Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2003/2 (no 18)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 26 - 36 Article suivant
1

Les années 1990 ont été le théâtre d'un infléchissement très net des politiques de certaines grandes firmes multinationales qui, à travers la notion de responsabilité sociale, ont situé de plus en plus systématiquement leur participation au bien commun au-delà de la création des biens matériels. Voici par exemple une définition récente de la responsabilité sociale proposée par un groupe du secteur de la finance : "Créatrices de grandes richesses et fortement consommatrices de ressources, les entreprises sont appelées à mobiliser toutes leurs énergies pour contribuer pleinement au développement durable aux côtés des acteurs publics. Leur contribution se traduit par un engagement à prendre en compte l'impact économique, social et environnemental de leurs activités, pour les rendre compatibles avec les objectifs du développement durable : c'est ce qu'on appelle la responsabilité sociale de l'entreprise."

2

Depuis quelques années, les pouvoirs publics, les institutions internationales (ONU, OIT, OCDE...), mais aussi les syndicats commencent très sérieusement à prendre en compte cette nouvelle dimension de l'entreprise, qui concerne tous ceux qui sont désormais considérés par les grands groupes comme des "parties prenantes". En interne, il s'agit notamment des salariés, et en externe, des clients, des fournisseurs, des actionnaires, mais aussi des associations locales ou des ONG.

3

La thématique de la responsabilité sociale n'est pas isolée : elle s'intègre dans des politiques souvent structurées autour de plusieurs axes. L'"éthique de l'entreprise", qui se diffuse en interne à travers les chartes éthiques, les codes des valeurs et la déontologie, redouble ainsi la thématique de la responsabilité sociale, souvent associée à celle du développement durable. Cette diversité met en avant une orientation d'ensemble qui consiste à affirmer que les entreprises n'ont plus pour vocation exclusive de produire des richesses, laissant au soin des institutions publiques la question de l'harmonie sociale, mais qu'elles sont porteuses d'un projet qui les situe comme des acteurs incontournables, en externe, de la régulation de l'économique et du social  [2][2] Voir notamment Guy Giroux, "Le rôle de l'entreprise... et, en interne, de la régulation des rapports sociaux. De ce point de vue, responsabilité sociale et "éthique interne" participent d'une tentative de consolidation mutuelle, pour légitimer la participation directe et volontaire des firmes au bien commun et à l'intérêt général, et cela de plain-pied avec les institutions publiques.

4

Cet infléchissement des politiques des firmes multinationales est sans doute une réponse à la perte de confiance associée aux scandales financiers qui ont entaché la réputation des entreprises, ainsi qu'à la pression forte des mouvements sociaux souvent intégrés à la critique des effets de la mondialisation de l'économie sur les sociétés. Pourtant, et cela de façon incontestable, ce mouvement paraît plus offensif qu'il ne le laisse entendre, ce qui d'ailleurs explique peut-être le fait qu'il se diffuse massivement aujourd'hui.

5

L'"éthique économique" qui semble s'esquisser sur la base des initiatives de l'entreprise pourrait bien chercher à s'instituer comme le nouveau cadre normatif de l'économie mondialisée.

Responsabilité sociale et "éthique de l'entreprise" : les dispositifs

6

Ethique, responsabilité sociale, solidarité, développement durable s'imbriquent dans les différents documents que l'entreprise produit. La distinction entre ces différents "concepts" n'en est pas moins réelle et peut se traduire dans les organigrammes par la constitution de départements nettement identifiés, qui sont significatifs de la centralité d'un thème par rapport aux autres et des inflexions stratégiques. Certaines entreprises mettront l'accent sur le développement durable, et c'est dans ce cadre que seront traitées la responsabilité sociale, la déontologie professionnelle ou l'éthique d'entreprise. Pour d'autres, l'éthique sera le vocable englobant, la responsabilité sociale ou le développement durable étant considérés comme des déclinaisons possibles de la charte éthique d'entreprise. Dans tous les cas de figure, il y a toutefois des liens plus ou moins explicites entre la moralisation de la vie dans l'entreprise et la moralisation des actes de l'entreprise elle-même à l'égard de son environnement.

