme et démocratie s'engage dans une véritable " neutralisation " du politique.

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Cet article tentera de reconstituer la logique, les fondements et esquissera quelques critiques de la conception schumpeterienne de la démocratie, pour aboutir à une interrogation sur la nature de son hétérodoxie.

La méthode démocratique

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Schumpeter va élaborer sa théorie de la démocratie dans les derniers chapitres (dans la quatrième et dernière partie) de son ouvrage le plus connu, Capitalisme, socialisme et démocratie. La démocratie schumpeterienne ne fait qu'entériner ce qui semble être la réalité des systèmes démocratiques des pays occidentaux. Loin de l'idéa lisme, notre auteur se concentre sur une vision procédurale et positive de la démocratie. Celle-ci s'apparente à un processus de choix des dirigeants par le vote dans le cadre d'une compétition : " La méthode démocratique est le système institutionnel, aboutissant à des décisions politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir de statuer sur ces décisions à l'issue d'une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple " (CSD, p. 355).

Qu'est-ce que la politique ?

L'ambiguïté du mot " politique " est mise en évidence par Michel Hastings (1996) : " Le terme "politique " s'utilise au masculin comme au féminin. "Le" politique renvoie à l'idée d'un ordre indispensable qui permet aux hommes de vivre ensemble. Il définit cet espace social dans lequel les individus choisissent de soumettre leurs conflits d'intérêts à la régulation d'un pouvoir qui détient le monopole de la coercition légitime (M. Weber, Economie et société, 1922). "La" politique relève, quant à elle, de la contingence. Elle définit une activité spécialisée dans un espace quotidien d'affron tements entre candidats au pouvoir. L'association du conflit et de la division à la politique explique en partie son image souvent dévalorisée. "

Les lignes qui suivent retiendront cette définition. Chez Schumpeter, les décisions politiques concernent le champ " législatif et administratif " (CSD, p. 320) au sein d'une nation (CSD, p. 321). Quant à la méthode politique, elle s'applique " pour aboutir à prendre des décisions " (CSD, p. 32).

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Schumpeter souhaite substituer une conception fonctionnelle de la démocratie à la conception classique par trop idéaliste. Cet idéalisme est sévèrement critiqué du fait de l'impossibilité de la définition du bien commun (CSD, p. 331), voire de son caractère non spontané (CSD, p. 347) mais sciemment élaboré : la méthode démocratique fait siennes des techniques de manipulation que l'on trouve dans le champ économique comme dans celui de la publicité (" Les procédés appliqués à la fabrication des problèmes passionnant l'opinion, puis de la volonté populaire dans chaque cas d'espèce sont exactement similaires à ceux mis en oeuvre par la publicité commerciale " CSD, p. 347). Et, plus loin, de montrer l'inégalité des acteurs dans les démocraties, affirmant que, " en réalité ce n'est pas le peuple qui pose les questions, ni qui en décide ", mais que " les questions dont dépend le sort du peuple sont normalement soulevées et décidées en dehors de lui " (CSD, p. 349).

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Notons au passage que Schumpeter avait déjà critiqué, bien avant CSD, la notion de bien commun et mis en avant les " fausses promesses " de l'Etat démocratique : " Il est assez facile de faire croire aux gouvernés que la politique de l'Etat est dictée par l'intérêt réel du peuple et que celle-ci vise à procurer des avantages concrets à toutes les classes de la société. C'est toujours de cette manière que l'Etat justifie officiellement sa politique, le plus souvent sans aucune mauvaise foi " (ICS, p. 42-43). Il complète ses attaques par la description d'un électeur focalisé sur le court terme (CSD, p. 345). La chose politique ne suscite pas beaucoup d'intérêt ou de dépense d'énergie, y compris chez les citoyens possédant une " culture " importante, à l'instar des avocats. Les stimulants sont faibles, même chez ceux capables d'analyser l'information politique (CSD, p. 345). La politique s'avère même avoir des conséquences négatives sur l'intellect : " Ainsi, le citoyen typique, dès qu'il se mêle de politique, régresse à un niveau inférieur de rendement mental " (CSD, p. 346).