7

Ces politiques sont à l'origine de montages plus ou moins complexes dans les domaines de l'insertion sociale, de l'aide à certains quartiers en difficulté, du soutien aux populations touchées par des catastrophes naturelles. A cela s'ajoutent des initiatives en matière de soutien pour la protection de l'enfance dans le monde (dispositifs contre le travail des enfants ou l'amélioration de l'accès à la scolarité), d'aide à la préservation de l'environnement, mais aussi d'investissement socialement responsable, etc. Ces démarches s'organisent dans le cadre de nouvelles structures (service, direction, comité) spécialisées sur ces questions.

8

Ainsi, pour prendre l'exemple d'un groupe de la branche des services, la politique menée depuis plusieurs années n'est pas seulement l'affaire du service de communication interne ou externe. Ici, la firme a mis en place un "Comité pour l'éthique, l'environnement et le développement durable" au sein du conseil d'administration, tandis que chaque société du groupe doit constituer des comités similaires, composés de dirigeants ou d'administrateurs. Des déontologues consolident le dispositif et en assurent le suivi opérationnel au niveau des entreprises.

9

Ce groupe, comme bon nombre d'entreprises impliquées sur ces sujets, met en avant l'adhésion et l'engagement par rapport aux initiatives de différents organismes internationaux :

10

- le soutien au Global Compact de l'ONU  [3][3] Global Compact ou "Pacte mondial" : ensemble de neuf... ;

11

- la mise en place de procédures internes pour prendre en compte la convention de l'OCDE sur la "lutte contre la corruption d'agents publics étrangers dans les transactions commerciales internationales" ;

12

- l'application des principes directeurs de l'OCDE à l'intention des entreprises multinationales ;

13

- le respect de la déclaration de principe tripartite sur les multinationales et la politique élaborée à l'initiative du BIT.

14

Par ailleurs, de nombreux documents ont pour vocation de fixer et de formaliser les principes éthiques qui doivent orienter les pratiques au sein du groupe et vis-à-vis de la société :

15

- charte des valeurs ;

16

- charte d'éthique du groupe (voir encadré ci-dessous) ;

17

- charte de l'environnement ;

18

- charte sociale internationale ;

19

- règles d'organisation et de conduite des sociétés du groupe (voir encadré p. 30).

20

A cela s'ajoutent les "déclarations de déontologie professionnelle", propres à chaque pôle de métiers, ainsi que les "codes de conduite" des sociétés.

Charte d'éthique : un exemple

"L'ambition [de notre groupe] est d'être un leader mondial des services de proximité aux collectivités comme aux industries. Cette ambition exige que nous ayons des valeurs fortes - une identité affirmée et une éthique rigoureuse.

La charte d'éthique est l'expression naturelle de ces valeurs qui sont depuis toujours au coeur de nos métiers. Elle annonce aussi des principes et des modes de fonctionnement dans lesquels chacun peut se reconnaître et s'épanouir, quels que soient sa culture ou son pays.

En décidant d'exprimer clairement notre éthique, nous avons aussi voulu faire savoir à nos actionnaires, nos clients, nos collaborateurs que nous sommes convaincus que notre réussite repose d'abord sur la confiance qu'il accorde à [notre groupe].

Celle-ci se mérite ; cette charte symbolise l'engagement [du groupe] vis-à-vis de chacun d'eux.

Je demande donc à chacun des collaborateurs d'être intransigeant sur le respect de nos valeurs et de notre éthique. Chacun d'entre vous, chacun d'entre nous en est dépositaire et garant."

21

Il est difficile de dissocier les initiatives tournées vers l'externe et la mobilisation des salariés autour de principes éthiques et de valeurs. La responsabilité sociale de l'entreprise est loin d'entretenir un rapport formel avec les codes internes et les valeurs éthiques proposées aux salariés. L'une peut être présentée comme le prolongement naturel de l'autre. Ainsi peut-on lire, dans le rapport d'un groupe pharmaceutique : "Nous pourrons trouver un équilibre entre intérêts commerciaux, considérations sociales et questions environnementales dans un contexte global uniquement si tous ceux et celles qui travaillent dans l'entreprise s'y engagent pleinement. Nos collaborateurs détiennent la clé de la réussite. C'est pourquoi je tiens à les remercier pour leur efficacité, leur sens des responsabilités et leur engagement pour ces valeurs partagées qui sont la base de nos performances en matière de santé, sécurité et environnement."

Règles d'organisation et de conduite des sociétés en application d'une charte d'éthique : un exemple

"En complément de la charte éthique [du groupe], il est apparu nécessaire de fixer les principales obligations des sociétés. Les présentes règles précisent comment elles doivent se comporter vis-à-vis de leurs principaux interlocuteurs et quels modes de fonctionnement interne elles adoptent afin de respecter les principes édictés dans la charte éthique.

Elles ne sauraient cependant s'opposer à des réglementations en vigueur dans les pays où interviennent ces sociétés.

Elles n'ont pas non plus la prétention de résoudre ni d'aborder toutes les situations.

[Le groupe] est conscient de l'évo lution des attentes de la société vis-à-vis des entreprises.

La réflexion sur la responsabilité sociale ou sur le développement durable a été particulièrement animée depuis les dernières années du XXe siècle. [Le groupe] a suivi, et parfois contribué aux travaux menés par des organismes tels que l'ONU ou l'OCDE.

Ces travaux ont abouti à des "recommandations", des "principes directeurs" ou des conventions inter nationales dont les dispositions concernaient à la fois les gouvernements et les entreprises.

Pour ce qui est du rôle que peuvent ou doivent jouer des entreprises multinationales, [le groupe] a toujours veillé à remplir le sien. [...]

Pour conclure :

[Le groupe] se réserve le droit de modifier chaque fois que nécessaire le présent document dans le respect de sa charte d'éthique."

Les engagements

22

Dans certaines entreprises, l'engagement individuel exigé peut se traduire par la signature d'une charte éthique à l'embauche, dans une optique contractualiste des rapports entre le salarié et l'entreprise. Les orientations, fixées en règle générale de manière unilatérale (au plus haut niveau de l'entreprise), se diffusent au travers d'une communication descendante, même si dans certains cas une enquête préalable peut être réalisée auprès des salariés. Les valeurs collectives et les normes professionnelles ne font pas l'objet de négociations et ne sont pas le fruit de compromis entre différentes logiques qui pourtant semblent parfois difficilement conciliables.

23

De ce point de vue, il n'est pas neutre de voir juxtaposées au sein des chartes des exigences de performances individuelles et de coopération, et plus largement de valeurs individualistes et de solidarité, dont les articulations mériteraient un effort de clarification.

24

Le type d'engagement réclamé, plus individuel que collectif, confirme une tendance à la privatisation des valeurs, qui peut d'ailleurs aller de pair avec une adhésion fluctuante, voire de surface. Cette tendance est renforcée par la forme commerciale et publicitaire sous laquelle ces discours sont véhiculés. En effet, si l'ampleur du phénomène empêche de n'y voir qu'une mode passagère, la communication stratégique et commerciale qui structure les discours n'en demeure pas moins au coeur de la diffusion de cette "éthique de l'entreprise"

25

Ces techniques de nature publicitaire visent à persuader l'indi vidu que les "biens éthiques" offerts dans l'entreprise répondent à ses besoins et désirs de sens. Faire siennes les maximes éthiques devient profitable à l'individu comme "effet positif secondaire" offert par le système qui l'emploie. Des valeurs positives sont mobilisées comme figures du désirable et sont offertes aux individus soucieux de s'accomplir et de se réaliser dans un "agir ensemble". Le oui au lieu du non, l'affirmation de soi au lieu de l'abnégation, la positivité au lieu de la contrainte structurent cette nouvelle éthique qui se réclame de l'épanouissement et de la valorisation de l'individu. Ces valeurs positives, auxquelles il est bien difficile de se soustraire (comment ne pas être d'accord avec le respect de l'autre), se passent de toute justification ou presque. Le registre publicitaire (la séduction et le plaisir immédiat pour soi-même, motivé par l'avantage ou l'intérêt privé, en écartant toute considération qui le transcende), au lieu de la propagande - qui, comme le souligne André Gorz, "mobilise l'intérêt général pour persuader qu'il est dans son propre intérêt individuel de se conduire selon l'intérêt supérieur de l'Etat et de la Nation"[4][4] André Gorz, Métamorphose du travail et quête du sens... -, est symptomatique de cette nouvelle orientation de la communication des entreprises, moins strictement idéologique, dans ses formes, que publicitaire. Signe à peine voilé d'une instrumentalisation des valeurs à des buts d'adhésion, de restauration de la loyauté des salariés à l'égard de l'entreprise et des formes de coopération autour du projet managérial, elle fait partie des symptômes d'une économisation de la sphère éthique et d'une privatisation du bien commun.