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Mais comment fonctionne la méthode démocratique ? Réponse : sur un modèle où le politique se calque sur l'économique, car " les problèmes d'une cité ressemblent, à beaucoup d'égards, à ceux d'une entreprise industrielle " (CSD, p. 343). De nombreux lecteurs de Schumpeter mettent en avant ce fait. Citons L. P. Bouchard (2000) : " Avec Schumpeter, la démocratie devient un marché politique. L'auteur applique littéralement à la vie politique ses thèses sur le fonctionnement du capitalisme. La bataille pour la direction politique remplace la concurrence industrielle, l'électeur tient le rôle du consommateur, le politicien, celui de l'entrepreneur, le parti, celui des entreprises, et le profit se calcule en pouvoir " (p. 82). L'ordre politique, voire la domination politique, se trouve donc aux mains de spécialistes, d'" entrepreneurs politiques " selon l'expression de Bouchard (p. 98).

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Le politique est subordonné à l'économique, tant dans sa logique que dans sa capacité à impulser l'évolution sociétale. Cependant, la causalité n'est pas simple, mais plutôt autoentre tenue. En caricaturant : le capitalisme permet le développement de la démocratie et de l'esprit démocratique, mais la démo cratie à son tour renforce le capitalisme. " Historiquement, la démocratie a grandi en même temps que le capitalisme et en relation causale avec lui. Mais il en va de même pour la pratique démocratique : la démocratie, au sens de notre théorie du commandement concurrentiel, a présidé à la série des transformations politiques et institutionnelles au moyen desquelles la bourgeoisie a remodelé et, à son point de vue, rationalisé la structure sociale et politique antérieure à l'avènement de cette classe, la méthode démocratique ayant été l'instrument de cette reconstruction. Nous avons constaté que la méthode démocratique fonctionne également (et particulièrement bien) dans certaines sociétés pré-capitalistes et extra-capitalistes. Cependant la démocratie moderne est un produit du processus capitaliste " (CSD, p. 391, c'est nous qui soulignons).

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L'adjectif " moderne " soulève la question de l'existence d'autres types de démocratie, ou bien d'un processus d'évolution de celle-ci. Néanmoins, ces derniers aspects n'apparaissent pas explicitement dans les écrits utilisés pour ce travail. Tout au plus est-il évoqué, dans ICS, les traits démocratiques des Arabes nomades : " Il s'agissait là d'un type de démocratie patriarcale et courtoise, conforme aux "rapports de production" caractéristiques d'une nation de pasteurs et de cavaliers ; ce type est évidemment très différent du type urbain ou agraire de démocratie en ce sens que tous les membres de la nation avaient leur poids politique et qu'une politique ne pouvait être adoptée qu'en fonction de toutes les fractions du peuple " (ICS, p. 76).

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Mais, on le voit, il s'agit d'une conception de la démocratie bien différente de la " méthode démocratique ". Si l'économique prime sur le politique, il faut comprendre comment Schumpeter aborde la question de l'évolution économique.

L'évolution économique

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Schumpeter évoque dans TE une économie se caractérisant par le circuit, c'est-à-dire une " reproduction simple ", une simple répétition des processus de production. Néanmoins, ce n'est pas une simple économie d'échange ou même la " croissance " qui l'intéressent, mais le capitalisme, où le " nouveau " provoque des changements d'ordre qualitatif : " Nous ne considérerons pas ici comme un événement de l'évolution la simple croissance de l'économie qui se manifeste par l'augmentation de la population et de la richesse. Car cette croissance ne suscite aucun phénomène qualitativement nouveau, mais seulement des phénomènes d'adaptation qui sont de même espèce que, par exemple, les modifications des données naturelles " (TE, p. 90).

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C'est ainsi que l'évolution qui entraîne des modifications du circuit économique est définie comme " la modification du parcours du circuit par opposition à ce mouvement ; elle est le déplacement de l'état d'équilibre par opposition au mouvement vers un état d'équilibre. Mais elle n'est pas chaque modification ou chaque déplacement analogue, mais seulement chaque déplacement ou chaque modification qui premièrement jaillit spontanément de l'évolution et qui deuxièmement est discontinu, car tous les autres déplacements et modifications sont compréhensibles sans plus et ne sont pas un problème particulier " (TE, p. 92-93).