26

Ces chartes éthiques et codes déontologiques diffusés en interne doivent contribuer à promouvoir l'image d'une entreprise soudée autour de valeurs éthiques, sur lesquelles elle va s'appuyer pour consolider, en externe, son image d'institution légitime de la solidarité sociale. Le "nous ensemble mus par les mêmes valeurs", au coeur des chartes éthiques, est l'un des points d'ancrage d'une communication qui instille une vision consensuelle des rapports sociaux, comportant de manière latente le présupposé que l'entreprise elle-même est représentative d'un collectif, celui des salariés. L'éthique interne et l'adhésion supposée des salariés seraient en ce sens à la base de la justification des actes de l'entreprise "socialement responsable".

27

La "prise en charge de l'intérêt commun par l'entreprise privée"[5][5] Corinne Gendron, "Enjeux sociaux et représentation..., qui est au coeur de ce mouvement, pose, comme on le voit dans ces codes de bonne conduite, la question de la solidité des engagements pris par les entreprises. Le risque d'un engagement " fluctuant " est d'autant plus fort que le contexte dans lequel ces nouvelles orientations de l'entreprise cherchent à prendre racine est profondément modifié. En effet, les années 1990 sont marquées par un affaiblissement des contre-pouvoirs, qui sont l'une des causes d'un effritement des compromis forts de la période des Trente Glorieuses et de la difficulté pour les garants institutionnels de les préserver. Dans ce nouveau contexte, le discours sur le bien commun véhiculé par les multinationales est-il véritablement significatif d'une soumission à l'intérêt général ? Ou, sous couvert de ce discours, n'y a-t-il pas le risque d'imposer des intérêts particuliers en les faisant valoir comme l'intérêt général ?

Les contrôles

28

Le capitalisme, tout en prenant au sérieux les mises en garde contre les tendances à la destruction progressive du tissu social et culturel, va chercher à renforcer son hégémonie en se prétendant lui-même être la source possible d'un nouveau système de valeurs, de repères et de normes, porté par "l'institution" que serait devenue l'entreprise.

29

Ainsi, selon François Ewald, "le capitalisme aurait à se justifier du fait que la société ne soit pas parfaite, qu'il y ait du chômage, des inégalités, de nombreuses souffrances". Mais, pour l'auteur, "sur le terrain de la morale éternelle, le capitalisme se trouve contraint d'accepter la domination idéologique de ses adver saires. La bataille peut être menée autrement, de manière plus offensive. Il n'y a pas à toiser le capitalisme au nom de la morale, car le capitalisme est une morale, un système de valeurs à la fois individuelles et collectives, celui précisément de l'entreprise, avec les idées de risque, de liberté, de responsabilité qui la caracté risent. La question n'est pas de savoir si la morale doit dominer le capitalisme, mais quel est le système de valeurs qui doit dominer la société"[6][6] François Ewald, "Le capitalisme est-il moral ?", Les....

30

Cette "morale intrinsèque au système capitaliste" finit par devenir la base d'un argumentaire construit pour convaincre de la capacité de l'économie de marché à mobiliser les acteurs sur des exigences d'autodiscipline et d'autocontrôle, susceptibles de prévenir ou de corriger les défaillances du marché bien plus efficacement que ne le feraient les institutions traditionnelles, en particulier les Etats.

31

La tentation est forte de s'appuyer sur les initiatives déjà engagées pour poursuivre dans une direction dont bon nombre d'observateurs repèrent d'ores et déjà les dérives. A l'évincement progressif du contrôle des Etats et du politique s'ajoutent les risques de soustraire les décisions concernant les formes souhaitables d'articulation de l'économique et du social à la délibéra tion des citoyens. Le contrôle des initiatives et des engagements de l'entreprise privée, en interne comme en externe, est indispensable. Bon nombre de questions doivent encore être levées : l'uni latéralisme des décisions des directions, la rareté des informations aux partenaires sociaux, la rareté des débats sur les objectifs et sur les moyens manifestent, en interne, la difficulté de construire un espace de négociations et une ouverture sur des accords d'engagements collectifs dans lesquels les salariés et leurs représentants seraient effectivement "parties prenantes". Au niveau des contrôles externes, l'opacité dénoncée depuis déjà quelques années est loin d'être dissipée : aux problèmes liés à l'indépendance des instances de contrôle à l'égard des entreprises, aux rôles et aux moyens des agences de notations privées, s'ajoutent ceux de la transparence et de la propriété des rapports, des sources et des formes de recueil des informations.

32

La focalisation sur l'évaluation qualitative et quantitative de la performance sociétale des entreprises ne doit toutefois pas risquer d'occulter la nécessité d'une réflexion sur les procédures d'élaboration des décisions qui relèvent de l'intérêt général et qui, en tout état de cause, doivent rester conformes aux processus démocratiques de nos sociétés politiquement libérales. La prise en charge de l'intérêt commun par des firmes multinationales soulève le problème de la participation des citoyens aux décisions qui les concernent au plus haut point. La situation est d'autant plus préoccupante qu'elle s'inscrit dans un contexte de fragilisation des instances traditionnelles de la régulation, lié aux processus de mondialisation de l'économie et aux nouvelles donnes en matière de coopération internationale, terreau d'un déséquilibre entre les instances politiques à l'échelle des Etats-nations et les acteurs économiques organisés à l'échelle mondiale.

33

Pourtant, comme le souligne Christian Deblock, "rien n'est bien clair pour le moment quant à la forme que prendra la régulation de l'économie mondiale, sinon que, premièrement, les processus actuels ont fait éclater l'espace de régulation nationale ; deuxièmement, que les jeux de la concurrence ne se font pas seulement d'entreprise à entreprise, mais également d'Etat à Etat et d'Etat à entreprise..."[7][7] Christian Deblock, Dorval Brunelle et Michèle Rioux,.... Selon cet économiste canadien, au moins deux approches issues de traditions différentes se dessinent, qui seront déterminantes pour les formes à venir de "réencastrement" de l'économie dans la société, "selon qu'il s'agira de mettre en avant l'intérêt commun et le droit ou bien au contraire l'autonomie des acteurs et les codes de conduite, privés ou publics". C'est-à-dire selon que l'on cherchera à bâtir l'espace économique international sur un nouveau compromis stabilisé par les lois, ou selon qu'il s'agira de contenir les risques et les défaillances du marché en appelant à la modération des acteurs guidés par des codes de conduite et de gouvernance.

34

Le débat s'amorce, bien plus qu'il ne touche à une conclusion certaine. La solidarité autocontrôlée et privée que l'entreprise défend, loin de s'imposer aujourd'hui comme le nouveau cadre normatif de l'économie mondialisée, entre en discussion avec d'autres formes de solidarité : les solidarités collectives qui émanent des partenaires sociaux, mais aussi de la société civile (tissus associatifs locaux, ONG), et les solidarités obligatoires issues des pouvoirs publics. Ce sont donc différentes conceptions du bien commun et différentes formes institutionnelles d'encastrement du marché qui sont au coeur du débat qui s'engage à l'heure actuelle.

Conclusion

35

Certaines disciplines n'attendront pas le crépuscule pour prendre leur envol : la gestion, l'économie, le droit sont d'ores et déjà de plain-pied sur le terrain de la clarification de cet ensemble de thématiques, en participant à la construction théorique de ces objets, faits économiques mais aussi sociaux encore mouvants, en grande partie non encore totalement réalisés.

36

Bon nombre d'études et de publications, tout en explicitant théoriquement ce phénomène, s'appuient sur les analyses pour affiner cette "offre éthique" de l'entreprise. Or, que l'économie soit posée comme le lieu d'une "exigence éthique" est loin d'être une évidence et peut faire l'objet d'un questionnement. Il paraît donc important d'appréhender ce "mouvement" d'un point de vue sociologique et critique. Les initiatives de l'entreprise "responsable éthiquement et socialement", qui se multiplient, réclament, en effet, des analyses empiriques plus systématiques, portant tout à la fois sur les pratiques et les représentations de ces pratiques  [8][8] Parmi les travaux sur ces questions, on peut citer....