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En effet, le capitalisme se caractérise par des changements, des " sauts " qui ont des conséquences irréversibles et qui sont engendrés par l'innovation (voir encadré ci-dessous). Ces " nouvelles combinaisons " résultent de l'action de l'entrepreneur qui, en véritable " créateur ", va lutter contre la routine et toutes les résistances aux changements, au nouveau. Notons au passage que ses motivations ne reposent pas uniquement sur l'appât du gain, en bref ne sont pas qu'économiques (TE, p. 135). Il évoque aussi la joie de créer un " royaume privé ", une volonté de vainqueur. Les formes nouvelles de production vont venir concurrencer les anciennes ; cette dynamique aboutira à la fameuse " destruction créatrice " (CSD, p. 113).

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Schumpeter conclura en estimant fortement envisageable la chute du capitalisme, si les tendances actuelles persistent. Ce système non naturel (ICS, p. 133, note 3), dont les prémisses apparaissent au haut Moyen Age et qui s'est généralisé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (ICS, p. 111), disparaîtra, mais pour des raisons différentes des conclusions de Marx [6]  Nous ne développons pas plus cet aspect par manque... [6] . Le socialisme le remplacera [7]  " Par société socialiste, nous désignerons un système... [7] . Cependant, la démocratie, elle, pourra persister. Le capitalisme n'est donc pas une nécessité pour qu'elle perdure.

Les cinq innovations schumpeteriennes

" 1. Fabrication d'un bien nouveau, c'est-à-dire encore non familier au cercle des consommateurs, ou d'une qualité nouvelle d'un bien.

2. Introduction d'une méthode de production nouvelle, c'est-à-dire pratiquement inconnue de la branche intéressée de l'industrie ; il n'est nullement nécessaire qu'elle repose sur une découverte scientifiquement nouvelle et elle peut aussi résider dans de nouveaux procédés commerciaux pour une marchandise.

3. Ouverture d'un débouché nouveau, c'est-à-dire d'un marché où, jusqu'à présent, la branche intéressée de l'industrie du pays intéressé n'a pas encore été introduite, que ce marché ait existé avant ou non.

4. Conquête d'une nouvelle source de matières premières ou de produits semi-ouvrés ; à nouveau, peu importe qu'il faille créer cette source ou qu'elle ait existé antérieurement, qu'on ne l'ait pas prise en considération ou qu'elle ait été tenue pour inaccessible.

5. Réalisation d'une nouvelle organisation, comme la création d'une situation de monopole (par exemple la trustification) ou l'apparition brusque d'un monopole. "

J. A. Schumpeter, Théorie de l'évolution économique, Dalloz, 1935.

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Qui sont les entrepreneurs politiques qui font vivre la démocratie ? Ils sont issus des classes dominantes du champ économique : " Les entrepreneurs capitalistes entrèrent en lutte contre les anciens groupes dirigeants pour s'assurer à leur tour un pouvoir de contrôle sur l'Etat. Le fait même de leur réussite, leur position, leurs ressources, leur puissance, leur firent gravir rapidement les degrés de l'échelle politique et sociale " (ICS, p. 112).

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Mais cela ne signifie pas l'absence de participation de la classe ouvrière (tout du moins dans ICS). " En effet, le capitalisme concurrentiel, par sa propre logique interne, c'est-à-dire par son besoin toujours croissant de main-d'oeuvre, ne cessa d'augmenter le pouvoir social et même le niveau de vie de la classe ouvrière, à tel point que celle-ci entreprit bientôt de s'exprimer politiquement de manière indépendante " (ICS, p. 112).

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Néanmoins, si ce sont toujours les classes dominantes qui " gouvernent ", Schumpeter souligne que ces classes ne sont pas toujours composées des mêmes individus. La thèse de la reproduction, de la reconduction des " élites " au pouvoir est valable bien que cela ne soit pas toujours les mêmes familles qui l'exercent. Cette " mobilité sociale " a comme conséquence de favoriser la démocratie. " L'esprit démocratique s'affirma dans la mesure où l'idéologie de la naissance et des privilèges ancestraux se trouva battue en brèche par la vision des changements continuels de statut associés à la vie industrielle " (ICS, p. 114).

Quelques critiques

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Certains auteurs font remarquer que la méthode démocratique schumpeterienne peut parfaitement déboucher sur une concentration des pouvoirs, sur une situation oligopolistique, que Schumpeter n'entrevoit pas. Citons ainsi Macpherson (1985) : " Même Schumpeter, qui de tous les auteurs de cette tendance a été le plus porté à établir des comparaisons avec le système économique, et qui a souligné avec insistance que les oligopoles et les limites de la concurrence exigeaient une révision profonde de la théorie économique classique et néoclassique de l'équilibre, n'a pas vu l'importance du même phénomène dans le domaine politique " (p. 115). Dès lors, le système démocratique devient une rivalité entre élites.

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Néanmoins, remarquons que cette concentration de pouvoir n'a, si on suit la logique économique de Schumpeter, qu'un caractère temporaire. De plus, " une classe peut être comparée, pour toute la durée de sa vie collective, c'est-à-dire pendant le temps où elle demeure identifiable, à un hôtel ou à un autobus toujours rempli, mais rempli toujours par des gens différents " (ICS, p. 183), et " le caractère immuable des positions sociales n'est qu'une illusion due au rythme très lent de leurs modifications et à la grande stabilité de la structure de classes " (ICS, p. 187).

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Mais ces propos ne sont pas toujours corroborés par l'auteur lui-même, dont les écrits contiennent des contre-tendances à la mobilité sociale (ICS, p. 183). De plus, Schumpeter semble un moment céder aux charmes du déterminisme biologique, fondé sur l'hérédité des caractères physiques et psychiques. Il cite les travaux de Galton et Pearson [8]  Galton et Pearson ont étudié le soi-disant caractère... [8] , et de conclure : " Si les aptitudes n'étaient pas héréditaires et se répartissaient à chaque génération selon les lois du hasard, la position des différentes classes et des familles qui en font partie serait beaucoup plus labile qu'elle ne l'est " (ICS, p. 222). Dans TE, il insiste même sur le caractère excep tionnel de l'entrepreneur, véritable pourfendeur de la routine.

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Si la démocratie tend vers un modèle économique schumpeterien, la question de sa fin est inévitable (Bouchard, p. 99). Aura-t-elle lieu avant la fin du capitalisme ? Après ? En même temps ? Chez Schumpeter, la démocratie peut survivre à la fin du capitalisme. Quand le " nouveau " n'est plus possible dans le champ économique, il le reste dans le champ politique. La question du temps doit alors être soulevée. Les travaux du Schumpeter sociologue nous montrent que le politique, à l'instar de la démocratie, est soumis à l'hystérèse : " Les habitudes politiques et intellectuelles d'une époque ne se réduisent jamais à des réactions aux conditions de production de l'époque, puisqu'elles constituent des dispositions de longue durée, portant la marque des conditions de production d'époques révolues " (ICS, p. 44-45). Les changements politiques sont-ils donc sujets à des rythmes plus lents ? Ajoutons aussi, sans en développer l'argument, une citation de Michel Beaud (2000), selon lequel les changements de l'ordre économique peuvent se réaliser sans processus de démocratisation. " Dans l'histoire comme dans la période actuelle, que de situations où le capitalisme se développe avec le soutien d'un régime politique, autoritaire ou dictatorial, oppresseur et répressif ! En outre, là où le capitalisme s'est engagé dans une voie postindustrielle, on voit bien progresser et l'individualisme et de nouvelles recompositions sociales ; mais la démocratie paraît partout affaiblie " (p. 97).

Les fondements idéologiques de la méthode démocratique

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Stephano Palombarini (2000, p. 2) ébauche les enjeux d'une économie politique refondée : " Il s'agit de refuser la "naturalisation" des relations économiques et des préférences individuelles, qui doivent au contraire être pensées comme socialement et politiquement fondées. Il s'agit donc de contester la primauté de l'économique, qui constitue un présupposé épistémologique fondamental de la science économique dominante. " Il ajoute que d'autres courants " d'inspirations keynésiennes à la Nordhaus " adhèrent à cette conception, qui sous-tend une indépendance de l'économie vis-à-vis du politique, mais pas l'inverse. Les travaux de Schumpeter nous semblent tendre vers cette catégorie, tout en s'éloignant des fondements du modèle néoclassique : les acteurs ne sont plus empreints d'une rationalité d'homo oeconomicus, mais plutôt d'une rationalité au sens de Max Weber (Quiles, 1997).

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Dès lors, évoquer Schumpeter comme un des pères fondateurs de l'analyse de la démocratie à travers un marché politique peut contribuer à l'assimiler à la vision de la théorie standard. Pourtant, la prudence est de mise quant à l'emploi du terme " marché ", tout du moins dans sa vision néoclassique, Schumpeter rejetant le modèle de la concurrence parfaite : " En nous relisant, nous constatons que le plupart des faits et arguments visés dans le présent chapitre tendent à ternir l'auréole qui entourait naguère la concurrence parfaite, ainsi qu'à présenter sous un jour plus favorable les structures alternatives du marché " (CSD, p. 142).

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Le retour spontané à l'équilibre s'avère difficile, voire impossible : " La première découverte que nous faisons en élaborant les propositions qui relient de la sorte des quantités corres pon dant à des points différents du temps consiste dans le fait que, une fois que l'équilibre a été détruit par quelques perturbations, la marche suivie pour rétablir un nouvel équilibre n'est ni aussi sûre, ni aussi rapide, ni aussi économique que le prétendait la vieille théorie de la concurrence parfaite ; du même coup, il est parfaitement concevable que la lutte de réadaptation, bien loin de rapprocher le système d'un rééquilibre, puisse l'en écarter davantage encore. C'est même ce qui se passera dans la plupart des cas (à moins que la perturbation n'ait été faible), le retard d'adaptation suffisant fréquemment à provoquer un tel écart " (CSD, p. 143).

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La concurrence schumpeterienne s'éloigne du monde pacifique de la concurrence parfaite pour tendre vers un affrontement où les acteurs sont en quête d'un avantage absolu que leur confère temporairement l'innovation : " Dans la réalité capitaliste (par opposition avec l'image qu'en donnent les manuels), ce n'est pas cette modalité de concurrence (où les conditions sont immuables) qui compte, mais bien celle inhérente à l'apparition d'un produit, d'une technique, d'une source de ravitaillement, d'un nouveau type d'organisation (par exemple l'unité de contrôle à très grande échelle) - c'est-à-dire la concurrence qui s'appuie sur la supériorité décisive aux points de vue coût ou qualité et qui s'attaque, non pas seulement aux marges bénéficiaires et aux productions marginales de firmes existantes, mais bien à leurs fondements et à leur existence même " (CSD, p. 118). Néanmoins, Schumpeter a quelques difficultés à rompre avec le dogme : " Dans de nombreux cas, sinon dans tous, une pression virtuelle impose un comportement très analogue à celui qui déterminerait un système de concurrence parfaite " (CSD, p. 119).

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Finalement, chez Schumpeter, la démocratie ne vient pas perturber le processus d'évolution qui caractérise le capitalisme. Au contraire, elle le soutient, voire l'encourage. Elle devient un outil qui fabrique et est fabriqué dans le cadre du système capitaliste. Dès lors, le caractère hétérodoxe de la pensée schumpeterienne en matière d'articulation de l'économique et du politique doit être nuancé. Les perturbations ne proviennent pas du politique, de l'Etat ; elles résultent des caractéristiques endogènes du capitalisme.

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Schumpeter tend finalement vers un économisme envahissant. Sa vision de l'histoire procède d'un évolutionnisme " libéral ", où les innovations et les entrepreneurs sont les rouages les plus importants. Le politique remplit un rôle qui ne peut en faire la première cause du changement social. Il " économicise " le politique tout en le neutralisant. Se méfiant du collectif, de l'Etat, il veut rendre à la concurrence un rôle prédominant, puisqu'il en constate les effets positifs : le fonctionnement du capitalisme engendre une hausse du bien-être, notamment pour les classes populaires. La démocratie ne doit pas et n'influence pas de façon déterminante la dynamique sociale : elle ne fait que l'entériner.


Bibliographie

  • Beaud M. (2000), Le basculement du monde, La Découverte.
  • Bouchard L. P. (2000), La démocratie désenchantée, Michalon.
  • Généreux J. (1996), L'économie politique. Analyse économique des choix publics et de la vie politique, Larousse.
  • Gould S. J. (1983), La mal-mesure de l'homme, Le Livre de poche.
  • Gould S. J. (1991), Quand les poules auront des dents. Réflexion sur l'histoire naturelle, Points Seuil.
  • Hastings M. (1996), Aborder la science politique, Seuil.
  • Macpherson C. B. (1985), Principes et limites de la démocratie libérale, La Découverte.
  • Palombarini S. (2000), " La dimension politique des phénomènes économiques et l'école du public choice ", La Lettre de la régulation n˚ 32, mars.
  • Quiles J.-J. (1997), Schumpeter et l'évolution économique. Circuit, entrepreneur, capitalisme, Nathan.
  • Schumpeter J. A. (1990), Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot.
  • Schumpeter J. A. (1984), Impérialisme et classes sociales, Flammarion.
  • Schumpeter J. A. (1935), " The analysis of economic change ", The Review of Economic Statistics n˚ 4, vol. XVII, mai.
  • Schumpeter J. A. (1935), Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt et le cycle de la conjoncture, Dalloz.

Notes

[1]

Ce texte est une version remaniée d'une communication au colloque " Economie et démocratie " qui s'est tenu à l'université de Reims les 9 et 10 octobre 2001. Les actes (dont la version originelle de ce texte) paraîtront chez L'Harmattan au printemps 2003. Je tiens à remercier pour leur aide et encouragements divers : Blandine Bertrand, Marlyse Pouchol, Henri Jorda, Arnaud Diemer, Michèle Severs, Sang Jae, Franck Dominique Vivien et la bibliothèque universitaire de Reims. Bien entendu, ils sont innocents de toute erreur ou approximation présentes dans ce texte.

[2]

Pour une critique, se reporter à Frédéric Lordon, Fonds de pension, piège à cons ? Mirage de la démocratie actionnariale, Raisons d'Agir, 2000.

[3]

Nous emploierons les abréviations suivantes : CSD pour Capitalisme, socialisme et démocratie, TE pour Théorie de l'évolution, ICS pour Impérialisme et classes sociales.

[4]

Notons au passage que Théorie de l'évolution s'intitule, en anglais et en allemand, littéralement Théorie du développement économique. Ce terme tendrait à renforcer la méfiance de Schumpeter vis-à-vis de l'évolutionnisme, ce que ne traduit pas explicitement le titre retenu pour la traduction française.

[5]

Downs se situe ainsi, selon Jacques Généreux, dans la " lignée directe de l'approche réaliste de la démocratie proposée par Schumpeter " (Généreux, 1996). Si réalisme s'entend comme proche des " faits ", Généreux nous semble alors bien hâtif...

[6]

Nous ne développons pas plus cet aspect par manque de place. Voir J.-J. Quiles (1997), p. 143-153.

[7]

" Par société socialiste, nous désignerons un système institutionnel dans lequel une autorité centrale contrôle les moyens de production et la production elle-même, ou encore, pouvons-nous dire, dans lequel les affaires économiques de la société ressortissent, en principe, au secteur public, et non pas au secteur privé " (CSD, p. 224).

[8]

Galton et Pearson ont étudié le soi-disant caractère inné de l'intelligence des comportements sociaux et l'hérédité de l'intelligence (S. J. Gould, 1983, p. 80, et S. J. Gould, 1991, p. 346).

Plan de l'article

  1. La méthode démocratique
  2. L'évolution économique
  3. Quelques critiques
  4. Les fondements idéologiques de la méthode démocratique

Pour citer cet article

Dannequin Fabrice, « La place du politique chez Schumpeter », L'Économie politique 1/ 2003 (no 17), p. 82-93
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-1-page-82.htm.
DOI : 10.3917/leco.017.0082

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