37

En interne, les effets de ce discours produit et diffusé à l'heure actuelle n'ont pas encore été réellement explorés. Or, l'introduction de l'éthique comme nouvel outil de management est loin d'être neutre, et une analyse de son impact devient nécessaire. Bon nombre de questions restent aujourd'hui en suspens, auxquelles il est nécessaire d'apporter des réponses. Comment ce discours fait-il (ou non) l'objet d'une appropriation par les salariés ou par des catégories de salariés ? Comment est-il interprété ? Est-il appliqué "à la lettre"? Est-il détourné ? Et si oui, comment ? Réduit-il les angoisses face aux risques de perte de sens d'un travail qui est de moins en moins référé à un idéal ? Quelles en sont les manifestations à travers l'organisation du travail, la définition des fonctions, des responsabilités ? Comment se trouve-t-il articulé ou au contraire détaché des engagements socialement responsables affichés en externe ? Par-delà les consensus affirmés, y a-t-il construction d'un espace de débats ? L'éthique de l'entreprise est-elle l'enjeu de nouveaux axes de discussion et de négociation avec les partenaires sociaux ? Est-elle chargée d'une potentialité de démocratisation de la vie économique ? Et si oui, à quelles conditions ?

38

En externe, les investigations pourraient se prolonger afin d'examiner la façon dont les initiatives des entreprises peuvent entrer en alliance ou en tension avec celles qui sont impulsées par les organisations publiques internationales ou nationales et celles qui sont portées par les associations et les ONG, lesquelles, au nom de la société civile, situent elles aussi leurs prises de position au niveau de la défense de l'intérêt général et du bien commun. La reconstitution de la chronologie des interactions entre entreprises, ONG et pouvoirs publics est l'une des pistes possibles pour préciser les analyses des différentes stratégies d'acteurs et leurs éventuelles évolutions, les interdépendances, les différentes formulations de l'idée de bien commun, mais aussi les systèmes de justification et les effets institutionnels du débat tel qu'il s'est déroulé.

Les chartes éthiques des entreprises

A titre d'exemple, voici quelques sites Web d'entreprises qui communiquent sur l'éthique ou sur la responsabilité sociale.

www. auchan. com : site du groupe Auchan, puis aller à "Les engagements d'Auchan".

www. carrefour. com : site du groupe Carrefour, puis aller à "Les engagements de Carrefour".

www. caissedesdepots. fr : site du groupe CDC, où un rapport sur "La responsabilité sociétale du groupe Caisse des Dépots" peut être téléchargé.

www. suez. fr/ group/ french/ valeur/ telecharger. htm : les différentes chartes du groupe Suez.

Notes

[1]

Dernier ouvrage paru : Ethique et ordre économique. Une entreprise de séduction, CNRS éditions, 2002.

[2]

Voir notamment Guy Giroux, "Le rôle de l'entreprise dans la régulation", in Michel Dion (dir.), Responsabilité sociale de l'entreprise et déréglementation, Montréal, Guérin, 2001.

[3]

Global Compact ou "Pacte mondial" : ensemble de neuf engagements en matière sociale et environnementale proposé aux multinationales depuis juillet 2000 par les Nations unies (NDLR).

[4]

André Gorz, Métamorphose du travail et quête du sens (Critique de la raison économique), Galilée, 1991, p. 94.

[5]

Corinne Gendron, "Enjeux sociaux et représentation de l'entreprise : la responsabilité sociale", in "Ethique et économie. L'impossible (re)mariage ?", La Revue du Mauss n? 15, La Découverte, 1er semestre 2000, p. 320-325.

[6]

François Ewald, "Le capitalisme est-il moral ?", Les Echos, mardi 5 septembre 2000.

[7]

Christian Deblock, Dorval Brunelle et Michèle Rioux, "Globalisation, investissement et concurrence. La voie du régionalisme : le projet des Amériques", communication au colloque "Rencontre internationale : mondialisation et coopération internationale", organisé par le Forum de Delphes, 20 au 23 octobre 2001.

[8]

Parmi les travaux sur ces questions, on peut citer l'article de Marc Glady et Philippe Sailli "Les salariés ont-ils le sens de "l'éthique" ? Enonciation et postures éthiques dans l'organisation", Education permanente n? 132, 1997-3.

Plan de l'article

  1. Responsabilité sociale et "éthique de l'entreprise" : les dispositifs
  2. Les engagements
  3. Les contrôles
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Salmon Anne, « Resonsabilité sociale et éthique de l'entreprise : les deux faces d'un même mouvement », L'Économie politique 2/2003 (no 18) , p. 26-36
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2003-2-page-26.htm.
DOI : 10.3917/leco.018.0026.


Article précédent Pages 26 - 36 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback